l'artillerie renfermée dans les tours. Ces canonnières affectent
en général la forme d'un entonnoir qui va se rétrécissant du
côté des servants de la pièce comme une lorgnette dont on a tiré
les tubes. Cette disposition présentait l'avantage d'élargir le
rayon visuel en offrant moins de prise aux projectiles ennemis;
nous en avons surtout remarqué la trace dans un petit réduit
fortifié qui défendait les approches de la porte des Allemands à
Metz, et que le génie militaire a eu la bonne pensée de conserver
intact. C'est un spécimen excessivement curieux d'ailleurs des
caprices artistiques qui pouvaient, au commencement du seizième
siècle, concourir aux travaux de défense d'une place. Les cinq
canonnières dont le réduit en question est garni, présentent
des sculptures semblables à celles dont, vers la même époque,
les architectes italiens enjolivaient parfois les portes et
les fenêtres. Quatre d'entre elles montrent d'effroyables ou
de sataniques figures, qui semblent, en roulant de gros yeux,
s'efforcer de cracher encore leurs projectiles. La cinquième,
d'une allégorie plus saisissante mais d'un goût moins relevé,
est une émanation directe de la grosse gaieté de nos pères. Elle
représente un guerrier fort chevelu et fort déculotté, dont le
derrière menaçant se charge aussi d'annoncer la canonnade à
l'ennemi.»
[Illustration: Sculpture de la tour Desch, à Metz.]
Sur une pierre d'angle de la même casemate, un homme avale un
boulet, comme pour se moquer des projectiles que lui envoie
l'ennemi. (Voir figure page 218.)
On remarquera sur le chapeau de l'homme, et aussi sur le
bas-relief du personnage sans-façon qui envoie une décharge tout
à fait particulière aux assiégeants, des représentations de
_guimbarde_, instrument de musique jadis cher aux Lorrains et aux
Alsaciens. Ces guimbardes, sculptées à divers endroits sur le
monument, faisaient partie du blason des Desch, qui, par ce détail
ont voulu conserver la mémoire de la part personnelle qu'ils
avaient prise à l'érection de la casemate.
[Illustration: La tour Desch, d'après un croquis de M. Lorédan
Larchey.]
CHAPITRE XIV
FIGURES SATIRIQUES ET FACÉTIEUSES DES MONUMENTS CIVILS
[Illustration]
Ce fut seulement à la fin du quinzième siècle que la commune,
assez riche pour élever à son tour un hôtel où s'assemblaient ceux
qui s'intéressaient aux besoins de la cité, prit une certaine
importance, comme le prouvent les _maisons de ville_ du nord de la
France.
Un des édifices qui me paraît un des plus curieux spécimens de
l'architecture civile en France, surtout par les nombreux caprices
de son ornementation, est l'hôtel de ville de Saint-Quentin. Sur
la façade courent des sujets fantasques analogues à ceux des
églises.
«Les cent soixante-treize statuettes et figurines que j'y ai
comptées en 1836, dit M. Didron qui étudia le monument de près,
représentent des sujets de fabliaux, des animaux qui prêchent,
des coqs qui se battent, des cochons qui mangent des glands, des
lapins et des chèvres qui broutent des herbes potagères et des
feuilles d'arbustes, des écureuils qui épluchent des pommes, des
singes montés sur des échasses et qui font mille grimaces aux
passants.
[Illustration: Figurine de la façade de l'hôtel de ville de
Saint-Quentin (XVIe siècle).]
«La chauve-souris, le moineau, le chien, le cochon, c'est-à-dire
les oiseaux vulgaires et les bêtes de basse-cour, abondent sur cet
édifice. Ils répondent à des gens plus laids et plus grimaçants
que des singes, à des bourgeois et à des bourgeoises non moins
laids et qui font des actions communes ou indécentes, à des
paysans plus orduriers encore.
«Je sais bien qu'on y voit des animaux plus nobles, des aigles et
des griffons. J'y ai même noté six anges qui font de la musique;
on y trouve le Soleil et la Lune, la Sainte-Face de Véronique
et la figure de Notre-Seigneur. Mais ce sont de véritables
caricatures. On les voit là sculptés, comme on les trouve décrits
ou mis en action dans les fabliaux recueillis par Méon et
Barbazan. Si ce n'est pas impie, c'est trivial et ridicule.
«D'ailleurs, ce qui domine dans cette foule, ce qui accentue tout
le monument, c'est le chat et la souris, le chien et le singe, le
coq et la poule, le lapin et le cochon; le gros homme ventru qui
montre sa bedaine quand il ne fait pas voir autre chose; l'ivrogne
qui perce un tonneau et s'enivre; la bourgeoise qui rit et se
pince le nez avec des lunettes; la femme qui accomplit en public
des actes que la plus grosse indécence n'a jamais permis[65].»
[Note 65: _Annales archéologiques_, 1851.]
La description serait exacte si M. Didron n'avait pas exagéré la
liberté des détails de l'ornementation de la façade.
Qu'aurait-il dit de l'hôtel de ville de Noyon, où un fou
accroupi, la culotte bas, remplit les mains d'un homme, peut-être
d'un moine, d'un dépôt que les gens grossiers n'abandonnent
habituellement qu'au coin des ruelles? La sculpture est d'une
exécution délicate, l'idée ne l'est guère; mais si on pense aux
«bons tours» de Tiel Vlespiègle, qui, à la même époque, avaient le
privilége d'amuser les nations les plus civilisées de l'Europe, on
s'étonnera moins qu'un tel détail fasse partie de la décoration
d'un hôtel de ville.
[Illustration: Corbeau de l'hôtel de ville de Noyon (fin du XVe
siècle).]
Les sculpteurs n'avaient guère été plus réservés dans leur
ornementation du château de Blois. Aux fenêtres de la chambre
à coucher de Louis XII, à ces mêmes fenêtres où le roi se
plaisait, dit-on, à s'entretenir avec son premier ministre, le
cardinal d'Amboise, dont l'hôtel était en face, les retombées de
l'encadrement supérieur sont supportées par des figurines finement
ciselées, mais d'un goût douteux.
Les _maistres des pierres vives_, qui imaginaient ces ornements,
ne paraissent pas avoir été arrêtés par l'idée qu'Anne de Bretagne
lèverait nécessairement les yeux sur de pareilles figurines.
A s'en fier aux plaisanteries scatologiques, fort goûtées à cette
époque, on peut admettre toutefois que la reine souriait des deux
drôleries qui se font pendant et qui montrent un homme se bouchant
le nez pour ne pas sentir les désagréables odeurs émanant d'une
femme sans vergogne; également il faut rattacher au même ordre des
faits naturels, considérés comme plaisants et gais, le bas-relief
du même palais représentant un galant audacieux qui relève la jupe
d'une personne de bonne volonté.
Il faut cependant chercher le sens de l'ensemble de semblables
sculptures. L'hôtel de ville de Saint-Quentin, par la profusion
de ses images, me paraît fournir une explication dont les
archéologues sont appelés à juger la valeur.
Deux de ces figurines représentent des animaux en chaire, un
renard et un singe, sans doute échos du _Roman de Renart_.
[Illustration: Retombées des fenêtres du château de Blois.]
Sur un cul-de-lampe, un fou et un diable se sont emparés de la
cotte d'une jeune commère, et la chiffonnent avec ardeur.
[Illustration: Détail de la façade de l'hôtel de ville de
Saint-Quentin.]
Les sculpteurs, en un autre endroit, font rissoler au-dessus d'un
grand brasier un malheureux que des diables retournent comme une
dinde à la broche (voir la figure de la page 86).
Le caprice qui a présidé à ces compositions n'est qu'un
ressouvenir des figures de même nature qui se voient aux murs
des cathédrales. Les notions bibliques sont mêlées à celles des
sciences naturelles. La femme qui trompe son mari, le moine
ridiculisé, la bête monstrueuse des forêts voisines, la terreur
de l'enfer, le manant qui bat sa commère, la raillerie du riche,
le bateleur qui fait danser des ours et des singes, tous ces
menus événements du jour trouvaient place sur les chapiteaux et
sous les portails des églises. Si leur répétition au seizième
siècle, sur la façade d'un monument civil tel que l'hôtel de ville
de Saint-Quentin, offre encore quelque doute aux esprits précis
qui veulent avoir la preuve de la signification des moindres
détails, le chanoine Charles de Bovelles, par une énigme rimée qui
détermine la date de la construction du monument, les aidera à
comprendre le sens général de ces figurines.
L'édifice terminé, une plaque de cuivre fut enchâssée dans un des
piliers de la façade de l'hôtel de ville de Saint-Quentin. Sur
cette plaque on lisait:
D'un mouton et de cinq chevaux
Toutes les lettres prendez, M CCCCC
Et à icelles, sans nuls travaux,
La queue d'un veau joindrez V
Et au bout adjouterez
Tous les quatre pieds d'une chatte. IIII
Rassemblez, et vous apprendrez
L'an de ma façon et ma date. M CCCCC VIIII (1509)
Ces cinq chevaux, les quatre pieds de la chatte, la queue du veau,
n'offrent-ils pas de l'analogie avec les bizarres sculptures du
monument? L'archéologue doit y chercher moins de rime et pas plus
de raison. L'esprit confus mais jovial d'alors donnait naissance
à la plupart des figurines qu'à tort, je crois, nous appelons
satiriques.
J'ai déjà longuement insisté sur ce point et ne crains pas d'y
revenir. L'art des tailleurs de pierre n'était pas si compliqué
du côté de la conception qu'on le dit. C'est un art inconscient,
naïf, aussi innocent que l'enfant qui lève sa chemise en public.
De même que les maçons inintelligents qui recouvrent de plâtre de
délicates sculptures, nous avons entouré cet art de bandelettes
symboliques; mais le moment est venu de gratter l'épais badigeon
du symbolisme, qui lui enlève sa netteté de lignes, sa franche
signification.
[Illustration: Figurine de la façade de l'hôtel de ville de
Saint-Quentin.]
CHAPITRE XV
LES STALLES DES ÉGLISES
[Illustration]
On a retrouvé à Rouen des registres de comptes tenus par les
fabriciens des églises, qui détaillent, sol par sol, ce que
coûtait l'œuvre de _hucherie_ d'une cathédrale, quels étaient les
maîtres huchiers, leur pays, le salaire des ouvriers employés par
eux.
Vers la fin du moyen âge circulaient en France des sculpteurs
en bois, Flamands pour la plupart, qui allaient offrir leurs
services aux constructeurs de cathédrales. Ils entreprenaient
habituellement les chaires et les stalles pour un prix fort
modique, 25 sols par figure, n'étant regardés que comme des
sculpteurs de _poupées_. Tel est le nom que les architectes
donnaient à leurs caprices ornementatifs.
Les prêtres, fatigués de se tenir debout pendant toute la durée
des offices, eurent l'idée de se reposer sur des stalles mobiles,
ingénieusement appelées _miséricordes_, offrant un banc étroit
pour s'asseoir et des accoudoirs sous les bras. Comme le chœur
où siégent les prêtres est l'endroit qu'a choisi l'Église pour
déployer toutes ses pompes, des planches de bois nu eussent juré
avec les dallages de marbres, les vitraux éclatants, les lutrins
de fer ouvragé et les richesses de l'autel: l'architecte pensa
naturellement à faire ornementer ces stalles.
C'est là que se donna carrière la fantaisie des tailleurs en bois.
En relevant sa stalle et en l'abaissant, plus d'un prêtre put s'y
regarder comme dans un miroir, assis sur ses péchés, accoudé sur
ses vices.
Au quinzième siècle, la sculpture ornementative semble ne relever
que d'elle-même. Les compagnons flamands apportaient avec eux un
répertoire de sujets profanes, sans se préoccuper du lieu sacré
pour lequel ils travaillaient. Sur cinquante sujets empruntés plus
habituellement à la vie réelle, on peut en détacher une douzaine
de fantasques, de cyniques et de bouffons. Le clergé ne croyait
pas que quelques facéties pussent faire tort à la religion: ce
qu'on cherchait surtout dans l'ornementation de ces stalles était
la rupture d'angles trop austères. Des caprices se déroulèrent
le long des accoudoirs formant d'agréables courbes: quant à ce
que sculptait l'ouvrier sur les miséricordes, le chapitre n'y
regardait pas de près.
Dans l'ensemble de ces fantasques manifestations répandues sur les
stalles des églises de Champagne, de Normandie, de Picardie et
même de Bretagne, je vois des sortes de _clichés_ que les Flamands
reproduisaient sans s'inquiéter si telle province était plus
pieuse que telle autre; leur répertoire n'offrant pas une extrême
variété, ils le portaient aussi bien au Nord qu'au Midi, à l'Est
qu'à l'Ouest.
Ces sculpteurs de «poupées,» dont l'idéal était la représentation
de ce qu'ils avaient vu et ressenti, taillaient d'ordinaire sur
bois l'événement du jour, la dernière apparition du démon, le mari
battu par sa femme, le moine surpris causant de trop près avec
une religieuse, la gausserie qui courait le pays, les croyances
populaires relevées d'un grain de malice.
Parfois ces sculptures semblent un écho des sévères admonestations
des évêques dans les conciles. La robe ne gare pas tous les
prêtres des passions. Plus d'un manqua à sa chaste mission. Qui
sait même si, en de certains cas, la façade des cathédrales ne
fut pas choisie par les évêques comme un pilori où devait être
exposée, tant que la pierre durerait, l'action du coupable!
[Illustration: Détail de stalle de la cathédrale de Saint-Pol de
Léon, d'après un dessin de M. Léon Gaucherel.]
Tout esprit sans préjugés admettra, en lisant le fait suivant,
comment certains actes luxurieux purent être traduits par le
ciseau sur les monuments de cette époque.
Dans le Poitou, à l'abbaye Chièvre-Faye, un moine appelé Pigière
manqua un dimanche à l'heure de la messe. «Si demandoit l'en
partout cellui Pigiere, et ne povoit estre trouvé. Mais toutefois
tant fut quis et cherchié qu'il fut trouvé en l'esglise en un
coingnet sur une femme, embessonné, et ne se povoient departir
l'un de l'autre.»
Tel est le texte exact du _Livre du chevalier de la Tour Landry
pour l'enseignement de ses filles_, au chapitre intitulé: «Du
moine qui fist fornication en l'esglise.»
Un semblable «enseignement» donné à des filles de haute condition,
dans un traité spécial d'éducation, prouve que les demoiselles
les plus chastes de cette époque n'ignoraient rien, qu'on pouvait
tout leur dire sans les froisser, et que vraisemblablement la
représentation de semblables scènes par la sculpture était admise
comme moyen de moralisation.
Mais le chevalier de la Tour Landry ne conte pas cette histoire
à ses filles pour le plaisir de conter, et il en tire la morale
suivante: «Se fut moult grant exemple comment l'on se doibt
garder de faire mal pechié de délit de char en l'esglise, ne
d'y parler de chose qui touche celle orde matière, ne s'y
entre-regarder par amour, fors que par amour de mariaige.»
La morale sans doute ne ressortait pas aussi visiblement de
la sculpture ou du moins ne la voyons-nous pas aujourd'hui si
directe; et cependant, comme dans les Bibles manuscrites, où
souvent de pareils sujets sont représentés sans voiles à côté de
sujets pieux, on peut dire que l'enseignement par les murs des
cathédrales était le même, et que ces images de fornications, si
libres qu'elles fussent, étaient une leçon à l'usage du peuple et
le plus souvent des moines.
C'est dans les pays où se produisirent de pareils scandales
qu'il faudrait chercher si, à l'époque où ils eurent lieu, les
sculpteurs ne traduisirent pas ces légendes sur la pierre des
monuments qu'ils avaient à ornementer. Qui étudierait de près les
églises du Poitou du quatorzième siècle trouverait peut-être trace
d'une sculpture représentant la luxure du moine Pigière, quoiqu'à
la suite du scandale, provoqué par ses actes, il eût quitté
l'abbaye de Chièvre-Faye.
D'autres motifs encore purent donner naissance à ces
ornementations satiriques.
Nombre d'ordres religieux se jalousaient alors entre eux.
L'orgueil, la vanité, la raillerie ne sont pas exclus du cœur des
hommes d'Église. Les cathédrales riaient des abbayes, les abbayes
raillaient les ordres mendiants. Cela se lit quelquefois sur la
pierre et le bois.
Un archéologue qui a voulu voir clair dans ces questions, M. de
la Sicotière, a analysé quelques-unes des stalles de l'église
de Mortain, et parmi les sujets difficiles à expliquer, cite le
suivant:
«Un individu, dont la chevelure rasée sur le front est collée
sur les joues comme celle d'un moine, est assis sur le dos d'un
animal monstrueux, le visage tourné vers la queue de sa monture,
dans l'attitude de la frayeur ou même de la fuite. Il tient à deux
mains, jeté sur son épaule, un sac passablement garni. L'animal
est presque entièrement couvert par les habits flottants de son
cavalier; on ne distingue que deux pattes armées chacune de trois
griffes et une grosse tête largement fendue comme celle d'un
crocodile. De sa langue démesurément longue et recourbée, il lèche
le dessous d'un moulin à vent; ce moulin se compose d'un carré
flanqué de quatre ailes en sautoir, avec une ouverture au milieu
garnie de losanges et coiffée d'un petit chapiteau.
[Illustration: D'après Breughel d'Enfer.]
«Quel est le sujet de cette singulière allégorie? se demande
l'archéologue. Les stalles de Corbeil offrent bien un meunier qui
chemine gravement sur son âne, un sac sur la tête. Ici on dirait
presque un voleur qui se sauve avec le produit de son vol, tandis
que le démon de la convoitise qui l'a guidé lèche encore, en signe
de regret, le moulin dépouillé; mais quel serait le voleur? (On
sait que les meuniers ont depuis longtemps le privilége de servir
de type aux caricatures et aux plaisanteries populaires dirigées
contre les fraudeurs). Ne pourrait-on voir aussi dans cette
caricature un trait satirique contre les moines et le clergé, qui
ruinaient en dîmes et en exactions le pauvre laboureur?»
Il est souvent dans les œuvres satiriques des détails troublants
autant par leur surabondance que par leur bizarrerie: le meilleur
commentaire est encore la description même; j'essayerai cependant
de donner une interprétation de cette stalle de Mortain en la
mettant en regard d'un détail emprunté à une planche de la série
des _Vices_ composé par Breughel d'Enfer; c'est le même sentiment
baroque, la même raillerie symbolique plus compliquée que légère,
et comme il est présumable que la stalle de Mortain décrite par M.
de la Sicotière est d'un sculpteur flamand, l'analogie avec les
bizarreries troublantes de Breughel s'en déduit facilement.
A l'église de Mortain, on voit encore sur une stalle deux têtes
de Fou accolées, semblables à celles de l'ancienne église des
Mathurins de Paris, têtes que Millin avait prises pour des têtes
de moines. C'est le même sujet fréquemment répété dont je donne
un dessin d'après une miséricorde de la collégiale de Champeaux.
Trois personnages à face de bonne humeur paraissent être une sorte
de traduction du dicton: trois têtes dans un même bonnet. Deux
oreilles énormes sortant du coqueluchon semblent augmentées de
l'étoffe de celles qui manquent aux autres personnages.
D'autres miséricordes satiriques de Mortain sont également
décrites par l'archéologue; mais elles n'ont pas l'importance de
celles de Saint-Spire, dont il sera parlé plus loin. Suivant M.
de la Sicotière, les stalles de Mortain sont de la même date que
celles de Rouen, sculptées en 1457, par Philippe Viart, maître
huchier, qui recevait pour ce travail cinq sols dix deniers par
jour, quand ses compagnons n'en touchaient que la moitié.
[Illustration: Stalle de la collégiale de Champeaux (XVIe siècle).]
«Quel était le but que se proposaient les artistes qui sculptaient
ces caricatures grossières?... Ne serait-ce qu'un dévergondage
d'imagination, qu'une débauche d'esprit?» Telle est la question
que se pose encore M. de la Sicotière.--Oui, répondrai-je, il y a
plutôt débauche d'esprit, et il serait facile de le prouver si on
pouvait donner en regard les singularités des diverses stalles de
cathédrales.
Celle-ci, qui provient également de la collégiale de Champeaux,
n'est-elle pas déroutante par le jeu (ou plutôt le jet), que se
permet ce petit bonhomme à travers un van? Rembrandt seul a pu,
grâce à sa pointe fantastique, dessiner de semblables croquis, et
quoique le motif de cette stalle soit sans doute unique dans nos
églises, il en était d'autres de même nature qui, au commencement
du seizième siècle, indignaient l'abbé du monastère de Formbach,
Angelus Rumplerus.
[Illustration: Miséricorde de la collégiale de Champeaux
(Seine-et-Marne) (XVIe siècle), d'après un dessin de M. Ch.
Fichot.]
Reprenant les arguments de saint Bernard, le pieux Bavarois, à
propos de certains détails licencieux de l'église de Münichwald,
disait: «Si une jeune fille regarde une telle peinture, est-ce que
sa pensée ne va pas rêver, et ne s'ingéniera-t-elle pas à vouloir
connaître ce qu'elle voit représenté sur le mur? C'est ainsi et
dans le même but qu'autrefois les peintres exposaient aux regards
un Priape et un Jupiter. Mais il serait nécessaire qu'on fît ici
ce que dit Virgile: «Éloignez-vous d'ici, chastes matrones:--il
est honteux que vous lisiez d'impudiques paroles;--(les hommes)
n'y prennent pas garde et passent sans s'arrêter.--Ils savent bien
ce que c'est;--mais il y a des femmes qui aiment à...»
Interprétation finale qui ne peut décemment qu'être donnée en
latin:
Matronæ, procul hinc abite, castæ:
Turpe est vos legere impudica verba;
Non assis faciunt, euntque recta:
Nimirum sapiunt, videntque magnam
Matronæ quoque mentulam libenter[66].
[Note 66: «Cette priapée, m'écrit le fidèle secrétaire de
Sainte-Beuve qui, plus d'une fois en compagnie de l'aimable
académicien, vint à mon aide dans ces recherches, ne se trouve
dans aucune édition complète de Virgile; elle a été recueillie
dans l'_Erotropægnion_ de Noël.»]
«Qu'on examine nos stalles, nos vitraux, les chapiteaux de nos
colonnes, les miniatures de nos manuscrits, partout le bouffon,
le grotesque, l'obscène même, ajoute M. de la Sicotière;
partout, comme à Mortain, _les monstres de masques_ les plus
horribles qu'ait pu rêver une imagination en délire, exposés
avec complaisance aux regards de la foule; partout le costume
monastique ridiculisé, caricaturé de la manière la plus grossière,
au pied même de l'autel[67].»
[Note 67: Les stalles de l'église de Mortain (Manche). _Bull.
monum._, 1839.]
Ce costume monastique ridiculisé dans les églises mêmes, il
ne faut pas cependant lui donner trop d'importance: la satire
monacale entre tout au plus pour un vingtième dans l'ensemble
de l'ornementation de ces stalles, où sont représentés plus
particulièrement les divers corps d'état entremêlés, je l'ai déjà
dit, de diableries, de grimaces de fous, de ressouvenirs du _Roman
de Renart_, d'allusions à quelques scandales domestiques.
[Illustration: Le Lai d'Aristote.--Stalle de Rouen[68].]
[Note 68: Le treizième siècle supposait qu'Aristote, amoureux
d'une courtisane, s'était laissé seller comme un cheval, et qu'il
portait à quatre pattes, jusqu'au palais d'Alexandre, la femme
qui le fouettait. Ce conte, imaginé comme preuve de la diabolique
puissance des femmes, est sculpté sur divers monuments religieux
et civils du Moyen âge et de la Renaissance: à Lauzanne, à Lyon, à
Rouen, à Paris.]
A prendre pour exemple les stalles de la cathédrale de Rouen,
exécutées au quinzième siècle, si on en excepte un sujet ayant
trait au célèbre _Lai d'Aristote_ et certains caprices, tels
que des femmes chimères, qui appartiennent plutôt à la famille
des mascarons, la plupart des miséricordes se rapportent aux
corporations de chirurgiens, de tondeurs, lameurs, épinceurs de
drap, etc.
Quelques archéologues ont pensé que les professions représentées
sur les stalles symbolisaient les corps d'état qui avaient
concouru par leurs aumônes à mener à bonne fin ces ouvrages
de hucherie. J'ai moi-même cru un moment que les personnages
marquants des corporations avaient droit à s'asseoir dans le chœur
sur des stalles représentant les emblèmes de leur profession:
tout est hypothétique dans ces matières. En première ligne
toutefois, on peut mettre sur le compte du caprice des artistes
l'ornementation des miséricordes et des accoudoirs.
D'autres spécimens intéressants de monuments semblables se voient
à Saint-Martin-aux-Bois, décrits par l'abbé Barraud.