(figures d'animaux), parut à Strasbourg, qui était la légende
explicative de la gravure des bizarres sculptures de la
sculpture. Fischart, poëte satirique, auteur de ces commentaires,
soutenait que ces bas-reliefs étaient une satire des pratiques
superstitieuses du passé. «L'Écriture, dit-il, avait bien prédit
que dans des temps semblables, à défaut des hommes, les pierres
elles-mêmes crieraient.»
Un écrivain qui a étudié de près ces querelles de religion[53]
ajoute: «Fischart soutenait donc que cette parodie ne pouvait être
qu'une protestation de quelques gens éclairés contre l'idolâtrie
papistique alors toute-puissante; que ce «renard infernal» était
le symbole du pape; que le loup notamment figurait les faux
pasteurs qui s'engraissent de leur troupeau; le cerf, les prêtres
sans cervelle; l'âne, les cuistres ignorants et braillards comme
le franciscain Nas, etc.
[Note 53: Ernouf, _Un précurseur du socialisme en Allemagne,
Johann Fischart, sa vie et son œuvre_. (_Revue de France_, 1872.)]
«Cette interprétation était bien appropriée aux passions du temps,
et fit sans doute beaucoup de bruit, car Nas lui-même crut devoir
y riposter d'Ingolstadt, par une explication contradictoire
également rimée de ces mêmes figures, qui eut aussi un grand
débit. Nas interprétait naturellement ces sculptures dans un
sens tout opposé. Leurs auteurs, bien loin d'être des hérétiques
anticipés, devenaient des fidèles que le Saint-Esprit avait
favorisés du don de prophétie. Dans ce bas-relief symbolique,
ils avaient accumulé et flétri d'avance les abominations de la
prétendue Réforme. Dans ce système, le renard ne représente
plus le pape, mais bien Luther ou Calvin; le loup est l'emblème
des hommes puissants qui ont pris parti pour le schisme afin de
pouvoir accaparer les domaines ecclésiastiques; l'âne avec son
livre désigne les ministres luthériens psalmodiant en langue
vulgaire, ou bien encore ce livre est la Confession d'Augsbourg.»
On voit à quelles interprétations diverses donnaient lieu, même
au seizième siècle, ces figures de cathédrales qui, suivant les
partis, devenaient tantôt injurieuses pour les catholiques,
tantôt accablantes pour les luthériens. Il y a là ample matière
à interprétation, suivant le point de vue où on se place; chaque
adversaire prend une arme égale et en tire parti à sa convenance.
M. Thomas Wright, le savant archéologue, a rapporté à propos
des figures de Strasbourg une fable du prêtre anglais, Odo
de Cirington, qui vivait du temps de Henri II et de Richard
Ier. Il est plus facile de se rapprocher de l'état des esprits
d'alors par analogie que de s'en rapporter aux interprétations
d'adversaires passionnés.
Odo de Cirington raconte qu'un jour le loup étant mort, le lion
convoqua les animaux pour célébrer ses funérailles. Le lièvre se
chargea de l'eau bénite, les hérissons des cierges; des boucs
sonnèrent les cloches, des taupes creusèrent la fosse, des renards
installèrent le corps sous le catafalque. Berengarius (Bérenger),
l'ours, célébra l'office, le bœuf lut l'évangile et l'âne
l'épître. Quand la messe fut dite et Isengrin enterré, les animaux
firent un festin splendide avec ce que celui-ci laissait, et se
séparèrent en exprimant le désir d'assister à un autre enterrement
pareil.
«Une scène, dit M. Thomas Wright, ressemblant beaucoup à celle
qu'Odo a décrite ici, et n'en différant que par la distribution
des rôles, a été traduite de quelque histoire de ce genre dans
le langage figuratif des anciennes sculptures ornementales de la
cathédrale de Strasbourg, où elle formait, paraît-il, deux côtés
du chapiteau ou de l'entablement d'une colonne près du sanctuaire.
Cependant comment faire concorder cette interprétation d'une
fable ancienne avec les personnalités satiriques dont parle le
chroniqueur? Odo de Cirington nous l'apprend par la moralité qui
termine son récit.
«Ainsi il advient fréquemment, dit le fabuliste, que quand
meurt un homme riche, un concussionnaire ou un usurier, l'abbé
ou le prieur d'un couvent de bêtes, c'est-à-dire d'hommes vivant
comme des bêtes, les fait assembler. D'ordinaire, en effet,
dans un grand couvent de moines noirs ou blancs (bénédictins
ou augustins), il n'y a que des bêtes: lions pour l'orgueil,
renards pour la ruse, ours pour la voracité, boucs puants pour
l'incontinence, ânes pour la paresse, hérissons pour l'âpreté,
lièvres pour la timidité, puisqu'ils se montrent lâches quand il
n'y a pas lieu d'avoir peur, et bœufs pour la peine que leur donne
la culture de leur terre?»
Ce catalogue des vices des moines se lisait peut-être moins
clairement sculpté par les tailleurs d'images que sous la plume
des auteurs des fabliaux; une moralité ressortait toutefois de
cette langue confuse de la parodie, telle que la parlaient les
sculpteurs du moyen âge. Certains vices étant particuliers à
presque toute la gent monacale, il devenait facile d'en faire
l'application à quelques individualités, et le peuple voulant
reconnaître dans ce langage figuratif la satire de quelques moines
du pays, les chroniqueurs furent amenés à conclure qu'à Strasbourg
il existait des personnalités applicables à divers membres du
chapitre.
Les témoignages de divisions cléricales si bizarrement constatées
étaient toutefois détruits depuis de longues années quand, en
1728, un ressouvenir des anciennes figures causa un certain
scandale à Strasbourg.
Alors vivait obscurément, dans un quartier perdu de la ville, un
nommé Tschernein, antiquaire de profession, qui vendait des livres
et des estampes de toute nature. Ce marchand avait le malheur
d'appartenir à l'Église réformée; il y exerçait des fonctions
correspondantes à celles de nos bedeaux.
Un écolier catholique étant entré, le lendemain de la Fête-Dieu
de 1728, chez Tschernein, pour acheter un livre, trouva, étalées
dans la boutique, des estampes d'après les sculptures satiriques
de la cathédrale; il en acheta une feuille et la montra à son
professeur, qui, frappé de ces représentations impies, les remit à
l'ammeistre-régent, dont l'indignation fut au comble.
Des ordres ayant été donnés, l'autorité se rendit chez le
marchand, saisit divers exemplaires de ces images, fit des
perquisitions pour trouver les cuivres, ferma la boutique et
emprisonna Tschernein.
Quant aux estampes incriminées, elles passèrent des mains du
procureur fiscal dans celles des membres du grand sénat, pour
arriver à la connaissance du cardinal de Rohan, qui était venu
porter le Saint-Sacrement à la procession de la Fête-Dieu
de Strasbourg. Le cardinal envoya ces estampes à la police
parisienne, qui, elle aussi, partagea l'indignation générale.
Cependant Tschernein, interrogé, se défendait de son mieux, disant
que les images saisies étaient de fabrication ancienne, qu'il en
avait acheté le fonds d'un certain Dollhossen, son prédécesseur;
que ces gravures n'avaient rien à voir avec le luthérianisme,
étant la copie de sculptures exécutées deux cents ans avant que
Luther ne donnât signe de vie; que jusqu'alors elles avaient
été mises sous les yeux du public, dans un livre contenant la
description des choses rares et curieuses de la cathédrale; et
qu'enfin lui, Tschernein, quoique protestant, les vendait «sans
moindre mépris ni malice pour la religion catholique.»
Toutes raisons excellentes; mais l'accusé était protestant.
Le procès s'instruisit. L'accusation reconnaissait toutefois que
l'inculpé n'était ni l'auteur, ni l'imprimeur de ces «infâmes»
estampes; cependant «son délit consiste à les avoir tenues dans
sa boutique à vente et d'en avoir débité ouvertement, et même
dans un temps qui le rend extrêmement suspect d'affectation et
de mauvais dessein, vu que le débit s'est fait le lendemain même
de la procession de la Fête-Dieu, dont l'auguste solennité et
magnificence choque les esprits faibles parmi les luthériens.»
Une partie du réquisitoire mérite d'être conservée: «On ne peut
considérer sans horreur le corps du délit. Y a-t-il rien de plus
scandaleux, de plus injurieux à notre religion, de plus impie
que ces estampes? L'accusé, tout luthérien qu'il est, devrait en
avoir horreur lui-même. L'image de la croix, qu'il doit regarder,
aussi bien qu'un catholique, comme l'instrument sacré de notre
rédemption; l'image du calice, qui représente la passion et la
mort de notre divin Rédempteur; le livre de l'Évangile, toutes ces
choses saintes et sacrées représentées sous les pieds des animaux
vils et immondes! Comment l'accusé pourrait-il se justifier
d'avoir acheté, comme il le dit lui-même, de pareilles estampes,
de les avoir exposées en vente, de les avoir tenues dans sa
boutique? Quelle horrible impudence, si ce n'est pas affectation
maligne et dessein prémédité de les répandre dans le public, par
la vente qu'il en a faite dans une occasion où les catholiques
venaient de célébrer une de leurs plus augustes cérémonies et à
laquelle l'infâme image a trait visiblement.»
Il était dit encore que Tschernein, en vendant ces estampes, avait
commis un crime plus grand que s'il eût «fabriqué de la fausse
monnaie.»
Avec le réquisitoire il faut donner les considérants du jugement.
«Le grand sénat de la ville de Strasbourg, ayant pris connaissance
du procès extraordinairement instruit à la requête du procureur
fiscal, demandeur et plaignant contre Jean-Pierre Tschernein,
accusé, a déclaré ledit Tschernein dûment atteint et convaincu
d'avoir exposé en vente et débité des estampes scandaleuses et
injurieuses à l'honneur de la religion.
[Illustration: Chapiteau de la cathédrale de Strasbourg.]
«Pour réparation de quoi, l'a condamné à faire amende honorable,
nu, en chemise, la corde au col, tenant en main une torche de
cire ardente du poids de deux livres, au-devant de la porte
principale de la cathédrale, où il sera mené par l'exécuteur
de la haute justice, et là étant nu-tête et à genoux, déclarer
qu'imprudemment et comme mal avisé il a tenu dans sa boutique,
exposé en vente et débité des susdites estampes; qu'il s'en repent
et en demande pardon à Dieu, au roi et à la justice. Ordonné
en outre que lesdites estampes seront brûlées par les mains du
bourreau en la présence de l'accusé devant ladite porte de la
cathédrale; et a été, ledit Tschernein, banni à perpétuité de la
ville et de sa juridiction, à lui enjoint de garder son ban sous
les plus grandes peines, et condamné en tous les dépens.»
Heureux antiquaire de s'en être tiré à si peu de frais! Il pouvait
être torturé, écartelé et brûlé vif.
Là n'est pas la question. En analysant ce procès dont je
dois le texte à M. Charles Mehl, l'intelligent directeur du
_Bibliographe alsacien_, je suis frappé surtout par l'effet que
la représentation de figures satiriques du treizième siècle
produisait au dix-huitième. La licence du moyen âge devient
sacrilége, et comme tel, traitée en crime.
Nous jouissons actuellement de plus de tolérance.
CHAPITRE IX
LE ROMAN DE FAUVEL
[Illustration]
Philippe le Bel avait à lutter contre le pape, les ordres
mendiants et les Templiers. Ce fut alors et pour la première fois
que la satire servit d'arme à la royauté. Un poëte, François de
Rues, composa le _Roman de Fauvel_, dont le type principal était
un cheval[54]. En face du noble animal tous baissaient la tête
et s'humiliaient: les papes, les cardinaux, les princes, les
magistrats, les bourgeois et les gens du peuple.
[Note 54: _Fauvel_ vient de fauve, a-t-on dit.]
Chacun flattait, caressait le cheval, «torchait Fauvel,» car le
mot devint proverbial.
Longtemps après la vogue du poëme on disait d'un courtisan: «Il
torche Fauvel.»
De Fauvel descent flaterie
Qui du monde a la seigneurie.
Fauvel fut donc la représentation du pouvoir royal, et le poëte
explique pourquoi il l'a symbolisé sous l'apparence d'un animal:
Car hommes sont devenus bestes.
Ailleurs il se plaint que la «bestiauté nous gouverne.»
Comme Renart dont il semble une imitation, Fauvel s'incarne dans
divers personnages; il porte la couronne du roi et la dépose pour
la tiare du pape. Cette dernière incarnation sert au héros à
préciser de vives accusations contre le pape qui perçoit les dîmes
au détriment de la puissance royale; mais surtout le pamphlet fut
dirigé contre les Templiers et plus d'une strophe semble avoir
dicté l'acte d'accusation qui devait allumer le bûcher de Jacques
Molay et de ses compagnons.
Je ne veux esquisser que très à la légère la portée du poëme;
le fait le plus curieux à observer tient à l'analogie et à la
dissemblance des deux œuvres satiriques principales du quatorzième
siècle: le _Roman de Renart_ et le _Roman de Fauvel_. Renart a
duré, Fauvel a péri.
Renart est plus libre et a moins d'attaches: sa raillerie, lors
même qu'elle s'attaque à l'Église, ne ménage pas les grands; aussi
l'indépendant Renart semble-t-il avoir été moins encouragé.
Le sujet de Renart fournissait plus de motifs aux caprices des
imagiers que ce cheval dont la silhouette prête médiocrement au
comique. Et cependant la représentation des aventures de Renart
ne devint guère populaire que deux siècles plus tard, quand les
sculpteurs des cathédrales et les artistes flamands qui taillaient
les boiseries des stalles firent entrer le goupil dans leur
ornementation.
[Illustration: Miniature du _Roman de Fauvel_, d'après un
manuscrit de la Bibliothèque nationale.]
Je remarque, en parcourant divers manuscrits consacrés aux deux
héros, que l'exécution des miniatures du _Roman de Renart_ semble
plus négligée et traitée avec moins d'habileté que celles du
_Roman de Fauvel_. Les érudits qui s'occupent de l'histoire des
manuscrits au point de vue de l'exécution matérielle, diront un
jour si des miniaturistes de talent ne furent pas payés par la
cour pour rehausser par le coloris les aventures de ce Fauvel
favorable à la royauté, quand on laissait aux classes moins riches
le soin de commander les illustrations de Renart, peu soucieux de
chanter les princes et les grands.
C'est une hypothèse, et je la donne pour telle; mais combien, de
tout temps, d'œuvres et d'hommes admirés par les hommes au pouvoir
sont-ils rejetés par les petites gens, qui n'acceptent pas de mot
d'ordre d'en haut pour goûter ce qui est vraiment intellectuel,
c'est-à-dire ce qui s'échappe des masses et représente leurs
aspirations?
[Illustration: D'après un entourage de manuscrit du XIVe siècle.]
CHAPITRE X
LE NOBLE, LE MOINE, LE SERF
[Illustration]
Il y a deux classes bien marquées au moyen âge: la société
seigneuriale et féodale, le monde savant et scolastique; les
vilains, tenus en servage, ne comptent pas encore, et j'ai
longuement cherché sur les monuments trace de leurs rapports et
de leur antagonisme avec la féodalité, sans la trouver. C'est à
l'état isolé que d'habitude le sculpteur représente le prêtre, le
seigneur, le vilain, et, à l'exception des moines souvent bafoués,
il ne paraît pas que l'art se soit préoccupé de rendre sensibles
ces diverses classes de la société.
Certains archéologues, même ceux dont je me rapproche le plus,
et à qui je donnerais volontiers la main, c'est-à-dire les
adversaires du néo-symbolisme religieux, sont tombés dans un autre
travers, le néo-symbolisme révolutionnaire.
J'ai commencé ces études avec l'idée que les pierres des
cathédrales étaient les témoins parlants de l'état de révolte du
peuple; je les termine sans croire à une si séditieuse éloquence.
Enlever à l'art des imagiers son caractère indécis et naïf, plus
instinctif que réfléchi, conduit à une impasse où tout homme de
bonne foi, s'avouant à lui-même qu'il fait fausse route, est
obligé de revenir sur ses pas.
On ne saurait trop appuyer sur ce symbolisme plus inconscient
qu'intentionnel. Le peuple qui a le sentiment du juste, du droit
et du sain, mais à l'état latent, ne faisait encore que balbutier
de timides accusations. Il souffrait sans pouvoir et sans oser
exprimer ses plaintes. Toute exaction, tout scandale des hommes
des castes privilégiées répondaient en lui, sans qu'il pût donner
forme à ses plaintes, car c'est surtout aux siècles de décadence
qu'apparaissant les Juvénal et les Lucien.
Pendant ces époques sans libre examen ni libre pensée, s'il
entrait un rayon de lumière dans l'esprit du peuple, c'était
à l'état du mince filet de soleil qui se glisse à travers les
barreaux dans le cachot d'un condamné.
Un scandale éclatait dans quelque commune, qui ne se reliait à
aucun autre fait de même nature; plus tard seulement, l'imprimerie
devait s'emparer de ces diverses accusations pour les joindre au
casier judiciaire d'une caste.
L'ensemble des plaintes n'éclata contre le clergé qu'aux époques
où le pouvoir spirituel voulut prendre le pas sur le pouvoir
temporel; alors l'influence que durent exercer sur l'art les
chroniqueurs, les poëtes et jusqu'aux prêtres eux-mêmes fut
considérable: il n'en était pas de même au moyen âge.
Dans le concile de Sienne, sous le règne de Charles VII, un
discours sur la dissolution du clergé fut prononcé, précis et
sans réplique. «On voit aujourd'hui, s'écriait un des orateurs,
on voit des prêtres usuriers, cabaretiers, marchands, gouverneurs
de châteaux, notaires, économes, courtiers de débauche; le seul
métier qu'ils n'aient point encore commencé d'exercer est celui
de bourreau!... Les évêques l'emportent, en fait de volupté, sur
Épicure; c'est entre les pots qu'ils discutent de l'autorité du
pape et de celle du concile.»
Ce n'est pas un satirique qui parle, c'est un religieux. Le
même orateur rapporte que sainte Brigitte, étant en extase dans
l'église Saint-Pierre de Rome, vit tout à coup la nef pleine
de cochons mitrés; elle demanda à Dieu l'explication d'une si
fantastique vision: «Ce sont, répondit le Seigneur, les évêques et
les abbés d'aujourd'hui.»
Ces animaux immondes et coiffés de mitres, dont parle le membre
du concile, font comprendre plus d'un caprice inexpliqué des
manuscrits. De telles paroles, parties de si haut, devaient avoir
du retentissement dans le monde chrétien: on les traduisit sur
le vélin. Il y a là également quelque chose de particulièrement
applicable aux sculptures des cathédrales du quinzième siècle.
La Luxure ne fut pas seulement mise en lumière par les troubadours
et les poëtes; sculptée avec autant de réalité sur les monuments
que les représentations priapiques des anciens, quelquefois un
ressouvenir d'art antique se glisse dans de confuses bacchanales
où s'agitent des satyres et des moines. Il est difficile d'en
donner une idée par la gravure, mais la traduction suivante
suffit: «Si j'étais mari, s'écrie le troubadour Pierre Cardinal,
je me garderais de laisser approcher de ma femme ces gens-là; car
les moines ont des robes de même ampleur que celle des femmes:
rien ne s'allume si aisément que la graisse avec le feu.»
La tentation, il est vrai, était forte. Peu de pays où un couvent
de nonnes n'avoisinât une abbaye de moines. Une vie sans fatigue,
une nourriture abondante favorisaient les rapprochements avec les
religieuses dont parle Rutebœuf dans _la Chanson des Ordres_.
Suivant lui, frères quêteurs, jacobins, moines de Cîteaux,
cordeliers, carmes,
.... Sont près des Béguines,
Ne lor faut que passer la porte.
[Illustration: Miniature d'une Bible historiale (nº 167) de la
Bibliothèque nationale.]
Le jugement criminel rendu à Strasbourg, au dix-huitième siècle,
contre Tschernein, le libraire protestant, et dont j'ai fait
l'objet d'un chapitre précèdent, mentionne une porte d'airain de
la cathédrale, construite en 1543, qui existait encore en 1728:
«On voit, dit le rapporteur, dans un petit carré en sculpture la
représentation d'un couvent; les moines en sortent avec la croix
et les bannières, et vont au-devant d'un de leurs frères, qui leur
apporte une fille qu'il tient sur ses épaules. J'ai vu moi-même
cette figure.»
Érasme, qui n'aimait pas les moines et qui les connaissait bien
pour avoir été lui-même au couvent, a criblé cette luxure de mots
spirituels. Parlant de «moines épais dont le ventre est toujours
tendu de nourriture, on les appelle _pères_, dit-il, et ils font
souvent en sorte que ce nom leur soit bien appliqué[55].»
[Note 55: Colloque _Virgo_ μιτὀγἀμος (la vierge ennemie du
mariage.)]
Les Bibles manuscrites sont remplies de semblables sujets: luxure,
débauche et gourmandise, et je n'ai eu que l'embarras du choix
pour donner un échantillon d'un miniaturiste du quatorzième
siècle, qui, à diverses reprises, glisse au milieu de pieux
sujets, comme une chose naturelle, des moines en contact trop
rapproché avec de jolies filles, et par conséquent exposés, aussi
bien que les laïques débauchés, à payer leur faute par les flammes
de l'enfer.
Ces remontrances ne s'arrêtèrent qu'à la Révolution, qui poussa
un dernier éclat de rire à la vue des moines sortant de leurs
couvents pour rentrer dans la vie civile; elles avaient duré
quatre siècles, jusqu'à l'abolition définitive des vœux.
Il ne faut pas croire toutefois que la luxure, représentée sur les
murailles des églises, s'attaquât seulement aux moines: hommes
et femmes de toutes classes sont dévorés par cette luxure, qui,
sous la forme d'un serpent, ronge les parties coupables. Nul vice
n'a été indiqué si fréquemment et avec autant de rigueur par les
imagiers[56].
[Note 56: Quelquefois la luxure est traitée de moins
haut et plus cyniquement. A Notre-Dame de l'Épine, près de
Châlons-sur-Marne, une sculpture de l'abside représente, me
dit-on, une paysanne qui se trousse. Le même motif se trouve sur
divers monuments; d'autres symbolisent la femme de mauvaises mœurs
par une louve.]
Il en est deux autres cependant que les sculpteurs reprochent
particulièrement aux bourgeois et aux gens du peuple: l'avarice
et l'ivrognerie. A l'église de Saint-Pierre sous Vézelay, sur un
cul-de-lampe qui reçoit les faisceaux de colonnes portant les
arcs des voûtes de la nef, on voit une figure curieuse, œuvre
des écoles des sculpteurs bourguignons des douzième et treizième
siècles.
[Illustration: Sculpture de l'église Saint-Pierre-sous-Vézelay
(fin du XIIe siècle).]
«Ce cul-de-lampe, dit M. Viollet-le-Duc, représente un vice,
l'avarice, sous la forme d'un buste d'homme au cou duquel est
suspendue une bourse pleine; deux dragons lui dévorent les
oreilles, restées sourdes aux plaintes du pauvre.»
Le prêt de l'argent, un métier de l'époque, a été particulièrement
stigmatisé par les miniaturistes. Une _Bible historiale_ et une
_Bible moralisée_ (manuscrits nos 166 et 167 de la Bibliothèque
nationale) contiennent des représentations fréquentes du maniement
de l'or, de l'usure, de la débauche engendrée par les richesses.
Quand l'or brille dans un coffre ou dans la main d'un des
personnages, aussitôt apparaît le diable qui, comme un commissaire
de police saisissant les enjeux dans un tripot, pose sa griffe
sur l'épaule du riche et ouvre une large gueule pour l'avaler;
mais c'est dans les poëtes qu'il faut en chercher le sens comique,
comme dans les _Patenôtres de l'usurier_.
«Je vais à l'église, dit l'homme à sa femme; s'il vient quelqu'un
pour emprunter, qu'on accoure bien vite me chercher, car il ne
faut quelquefois qu'un moment pour perdre beaucoup.»
En chemin il commence sa patenôtre: «_Pater Noster._ Beau sire
Dieu, donnez-moi donc du bonheur et faites-moi la grâce de bien
prospérer: que je devienne le plus riche de tous les prêteurs du
monde.
«_Qui es in cœlis._ J'ai bien du regret de ne pas m'être trouvé au
logis le jour que cette bourgeoise vint pour emprunter. Je peux
dire que je suis fou quand je vais à l'église, où je ne gagne rien.
«_Sanctificetur nomen tuum._ Je suis bien fâché d'avoir une
servante si alerte à gaspiller mon argent.
«_Adveniat regnum tuum._ J'ai envie de retourner à la maison pour
savoir ce que fait ma femme. Je parie qu'en mon absence elle se
paye quelque poule ou quelque poussin.
«_Fiat voluntas tua._ Je me rappelle que ce chevalier qui me
devait cinquante livres ne m'en a payé que la moitié.
«_Sicut in cœlo._ Ces damnés juifs font rudement leurs affaires en
prêtant à tout le peuple. Je voudrais bien faire comme eux.
«_Et in terra._ Le roi me tourmente bien en prélevant si souvent
des tailles.»