Et le père Honoré, semblable à l'Ahasvérus du poëte Schubart,

envoyait la tête de mort de la coquette rejoindre avec un terrible

fracas celle du juge prévaricateur.

Ainsi le moine parcourait toutes les conditions, affublant

chaque tête de mort d'une coiffure différente; mais c'est le

ton du capucin qu'il faudrait rendre, sa mimique, l'apparition

fantastique de tous ces vieux crânes ornés de plumets, de

couronnes, de bijoux, de dentelles.

CHAPITRE VII

RENART

[Illustration]

Les grosses constructions des cathédrales du moyen âge terminées,

il fallut songer à l'ornementation extérieure. J'ai dit que les

hagiographes attachés à des couvents s'entouraient d'imagiers

dont toute l'instruction gisait dans le maniement du ciseau;

chaque soir un moine lisait de pieuses légendes à ce peuple

d'ornemanistes, dont il fallait réveiller la foi. Telle était la

leçon qui devait s'imprimer dans le cerveau des sculpteurs, et

donner naissance à des drames dans lesquels ombres et lumières

coloraient à la fois les rosaces et les portails des façades.

A ce moment le symbolisme religieux suit une marche régulière et

ne laisse pas de place au caprice. Du onzième au douzième siècle,

sur les murs des monuments n'apparaît aucune trace de lutte entre

l'État et l'Église, non plus qu'entre les divers ordres religieux.

La cathédrale d'Autun est un des exemples les plus parfaits de

l'enseignement hagiographique d'un prêtre considérable par son

savoir, l'évêque Honorius. Les chroniques le représentent veillant

sans cesse à ce que le sens de ses leçons soit traduit avec

fidélité; cependant sur un chapiteau d'Autun se détache, sculptée

en ronde-bosse, une des plus anciennes fables de l'Inde, _le

Renard et la Cigogne_, arrivée de Bidpaï jusqu'à Ésope: ce fut

dans un des fabliaux précédant le _Roman de Renart_ que l'imagier

la trouva.

Maître Renard montrait pour la première fois, je pense, le bout de

l'oreille à l'église.

Qu'on s'imagine le grave _Moniteur officiel_, dans lequel, à

la première page, au milieu des documents diplomatiques, se

glisserait une facétie. Tel est l'effet produit au milieu de la

cathédrale d'Autun par cet insolite chapiteau.

L'hagiographe, qui avait conçu le plan du monument, put sourire

de ce détail innocent. Qu'était-ce, après tout? Le souvenir du

fabliau de la cigogne enlevant une arête du gosier du renard.

J'y vois l'art indépendant se livrant à ses premières

manifestations.

Il ne faudrait pas toutefois aller plus loin que l'imagier qui

a sculpté le bas-relief, et vouloir préjuger de l'_état des

esprits_ par la sculpture d'un chapiteau; cependant, quand je

constate l'immense popularité du _Roman de Renart_ dans les années

qui suivirent, il est bon de mentionner, ne fut-ce qu'à titre

de curiosité, la première graine qui s'échappe du fabliau pour

pousser en haut d'un pilier.

[Illustration: Chapiteau de la cathédrale d'Autun.]

Plus tard, bien d'autres graines se répandront sur de nombreux

monuments en France, en Angleterre, en Allemagne.

Renart s'attachera surtout à la robe des gens d'église et des

moines de toute couleur. Dans chaque cellule de couvent il semble

que le malicieux animal soit caché, pour épier les actes des

religieux et s'en divertir avec le peuple. A peine le moine a-t-il

ôté sa robe que Renart s'en empare, et, encapuchonné, fait mille

grimaces aux badauds, singe l'office religieux, bénit les passants

et s'écrie que si lui, Renart, semble moine, il pourrait bien se

faire que le moine fût plus véritablement renard.

Et pourtant ce goupil qui ne se gêne pas avec les gens d'église,

l'Église le tolère, jugeant Renart plus amusant que dangereux.

En effet, les tours de ce maître fourbe sont aussi gais que ceux

de Scapin; s'il s'attaque aux puissants du jour, aux empereurs,

aux rois, aux prêtres, c'est avec une bonne humeur qui voile

suffisamment ses audaces.

Renart ne semble pas plus dangereux qu'Ésope, que Phèdre: il est

au moyen âge ce que les fabulistes furent à l'antiquité; encore

a-t-il sur les fabulistes l'avantage de ne pas moraliser.

Ses aventures sont si plaisamment contées que le poëte ne peut

véritablement avoir l'intention de se poser en critique acerbe. Il

rit des moines, mais de quels moines? Ceux-ci disent que c'est de

ceux-là, ceux-là de ceux-ci. Personne ne se sent atteint, et si

quelque malice semble applicable à une corporation religieuse,

elle est présentée si gaiement qu'il eût fallu des esprits moroses

pour s'en offenser.

Ni l'aigreur, ni l'amertume, ni la rancune, ni la révolte ne se

sentent dans la composition du poëme primitif de Renart; il n'y

a pas de trace de fiel, comme dans les imitations qui suivirent

bientôt. Dans certains chapitres, il est vrai, l'auteur parodie

l'office pieux[45]; mais ces railleries étaient si innocentes que

le clergé les laissa sculpter en pleine lumière sur les façades

des églises.

[Note 45: Voyez la «Dixième aventure» de l'ingénieux

arrangement du _Roman de Renart_ donné par M. Paulin Paris, sous

le titre des _Aventures de maître Renard_, 1 vol., Techener, 1861.

Cette intéressante publication dispense ceux qui veulent être

amusés sans fatigue de recourir aux anciens textes.]

Seul, Gauthier de Coinsy réprimanda les gens d'église qui ornaient

leur chambre à coucher des aventures d'Ysengrin et de sa femme.

En lor moustiers ne font pas fere

Si tout l'image Nostre-Dame,

Com font Ysengrin et sa fame

En lor chambre où ilz reponent[46].

[Note 46: En leurs moustiers ne font pas faire--sitôt l'image

Notre-Dame--qu'ils font Ysengrin et sa femme--en leur chambre où

ils reposent. (_Miracles de la Vierge_, 1323.)]

Il est peu de poëmes, de romans, de comédies dont le succès ne

fasse dresser les longues oreilles d'un homme prenant en main les

prétendus intérêts de la morale. Gauthier de Coinsy me paraît être

en cette circonstance le Monsieur Prudhomme de son temps.

Il est présumable que les moines se divertissaient plus dans les

monastères à entendre les facéties de Renart qu'à écouter les

vêpres. La vue des peintures qui ravivaient le souvenir du poëme

les intéressait davantage que les scènes bibliques; mais sauf

l'admonestation de Gauthier de Coinsy, on n'a trouvé jusqu'ici

aucune trace de censure quelconque exercée contre le malin goupil.

Le roman de Renart fit école. C'est une grande œuvre satirique,

voilée et pourtant bien autrement claire que le _Pantagruel_.

Pour en donner une idée, la critique a évoqué l'_Odyssée_ et la

trilogie dramatique de Beaumarchais; on y trouve, en effet, la

variété d'aventures du poëme antique, l'esprit ingénieux de la

comédie moderne. La ruse qui jaillissait de plusieurs sources

remplissait la coupe et débordait, féconde en subtilités de toute

espèce, tant chaque poëte apportait sa part de malices. On ne

rencontre pas dans le roman de Renart les puissantes échappées

qui ont sauvé l'œuvre de Rabelais de la destruction; mais le même

système d'allusions a présidé à la composition des deux œuvres.

La royauté, l'Église, la noblesse, les moines, les hauts barons,

les cours de justice, les tournois, les rapines des nobles

entre eux, sont indiqués satiriquement dans le roman; mais le

véritable personnage, c'est Renart, et, comme l'a fait remarquer

un critique: «Sa malice et sa gaieté triomphent de tous les

obstacles. Personnage discret, matois et prudent, il accepte le

monde tel qu'il est, et se contente de l'exploiter à son profit.

Il se confesse, porte haire et cilice, prend la croix, chante la

messe, ce qui ne l'empêche ni de rire de l'enfer, ni de profaner

les saints mystères, ni de croquer le milan son confesseur.

Sophiste, diplomate, casuiste, dévôt, hypocrite, gourmand,

paillard, menteur effronté, faux ami, mauvais parent, esprit fort;

à la fois Patelin, Panurge, Tartuffe, Figaro, Robert Macaire:

voilà Renart. Il a inventé le fameux _distinguo_; il aime, lui

aussi, _à voir lever l'aurore_. Bohémien sans vergogne, il n'a

point de préjugé de caste ni d'éducation: Il se fera tour à tour

jongleur, médecin, moine, voleur; et de tous ces métiers, le

dernier n'est pas le moins honnête à ses yeux[47].»

[Note 47: Lenient, _la Satire française au moyen âge_, 1 vol.

in-18, 1859.]

L'antiquité avait déjà fait du renard le type de la ruse. En

égyptien _être renard_, c'est être rusé. Il resta le type de

la ruse pour les fabulistes, les conteurs et même les hommes

politiques; Aristote appelle le renard _callidum et maleficum_

(fourbe et malfaisant). Le _Physiologus_ de saint Épiphane signale

la ruse du renard contrefaisant le mort pour attirer ses victimes;

et au treizième siècle Richard de Fournival, dans le _Bestiaire

d'amour_, allant plus au fond, donne les détails suivants sur

les mœurs du malin animal: «Le goupil ne vit que de vols et de

tricheries. Quand la faim le presse, il se roule sur la terre

rouge et il semble être tout ensanglanté: alors il s'étend dans un

lieu découvert, retenant son souffle et tirant la langue, les yeux

fermés et rechignant les dents comme s'il était mort. Les oiseaux

viennent tout près de lui sans défiance, et il les dévore.» Idée

qui est exprimée dans la gravure de la page 48.

«Les animaux, dit Machiavel, dont le prince doit savoir vêtir les

formes, sont le renard et le lion. Le prince apprendra du premier

à être adroit et de l'autre à être fort. Ceux qui dédaignent le

rôle de renard n'entendent guère leur métier.» Ainsi, dans l'ordre

politique, le renard marche avec le lion, l'adresse avant la force.

Les anciens auteurs de blasons pensent comme les fabulistes. Il

est vrai que les grands fabulistes pensent comme la nature. Vulson

de la Colombière, en sa _Science héroïque_, dit du renard: «Et en

effet, cet animal, attendu qu'il est fin, subtil, rusé, prévoyant

et dissimulé plus qu'aucun autre, j'estime qu'il peut représenter

ceux qui ont rendu des services signalés à leur prince ou à leur

patrie, dans l'exercice de la justice ou dans les ambassades ou

autres négociations, où il est plus besoin d'esprit et d'adresse

que de violence et de force ouverte.»

Décrivant le blason des Schaden Leipolds, en Allemagne, où l'on

voit un renard emportant un oison dans son capuchon, la Colombière

ajoute «Cette armoirie représente ceux qui sont remplis de finesse

et ruse, et qui, partant, contrefont les gens de bien pour

attraper les oisons, c'est-à-dire les niais, les innocents ou les

idiots.»

Mais le rôle que joua Renart en iconologie vint surtout du succès

considérable du roman. A la suite l'animal obtint de l'art des

lettres de naturalisation. Sculpteurs, peintres, verriers, avaient

le Renard en grande estime, à cause de ses aventures plaisantes.

Son image fut reproduite à satiété à l'extérieur des églises sur

les façades, à l'intérieur sur les chapiteaux, les vitraux; le

symbole de l'animal se glissa même dans le chœur des cathédrales,

accroché aux stalles des chanoines.

J'ai indiqué au premier chapitre la place importante réservée au

renard sur le jubé de Saint-Fiacre au Faouet. Dans cette petite

église bretonne, l'artiste s'est particulièrement signalé, car

en France, en Angleterre, en Allemagne ou dans les Flandres,

l'imagination sculpturale, en ce qui touche le renard, n'est

pas considérable. Autant le roman est fertile en inventions,

autant les artistes pèchent par la monotonie: il leur suffit de

représenter Renart prêchant les poules ou les emportant dans sa

robe de moine, ils sont satisfaits. Au contraire, le sculpteur de

Saint-Fiacre témoigne de son admiration pour les tours de l'animal

par les sources diverses auxquelles il puise. Ici le roman est

renforcé par les proverbes.

Un bas-relief singulier de la même église prouve en effet que le

renard, dans cette occasion, a été sculpté en témoignage de sa

grande popularité, et que l'artiste n'a pas voulu en faire une

machine de guerre contre le clergé.

A diverses reprises Rabelais parle d'«_escorcher le regnard_.»

Gargantua, fréquemment, «escorchoit le regnard.» C'était alors

une image favorite pour peindre le déboire des buveurs qui ont

trop caressé la bouteille et en sont punis par de nauséabonds

vomissements. Bringuenarilles ayant l'estomac trop chargé, un

enchanteur, pour le débarrasser de cette accumulation de liquide,

lui fit «escorcher un regnard.» Le peuple et quelquefois les gens

d'esprit abusent de ces métonymies qui, plus tard, mettent aux

abois la cervelle des commentateurs.

[Illustration: Vitrail de Limoges (XIVe siècle), d'après M. de

Lasteyrie.]

Je songe à un érudit du siècle qui va suivre, voulant se

rendre compte de la signification «d'un homme _qui a une

écrevisse dans la tourte_.» Par quelle suite d'inductions ne

passera-t-il pas avant d'arriver à ceci: Qu'une «écrevisse dans

la tourte» remplaça, dans les vaudevilles de 1868, «_l'araignée

dans le plafond_,» image qui avait fait son temps, ayant été

considérablement employée à peindre un être dont le cerveau est

rempli d'idées bizarres.

[Illustration: Bas-relief de Saint-Fiacre au Faouet, d'après un

dessin de M. L. Gaucherel.]

«Escorcher le regnard» fait partie de la même famille de mots

populaires; mais il est au moins singulier qu'un sculpteur imagina

de le traduire avec le ciseau sur les murs de l'église de

Saint-Fiacre. Là se voit un homme, la main appuyée sur un tonneau

qu'il a vidé avec trop d'avidité, et dont les fumées amènent de

désagréables et violents efforts jusqu'à ce que définitivement

soit «escorché le regnard[48].»

[Note 48: Cette locution du quinzième siècle est évidemment

la mère de celle que les gens du peuple emploient encore

aujourd'hui pour peindre la conséquence de l'ivrognerie: «Piquer

un renard,» disent-ils. Singulière fortune de certains mots qui

ne disparaissent de la langue qu'avec une profonde modification

des mœurs! Ce sont les ivrognes des basses classes qui perpétuent

actuellement le souvenir du _Roman de Renart_.]

Ne fallait-il pas, dans ces quelques pages consacrées à Renart,

montrer les différentes formes sous lesquelles l'animal se

présentait à l'esprit des imagiers? Cette sculpture, symbole de

l'ivrognerie, ne se répète d'ailleurs, je crois, sur les murs

d'aucune autre église.

Renart descendit de la façade des édifices religieux pour se mêler

aux cérémonies publiques. Sous Philippe le Bel, le clergé faisait

des processions au milieu desquelles un renard était conduit en

surplis et en tiare, croquant les poules en chemin. Philippe

le Bel s'amusait volontiers, et le peuple plus encore, de ces

facéties contre le pape.

Louis XII également permit ces représentations satiriques sur la

scène. Le clergé, en guerre avec les moines, favorisait de telles

licences. Les poëtes profitaient de ce bon temps pour se moquer

à la fois de l'Église et de la royauté. C'est ce qui explique

l'audace et la vogue des divers _Romans de Renart_ qui succédèrent

au premier poëme, remplaçant malheureusement la bonne humeur des

conteurs primitifs par des agressions plus amères que comiques.

On voit aussi le renard faire partie des fêtes des Fous, entre

autres à la mascarade de la Mère-Folle, à Langres; mais dans

ces spectacles l'animal a perdu son caractère symbolique: en

compagnie d'ânes, de singes, etc., il se livre, ainsi que le dit

du Tillot[49], à «des mimiques ridicules.»

[Note 49: _Mémoires pour servir à la Fête des Fous_, 1741,

in-4º.]

Il semble que Renart ait voulu poser sa griffe sur chaque objet

appartenant à l'Église. Au milieu des arabesques des missels

l'animal s'introduit avec ses compagnons, comme dans le _Missale

Ambaniensis_ de la bibliothèque de la Haye; on y remarque des

loups et des renards, habillés en robes de moines, qui chantent au

lutrin, et Messire Noble Lion, assis sur un fauteuil, ayant sur la

tête une couronne et dans ses mains une bandelette sur laquelle

on lit: _Palardie_, _Orgueil_, _Envie_, pendant qu'un carme et

un dominicain, figurés par un loup et un renard, semblent des

courtisans.

Il y aurait une iconographie de Renart plus développée à tenter

dans l'ordre des manuscrits, si les miniatures étaient à la

hauteur du poëme; je me préoccupe surtout des représentations

sculptées à l'extérieur et à l'intérieur des églises.

A Saint-Denis d'Amboise, le loup et sa femme, Ysengrin et Hersant,

marchent debout, chargés de leur bagage et appuyés sur un bâton.

Sur un chapiteau du onzième siècle, dans la nef de l'église

Saint-Germain des Prés, on voit aussi le renard; mais l'animal

s'acclimate plus volontiers dans le chœur des églises, comme à

Mortemart et Eymoustiers où le renard joue de la flûte sur les

miséricordes des stalles.

[Illustration: Stalle de l'église Saint-Taurin d'Évreux.]

A Saint-Taurin d'Évreux, sous la miséricorde d'une stalle du

chœur, un imagier a sculpté les effets de l'éloquence du goupil:

déjà une poule est entrée dans le capuchon du froc, qui lui sert

de bissac. Une seule volaille ne suffit pas à son appétit. Renart

cherche à endoctriner un coq et un canard qui picorent aux pieds

de la chaire.

Ailleurs, il prêche des volailles et les emporte pour achever leur

conversion[50]. A Salignac, où naquit Fénelon, les stalles de

l'église représentent des moines à longues oreilles et des renards

encapuchonnés prêchant des dindons.

[Note 50: Voir les stalles de Notre-Dame d'Amiens, de Cuiseau

(Saône-et-Loire), de Sirod (Jura), de Bletteraus (Jura), de

Saint-Léonard le Noblac (Haute-Vienne), etc.]

C'est sur un modillon du toit de l'église de Notre-Dame de

Nanteuil (Loir-et-Cher), que le sculpteur a placé l'animal

guettant une poule et un coq.

Avant de terminer cette nomenclature qui pourrait être beaucoup

plus étendue, il faut signaler les analogies à l'étranger.

M. Thomas Wright[51] cite dans une église du Christ-Church

(Hampshire), la sculpture d'un renard en chaire et derrière lui

un petit coq qui semble le bedeau. Il signale également, sur les

vitraux de l'église Saint-Martin, à Leicester, un renard habillé

en moine, faisant un sermon à un troupeau d'oies auxquelles il

dit: «Dieu m'est témoin combien je voudrais vous avoir toutes

dans mes entrailles.»

[Note 51: _Histoire de la caricature et du grotesque dans la

littérature et dans l'art_, 1 vol. grand in-8, 1867.]

Les stalles de Sainte-Marie, à Beverley (Yorkshire), de Nantwich

(Cheshire), de Boston (Lincolnshire), sont ornées de renarderies

analogues.

Mêmes sujets en Allemagne et dans les Pays-Bas. Sous la chaire de

Pforzheim, près Carlsruhe, un renard porte une volaille dans son

capuchon de moine et épie toute une basse-cour, occupée à écouter

pieusement un sermon.

M. Ch. Potvin[52] rapporte que les stalles de l'église

d'East-Brent montrent une cérémonie religieuse et à côté un renard

pendu par une oie.

[Note 52: Préface du _Roman de Renart_, mis en vers.

Bruxelles, 1861, 1 vol. in-18.]

Après de si nombreuses tournées dans les églises, le renard devait

montrer son museau et continuer son rôle dans la vie civile. Il y

devient tout à la fois sobriquet, marque d'imprimerie, enseigne de

marchand.

En 1112, les bourgeois de Laon sont en lutte avec leur évêque,

qui ne trouve pas de plus grave injure pour qualifier le chef des

opposants que de l'appeler _Isengrin_.

Quelques imprimeurs du seizième siècle qui s'appelaient Lecoq ou

Renart, noms fort répandus en France, prenaient pour marque de

leurs livres un renard enfroqué.

On voit à Strasbourg dans la rue du _Renard prêchant_, une

enseigne curieuse. En l'an 1600, un certain Fuchs attirait les

volailles de ses voisins en les alléchant au moyen de morceaux

de pain, puis leur passait un nœud coulant autour du cou. Pris

en flagrant délit, ce Fuchs fut condamné par les magistrats de

Strasbourg (du moins telle est la légende) à placer au-dessus de

la porte de sa maison une tablette représentant l'animal prêchant

des canards avec des vers satiriques et l'inscription: «_Ceci

s'est passé en l'an 1600 lors d'une visite de maître Renard chez

les canards._»

Quand le renard eut lassé le ciseau et le pinceau, l'imprimerie

vint lui redonner une nouvelle vie. Combien, depuis la

Renaissance, de livres illustrés ont popularisé les aventures

du goupil sans jamais fatiguer la curiosité des bibliophiles et

du peuple? Avec les _Quatre fils Aymon et Charlemagne_, Renart

partagea longtemps la faveur des pauvres gens. J'ai sous les yeux

des livrets populaires que les Flamands réimpriment sans cesse;

à côté se dressent les belles éditions allemandes contenant les

illustrations de Kaulbach et de Richter.

Comme toutes les œuvres qui ont une portée, le Roman de Renart

a enthousiasmé plus d'un grand esprit de cette génération. Les

Allemands, Jacob Grimm, Gervinus, Rothe, Gœthe placent très-haut

ce poëme, sans s'inquiéter de la considérable variété dans la

ruse qui effraye quelques natures droites. Naylor y voit «la Bible

profane du monde moderne,» ce qui est excessif; et Lautensberg

a dit: «La sagesse profane n'a pas produit de livre plus digne

d'être loué que le Renart.»

Il faut prendre garde aux enthousiastes qui créent souvent plus de

détracteurs que d'admirateurs.

Renart, comme _Don Quichotte_, _Gil Blas_, _Gulliver_, _Robinson_,

s'adresse à tous ceux qui ont réfléchi sur les passions et les

vices de l'humanité, aux véritables penseurs et au peuple, qui

pense à sa manière.

[Illustration: D'après une ancienne enseigne de Strasbourg.]

CHAPITRE VIII

CONSÉQUENCES DU ROMAN DE RENART SOUS LOUIS XV

[Illustration]

En 1298, un imagier que les chroniqueurs disent «célèbre,»

s'imagina de représenter sur le chapiteau d'une colonne de la nef

de la cathédrale de Strasbourg des figures au moins singulières

pour le lieu. C'était une parodie des cérémonies de la messe, à

l'imitation des scènes du _Roman de Renart_; le sculpteur avait

osé se railler des prêtres à leur face même.

Dans cette procession burlesque, un ours tenait le bénitier et

le goupillon; un loup élevait la croix; derrière lui un lièvre

l'éclairait de son flambeau; à la suite un porc et un bouc

portaient sur les épaules une civière sur laquelle était couché

un renard; sous la civière marchaient un chien et un singe.

L'autre face du chapiteau représentait un âne, revêtu d'habits

sacerdotaux, disant la messe devant un autel sur lequel se

voyaient un calice et l'Eucologe entr'ouvert. Le diacre chantant

l'Évangile n'était autre qu'un second âne auquel un singe servait

de sous-diacre.

Ces figures ont été détruites. Dans une autre ville que Strasbourg

le clergé les eût peut-être conservées; mais la rivalité de

l'Église réformée, qui compte de nombreux pratiquants en Alsace,

la publicité que la gravure donna à ces bas-reliefs, les scènes de

désordre qui pouvaient en résulter, firent sans doute ordonner au

dix-septième siècle la destruction de telles satires.

On a la certitude de leur conservation, en 1550, par la relation

du voyage de l'historiographe Jean Wolff qui, à cette date, étant

venu à Strasbourg pour visiter les curiosités de la ville, fut

conduit devant ces sculptures, dont il fait mention dans son

journal.

On rencontre souvent de semblables parodies sur les églises du

douzième au quinzième siècle; mais elles n'offrent pas d'habitude

un relief satirique si marqué.

A Strasbourg, leur caractère particulier était de se profiler en

pleine lumière, dans la nef, vis-à-vis même du prédicateur, ce qui

ne se remarque, je crois, dans aucune autre église.

Suivant un ancien chroniqueur, ces figures auraient été sculptées

en souvenir de luttes intestines entre le clergé. «Ça été, dit-il,

une zizanie et une faction fort animée entre les membres du

chapitre de cette église, à partir desquels le graveur s'est prêté

pour insulter aux autres sous la figure de différents animaux et

de leurs différents naturels.»

[Illustration: Chapiteau de la cathédrale de Strasbourg détruit au

XVIIe siècle.]

C'est-à-dire que plus tard, des gravures d'après ce motif

servirent à envenimer les passions religieuses, ainsi qu'un

écrivain l'a montré récemment.

Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance · 第 5 / 13 段