«Des trous ronds, appelés _canonnières_, servaient au tir de

l'artillerie renfermée dans les tours. Ces canonnières affectent

en général la forme d'un entonnoir qui va se rétrécissant du

côté des servants de la pièce comme une lorgnette dont on a tiré

les tubes. Cette disposition présentait l'avantage d'élargir le

rayon visuel en offrant moins de prise aux projectiles ennemis;

nous en avons surtout remarqué la trace dans un petit réduit

fortifié qui défendait les approches de la porte des Allemands à

Metz, et que le génie militaire a eu la bonne pensée de conserver

intact. C'est un spécimen excessivement curieux d'ailleurs des

caprices artistiques qui pouvaient, au commencement du seizième

siècle, concourir aux travaux de défense d'une place. Les cinq

canonnières dont le réduit en question est garni, présentent

des sculptures semblables à celles dont, vers la même époque,

les architectes italiens enjolivaient parfois les portes et

les fenêtres. Quatre d'entre elles montrent d'effroyables ou

de sataniques figures, qui semblent, en roulant de gros yeux,

s'efforcer de cracher encore leurs projectiles. La cinquième,

d'une allégorie plus saisissante mais d'un goût moins relevé,

est une émanation directe de la grosse gaieté de nos pères. Elle

représente un guerrier fort chevelu et fort déculotté, dont le

derrière menaçant se charge aussi d'annoncer la canonnade à

l'ennemi.»

[Illustration: Sculpture de la tour Desch, à Metz.]

Sur une pierre d'angle de la même casemate, un homme avale un

boulet, comme pour se moquer des projectiles que lui envoie

l'ennemi. (Voir figure page 218.)

On remarquera sur le chapeau de l'homme, et aussi sur le

bas-relief du personnage sans-façon qui envoie une décharge tout

à fait particulière aux assiégeants, des représentations de

_guimbarde_, instrument de musique jadis cher aux Lorrains et aux

Alsaciens. Ces guimbardes, sculptées à divers endroits sur le

monument, faisaient partie du blason des Desch, qui, par ce détail

ont voulu conserver la mémoire de la part personnelle qu'ils

avaient prise à l'érection de la casemate.

[Illustration: La tour Desch, d'après un croquis de M. Lorédan

Larchey.]

CHAPITRE XIV

FIGURES SATIRIQUES ET FACÉTIEUSES DES MONUMENTS CIVILS

[Illustration]

Ce fut seulement à la fin du quinzième siècle que la commune,

assez riche pour élever à son tour un hôtel où s'assemblaient ceux

qui s'intéressaient aux besoins de la cité, prit une certaine

importance, comme le prouvent les _maisons de ville_ du nord de la

France.

Un des édifices qui me paraît un des plus curieux spécimens de

l'architecture civile en France, surtout par les nombreux caprices

de son ornementation, est l'hôtel de ville de Saint-Quentin. Sur

la façade courent des sujets fantasques analogues à ceux des

églises.

«Les cent soixante-treize statuettes et figurines que j'y ai

comptées en 1836, dit M. Didron qui étudia le monument de près,

représentent des sujets de fabliaux, des animaux qui prêchent,

des coqs qui se battent, des cochons qui mangent des glands, des

lapins et des chèvres qui broutent des herbes potagères et des

feuilles d'arbustes, des écureuils qui épluchent des pommes, des

singes montés sur des échasses et qui font mille grimaces aux

passants.

[Illustration: Figurine de la façade de l'hôtel de ville de

Saint-Quentin (XVIe siècle).]

«La chauve-souris, le moineau, le chien, le cochon, c'est-à-dire

les oiseaux vulgaires et les bêtes de basse-cour, abondent sur cet

édifice. Ils répondent à des gens plus laids et plus grimaçants

que des singes, à des bourgeois et à des bourgeoises non moins

laids et qui font des actions communes ou indécentes, à des

paysans plus orduriers encore.

«Je sais bien qu'on y voit des animaux plus nobles, des aigles et

des griffons. J'y ai même noté six anges qui font de la musique;

on y trouve le Soleil et la Lune, la Sainte-Face de Véronique

et la figure de Notre-Seigneur. Mais ce sont de véritables

caricatures. On les voit là sculptés, comme on les trouve décrits

ou mis en action dans les fabliaux recueillis par Méon et

Barbazan. Si ce n'est pas impie, c'est trivial et ridicule.

«D'ailleurs, ce qui domine dans cette foule, ce qui accentue tout

le monument, c'est le chat et la souris, le chien et le singe, le

coq et la poule, le lapin et le cochon; le gros homme ventru qui

montre sa bedaine quand il ne fait pas voir autre chose; l'ivrogne

qui perce un tonneau et s'enivre; la bourgeoise qui rit et se

pince le nez avec des lunettes; la femme qui accomplit en public

des actes que la plus grosse indécence n'a jamais permis[65].»

[Note 65: _Annales archéologiques_, 1851.]

La description serait exacte si M. Didron n'avait pas exagéré la

liberté des détails de l'ornementation de la façade.

Qu'aurait-il dit de l'hôtel de ville de Noyon, où un fou

accroupi, la culotte bas, remplit les mains d'un homme, peut-être

d'un moine, d'un dépôt que les gens grossiers n'abandonnent

habituellement qu'au coin des ruelles? La sculpture est d'une

exécution délicate, l'idée ne l'est guère; mais si on pense aux

«bons tours» de Tiel Vlespiègle, qui, à la même époque, avaient le

privilége d'amuser les nations les plus civilisées de l'Europe, on

s'étonnera moins qu'un tel détail fasse partie de la décoration

d'un hôtel de ville.

[Illustration: Corbeau de l'hôtel de ville de Noyon (fin du XVe

siècle).]

Les sculpteurs n'avaient guère été plus réservés dans leur

ornementation du château de Blois. Aux fenêtres de la chambre

à coucher de Louis XII, à ces mêmes fenêtres où le roi se

plaisait, dit-on, à s'entretenir avec son premier ministre, le

cardinal d'Amboise, dont l'hôtel était en face, les retombées de

l'encadrement supérieur sont supportées par des figurines finement

ciselées, mais d'un goût douteux.

Les _maistres des pierres vives_, qui imaginaient ces ornements,

ne paraissent pas avoir été arrêtés par l'idée qu'Anne de Bretagne

lèverait nécessairement les yeux sur de pareilles figurines.

A s'en fier aux plaisanteries scatologiques, fort goûtées à cette

époque, on peut admettre toutefois que la reine souriait des deux

drôleries qui se font pendant et qui montrent un homme se bouchant

le nez pour ne pas sentir les désagréables odeurs émanant d'une

femme sans vergogne; également il faut rattacher au même ordre des

faits naturels, considérés comme plaisants et gais, le bas-relief

du même palais représentant un galant audacieux qui relève la jupe

d'une personne de bonne volonté.

Il faut cependant chercher le sens de l'ensemble de semblables

sculptures. L'hôtel de ville de Saint-Quentin, par la profusion

de ses images, me paraît fournir une explication dont les

archéologues sont appelés à juger la valeur.

Deux de ces figurines représentent des animaux en chaire, un

renard et un singe, sans doute échos du _Roman de Renart_.

[Illustration: Retombées des fenêtres du château de Blois.]

Sur un cul-de-lampe, un fou et un diable se sont emparés de la

cotte d'une jeune commère, et la chiffonnent avec ardeur.

[Illustration: Détail de la façade de l'hôtel de ville de

Saint-Quentin.]

Les sculpteurs, en un autre endroit, font rissoler au-dessus d'un

grand brasier un malheureux que des diables retournent comme une

dinde à la broche (voir la figure de la page 86).

Le caprice qui a présidé à ces compositions n'est qu'un

ressouvenir des figures de même nature qui se voient aux murs

des cathédrales. Les notions bibliques sont mêlées à celles des

sciences naturelles. La femme qui trompe son mari, le moine

ridiculisé, la bête monstrueuse des forêts voisines, la terreur

de l'enfer, le manant qui bat sa commère, la raillerie du riche,

le bateleur qui fait danser des ours et des singes, tous ces

menus événements du jour trouvaient place sur les chapiteaux et

sous les portails des églises. Si leur répétition au seizième

siècle, sur la façade d'un monument civil tel que l'hôtel de ville

de Saint-Quentin, offre encore quelque doute aux esprits précis

qui veulent avoir la preuve de la signification des moindres

détails, le chanoine Charles de Bovelles, par une énigme rimée qui

détermine la date de la construction du monument, les aidera à

comprendre le sens général de ces figurines.

L'édifice terminé, une plaque de cuivre fut enchâssée dans un des

piliers de la façade de l'hôtel de ville de Saint-Quentin. Sur

cette plaque on lisait:

D'un mouton et de cinq chevaux

Toutes les lettres prendez, M CCCCC

Et à icelles, sans nuls travaux,

La queue d'un veau joindrez V

Et au bout adjouterez

Tous les quatre pieds d'une chatte. IIII

Rassemblez, et vous apprendrez

L'an de ma façon et ma date. M CCCCC VIIII (1509)

Ces cinq chevaux, les quatre pieds de la chatte, la queue du veau,

n'offrent-ils pas de l'analogie avec les bizarres sculptures du

monument? L'archéologue doit y chercher moins de rime et pas plus

de raison. L'esprit confus mais jovial d'alors donnait naissance

à la plupart des figurines qu'à tort, je crois, nous appelons

satiriques.

J'ai déjà longuement insisté sur ce point et ne crains pas d'y

revenir. L'art des tailleurs de pierre n'était pas si compliqué

du côté de la conception qu'on le dit. C'est un art inconscient,

naïf, aussi innocent que l'enfant qui lève sa chemise en public.

De même que les maçons inintelligents qui recouvrent de plâtre de

délicates sculptures, nous avons entouré cet art de bandelettes

symboliques; mais le moment est venu de gratter l'épais badigeon

du symbolisme, qui lui enlève sa netteté de lignes, sa franche

signification.

[Illustration: Figurine de la façade de l'hôtel de ville de

Saint-Quentin.]

CHAPITRE XV

LES STALLES DES ÉGLISES

[Illustration]

On a retrouvé à Rouen des registres de comptes tenus par les

fabriciens des églises, qui détaillent, sol par sol, ce que

coûtait l'œuvre de _hucherie_ d'une cathédrale, quels étaient les

maîtres huchiers, leur pays, le salaire des ouvriers employés par

eux.

Vers la fin du moyen âge circulaient en France des sculpteurs

en bois, Flamands pour la plupart, qui allaient offrir leurs

services aux constructeurs de cathédrales. Ils entreprenaient

habituellement les chaires et les stalles pour un prix fort

modique, 25 sols par figure, n'étant regardés que comme des

sculpteurs de _poupées_. Tel est le nom que les architectes

donnaient à leurs caprices ornementatifs.

Les prêtres, fatigués de se tenir debout pendant toute la durée

des offices, eurent l'idée de se reposer sur des stalles mobiles,

ingénieusement appelées _miséricordes_, offrant un banc étroit

pour s'asseoir et des accoudoirs sous les bras. Comme le chœur

où siégent les prêtres est l'endroit qu'a choisi l'Église pour

déployer toutes ses pompes, des planches de bois nu eussent juré

avec les dallages de marbres, les vitraux éclatants, les lutrins

de fer ouvragé et les richesses de l'autel: l'architecte pensa

naturellement à faire ornementer ces stalles.

C'est là que se donna carrière la fantaisie des tailleurs en bois.

En relevant sa stalle et en l'abaissant, plus d'un prêtre put s'y

regarder comme dans un miroir, assis sur ses péchés, accoudé sur

ses vices.

Au quinzième siècle, la sculpture ornementative semble ne relever

que d'elle-même. Les compagnons flamands apportaient avec eux un

répertoire de sujets profanes, sans se préoccuper du lieu sacré

pour lequel ils travaillaient. Sur cinquante sujets empruntés plus

habituellement à la vie réelle, on peut en détacher une douzaine

de fantasques, de cyniques et de bouffons. Le clergé ne croyait

pas que quelques facéties pussent faire tort à la religion: ce

qu'on cherchait surtout dans l'ornementation de ces stalles était

la rupture d'angles trop austères. Des caprices se déroulèrent

le long des accoudoirs formant d'agréables courbes: quant à ce

que sculptait l'ouvrier sur les miséricordes, le chapitre n'y

regardait pas de près.

Dans l'ensemble de ces fantasques manifestations répandues sur les

stalles des églises de Champagne, de Normandie, de Picardie et

même de Bretagne, je vois des sortes de _clichés_ que les Flamands

reproduisaient sans s'inquiéter si telle province était plus

pieuse que telle autre; leur répertoire n'offrant pas une extrême

variété, ils le portaient aussi bien au Nord qu'au Midi, à l'Est

qu'à l'Ouest.

Ces sculpteurs de «poupées,» dont l'idéal était la représentation

de ce qu'ils avaient vu et ressenti, taillaient d'ordinaire sur

bois l'événement du jour, la dernière apparition du démon, le mari

battu par sa femme, le moine surpris causant de trop près avec

une religieuse, la gausserie qui courait le pays, les croyances

populaires relevées d'un grain de malice.

Parfois ces sculptures semblent un écho des sévères admonestations

des évêques dans les conciles. La robe ne gare pas tous les

prêtres des passions. Plus d'un manqua à sa chaste mission. Qui

sait même si, en de certains cas, la façade des cathédrales ne

fut pas choisie par les évêques comme un pilori où devait être

exposée, tant que la pierre durerait, l'action du coupable!

[Illustration: Détail de stalle de la cathédrale de Saint-Pol de

Léon, d'après un dessin de M. Léon Gaucherel.]

Tout esprit sans préjugés admettra, en lisant le fait suivant,

comment certains actes luxurieux purent être traduits par le

ciseau sur les monuments de cette époque.

Dans le Poitou, à l'abbaye Chièvre-Faye, un moine appelé Pigière

manqua un dimanche à l'heure de la messe. «Si demandoit l'en

partout cellui Pigiere, et ne povoit estre trouvé. Mais toutefois

tant fut quis et cherchié qu'il fut trouvé en l'esglise en un

coingnet sur une femme, embessonné, et ne se povoient departir

l'un de l'autre.»

Tel est le texte exact du _Livre du chevalier de la Tour Landry

pour l'enseignement de ses filles_, au chapitre intitulé: «Du

moine qui fist fornication en l'esglise.»

Un semblable «enseignement» donné à des filles de haute condition,

dans un traité spécial d'éducation, prouve que les demoiselles

les plus chastes de cette époque n'ignoraient rien, qu'on pouvait

tout leur dire sans les froisser, et que vraisemblablement la

représentation de semblables scènes par la sculpture était admise

comme moyen de moralisation.

Mais le chevalier de la Tour Landry ne conte pas cette histoire

à ses filles pour le plaisir de conter, et il en tire la morale

suivante: «Se fut moult grant exemple comment l'on se doibt

garder de faire mal pechié de délit de char en l'esglise, ne

d'y parler de chose qui touche celle orde matière, ne s'y

entre-regarder par amour, fors que par amour de mariaige.»

La morale sans doute ne ressortait pas aussi visiblement de

la sculpture ou du moins ne la voyons-nous pas aujourd'hui si

directe; et cependant, comme dans les Bibles manuscrites, où

souvent de pareils sujets sont représentés sans voiles à côté de

sujets pieux, on peut dire que l'enseignement par les murs des

cathédrales était le même, et que ces images de fornications, si

libres qu'elles fussent, étaient une leçon à l'usage du peuple et

le plus souvent des moines.

C'est dans les pays où se produisirent de pareils scandales

qu'il faudrait chercher si, à l'époque où ils eurent lieu, les

sculpteurs ne traduisirent pas ces légendes sur la pierre des

monuments qu'ils avaient à ornementer. Qui étudierait de près les

églises du Poitou du quatorzième siècle trouverait peut-être trace

d'une sculpture représentant la luxure du moine Pigière, quoiqu'à

la suite du scandale, provoqué par ses actes, il eût quitté

l'abbaye de Chièvre-Faye.

D'autres motifs encore purent donner naissance à ces

ornementations satiriques.

Nombre d'ordres religieux se jalousaient alors entre eux.

L'orgueil, la vanité, la raillerie ne sont pas exclus du cœur des

hommes d'Église. Les cathédrales riaient des abbayes, les abbayes

raillaient les ordres mendiants. Cela se lit quelquefois sur la

pierre et le bois.

Un archéologue qui a voulu voir clair dans ces questions, M. de

la Sicotière, a analysé quelques-unes des stalles de l'église

de Mortain, et parmi les sujets difficiles à expliquer, cite le

suivant:

«Un individu, dont la chevelure rasée sur le front est collée

sur les joues comme celle d'un moine, est assis sur le dos d'un

animal monstrueux, le visage tourné vers la queue de sa monture,

dans l'attitude de la frayeur ou même de la fuite. Il tient à deux

mains, jeté sur son épaule, un sac passablement garni. L'animal

est presque entièrement couvert par les habits flottants de son

cavalier; on ne distingue que deux pattes armées chacune de trois

griffes et une grosse tête largement fendue comme celle d'un

crocodile. De sa langue démesurément longue et recourbée, il lèche

le dessous d'un moulin à vent; ce moulin se compose d'un carré

flanqué de quatre ailes en sautoir, avec une ouverture au milieu

garnie de losanges et coiffée d'un petit chapiteau.

[Illustration: D'après Breughel d'Enfer.]

«Quel est le sujet de cette singulière allégorie? se demande

l'archéologue. Les stalles de Corbeil offrent bien un meunier qui

chemine gravement sur son âne, un sac sur la tête. Ici on dirait

presque un voleur qui se sauve avec le produit de son vol, tandis

que le démon de la convoitise qui l'a guidé lèche encore, en signe

de regret, le moulin dépouillé; mais quel serait le voleur? (On

sait que les meuniers ont depuis longtemps le privilége de servir

de type aux caricatures et aux plaisanteries populaires dirigées

contre les fraudeurs). Ne pourrait-on voir aussi dans cette

caricature un trait satirique contre les moines et le clergé, qui

ruinaient en dîmes et en exactions le pauvre laboureur?»

Il est souvent dans les œuvres satiriques des détails troublants

autant par leur surabondance que par leur bizarrerie: le meilleur

commentaire est encore la description même; j'essayerai cependant

de donner une interprétation de cette stalle de Mortain en la

mettant en regard d'un détail emprunté à une planche de la série

des _Vices_ composé par Breughel d'Enfer; c'est le même sentiment

baroque, la même raillerie symbolique plus compliquée que légère,

et comme il est présumable que la stalle de Mortain décrite par M.

de la Sicotière est d'un sculpteur flamand, l'analogie avec les

bizarreries troublantes de Breughel s'en déduit facilement.

A l'église de Mortain, on voit encore sur une stalle deux têtes

de Fou accolées, semblables à celles de l'ancienne église des

Mathurins de Paris, têtes que Millin avait prises pour des têtes

de moines. C'est le même sujet fréquemment répété dont je donne

un dessin d'après une miséricorde de la collégiale de Champeaux.

Trois personnages à face de bonne humeur paraissent être une sorte

de traduction du dicton: trois têtes dans un même bonnet. Deux

oreilles énormes sortant du coqueluchon semblent augmentées de

l'étoffe de celles qui manquent aux autres personnages.

D'autres miséricordes satiriques de Mortain sont également

décrites par l'archéologue; mais elles n'ont pas l'importance de

celles de Saint-Spire, dont il sera parlé plus loin. Suivant M.

de la Sicotière, les stalles de Mortain sont de la même date que

celles de Rouen, sculptées en 1457, par Philippe Viart, maître

huchier, qui recevait pour ce travail cinq sols dix deniers par

jour, quand ses compagnons n'en touchaient que la moitié.

[Illustration: Stalle de la collégiale de Champeaux (XVIe siècle).]

«Quel était le but que se proposaient les artistes qui sculptaient

ces caricatures grossières?... Ne serait-ce qu'un dévergondage

d'imagination, qu'une débauche d'esprit?» Telle est la question

que se pose encore M. de la Sicotière.--Oui, répondrai-je, il y a

plutôt débauche d'esprit, et il serait facile de le prouver si on

pouvait donner en regard les singularités des diverses stalles de

cathédrales.

Celle-ci, qui provient également de la collégiale de Champeaux,

n'est-elle pas déroutante par le jeu (ou plutôt le jet), que se

permet ce petit bonhomme à travers un van? Rembrandt seul a pu,

grâce à sa pointe fantastique, dessiner de semblables croquis, et

quoique le motif de cette stalle soit sans doute unique dans nos

églises, il en était d'autres de même nature qui, au commencement

du seizième siècle, indignaient l'abbé du monastère de Formbach,

Angelus Rumplerus.

[Illustration: Miséricorde de la collégiale de Champeaux

(Seine-et-Marne) (XVIe siècle), d'après un dessin de M. Ch.

Fichot.]

Reprenant les arguments de saint Bernard, le pieux Bavarois, à

propos de certains détails licencieux de l'église de Münichwald,

disait: «Si une jeune fille regarde une telle peinture, est-ce que

sa pensée ne va pas rêver, et ne s'ingéniera-t-elle pas à vouloir

connaître ce qu'elle voit représenté sur le mur? C'est ainsi et

dans le même but qu'autrefois les peintres exposaient aux regards

un Priape et un Jupiter. Mais il serait nécessaire qu'on fît ici

ce que dit Virgile: «Éloignez-vous d'ici, chastes matrones:--il

est honteux que vous lisiez d'impudiques paroles;--(les hommes)

n'y prennent pas garde et passent sans s'arrêter.--Ils savent bien

ce que c'est;--mais il y a des femmes qui aiment à...»

Interprétation finale qui ne peut décemment qu'être donnée en

latin:

Matronæ, procul hinc abite, castæ:

Turpe est vos legere impudica verba;

Non assis faciunt, euntque recta:

Nimirum sapiunt, videntque magnam

Matronæ quoque mentulam libenter[66].

[Note 66: «Cette priapée, m'écrit le fidèle secrétaire de

Sainte-Beuve qui, plus d'une fois en compagnie de l'aimable

académicien, vint à mon aide dans ces recherches, ne se trouve

dans aucune édition complète de Virgile; elle a été recueillie

dans l'_Erotropægnion_ de Noël.»]

«Qu'on examine nos stalles, nos vitraux, les chapiteaux de nos

colonnes, les miniatures de nos manuscrits, partout le bouffon,

le grotesque, l'obscène même, ajoute M. de la Sicotière;

partout, comme à Mortain, _les monstres de masques_ les plus

horribles qu'ait pu rêver une imagination en délire, exposés

avec complaisance aux regards de la foule; partout le costume

monastique ridiculisé, caricaturé de la manière la plus grossière,

au pied même de l'autel[67].»

[Note 67: Les stalles de l'église de Mortain (Manche). _Bull.

monum._, 1839.]

Ce costume monastique ridiculisé dans les églises mêmes, il

ne faut pas cependant lui donner trop d'importance: la satire

monacale entre tout au plus pour un vingtième dans l'ensemble

de l'ornementation de ces stalles, où sont représentés plus

particulièrement les divers corps d'état entremêlés, je l'ai déjà

dit, de diableries, de grimaces de fous, de ressouvenirs du _Roman

de Renart_, d'allusions à quelques scandales domestiques.

[Illustration: Le Lai d'Aristote.--Stalle de Rouen[68].]

[Note 68: Le treizième siècle supposait qu'Aristote, amoureux

d'une courtisane, s'était laissé seller comme un cheval, et qu'il

portait à quatre pattes, jusqu'au palais d'Alexandre, la femme

qui le fouettait. Ce conte, imaginé comme preuve de la diabolique

puissance des femmes, est sculpté sur divers monuments religieux

et civils du Moyen âge et de la Renaissance: à Lauzanne, à Lyon, à

Rouen, à Paris.]

A prendre pour exemple les stalles de la cathédrale de Rouen,

exécutées au quinzième siècle, si on en excepte un sujet ayant

trait au célèbre _Lai d'Aristote_ et certains caprices, tels

que des femmes chimères, qui appartiennent plutôt à la famille

des mascarons, la plupart des miséricordes se rapportent aux

corporations de chirurgiens, de tondeurs, lameurs, épinceurs de

drap, etc.

Quelques archéologues ont pensé que les professions représentées

sur les stalles symbolisaient les corps d'état qui avaient

concouru par leurs aumônes à mener à bonne fin ces ouvrages

de hucherie. J'ai moi-même cru un moment que les personnages

marquants des corporations avaient droit à s'asseoir dans le chœur

sur des stalles représentant les emblèmes de leur profession:

tout est hypothétique dans ces matières. En première ligne

toutefois, on peut mettre sur le compte du caprice des artistes

l'ornementation des miséricordes et des accoudoirs.

D'autres spécimens intéressants de monuments semblables se voient

à Saint-Martin-aux-Bois, décrits par l'abbé Barraud.

Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance · 第 8 / 13 段