envoyait la tête de mort de la coquette rejoindre avec un terrible
fracas celle du juge prévaricateur.
Ainsi le moine parcourait toutes les conditions, affublant
chaque tête de mort d'une coiffure différente; mais c'est le
ton du capucin qu'il faudrait rendre, sa mimique, l'apparition
fantastique de tous ces vieux crânes ornés de plumets, de
couronnes, de bijoux, de dentelles.
CHAPITRE VII
RENART
[Illustration]
Les grosses constructions des cathédrales du moyen âge terminées,
il fallut songer à l'ornementation extérieure. J'ai dit que les
hagiographes attachés à des couvents s'entouraient d'imagiers
dont toute l'instruction gisait dans le maniement du ciseau;
chaque soir un moine lisait de pieuses légendes à ce peuple
d'ornemanistes, dont il fallait réveiller la foi. Telle était la
leçon qui devait s'imprimer dans le cerveau des sculpteurs, et
donner naissance à des drames dans lesquels ombres et lumières
coloraient à la fois les rosaces et les portails des façades.
A ce moment le symbolisme religieux suit une marche régulière et
ne laisse pas de place au caprice. Du onzième au douzième siècle,
sur les murs des monuments n'apparaît aucune trace de lutte entre
l'État et l'Église, non plus qu'entre les divers ordres religieux.
La cathédrale d'Autun est un des exemples les plus parfaits de
l'enseignement hagiographique d'un prêtre considérable par son
savoir, l'évêque Honorius. Les chroniques le représentent veillant
sans cesse à ce que le sens de ses leçons soit traduit avec
fidélité; cependant sur un chapiteau d'Autun se détache, sculptée
en ronde-bosse, une des plus anciennes fables de l'Inde, _le
Renard et la Cigogne_, arrivée de Bidpaï jusqu'à Ésope: ce fut
dans un des fabliaux précédant le _Roman de Renart_ que l'imagier
la trouva.
Maître Renard montrait pour la première fois, je pense, le bout de
l'oreille à l'église.
Qu'on s'imagine le grave _Moniteur officiel_, dans lequel, à
la première page, au milieu des documents diplomatiques, se
glisserait une facétie. Tel est l'effet produit au milieu de la
cathédrale d'Autun par cet insolite chapiteau.
L'hagiographe, qui avait conçu le plan du monument, put sourire
de ce détail innocent. Qu'était-ce, après tout? Le souvenir du
fabliau de la cigogne enlevant une arête du gosier du renard.
J'y vois l'art indépendant se livrant à ses premières
manifestations.
Il ne faudrait pas toutefois aller plus loin que l'imagier qui
a sculpté le bas-relief, et vouloir préjuger de l'_état des
esprits_ par la sculpture d'un chapiteau; cependant, quand je
constate l'immense popularité du _Roman de Renart_ dans les années
qui suivirent, il est bon de mentionner, ne fut-ce qu'à titre
de curiosité, la première graine qui s'échappe du fabliau pour
pousser en haut d'un pilier.
[Illustration: Chapiteau de la cathédrale d'Autun.]
Plus tard, bien d'autres graines se répandront sur de nombreux
monuments en France, en Angleterre, en Allemagne.
Renart s'attachera surtout à la robe des gens d'église et des
moines de toute couleur. Dans chaque cellule de couvent il semble
que le malicieux animal soit caché, pour épier les actes des
religieux et s'en divertir avec le peuple. A peine le moine a-t-il
ôté sa robe que Renart s'en empare, et, encapuchonné, fait mille
grimaces aux badauds, singe l'office religieux, bénit les passants
et s'écrie que si lui, Renart, semble moine, il pourrait bien se
faire que le moine fût plus véritablement renard.
Et pourtant ce goupil qui ne se gêne pas avec les gens d'église,
l'Église le tolère, jugeant Renart plus amusant que dangereux.
En effet, les tours de ce maître fourbe sont aussi gais que ceux
de Scapin; s'il s'attaque aux puissants du jour, aux empereurs,
aux rois, aux prêtres, c'est avec une bonne humeur qui voile
suffisamment ses audaces.
Renart ne semble pas plus dangereux qu'Ésope, que Phèdre: il est
au moyen âge ce que les fabulistes furent à l'antiquité; encore
a-t-il sur les fabulistes l'avantage de ne pas moraliser.
Ses aventures sont si plaisamment contées que le poëte ne peut
véritablement avoir l'intention de se poser en critique acerbe. Il
rit des moines, mais de quels moines? Ceux-ci disent que c'est de
ceux-là, ceux-là de ceux-ci. Personne ne se sent atteint, et si
quelque malice semble applicable à une corporation religieuse,
elle est présentée si gaiement qu'il eût fallu des esprits moroses
pour s'en offenser.
Ni l'aigreur, ni l'amertume, ni la rancune, ni la révolte ne se
sentent dans la composition du poëme primitif de Renart; il n'y
a pas de trace de fiel, comme dans les imitations qui suivirent
bientôt. Dans certains chapitres, il est vrai, l'auteur parodie
l'office pieux[45]; mais ces railleries étaient si innocentes que
le clergé les laissa sculpter en pleine lumière sur les façades
des églises.
[Note 45: Voyez la «Dixième aventure» de l'ingénieux
arrangement du _Roman de Renart_ donné par M. Paulin Paris, sous
le titre des _Aventures de maître Renard_, 1 vol., Techener, 1861.
Cette intéressante publication dispense ceux qui veulent être
amusés sans fatigue de recourir aux anciens textes.]
Seul, Gauthier de Coinsy réprimanda les gens d'église qui ornaient
leur chambre à coucher des aventures d'Ysengrin et de sa femme.
En lor moustiers ne font pas fere
Si tout l'image Nostre-Dame,
Com font Ysengrin et sa fame
En lor chambre où ilz reponent[46].
[Note 46: En leurs moustiers ne font pas faire--sitôt l'image
Notre-Dame--qu'ils font Ysengrin et sa femme--en leur chambre où
ils reposent. (_Miracles de la Vierge_, 1323.)]
Il est peu de poëmes, de romans, de comédies dont le succès ne
fasse dresser les longues oreilles d'un homme prenant en main les
prétendus intérêts de la morale. Gauthier de Coinsy me paraît être
en cette circonstance le Monsieur Prudhomme de son temps.
Il est présumable que les moines se divertissaient plus dans les
monastères à entendre les facéties de Renart qu'à écouter les
vêpres. La vue des peintures qui ravivaient le souvenir du poëme
les intéressait davantage que les scènes bibliques; mais sauf
l'admonestation de Gauthier de Coinsy, on n'a trouvé jusqu'ici
aucune trace de censure quelconque exercée contre le malin goupil.
Le roman de Renart fit école. C'est une grande œuvre satirique,
voilée et pourtant bien autrement claire que le _Pantagruel_.
Pour en donner une idée, la critique a évoqué l'_Odyssée_ et la
trilogie dramatique de Beaumarchais; on y trouve, en effet, la
variété d'aventures du poëme antique, l'esprit ingénieux de la
comédie moderne. La ruse qui jaillissait de plusieurs sources
remplissait la coupe et débordait, féconde en subtilités de toute
espèce, tant chaque poëte apportait sa part de malices. On ne
rencontre pas dans le roman de Renart les puissantes échappées
qui ont sauvé l'œuvre de Rabelais de la destruction; mais le même
système d'allusions a présidé à la composition des deux œuvres.
La royauté, l'Église, la noblesse, les moines, les hauts barons,
les cours de justice, les tournois, les rapines des nobles
entre eux, sont indiqués satiriquement dans le roman; mais le
véritable personnage, c'est Renart, et, comme l'a fait remarquer
un critique: «Sa malice et sa gaieté triomphent de tous les
obstacles. Personnage discret, matois et prudent, il accepte le
monde tel qu'il est, et se contente de l'exploiter à son profit.
Il se confesse, porte haire et cilice, prend la croix, chante la
messe, ce qui ne l'empêche ni de rire de l'enfer, ni de profaner
les saints mystères, ni de croquer le milan son confesseur.
Sophiste, diplomate, casuiste, dévôt, hypocrite, gourmand,
paillard, menteur effronté, faux ami, mauvais parent, esprit fort;
à la fois Patelin, Panurge, Tartuffe, Figaro, Robert Macaire:
voilà Renart. Il a inventé le fameux _distinguo_; il aime, lui
aussi, _à voir lever l'aurore_. Bohémien sans vergogne, il n'a
point de préjugé de caste ni d'éducation: Il se fera tour à tour
jongleur, médecin, moine, voleur; et de tous ces métiers, le
dernier n'est pas le moins honnête à ses yeux[47].»
[Note 47: Lenient, _la Satire française au moyen âge_, 1 vol.
in-18, 1859.]
L'antiquité avait déjà fait du renard le type de la ruse. En
égyptien _être renard_, c'est être rusé. Il resta le type de
la ruse pour les fabulistes, les conteurs et même les hommes
politiques; Aristote appelle le renard _callidum et maleficum_
(fourbe et malfaisant). Le _Physiologus_ de saint Épiphane signale
la ruse du renard contrefaisant le mort pour attirer ses victimes;
et au treizième siècle Richard de Fournival, dans le _Bestiaire
d'amour_, allant plus au fond, donne les détails suivants sur
les mœurs du malin animal: «Le goupil ne vit que de vols et de
tricheries. Quand la faim le presse, il se roule sur la terre
rouge et il semble être tout ensanglanté: alors il s'étend dans un
lieu découvert, retenant son souffle et tirant la langue, les yeux
fermés et rechignant les dents comme s'il était mort. Les oiseaux
viennent tout près de lui sans défiance, et il les dévore.» Idée
qui est exprimée dans la gravure de la page 48.
«Les animaux, dit Machiavel, dont le prince doit savoir vêtir les
formes, sont le renard et le lion. Le prince apprendra du premier
à être adroit et de l'autre à être fort. Ceux qui dédaignent le
rôle de renard n'entendent guère leur métier.» Ainsi, dans l'ordre
politique, le renard marche avec le lion, l'adresse avant la force.
Les anciens auteurs de blasons pensent comme les fabulistes. Il
est vrai que les grands fabulistes pensent comme la nature. Vulson
de la Colombière, en sa _Science héroïque_, dit du renard: «Et en
effet, cet animal, attendu qu'il est fin, subtil, rusé, prévoyant
et dissimulé plus qu'aucun autre, j'estime qu'il peut représenter
ceux qui ont rendu des services signalés à leur prince ou à leur
patrie, dans l'exercice de la justice ou dans les ambassades ou
autres négociations, où il est plus besoin d'esprit et d'adresse
que de violence et de force ouverte.»
Décrivant le blason des Schaden Leipolds, en Allemagne, où l'on
voit un renard emportant un oison dans son capuchon, la Colombière
ajoute «Cette armoirie représente ceux qui sont remplis de finesse
et ruse, et qui, partant, contrefont les gens de bien pour
attraper les oisons, c'est-à-dire les niais, les innocents ou les
idiots.»
Mais le rôle que joua Renart en iconologie vint surtout du succès
considérable du roman. A la suite l'animal obtint de l'art des
lettres de naturalisation. Sculpteurs, peintres, verriers, avaient
le Renard en grande estime, à cause de ses aventures plaisantes.
Son image fut reproduite à satiété à l'extérieur des églises sur
les façades, à l'intérieur sur les chapiteaux, les vitraux; le
symbole de l'animal se glissa même dans le chœur des cathédrales,
accroché aux stalles des chanoines.
J'ai indiqué au premier chapitre la place importante réservée au
renard sur le jubé de Saint-Fiacre au Faouet. Dans cette petite
église bretonne, l'artiste s'est particulièrement signalé, car
en France, en Angleterre, en Allemagne ou dans les Flandres,
l'imagination sculpturale, en ce qui touche le renard, n'est
pas considérable. Autant le roman est fertile en inventions,
autant les artistes pèchent par la monotonie: il leur suffit de
représenter Renart prêchant les poules ou les emportant dans sa
robe de moine, ils sont satisfaits. Au contraire, le sculpteur de
Saint-Fiacre témoigne de son admiration pour les tours de l'animal
par les sources diverses auxquelles il puise. Ici le roman est
renforcé par les proverbes.
Un bas-relief singulier de la même église prouve en effet que le
renard, dans cette occasion, a été sculpté en témoignage de sa
grande popularité, et que l'artiste n'a pas voulu en faire une
machine de guerre contre le clergé.
A diverses reprises Rabelais parle d'«_escorcher le regnard_.»
Gargantua, fréquemment, «escorchoit le regnard.» C'était alors
une image favorite pour peindre le déboire des buveurs qui ont
trop caressé la bouteille et en sont punis par de nauséabonds
vomissements. Bringuenarilles ayant l'estomac trop chargé, un
enchanteur, pour le débarrasser de cette accumulation de liquide,
lui fit «escorcher un regnard.» Le peuple et quelquefois les gens
d'esprit abusent de ces métonymies qui, plus tard, mettent aux
abois la cervelle des commentateurs.
[Illustration: Vitrail de Limoges (XIVe siècle), d'après M. de
Lasteyrie.]
Je songe à un érudit du siècle qui va suivre, voulant se
rendre compte de la signification «d'un homme _qui a une
écrevisse dans la tourte_.» Par quelle suite d'inductions ne
passera-t-il pas avant d'arriver à ceci: Qu'une «écrevisse dans
la tourte» remplaça, dans les vaudevilles de 1868, «_l'araignée
dans le plafond_,» image qui avait fait son temps, ayant été
considérablement employée à peindre un être dont le cerveau est
rempli d'idées bizarres.
[Illustration: Bas-relief de Saint-Fiacre au Faouet, d'après un
dessin de M. L. Gaucherel.]
«Escorcher le regnard» fait partie de la même famille de mots
populaires; mais il est au moins singulier qu'un sculpteur imagina
de le traduire avec le ciseau sur les murs de l'église de
Saint-Fiacre. Là se voit un homme, la main appuyée sur un tonneau
qu'il a vidé avec trop d'avidité, et dont les fumées amènent de
désagréables et violents efforts jusqu'à ce que définitivement
soit «escorché le regnard[48].»
[Note 48: Cette locution du quinzième siècle est évidemment
la mère de celle que les gens du peuple emploient encore
aujourd'hui pour peindre la conséquence de l'ivrognerie: «Piquer
un renard,» disent-ils. Singulière fortune de certains mots qui
ne disparaissent de la langue qu'avec une profonde modification
des mœurs! Ce sont les ivrognes des basses classes qui perpétuent
actuellement le souvenir du _Roman de Renart_.]
Ne fallait-il pas, dans ces quelques pages consacrées à Renart,
montrer les différentes formes sous lesquelles l'animal se
présentait à l'esprit des imagiers? Cette sculpture, symbole de
l'ivrognerie, ne se répète d'ailleurs, je crois, sur les murs
d'aucune autre église.
Renart descendit de la façade des édifices religieux pour se mêler
aux cérémonies publiques. Sous Philippe le Bel, le clergé faisait
des processions au milieu desquelles un renard était conduit en
surplis et en tiare, croquant les poules en chemin. Philippe
le Bel s'amusait volontiers, et le peuple plus encore, de ces
facéties contre le pape.
Louis XII également permit ces représentations satiriques sur la
scène. Le clergé, en guerre avec les moines, favorisait de telles
licences. Les poëtes profitaient de ce bon temps pour se moquer
à la fois de l'Église et de la royauté. C'est ce qui explique
l'audace et la vogue des divers _Romans de Renart_ qui succédèrent
au premier poëme, remplaçant malheureusement la bonne humeur des
conteurs primitifs par des agressions plus amères que comiques.
On voit aussi le renard faire partie des fêtes des Fous, entre
autres à la mascarade de la Mère-Folle, à Langres; mais dans
ces spectacles l'animal a perdu son caractère symbolique: en
compagnie d'ânes, de singes, etc., il se livre, ainsi que le dit
du Tillot[49], à «des mimiques ridicules.»
[Note 49: _Mémoires pour servir à la Fête des Fous_, 1741,
in-4º.]
Il semble que Renart ait voulu poser sa griffe sur chaque objet
appartenant à l'Église. Au milieu des arabesques des missels
l'animal s'introduit avec ses compagnons, comme dans le _Missale
Ambaniensis_ de la bibliothèque de la Haye; on y remarque des
loups et des renards, habillés en robes de moines, qui chantent au
lutrin, et Messire Noble Lion, assis sur un fauteuil, ayant sur la
tête une couronne et dans ses mains une bandelette sur laquelle
on lit: _Palardie_, _Orgueil_, _Envie_, pendant qu'un carme et
un dominicain, figurés par un loup et un renard, semblent des
courtisans.
Il y aurait une iconographie de Renart plus développée à tenter
dans l'ordre des manuscrits, si les miniatures étaient à la
hauteur du poëme; je me préoccupe surtout des représentations
sculptées à l'extérieur et à l'intérieur des églises.
A Saint-Denis d'Amboise, le loup et sa femme, Ysengrin et Hersant,
marchent debout, chargés de leur bagage et appuyés sur un bâton.
Sur un chapiteau du onzième siècle, dans la nef de l'église
Saint-Germain des Prés, on voit aussi le renard; mais l'animal
s'acclimate plus volontiers dans le chœur des églises, comme à
Mortemart et Eymoustiers où le renard joue de la flûte sur les
miséricordes des stalles.
[Illustration: Stalle de l'église Saint-Taurin d'Évreux.]
A Saint-Taurin d'Évreux, sous la miséricorde d'une stalle du
chœur, un imagier a sculpté les effets de l'éloquence du goupil:
déjà une poule est entrée dans le capuchon du froc, qui lui sert
de bissac. Une seule volaille ne suffit pas à son appétit. Renart
cherche à endoctriner un coq et un canard qui picorent aux pieds
de la chaire.
Ailleurs, il prêche des volailles et les emporte pour achever leur
conversion[50]. A Salignac, où naquit Fénelon, les stalles de
l'église représentent des moines à longues oreilles et des renards
encapuchonnés prêchant des dindons.
[Note 50: Voir les stalles de Notre-Dame d'Amiens, de Cuiseau
(Saône-et-Loire), de Sirod (Jura), de Bletteraus (Jura), de
Saint-Léonard le Noblac (Haute-Vienne), etc.]
C'est sur un modillon du toit de l'église de Notre-Dame de
Nanteuil (Loir-et-Cher), que le sculpteur a placé l'animal
guettant une poule et un coq.
Avant de terminer cette nomenclature qui pourrait être beaucoup
plus étendue, il faut signaler les analogies à l'étranger.
M. Thomas Wright[51] cite dans une église du Christ-Church
(Hampshire), la sculpture d'un renard en chaire et derrière lui
un petit coq qui semble le bedeau. Il signale également, sur les
vitraux de l'église Saint-Martin, à Leicester, un renard habillé
en moine, faisant un sermon à un troupeau d'oies auxquelles il
dit: «Dieu m'est témoin combien je voudrais vous avoir toutes
dans mes entrailles.»
[Note 51: _Histoire de la caricature et du grotesque dans la
littérature et dans l'art_, 1 vol. grand in-8, 1867.]
Les stalles de Sainte-Marie, à Beverley (Yorkshire), de Nantwich
(Cheshire), de Boston (Lincolnshire), sont ornées de renarderies
analogues.
Mêmes sujets en Allemagne et dans les Pays-Bas. Sous la chaire de
Pforzheim, près Carlsruhe, un renard porte une volaille dans son
capuchon de moine et épie toute une basse-cour, occupée à écouter
pieusement un sermon.
M. Ch. Potvin[52] rapporte que les stalles de l'église
d'East-Brent montrent une cérémonie religieuse et à côté un renard
pendu par une oie.
[Note 52: Préface du _Roman de Renart_, mis en vers.
Bruxelles, 1861, 1 vol. in-18.]
Après de si nombreuses tournées dans les églises, le renard devait
montrer son museau et continuer son rôle dans la vie civile. Il y
devient tout à la fois sobriquet, marque d'imprimerie, enseigne de
marchand.
En 1112, les bourgeois de Laon sont en lutte avec leur évêque,
qui ne trouve pas de plus grave injure pour qualifier le chef des
opposants que de l'appeler _Isengrin_.
Quelques imprimeurs du seizième siècle qui s'appelaient Lecoq ou
Renart, noms fort répandus en France, prenaient pour marque de
leurs livres un renard enfroqué.
On voit à Strasbourg dans la rue du _Renard prêchant_, une
enseigne curieuse. En l'an 1600, un certain Fuchs attirait les
volailles de ses voisins en les alléchant au moyen de morceaux
de pain, puis leur passait un nœud coulant autour du cou. Pris
en flagrant délit, ce Fuchs fut condamné par les magistrats de
Strasbourg (du moins telle est la légende) à placer au-dessus de
la porte de sa maison une tablette représentant l'animal prêchant
des canards avec des vers satiriques et l'inscription: «_Ceci
s'est passé en l'an 1600 lors d'une visite de maître Renard chez
les canards._»
Quand le renard eut lassé le ciseau et le pinceau, l'imprimerie
vint lui redonner une nouvelle vie. Combien, depuis la
Renaissance, de livres illustrés ont popularisé les aventures
du goupil sans jamais fatiguer la curiosité des bibliophiles et
du peuple? Avec les _Quatre fils Aymon et Charlemagne_, Renart
partagea longtemps la faveur des pauvres gens. J'ai sous les yeux
des livrets populaires que les Flamands réimpriment sans cesse;
à côté se dressent les belles éditions allemandes contenant les
illustrations de Kaulbach et de Richter.
Comme toutes les œuvres qui ont une portée, le Roman de Renart
a enthousiasmé plus d'un grand esprit de cette génération. Les
Allemands, Jacob Grimm, Gervinus, Rothe, Gœthe placent très-haut
ce poëme, sans s'inquiéter de la considérable variété dans la
ruse qui effraye quelques natures droites. Naylor y voit «la Bible
profane du monde moderne,» ce qui est excessif; et Lautensberg
a dit: «La sagesse profane n'a pas produit de livre plus digne
d'être loué que le Renart.»
Il faut prendre garde aux enthousiastes qui créent souvent plus de
détracteurs que d'admirateurs.
Renart, comme _Don Quichotte_, _Gil Blas_, _Gulliver_, _Robinson_,
s'adresse à tous ceux qui ont réfléchi sur les passions et les
vices de l'humanité, aux véritables penseurs et au peuple, qui
pense à sa manière.
[Illustration: D'après une ancienne enseigne de Strasbourg.]
CHAPITRE VIII
CONSÉQUENCES DU ROMAN DE RENART SOUS LOUIS XV
[Illustration]
En 1298, un imagier que les chroniqueurs disent «célèbre,»
s'imagina de représenter sur le chapiteau d'une colonne de la nef
de la cathédrale de Strasbourg des figures au moins singulières
pour le lieu. C'était une parodie des cérémonies de la messe, à
l'imitation des scènes du _Roman de Renart_; le sculpteur avait
osé se railler des prêtres à leur face même.
Dans cette procession burlesque, un ours tenait le bénitier et
le goupillon; un loup élevait la croix; derrière lui un lièvre
l'éclairait de son flambeau; à la suite un porc et un bouc
portaient sur les épaules une civière sur laquelle était couché
un renard; sous la civière marchaient un chien et un singe.
L'autre face du chapiteau représentait un âne, revêtu d'habits
sacerdotaux, disant la messe devant un autel sur lequel se
voyaient un calice et l'Eucologe entr'ouvert. Le diacre chantant
l'Évangile n'était autre qu'un second âne auquel un singe servait
de sous-diacre.
Ces figures ont été détruites. Dans une autre ville que Strasbourg
le clergé les eût peut-être conservées; mais la rivalité de
l'Église réformée, qui compte de nombreux pratiquants en Alsace,
la publicité que la gravure donna à ces bas-reliefs, les scènes de
désordre qui pouvaient en résulter, firent sans doute ordonner au
dix-septième siècle la destruction de telles satires.
On a la certitude de leur conservation, en 1550, par la relation
du voyage de l'historiographe Jean Wolff qui, à cette date, étant
venu à Strasbourg pour visiter les curiosités de la ville, fut
conduit devant ces sculptures, dont il fait mention dans son
journal.
On rencontre souvent de semblables parodies sur les églises du
douzième au quinzième siècle; mais elles n'offrent pas d'habitude
un relief satirique si marqué.
A Strasbourg, leur caractère particulier était de se profiler en
pleine lumière, dans la nef, vis-à-vis même du prédicateur, ce qui
ne se remarque, je crois, dans aucune autre église.
Suivant un ancien chroniqueur, ces figures auraient été sculptées
en souvenir de luttes intestines entre le clergé. «Ça été, dit-il,
une zizanie et une faction fort animée entre les membres du
chapitre de cette église, à partir desquels le graveur s'est prêté
pour insulter aux autres sous la figure de différents animaux et
de leurs différents naturels.»
[Illustration: Chapiteau de la cathédrale de Strasbourg détruit au
XVIIe siècle.]
C'est-à-dire que plus tard, des gravures d'après ce motif
servirent à envenimer les passions religieuses, ainsi qu'un
écrivain l'a montré récemment.