En 1573, une feuille volante ayant pour titre _Thierbilder_

(figures d'animaux), parut à Strasbourg, qui était la légende

explicative de la gravure des bizarres sculptures de la

sculpture. Fischart, poëte satirique, auteur de ces commentaires,

soutenait que ces bas-reliefs étaient une satire des pratiques

superstitieuses du passé. «L'Écriture, dit-il, avait bien prédit

que dans des temps semblables, à défaut des hommes, les pierres

elles-mêmes crieraient.»

Un écrivain qui a étudié de près ces querelles de religion[53]

ajoute: «Fischart soutenait donc que cette parodie ne pouvait être

qu'une protestation de quelques gens éclairés contre l'idolâtrie

papistique alors toute-puissante; que ce «renard infernal» était

le symbole du pape; que le loup notamment figurait les faux

pasteurs qui s'engraissent de leur troupeau; le cerf, les prêtres

sans cervelle; l'âne, les cuistres ignorants et braillards comme

le franciscain Nas, etc.

[Note 53: Ernouf, _Un précurseur du socialisme en Allemagne,

Johann Fischart, sa vie et son œuvre_. (_Revue de France_, 1872.)]

«Cette interprétation était bien appropriée aux passions du temps,

et fit sans doute beaucoup de bruit, car Nas lui-même crut devoir

y riposter d'Ingolstadt, par une explication contradictoire

également rimée de ces mêmes figures, qui eut aussi un grand

débit. Nas interprétait naturellement ces sculptures dans un

sens tout opposé. Leurs auteurs, bien loin d'être des hérétiques

anticipés, devenaient des fidèles que le Saint-Esprit avait

favorisés du don de prophétie. Dans ce bas-relief symbolique,

ils avaient accumulé et flétri d'avance les abominations de la

prétendue Réforme. Dans ce système, le renard ne représente

plus le pape, mais bien Luther ou Calvin; le loup est l'emblème

des hommes puissants qui ont pris parti pour le schisme afin de

pouvoir accaparer les domaines ecclésiastiques; l'âne avec son

livre désigne les ministres luthériens psalmodiant en langue

vulgaire, ou bien encore ce livre est la Confession d'Augsbourg.»

On voit à quelles interprétations diverses donnaient lieu, même

au seizième siècle, ces figures de cathédrales qui, suivant les

partis, devenaient tantôt injurieuses pour les catholiques,

tantôt accablantes pour les luthériens. Il y a là ample matière

à interprétation, suivant le point de vue où on se place; chaque

adversaire prend une arme égale et en tire parti à sa convenance.

M. Thomas Wright, le savant archéologue, a rapporté à propos

des figures de Strasbourg une fable du prêtre anglais, Odo

de Cirington, qui vivait du temps de Henri II et de Richard

Ier. Il est plus facile de se rapprocher de l'état des esprits

d'alors par analogie que de s'en rapporter aux interprétations

d'adversaires passionnés.

Odo de Cirington raconte qu'un jour le loup étant mort, le lion

convoqua les animaux pour célébrer ses funérailles. Le lièvre se

chargea de l'eau bénite, les hérissons des cierges; des boucs

sonnèrent les cloches, des taupes creusèrent la fosse, des renards

installèrent le corps sous le catafalque. Berengarius (Bérenger),

l'ours, célébra l'office, le bœuf lut l'évangile et l'âne

l'épître. Quand la messe fut dite et Isengrin enterré, les animaux

firent un festin splendide avec ce que celui-ci laissait, et se

séparèrent en exprimant le désir d'assister à un autre enterrement

pareil.

«Une scène, dit M. Thomas Wright, ressemblant beaucoup à celle

qu'Odo a décrite ici, et n'en différant que par la distribution

des rôles, a été traduite de quelque histoire de ce genre dans

le langage figuratif des anciennes sculptures ornementales de la

cathédrale de Strasbourg, où elle formait, paraît-il, deux côtés

du chapiteau ou de l'entablement d'une colonne près du sanctuaire.

Cependant comment faire concorder cette interprétation d'une

fable ancienne avec les personnalités satiriques dont parle le

chroniqueur? Odo de Cirington nous l'apprend par la moralité qui

termine son récit.

«Ainsi il advient fréquemment, dit le fabuliste, que quand

meurt un homme riche, un concussionnaire ou un usurier, l'abbé

ou le prieur d'un couvent de bêtes, c'est-à-dire d'hommes vivant

comme des bêtes, les fait assembler. D'ordinaire, en effet,

dans un grand couvent de moines noirs ou blancs (bénédictins

ou augustins), il n'y a que des bêtes: lions pour l'orgueil,

renards pour la ruse, ours pour la voracité, boucs puants pour

l'incontinence, ânes pour la paresse, hérissons pour l'âpreté,

lièvres pour la timidité, puisqu'ils se montrent lâches quand il

n'y a pas lieu d'avoir peur, et bœufs pour la peine que leur donne

la culture de leur terre?»

Ce catalogue des vices des moines se lisait peut-être moins

clairement sculpté par les tailleurs d'images que sous la plume

des auteurs des fabliaux; une moralité ressortait toutefois de

cette langue confuse de la parodie, telle que la parlaient les

sculpteurs du moyen âge. Certains vices étant particuliers à

presque toute la gent monacale, il devenait facile d'en faire

l'application à quelques individualités, et le peuple voulant

reconnaître dans ce langage figuratif la satire de quelques moines

du pays, les chroniqueurs furent amenés à conclure qu'à Strasbourg

il existait des personnalités applicables à divers membres du

chapitre.

Les témoignages de divisions cléricales si bizarrement constatées

étaient toutefois détruits depuis de longues années quand, en

1728, un ressouvenir des anciennes figures causa un certain

scandale à Strasbourg.

Alors vivait obscurément, dans un quartier perdu de la ville, un

nommé Tschernein, antiquaire de profession, qui vendait des livres

et des estampes de toute nature. Ce marchand avait le malheur

d'appartenir à l'Église réformée; il y exerçait des fonctions

correspondantes à celles de nos bedeaux.

Un écolier catholique étant entré, le lendemain de la Fête-Dieu

de 1728, chez Tschernein, pour acheter un livre, trouva, étalées

dans la boutique, des estampes d'après les sculptures satiriques

de la cathédrale; il en acheta une feuille et la montra à son

professeur, qui, frappé de ces représentations impies, les remit à

l'ammeistre-régent, dont l'indignation fut au comble.

Des ordres ayant été donnés, l'autorité se rendit chez le

marchand, saisit divers exemplaires de ces images, fit des

perquisitions pour trouver les cuivres, ferma la boutique et

emprisonna Tschernein.

Quant aux estampes incriminées, elles passèrent des mains du

procureur fiscal dans celles des membres du grand sénat, pour

arriver à la connaissance du cardinal de Rohan, qui était venu

porter le Saint-Sacrement à la procession de la Fête-Dieu

de Strasbourg. Le cardinal envoya ces estampes à la police

parisienne, qui, elle aussi, partagea l'indignation générale.

Cependant Tschernein, interrogé, se défendait de son mieux, disant

que les images saisies étaient de fabrication ancienne, qu'il en

avait acheté le fonds d'un certain Dollhossen, son prédécesseur;

que ces gravures n'avaient rien à voir avec le luthérianisme,

étant la copie de sculptures exécutées deux cents ans avant que

Luther ne donnât signe de vie; que jusqu'alors elles avaient

été mises sous les yeux du public, dans un livre contenant la

description des choses rares et curieuses de la cathédrale; et

qu'enfin lui, Tschernein, quoique protestant, les vendait «sans

moindre mépris ni malice pour la religion catholique.»

Toutes raisons excellentes; mais l'accusé était protestant.

Le procès s'instruisit. L'accusation reconnaissait toutefois que

l'inculpé n'était ni l'auteur, ni l'imprimeur de ces «infâmes»

estampes; cependant «son délit consiste à les avoir tenues dans

sa boutique à vente et d'en avoir débité ouvertement, et même

dans un temps qui le rend extrêmement suspect d'affectation et

de mauvais dessein, vu que le débit s'est fait le lendemain même

de la procession de la Fête-Dieu, dont l'auguste solennité et

magnificence choque les esprits faibles parmi les luthériens.»

Une partie du réquisitoire mérite d'être conservée: «On ne peut

considérer sans horreur le corps du délit. Y a-t-il rien de plus

scandaleux, de plus injurieux à notre religion, de plus impie

que ces estampes? L'accusé, tout luthérien qu'il est, devrait en

avoir horreur lui-même. L'image de la croix, qu'il doit regarder,

aussi bien qu'un catholique, comme l'instrument sacré de notre

rédemption; l'image du calice, qui représente la passion et la

mort de notre divin Rédempteur; le livre de l'Évangile, toutes ces

choses saintes et sacrées représentées sous les pieds des animaux

vils et immondes! Comment l'accusé pourrait-il se justifier

d'avoir acheté, comme il le dit lui-même, de pareilles estampes,

de les avoir exposées en vente, de les avoir tenues dans sa

boutique? Quelle horrible impudence, si ce n'est pas affectation

maligne et dessein prémédité de les répandre dans le public, par

la vente qu'il en a faite dans une occasion où les catholiques

venaient de célébrer une de leurs plus augustes cérémonies et à

laquelle l'infâme image a trait visiblement.»

Il était dit encore que Tschernein, en vendant ces estampes, avait

commis un crime plus grand que s'il eût «fabriqué de la fausse

monnaie.»

Avec le réquisitoire il faut donner les considérants du jugement.

«Le grand sénat de la ville de Strasbourg, ayant pris connaissance

du procès extraordinairement instruit à la requête du procureur

fiscal, demandeur et plaignant contre Jean-Pierre Tschernein,

accusé, a déclaré ledit Tschernein dûment atteint et convaincu

d'avoir exposé en vente et débité des estampes scandaleuses et

injurieuses à l'honneur de la religion.

[Illustration: Chapiteau de la cathédrale de Strasbourg.]

«Pour réparation de quoi, l'a condamné à faire amende honorable,

nu, en chemise, la corde au col, tenant en main une torche de

cire ardente du poids de deux livres, au-devant de la porte

principale de la cathédrale, où il sera mené par l'exécuteur

de la haute justice, et là étant nu-tête et à genoux, déclarer

qu'imprudemment et comme mal avisé il a tenu dans sa boutique,

exposé en vente et débité des susdites estampes; qu'il s'en repent

et en demande pardon à Dieu, au roi et à la justice. Ordonné

en outre que lesdites estampes seront brûlées par les mains du

bourreau en la présence de l'accusé devant ladite porte de la

cathédrale; et a été, ledit Tschernein, banni à perpétuité de la

ville et de sa juridiction, à lui enjoint de garder son ban sous

les plus grandes peines, et condamné en tous les dépens.»

Heureux antiquaire de s'en être tiré à si peu de frais! Il pouvait

être torturé, écartelé et brûlé vif.

Là n'est pas la question. En analysant ce procès dont je

dois le texte à M. Charles Mehl, l'intelligent directeur du

_Bibliographe alsacien_, je suis frappé surtout par l'effet que

la représentation de figures satiriques du treizième siècle

produisait au dix-huitième. La licence du moyen âge devient

sacrilége, et comme tel, traitée en crime.

Nous jouissons actuellement de plus de tolérance.

CHAPITRE IX

LE ROMAN DE FAUVEL

[Illustration]

Philippe le Bel avait à lutter contre le pape, les ordres

mendiants et les Templiers. Ce fut alors et pour la première fois

que la satire servit d'arme à la royauté. Un poëte, François de

Rues, composa le _Roman de Fauvel_, dont le type principal était

un cheval[54]. En face du noble animal tous baissaient la tête

et s'humiliaient: les papes, les cardinaux, les princes, les

magistrats, les bourgeois et les gens du peuple.

[Note 54: _Fauvel_ vient de fauve, a-t-on dit.]

Chacun flattait, caressait le cheval, «torchait Fauvel,» car le

mot devint proverbial.

Longtemps après la vogue du poëme on disait d'un courtisan: «Il

torche Fauvel.»

De Fauvel descent flaterie

Qui du monde a la seigneurie.

Fauvel fut donc la représentation du pouvoir royal, et le poëte

explique pourquoi il l'a symbolisé sous l'apparence d'un animal:

Car hommes sont devenus bestes.

Ailleurs il se plaint que la «bestiauté nous gouverne.»

Comme Renart dont il semble une imitation, Fauvel s'incarne dans

divers personnages; il porte la couronne du roi et la dépose pour

la tiare du pape. Cette dernière incarnation sert au héros à

préciser de vives accusations contre le pape qui perçoit les dîmes

au détriment de la puissance royale; mais surtout le pamphlet fut

dirigé contre les Templiers et plus d'une strophe semble avoir

dicté l'acte d'accusation qui devait allumer le bûcher de Jacques

Molay et de ses compagnons.

Je ne veux esquisser que très à la légère la portée du poëme;

le fait le plus curieux à observer tient à l'analogie et à la

dissemblance des deux œuvres satiriques principales du quatorzième

siècle: le _Roman de Renart_ et le _Roman de Fauvel_. Renart a

duré, Fauvel a péri.

Renart est plus libre et a moins d'attaches: sa raillerie, lors

même qu'elle s'attaque à l'Église, ne ménage pas les grands; aussi

l'indépendant Renart semble-t-il avoir été moins encouragé.

Le sujet de Renart fournissait plus de motifs aux caprices des

imagiers que ce cheval dont la silhouette prête médiocrement au

comique. Et cependant la représentation des aventures de Renart

ne devint guère populaire que deux siècles plus tard, quand les

sculpteurs des cathédrales et les artistes flamands qui taillaient

les boiseries des stalles firent entrer le goupil dans leur

ornementation.

[Illustration: Miniature du _Roman de Fauvel_, d'après un

manuscrit de la Bibliothèque nationale.]

Je remarque, en parcourant divers manuscrits consacrés aux deux

héros, que l'exécution des miniatures du _Roman de Renart_ semble

plus négligée et traitée avec moins d'habileté que celles du

_Roman de Fauvel_. Les érudits qui s'occupent de l'histoire des

manuscrits au point de vue de l'exécution matérielle, diront un

jour si des miniaturistes de talent ne furent pas payés par la

cour pour rehausser par le coloris les aventures de ce Fauvel

favorable à la royauté, quand on laissait aux classes moins riches

le soin de commander les illustrations de Renart, peu soucieux de

chanter les princes et les grands.

C'est une hypothèse, et je la donne pour telle; mais combien, de

tout temps, d'œuvres et d'hommes admirés par les hommes au pouvoir

sont-ils rejetés par les petites gens, qui n'acceptent pas de mot

d'ordre d'en haut pour goûter ce qui est vraiment intellectuel,

c'est-à-dire ce qui s'échappe des masses et représente leurs

aspirations?

[Illustration: D'après un entourage de manuscrit du XIVe siècle.]

CHAPITRE X

LE NOBLE, LE MOINE, LE SERF

[Illustration]

Il y a deux classes bien marquées au moyen âge: la société

seigneuriale et féodale, le monde savant et scolastique; les

vilains, tenus en servage, ne comptent pas encore, et j'ai

longuement cherché sur les monuments trace de leurs rapports et

de leur antagonisme avec la féodalité, sans la trouver. C'est à

l'état isolé que d'habitude le sculpteur représente le prêtre, le

seigneur, le vilain, et, à l'exception des moines souvent bafoués,

il ne paraît pas que l'art se soit préoccupé de rendre sensibles

ces diverses classes de la société.

Certains archéologues, même ceux dont je me rapproche le plus,

et à qui je donnerais volontiers la main, c'est-à-dire les

adversaires du néo-symbolisme religieux, sont tombés dans un autre

travers, le néo-symbolisme révolutionnaire.

J'ai commencé ces études avec l'idée que les pierres des

cathédrales étaient les témoins parlants de l'état de révolte du

peuple; je les termine sans croire à une si séditieuse éloquence.

Enlever à l'art des imagiers son caractère indécis et naïf, plus

instinctif que réfléchi, conduit à une impasse où tout homme de

bonne foi, s'avouant à lui-même qu'il fait fausse route, est

obligé de revenir sur ses pas.

On ne saurait trop appuyer sur ce symbolisme plus inconscient

qu'intentionnel. Le peuple qui a le sentiment du juste, du droit

et du sain, mais à l'état latent, ne faisait encore que balbutier

de timides accusations. Il souffrait sans pouvoir et sans oser

exprimer ses plaintes. Toute exaction, tout scandale des hommes

des castes privilégiées répondaient en lui, sans qu'il pût donner

forme à ses plaintes, car c'est surtout aux siècles de décadence

qu'apparaissant les Juvénal et les Lucien.

Pendant ces époques sans libre examen ni libre pensée, s'il

entrait un rayon de lumière dans l'esprit du peuple, c'était

à l'état du mince filet de soleil qui se glisse à travers les

barreaux dans le cachot d'un condamné.

Un scandale éclatait dans quelque commune, qui ne se reliait à

aucun autre fait de même nature; plus tard seulement, l'imprimerie

devait s'emparer de ces diverses accusations pour les joindre au

casier judiciaire d'une caste.

L'ensemble des plaintes n'éclata contre le clergé qu'aux époques

où le pouvoir spirituel voulut prendre le pas sur le pouvoir

temporel; alors l'influence que durent exercer sur l'art les

chroniqueurs, les poëtes et jusqu'aux prêtres eux-mêmes fut

considérable: il n'en était pas de même au moyen âge.

Dans le concile de Sienne, sous le règne de Charles VII, un

discours sur la dissolution du clergé fut prononcé, précis et

sans réplique. «On voit aujourd'hui, s'écriait un des orateurs,

on voit des prêtres usuriers, cabaretiers, marchands, gouverneurs

de châteaux, notaires, économes, courtiers de débauche; le seul

métier qu'ils n'aient point encore commencé d'exercer est celui

de bourreau!... Les évêques l'emportent, en fait de volupté, sur

Épicure; c'est entre les pots qu'ils discutent de l'autorité du

pape et de celle du concile.»

Ce n'est pas un satirique qui parle, c'est un religieux. Le

même orateur rapporte que sainte Brigitte, étant en extase dans

l'église Saint-Pierre de Rome, vit tout à coup la nef pleine

de cochons mitrés; elle demanda à Dieu l'explication d'une si

fantastique vision: «Ce sont, répondit le Seigneur, les évêques et

les abbés d'aujourd'hui.»

Ces animaux immondes et coiffés de mitres, dont parle le membre

du concile, font comprendre plus d'un caprice inexpliqué des

manuscrits. De telles paroles, parties de si haut, devaient avoir

du retentissement dans le monde chrétien: on les traduisit sur

le vélin. Il y a là également quelque chose de particulièrement

applicable aux sculptures des cathédrales du quinzième siècle.

La Luxure ne fut pas seulement mise en lumière par les troubadours

et les poëtes; sculptée avec autant de réalité sur les monuments

que les représentations priapiques des anciens, quelquefois un

ressouvenir d'art antique se glisse dans de confuses bacchanales

où s'agitent des satyres et des moines. Il est difficile d'en

donner une idée par la gravure, mais la traduction suivante

suffit: «Si j'étais mari, s'écrie le troubadour Pierre Cardinal,

je me garderais de laisser approcher de ma femme ces gens-là; car

les moines ont des robes de même ampleur que celle des femmes:

rien ne s'allume si aisément que la graisse avec le feu.»

La tentation, il est vrai, était forte. Peu de pays où un couvent

de nonnes n'avoisinât une abbaye de moines. Une vie sans fatigue,

une nourriture abondante favorisaient les rapprochements avec les

religieuses dont parle Rutebœuf dans _la Chanson des Ordres_.

Suivant lui, frères quêteurs, jacobins, moines de Cîteaux,

cordeliers, carmes,

.... Sont près des Béguines,

Ne lor faut que passer la porte.

[Illustration: Miniature d'une Bible historiale (nº 167) de la

Bibliothèque nationale.]

Le jugement criminel rendu à Strasbourg, au dix-huitième siècle,

contre Tschernein, le libraire protestant, et dont j'ai fait

l'objet d'un chapitre précèdent, mentionne une porte d'airain de

la cathédrale, construite en 1543, qui existait encore en 1728:

«On voit, dit le rapporteur, dans un petit carré en sculpture la

représentation d'un couvent; les moines en sortent avec la croix

et les bannières, et vont au-devant d'un de leurs frères, qui leur

apporte une fille qu'il tient sur ses épaules. J'ai vu moi-même

cette figure.»

Érasme, qui n'aimait pas les moines et qui les connaissait bien

pour avoir été lui-même au couvent, a criblé cette luxure de mots

spirituels. Parlant de «moines épais dont le ventre est toujours

tendu de nourriture, on les appelle _pères_, dit-il, et ils font

souvent en sorte que ce nom leur soit bien appliqué[55].»

[Note 55: Colloque _Virgo_ μιτὀγἀμος (la vierge ennemie du

mariage.)]

Les Bibles manuscrites sont remplies de semblables sujets: luxure,

débauche et gourmandise, et je n'ai eu que l'embarras du choix

pour donner un échantillon d'un miniaturiste du quatorzième

siècle, qui, à diverses reprises, glisse au milieu de pieux

sujets, comme une chose naturelle, des moines en contact trop

rapproché avec de jolies filles, et par conséquent exposés, aussi

bien que les laïques débauchés, à payer leur faute par les flammes

de l'enfer.

Ces remontrances ne s'arrêtèrent qu'à la Révolution, qui poussa

un dernier éclat de rire à la vue des moines sortant de leurs

couvents pour rentrer dans la vie civile; elles avaient duré

quatre siècles, jusqu'à l'abolition définitive des vœux.

Il ne faut pas croire toutefois que la luxure, représentée sur les

murailles des églises, s'attaquât seulement aux moines: hommes

et femmes de toutes classes sont dévorés par cette luxure, qui,

sous la forme d'un serpent, ronge les parties coupables. Nul vice

n'a été indiqué si fréquemment et avec autant de rigueur par les

imagiers[56].

[Note 56: Quelquefois la luxure est traitée de moins

haut et plus cyniquement. A Notre-Dame de l'Épine, près de

Châlons-sur-Marne, une sculpture de l'abside représente, me

dit-on, une paysanne qui se trousse. Le même motif se trouve sur

divers monuments; d'autres symbolisent la femme de mauvaises mœurs

par une louve.]

Il en est deux autres cependant que les sculpteurs reprochent

particulièrement aux bourgeois et aux gens du peuple: l'avarice

et l'ivrognerie. A l'église de Saint-Pierre sous Vézelay, sur un

cul-de-lampe qui reçoit les faisceaux de colonnes portant les

arcs des voûtes de la nef, on voit une figure curieuse, œuvre

des écoles des sculpteurs bourguignons des douzième et treizième

siècles.

[Illustration: Sculpture de l'église Saint-Pierre-sous-Vézelay

(fin du XIIe siècle).]

«Ce cul-de-lampe, dit M. Viollet-le-Duc, représente un vice,

l'avarice, sous la forme d'un buste d'homme au cou duquel est

suspendue une bourse pleine; deux dragons lui dévorent les

oreilles, restées sourdes aux plaintes du pauvre.»

Le prêt de l'argent, un métier de l'époque, a été particulièrement

stigmatisé par les miniaturistes. Une _Bible historiale_ et une

_Bible moralisée_ (manuscrits nos 166 et 167 de la Bibliothèque

nationale) contiennent des représentations fréquentes du maniement

de l'or, de l'usure, de la débauche engendrée par les richesses.

Quand l'or brille dans un coffre ou dans la main d'un des

personnages, aussitôt apparaît le diable qui, comme un commissaire

de police saisissant les enjeux dans un tripot, pose sa griffe

sur l'épaule du riche et ouvre une large gueule pour l'avaler;

mais c'est dans les poëtes qu'il faut en chercher le sens comique,

comme dans les _Patenôtres de l'usurier_.

«Je vais à l'église, dit l'homme à sa femme; s'il vient quelqu'un

pour emprunter, qu'on accoure bien vite me chercher, car il ne

faut quelquefois qu'un moment pour perdre beaucoup.»

En chemin il commence sa patenôtre: «_Pater Noster._ Beau sire

Dieu, donnez-moi donc du bonheur et faites-moi la grâce de bien

prospérer: que je devienne le plus riche de tous les prêteurs du

monde.

«_Qui es in cœlis._ J'ai bien du regret de ne pas m'être trouvé au

logis le jour que cette bourgeoise vint pour emprunter. Je peux

dire que je suis fou quand je vais à l'église, où je ne gagne rien.

«_Sanctificetur nomen tuum._ Je suis bien fâché d'avoir une

servante si alerte à gaspiller mon argent.

«_Adveniat regnum tuum._ J'ai envie de retourner à la maison pour

savoir ce que fait ma femme. Je parie qu'en mon absence elle se

paye quelque poule ou quelque poussin.

«_Fiat voluntas tua._ Je me rappelle que ce chevalier qui me

devait cinquante livres ne m'en a payé que la moitié.

«_Sicut in cœlo._ Ces damnés juifs font rudement leurs affaires en

prêtant à tout le peuple. Je voudrais bien faire comme eux.

«_Et in terra._ Le roi me tourmente bien en prélevant si souvent

des tailles.»

Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance · 第 6 / 13 段