prédicateur est-il monté en chaire que l'usurier crie _Amen_ et
se sauve chez lui. «Je m'en veux retourner, dit-il. Le prêtre va
sermonner pour traire notre argent de la bourse.»
L'ivrognerie est presque aussi fréquemment répétée sur les murs
des églises que l'avarice; les sculpteurs ne manquaient pas de
modèles de buveurs. A l'église Saint-Gille à Malestroit, on voit
un bas-relief, symbole de l'ivrognerie. Un homme introduit sa
langue par la bonde d'un tonneau, comme pour le humer tout entier.
Cette représentation des vices conduit naturellement aux
fautes; mais celles-ci sont traduites d'une façon familière, à
la flamande: ainsi à l'église Notre-Dame de Saint-Lô, dans la
Manche, par le maître d'école qui donne le fouet à un enfant,
le sculpteur a sans doute voulu symboliser la désobéissance, la
paresse.
[Illustration: Figure de l'église Saint Gille, à Malestroit
(Bretagne).]
Un artiste, M. Bouet, m'indique à l'église de la Trinité, à
Falaise, un support de gargouille qu'il croit représenter la
_Dispute de la culotte_, symbolisation suivant lui d'un vice,
la Discorde. Le quinzième siècle fut prodigue de ces scènes
domestiques; à l'imitation des conteurs de fabliaux, de nombreuses
sculptures témoignent des débats de l'homme et de la femme, et le
plus souvent, comme dans le bas-relief suivant, le vieil homme est
conduit par la jeune fille.
[Illustration: Sculpture du portail de l'église de Ploërmel,
d'après un dessin communiqué par M. Bouet.]
M. Charles Magnin fait observer que, jusqu'au quinzième siècle
«le serf difforme avait été le type grotesque de la statuaire
hiératique; par représailles, le moine fut le type bouffon de la
sculpture après Luther». De chaque côté de l'arcade du portail de
l'abbaye de Saint-Denis sont posés des personnages que M. Magnin
explique ainsi: «Ces petites figures sont de véritables types; la
laideur de ces figures était consacrée comme celle des masques
des anciennes comédies grecques; mais on ne s'aperçoit de leur
caractère typique que quand on les voit invariablement reproduites
sur les portes de presque toutes les abbayes des onzième et
douzième siècles[57].»
[Note 57: _De la statue de la reine Nantechild._ (_Revue des
Deux-Mondes_, 1832.)]
Un autre archéologue, M. Saunier, force encore la note: «Dans la
plupart de ces représentations, on remarque certains personnages
grotesques, qu'à leur attitude pénible et à leur face grimaçante,
on pourrait prendre pour des diables, mais qu'à leur forme et à
leur mise, qui n'ont rien que d'humain, on reconnaît être des
serfs. La laideur de ces figures était consacrée, car on les voit
invariablement reproduites dans la même attitude et toujours
à la même place sur les portails des abbayes des onzième et
douzième siècles. Les moines s'étaient plu à ridiculiser ainsi le
malheureux que sa position dans l'échelle sociale mettait sous
leur dépendance, et à en faire le plastron des railleries de
l'époque. Le quinzième siècle vient venger le serf transformé en
homme libre, en bourgeois, en artiste, en produisant de satiriques
représailles. C'est à cette époque que le sarcasme contre les gens
d'Église et les moines prit sa place au portail, sur les murs et
jusque sur les stalles de l'église elle-même.»
Chaque époque a sa façon de voir, de sentir et d'interpréter. On
s'est beaucoup moqué des peintres et des poëtes de la Restauration
qui croyaient interpréter la Renaissance: la noble dame et son
blanc palefroi, les tuniques abricot à crevés, les destriers et
les toques crénelées constituèrent un troubadourisme de convention
dont s'égayèrent à juste titre les romantiques. J'ai peur que le
serf condamné par l'Église à la situation dégradante de cariatide
ne commence également à passer de mode.
[Illustration: Corbeau de l'église basse de Rosnay (Aube),(XIIe
siècle), d'après un dessin de M. Ch. Fichot.]
Dans ce personnage soutenant une voûte, faut-il vraiment
plaindre le serf courbé sous le poids de l'Église? On peut y
perdre quelques phrases à effet; mais ici, comme dans bien
d'autres monuments, le sculpteur a tenté, je crois, de corriger
l'inflexibilité de lignes géométriques par l'adjonction d'un
caprice ornementatif. Libre aux partisans du néo-symbolisme
révolutionnaire de gémir à la vue de ce monument sur les
souffrances de l'homme du peuple; j'y vois un cul-de-lampe de
fantaisie. Le public prononcera ayant les pièces sous les yeux.
Toutefois l'époque ne se passa pas sans représailles du vilain
contre le seigneur. Le serf était aussi pressuré par le seigneur
que par le moine, et l'esprit de révolte pointait à l'égard des
grands à la fin du moyen âge. Quand le poëte du _Roman de la
Rose_, Jean de Meung, dit des princes:
Car leur cors ne vaut une pome
Plus que li cors d'un charetier,
alors un principe égalitaire est affirmé qui dénote peu de respect
pour le trône. Certains monuments, mais plus rares, témoignent de
semblables hardiesses.
Quelques sculptures représentent les rois et les empereurs
entraînés dans les enfers. Dans la figure ci-contre on croit
que le sculpteur a voulu représenter sur le portail de l'église
Saint-Urbain, le clergé, la noblesse et le peuple. La diablesse
entraîne avec le pape, le roi et un personnage au cou duquel pend
un gros sac d'écus. C'est encore une répétition du symbole de
l'avarice. Ces sculptures contre la royauté étant rares, on en a
conclu que l'oppression civile était moins dure que l'oppression
religieuse; les cahiers de doléance du peuple aux approches de
1789 témoignent du contraire.
[Illustration: Bas-relief du portail de l'église Saint-Urbain, à
Troyes.]
CHAPITRE XI
MINIATURES DE MANUSCRITS
[Illustration]
A dater du commencement du quatorzième siècle, l'intention comique
perce et devient lucide dans certaines miniatures de manuscrits.
Les grands dépôts publics sont pleins de richesses
d'ornementations grotesques, principalement dans les entourages de
pages, et rien que ces détails fourniraient matière à un ouvrage
intéressant si la rédaction des catalogues était mieux comprise.
Il arrive souvent qu'un manuscrit historié contient des miniatures
sérieuses en regard d'entourages où des bamboches se livrent à
mille caprices. Ces motifs, à part quelques exceptions, ne sont
pas signalés dans les catalogues de nos grandes bibliothèques.
L'homme de bonne volonté qui voudrait donner un échantillon du
Caprice aux divers siècles, en est réduit à compulser au hasard
et à fatiguer le zèle des conservateurs. J'avertis donc que tout
en comprenant l'importance de ces croquis, j'ai dû aller un peu à
l'aventure.
[Illustration: D'après un manuscrit du XIVe siècle.]
[Illustration: D'après un manuscrit de la bibliothèque de Cambrai.]
Une idée plaisante, la parodie de l'homme par les animaux, dont
on voit les premiers jalons sur les monuments, se complète dans
l'esprit des peintres. C'est la truie qui file, dont le symbole
s'est perpétué pendant près de six siècles, car on en trouve
encore quelques reproductions sur les enseignes d'anciennes
villes. C'est un animal, loup ou renard, brouettant un limaçon,
comme dans le manuscrit du quatorzième siècle, de Cambrai, dont le
motif semble emprunté à une pierre gravée antique.
[Illustration: D'après un manuscrit du XIVe siècle.]
La chasse est en grand honneur au quatorzième siècle: voilà un
chien qui imite ses maîtres; seulement, par une bizarrerie dont le
sens est peu clair, le chien prend des lièvres avec une ligne (p.
193).
Il est regrettable que M. Champollion-Figeac à qui on doit
connaissance d'un certain nombre de semblables miniatures, n'ait
pas indiqué leur provenance[58]. Ces peintures sont quelquefois
d'une invention si particulièrement malséante, qu'il est utile de
savoir si elles font corps avec un manuscrit sacré ou profane.
[Note 58: _Louis et Charles d'Orléans. Leur influence
sur les arts_, in-8, 1844. Les planches de cet ouvrage sont
troublantes pour l'érudit; M. Champollion-Figeac a détaché de
petites figures de compositions de miniatures, sans y joindre
aucun renseignement, et ce n'est qu'à l'aide de M. Michelin,
conservateur du département des manuscrits à la Bibliothèque, que
j'ai pu retrouver certaines sources où a puisé l'auteur de _Louis
et Charles d'Orléans_.]
M. Ed. Fleury, dans ses beaux travaux sur les manuscrits[59],
n'a pas obéi à un tel système, et si l'auteur avait étendu
ses investigations à d'autres bibliothèques que celles de
l'Ile-de-France, nous aurions aujourd'hui une importante série
de documents à l'aide desquels les sujets des miniatures mis en
regard pourraient être élucidés plus facilement.
[Note 59: _Les Manuscrits à miniatures des bibliothèques de
Laon et de Soissons_, 2 vol. in-4º, avec figures, 1863-1865.
Didron, Dumoulin.]
Dans un manuscrit du quatorzième siècle de la bibliothèque de
Soissons, le _Missale Suessionnense_, on trouve un spirituel
caprice, qui certainement contient une arrière-idée de ridiculiser
les tournois. Un lièvre et un coq, la lance en avant, le bouclier
protégeant le corps, se précipitent à toute vitesse l'un contre
l'autre et s'envoient de vigoureux coups d'estoc. Le lièvre est
monté sur un chien, le coq sur un renard; à l'exemple du Bertrand
de Robert-Macaire se sauvant sur le cheval du gendarme, les deux
animaux timides ont enfourché leurs redoutables adversaires.
Ces parodies de tournois furent également sculptées et peintes
dans d'autres endroits. On voyait jadis, sur une cheminée de
l'hôtel de Jacques Cœur, à Bourges, un carrousel de chevaliers
montés sur des ânes. Un archéologue, qui a dessiné la cheminée
avant qu'elle fût détruite, dit à propos des figures: «Malgré
le respect que l'on devait avoir pour ces nobles exercices (les
tournois), nous trouvons ici la farce la plus grotesque qu'il
soit possible de voir; ce ne sont pas de brillants et valeureux
chevaliers, portant de pesantes armures et montés sur de fougueux
coursiers, mais de simples paysans, sur de paisibles baudets,
ayant pour rondaches des fonds de paniers et des cordes pour
étriers. Les valets et les héraults d'armes sont des garçons de
ferme et des porchers; l'un porte un faisceau de bâtons; un autre
sonne du cornet à bouquin; l'un des champions a la figure
cachée par une espèce de camail et porte à son chapeau une plume
de coq: tels étaient peut-être les délassements du peuple, car les
hommes du peuple ont toujours cherché à copier les grands. Il est
probable aussi que ce ne soit qu'un caprice des sculpteurs qui, à
cette époque, mettaient un certain mérite à produire des objets
fantastiques, propres à récréer les oisifs[60].»
[Note 60: Hazé, _Notices pittoresques sur les antiquités et
les monuments du Berry_, in-4º, Bourges, 1840.]
[Illustration: D'après le _Missale Suessionnense_, manuscrit de la
bibliothèque de Soissons (XIVe siècle).]
[Illustration: Miniature de l'_Histoire de Saint-Graal_ (XIVe
siècle).]
Ainsi les tournois perdaient de leur crédit dans l'esprit du
peuple. L'idée de parodie n'est-elle pas bien marquée dans un
manuscrit du quatorzième siècle[61], où une femme à cheval combat
avec son fuseau contre un chevalier?
[Note 61: _Histoire de Saint-Graal, jusqu'à l'empire de
Néron_, à la Bibliothèque nationale.]
On trouve également à la bibliothèque de Cambrai, dans le _Recueil
de chants religieux et profanes_, manuscrit flamand, daté de 1542,
une miniature représentant, casque en tête, bouclier au bras,
des enfants à cheval sur des tonneaux traînés par une bande de
galopins, jouant au tournoi.
Un érudit, qui pourrait comparer les divers manuscrits des grands
dépôts de l'Europe, apporterait certainement de vives lumières
sur ces courants satiriques de diverses époques, si l'initiative
individuelle suffisait à de pareilles recherches; mais ne
court-elle pas grand risque d'être abattue, quand elle est si
peu protégée par ceux qui parlent sans cesse du développement
intellectuel et ne le favorisent qu'en paroles?
C'en est assez des gens de cour qui ne rêvent qu'armes et combats,
et font bâtir des salles d'armes à la place de bibliothèques.
Ces brutes et ces soudards, pour mépriser l'intelligence et ne
reconnaître que la force, sont à juste titre raillés par les
miniaturistes et les sculpteurs. Aux nobles coursiers des tournois
le sculpteur substitue des ânes, et les chevaliers sont remplacés
par des lièvres.
[Illustration: D'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale
(XIVe siècle).]
De semblables caprices devaient conduire naturellement à l'idée
du _Monde renversé_, un cliché que les caricaturistes ont
reproduit si fréquemment. Le bœuf dirigeant une charrue, traînée
par deux laboureurs, le lièvre qui emporte triomphalement le
chasseur au bout d'un bâton, sont des miniatures du quatorzième
siècle et on en trouve aujourd'hui encore des redites dans la
collection des images d'Épinal.
[Illustration: D'après une ancienne miniature.]
Un manuscrit du quatorzième siècle, de la Bibliothèque, renferme
une miniature d'un ordre plus important qui semble le point de
départ des railleries contre la toilette des femmes, sujet que les
prédicateurs prenaient souvent pour thème.
Une noble dame donne un dernier coup à ses atours, entourée de
femmes de chambre, qui ne sont autres qu'une légion de petits
diables accourus pour la servir; l'un présente un miroir, l'autre
peigne sa chevelure. Deux diablotins relèvent la traîne de sa
robe; d'autres, nichés dans l'ouverture des manches, soufflent
dans des instruments de musique, en signe des plaisirs auxquels
la dame est appelée. (Voir page 209.) Cette miniature est la
symbolisation des pompes du monde auxquelles Satan convie
habituellement la femme.
Dans un autre manuscrit du treizième siècle, les enfants paresseux
sont représentés sous forme de singes étudiant en classe, pendant
que le magister lève un gros paquet de verges sur le plus
indiscipliné de la bande.
Rien qu'au point de vue de l'étude des mœurs, l'érudit, le
philosophe, le savant, trouvent dans l'étude des manuscrits toute
une mine de détails précieux, à la condition de n'y pas attacher
plus d'importance que les miniaturistes qui égayaient leur besogne
par un trait plaisant.
Le meilleur commentateur en pareille matière sera le plus humble.
Il devra plus dessiner qu'écrire, et les inductions les plus
ingénieuses ne vaudront jamais le calque d'un croquis de ces
peintres patients.
Quant à ce qui touche aux choses du métier, et quoique le peintre
se laissât aller à sa libre fantaisie, j'imagine cependant que la
besogne était divisée comme pour les sculpteurs de cathédrales,
les uns _tailleurs-imagiers_ ou sculpteurs de statues, les
autres _tailleurs-folliagers_ creusant dans la pierre les
feuillages, les ornements et les rinceaux. Il y avait sans
doute des miniaturistes chargés de traiter les sujets pieux et
d'autres ornemanistes pour égayer les sujets bibliques par des
caprices. Comment expliquer que le même peintre qui dessinait une
Annonciation, la Vierge en prières et un Ange lui annonçant la
bonne nouvelle, ait pu ajouter dans l'entourage de la miniature un
Fou qui se frappe sur la fesse?
[Illustration: D'après le manuscrit nº 95 de la Bibliothèque
nationale (XIIIe siècle).]
«Le but, dit M. Le Roux de Lincy, que se proposait, croit-on,
l'artiste, était de représenter au lecteur pieux les vices,
les mauvaises pensées auxquels il était le plus enclin[62].»
Il me paraît difficile à admettre que, dans un Livre d'Heures
exécuté spécialement pour la dame de Saluces, le Fou en question
fût appelé à dissuader la noble dame de se frapper sur un
endroit inconvenant, pour la désignation duquel les Anglais ne
trouveraient pas assez de circonlocutions.
[Note 62: Le Roux de Lincy, _Notice sur la vente Yemeniz_.]
Du quatorzième au quinzième siècle, époque à laquelle furent
exécutées ces miniatures, l'art toutefois ne se pique guère
de pruderie. Un pinceau naïf et innocent retrace de bouffons
_obscœna_ qui ne troublent en rien les yeux d'une grande dame
ouvrant son Livre d'Heures à l'église.
Il ne faut pas porter au compte des siècles passés notre science
d'impuretés, qui a donné naissance à un _cant_ hypocrite plus
immoral que l'immoralité même.
[Illustration: D'après une lettre ornée d'ancien manuscrit.]
[Illustration: Manuscrit de la Bibliothèque (XIVe siècle), d'après
un dessin communiqué par M. Alfred Darcel.]
CHAPITRE XII
ARCHITECTURE RELIGIEUSE--LA MAISON DES TEMPLIERS, A METZ
[Illustration]
En 1834, un jeune archéologue lorrain avisa, dans un magasin à
poudre de Metz, qui fait partie d'anciens bâtiments appartenant
aux Templiers, des fresques sur une poutre dont à juste titre il
réclamait la conservation. Ces peintures ont été décrites par M.
de Saulcy avec une telle précision, qu'entreprendre d'en donner
une meilleure indication serait la preuve d'une vanité excessive.
«Elles présentent, dit-il, tout ce que l'imagination du peintre
peut enfanter de plus grotesque; c'est une longue procession
d'animaux réels et fantastiques dans des attitudes variées. Ceux
qui figurent les premiers, tournant le dos à la muraille dans
laquelle sont percées les fenêtres, sont un chat et peut-être un
veau, dressés sur leurs pattes de derrière: le troisième semble
un énorme verrat moucheté de noir, mais à la tête tout à fait
fantastique; vient ensuite une autruche, puis un renard dressé
sur ses pieds de derrière marchant à la suite d'un coq; devant
celui-ci paraissent trois animaux dressés sur leurs pattes, et que
je ne reconnais pas. Celui du milieu, qui se distingue par une
queue monstrueuse, semble jouer avec un bâton.
[Illustration: Fresque de la maison des Templiers, à Metz, d'après
un dessin de M. de Saulcy.]
«Ce groupe est précédé par un lièvre qui porte un triangle
entre ses pattes de devant, puis par un griffon tenant un objet
indéterminé entre ses griffes. Les deux animaux suivants sont fort
effacés; on reconnaît cependant au premier des cornes énormes, et
le second semble jouer des cymbales. Vient ensuite une licorne
portant un paquet sous la patte droite de devant; peut-être est-ce
une musette qu'elle tient ainsi. Un singe marche devant et jette
en l'air un bâton qu'il s'apprête à rattraper; puis paraît un
renard qui tient un livre ouvert: un veau lui succède et porte
un objet, indéterminable. En avant se voit un ours qui semble
écouter avec attention un renard tourné de son côté et gesticulant
dans une sorte de chaire à prêcher; un autre animal, adossé à ce
renard, est également placé dans une chaire et lève les pattes
vers un animal fantastique, moitié lièvre, moitié daim, qui
s'appuie sur un long bâton et porte de la patte droite un calice
élevé. Un renard qui marche derrière celui-ci semble le tenir avec
une double corde.
[Illustration: Fresque de la maison des Templiers, à Metz.]
«Plus loin paraît, dans une tente et sur un lit de repos, un
veau nonchalamment appuyé sur les pattes de devant, dont il se
fait un oreiller; un léopard semble adresser la bienvenue à un
énorme chien, qui s'appuie sur un bâton de voyage et porte son
paquet sur le dos. Vient ensuite un animal marchant aussi à
l'aide d'un bâton et entraînant derrière lui avec une corde un
porc, qui semble faire les plus grands efforts pour résister et
pour s'accrocher aux pattes d'un autre animal bizarre, qui paraît
vouloir le retenir. Enfin un sanglier est enchaîné à une espèce de
poteau.
[Illustration: Fresque de la maison des Templiers, à Metz.]
«Telle est la série des scènes burlesques que le peintre a tracées
sur la poutre. Ces représentations avaient-elles une signification
mordante, ou ne sont-elles que les fruits d'une imagination
capricieuse d'artiste? Je laisse à de plus habiles le soin de le
décider[63].»
[Note 63: _Mémoires de l'Académie de Metz_, 1834-35.]
La signification des curieux dessins que M. de Saulcy offrait à la
science archéologique n'a pas été donnée, quoique la découverte
de ces fresques remonte à l'année 1834. Et pourtant il me semble
facile de répondre aux questions que se posait l'érudit sur le
caractère de parodie ou purement capricieux de telles figures.
Que ces sujets et bien d'autres de même nature qui se remarquent
sur les manuscrits, le bois, la pierre, les vitraux, soient les
jeux d'une imagination confuse, ce qui me frappe tout d'abord dans
cette procession d'animaux est l'analogie absolue avec ceux des
papyrus égyptiens que M. Lepsius et les égyptologues appellent
«satiriques». Certaines figures de Metz semblent calquées sur
celles du papyrus de Londres, ainsi le renard en voyage, un paquet
sur le dos, un bâton à la main. J'ai donné dans l'_Histoire de la
Caricature antique_ trop de détails à ce sujet pour y revenir.
[Illustration: Fragment d'un papyrus égyptien du British-Museum.]
Ici le moyen âge se rencontre avec l'Égypte ancienne, et on se
demande s'il est possible que des compositions découlant de
civilisations si diverses aient pu naître, à la fois, dans deux
imaginations par le seul fait du hasard. De semblables analogies
ne peuvent exister sans point de jonction. Aussi à travers les
arts suit-on un fil conducteur, comme à travers les langues des
peuples, leurs traditions et leurs religions.
J'ai montré qu'au début l'art chrétien n'est souvent séparé
que par un court trait d'union de l'art païen: dans l'aurore
du christianisme se fondent les derniers rayons du paganisme;
mais ici je remarque un fait semblable à ceux qu'ont si souvent
consignés les physiologistes qui s'occupent d'hérédité. L'art fait
un retour en arrière et le curieux peut suivre la courbe qui du
moyen âge va directement à l'Égypte ancienne, ce qui s'explique
par la vie agitée des Templiers, non sans rapport avec celle des
Saint-Simoniens pendant sa courte période.
Les Templiers avaient beaucoup voyagé, en Orient particulièrement.
L'un d'eux rapporta vraisemblablement d'Égypte le souvenir de ces
représentations d'animaux, qu'il traduisit ou fit traduire par un
peintre pour la décoration de la maison de Metz.
De symbole, je n'en vois pas. La parodie des actions de l'homme
par l'animal, sur laquelle reviennent fréquemment les anciens,
suffisait à une idée décorative. Je n'ose entrer dans les
connaissances cabalistiques des Templiers, qui auraient sondé les
mystères de la religion égyptienne. Le fait de la poutre historiée
me suffit, et les dessins bien plus encore que les commentaires.
De même qu'un grain de blé conservé pendant des siècles dans le
tombeau d'un Sésostris peut germer et donner des épis sur une
terre française, de même certains papyrus égyptiens fournirent des
motifs à l'artiste du douzième siècle.
[Illustration: Modillon de l'église de Poitiers.]
CHAPITRE XIII
ARCHITECTURE MILITAIRE--LA TOUR DESCH A METZ
[Illustration]
C'est surtout en architecture militaire que les caprices
sont rares; naturellement peu de place était réservé à une
ornementation dans des édifices où les lignes et les angles
sévères de chaque pierre concourent à une utilité immédiate.
Rien ne donnait à croire que ces ouvrages de défense pussent
trouver place dans une _Histoire de la Caricature_ si mon ami, M.
Lorédan Larchey, n'avait recueilli les détails principaux de la
tour Desch, à Metz, qui a fourni des dessins à son intéressante
publication des _Origines de l'artillerie française_[64].
[Note 64: In-4º, 1863.]
Au commencement du seizième siècle, des seigneurs messins, du
nom de Desch, firent élever à leurs frais une casemate avancée
pour protéger la citadelle. Cet ouvrage fortifié était percé de
canonnières dont a donné une description exacte M. Larchey:
[Illustration: Canonnière de la tour Desch, à Metz, d'après un
dessin de M. Lorédan Larchey.]