est visible et parlant pour tous. Ce sont pourtant quelquefois
ces sujets mêmes sur la nature desquels les érudits s'accordent
le moins. L'enseignement donné par l'artiste n'a pas alors
besoin de commentaires; c'est autour de cet enseignement que les
commentateurs se donnent rendez-vous. Ce qui était net, positif,
il semble que certains esprits l'aient rendu obscur et trouble
à dessein. La pensée de l'auteur se fait jour en cinquante
planches rapidement vues; il a fallu, depuis, cent volumes pour
les expliquer. Ce qui demandait un quart d'heure au penseur pour
se nourrir de graves et sérieuses réflexions, veut maintenant
des années de recherches pénibles pour être élucidé. Une mince
brochure suffisait, il faut une encyclopédie spéciale sur la
question.
On se surprend à maudire la vulgarisation de l'imprimerie, et
on comprend le paradoxe du socialiste qui voulait brûler les
bibliothèques pour forcer l'esprit à penser à nouveau, ce qui
n'eût pas empêché l'hydre de l'érudition de donner sans cesse de
nouvelles têtes.
La Danse des morts est peut-être le sujet qui prête le plus aux
débats de la critique, ses nombreuses représentations à diverses
époques ayant poussé les archéologues à indiquer les analogies et
les variantes du même drame qui existent en Europe. Ces recherches
ne furent pas sans résultats; mais quand toutes les formes furent
à peu près connues, les commentateurs ne se tinrent pas pour
satisfaits. Ils discutèrent la pensée de l'artiste, et comme les
passions ne sont pas étrangères à l'archéologie, les uns firent de
ce sujet symbolique un hommage à l'Église, les autres une insulte.
Il ne fut pas admis universellement que le principe d'égalité
prêché par le Christ avait enfin trouvé sa forme définitive,
que l'art s'emparait de cette doctrine pour la rendre palpable
et que sous forme sarcastique, le peuple recevait dès lors un
enseignement plus direct que celui des catéchismes[41]. N'est-il
pas probable que l'Église, en favorisant ou laissant peindre
ces fresques sur les murs des cimetières, des maladreries et
des monuments chrétiens, comme le fit plus tard à son imitation
l'autorité civile pour les ponts et les hôtels de ville,
proclamait hautement le principe égalitaire?
[Note 41: Guillebert de Metz, parlant de la Danse Macabre du
Charnier des Innocents, dit: «Illec sont peintures notables de la
Danse Macabre et autres, avec escriptures pour esmouvoir les gens
à dévotion.»]
A mon avis, la Danse des morts reste comme un des meilleurs titres
du catholicisme, qui eut conscience des salutaires conséquences
qu'une telle représentation devait exercer sur l'esprit du peuple.
Et il faut rendre cette justice à l'Église qu'elle n'épargna pas
ses dignitaires. Tous, sans exception, prirent part à la danse: ni
la tiare, ni la mitre, ni l'étole ne furent protégées contre la
faux de l'impitoyable ménétrier.
En face d'un drame si clair, les gens d'un sens droit ne pouvaient
se tromper; mais, pour quelques intelligences qui raisonnent
juste, combien d'archéologues ont-ils voulu courber cette danse
sous le poids de leurs systèmes! Combien d'historiens ont-ils
cherché dans les actes du personnage principal une attaque contre
l'esprit du catholicisme! Combien d'auteurs de monographies
ont-ils trouvé matière à symbolisme creux et vide!
La Danse des morts est à la fois une œuvre philosophique et
satirique, car toute philosophie contient un principe de
raillerie, comme toute raillerie un principe philosophique.
Celui qui le premier pensa à faire intervenir dans un drame
le squelette et sa mâchoire sarcastique, fit preuve de grave
ironie. Et quand, au dix-huitième siècle, Maupertuis, visitant un
cimetière avec un de ses amis qui lui demandait de quoi riaient
ces têtes de morts, répondait: «De nous autres vivants,» ce mot
n'était que la réelle traduction de la pensée du peintre de la
Danse Macabre primitive.
Un tel sujet semble aujourd'hui funèbre à certains esprits; la
terreur leur mettant un bandeau sur les yeux les empêche d'en
saisir l'impression fortifiante. Ils oublient que la mort est
la conséquence de la vie. Nous venons au monde pour mourir.
La mort sans cesse fait sentinelle à la base du triangle dont
péniblement nous gravissons un des côtés pour redescendre l'autre
plus péniblement encore. C'est la loi et non la dure loi. Qu'y
a-t-il là d'assombrissant pour l'humanité? Aussi, faut-il laisser
les faibles se voiler la face et fermer les yeux devant ces
réconfortantes imaginations du moyen âge.
[Illustration: L'Évêque et la Mort, d'après Holbein.]
Une autre portée de la Danse macabre était de montrer au peuple
qui souffrait que ni la pourpre ni les richesses n'empêchent la
mort de faire son office. Ceux qui vivaient dans le pouvoir et
l'opulence étaient condamnés au même dénoûment, on peut dire au
même dénûment. Le quinzième siècle fut persuadé qu'un pape ne
valait pas plus qu'un cordonnier, un empereur qu'un paysan, une
grande dame qu'une femme du peuple, un moine à ventre rebondi
qu'un pauvre hère sans pain.
--Tout est périssable, criait la Mort. Couvrez-vous d'habits
dorés, empêchez le froid de pénétrer dans vos palais, que le bon
vin réconforte votre estomac, vous n'en mourrez pas moins que
celui qui, à peine couvert, grelotte dans un taudis sans feu et
pense en se réveillant qu'il n'a pas mangé la veille.
Tous, vous êtes égaux.
Toi, laboureur, tu pèses autant dans ma balance que le seigneur
qui prélève une dîme sur ton travail. Toi, conquérant, par
ambition tu fais massacrer des armées, tu mourras. Toi, courtisan,
tu es plein de morgue et de vanité; malgré ton insolence, la Mort
t'attend. Toi, riche, tu refuses l'aumône aux pauvres, tu n'auras
même pas l'aumône des larmes de ceux qui suivront ton convoi. Tes
appartements sont tendus de brillantes étoffes, elles serviront
à envelopper ton cercueil. Toi, courtisane, tu vends ton corps
aux débauchés; ce corps qui représentait cent louis par nuit, la
Mort l'aura pour rien. Toi, juge, tu étais revêtu d'hermine, tu le
seras de vermine.
Les caricaturistes de tous les temps ont bien compris la portée
de cette satire; aussi maintes et maintes fois l'ont-ils reprise
et habillée à la mode du jour, sans s'inquiéter de blesser la
faiblesse d'esprit de leurs contemporains. Et depuis le quinzième
siècle nous vivons sur ce triomphe de la Mort.
II
On lit dans le _Journal du règne de Charles VI et de Charles VII_:
«Item, l'an 1424, fut faicte la Danse Maratre (pour Macabre) aux
Innocents, et fut commencée environ le moys d'Aoust et achevée en
karesme prenant...»
Villaret, de Barante et autres, ont tiré de ce texte l'indication
qu'une danse macabre aurait été dansée devant le duc de Bedford et
le duc Philippe le Bon, auxquels Paris asservi faisait fête. Un
peu d'attention démontre que si cette hypothèse était adoptée,
une danse commencée au mois d'août et terminée en carême suivant
durerait _huit mois_, ce qui serait fatigant.
[Illustration: Le Laboureur et la Mort, d'après Holbein.]
Le spectacle donné aux Anglais était la représentation d'une
danse, non la danse elle-même. Elle n'avait pas pour but de
divertir l'ennemi triomphant qui venait de gagner la bataille de
Verneuil, si désastreuse pour la France; cette danse se produisait
sous la forme de fresques, sans se relier aux événements du jour.
[Illustration: Le Roy mort et l'Acteur, d'après une planche de la
Danse Macabre de 1485, publiée par Guyot Marchant.]
L'heure qui annonce la naissance d'une grande conception avait
sonné. Rattacher cette conception à un fait particulier, y voir un
symptôme positif de l'état des esprits à une époque a entraîné
les généralisateurs dans des sentiers pénibles. A ce compte, la
Danse des morts, symbole de l'Égalité, pourrait être réclamée
également par la Révolution de 1789.
La génération qui va suivre ne sera occupée qu'à enlever les
prétentieux _repeints_ dont nous sommes si fiers et qui dénaturent
la plupart des événements historiques.
Un écrivain, qui a annoté récemment _la Grant Danse Macabre
des femmes_[42], voit dans cette composition un rapport avec
l'envahissement de la France par les Anglais et les cruelles
pestes épidémiques de la même époque.
[Note 42: Miot-Frochot, _la Grant Dance Macabre des femmes_.
Bachelin-Deflorenne, 1868.]
Il y a en effet quelque chose de tentant dans cet aperçu, et il
est commode pour un écrivain de danser sur la corde de l'antithèse.
Paris vaincu donne des fêtes à l'ennemi triomphant; au charnier
des Innocents, le peintre apprend au conquérant qu'il finira
comme le conquis. Une peste se joint à la guerre pour éprouver la
France, les rues de Paris sont pleines de cadavres: à deux pas, un
imagier, dans une suite de tableaux satiriques, se nargue de la
Mort. Ces sortes d'oppositions plaisent aux écrivains qui aiment
le cliquetis dramatique. Et si à ce jeu de raquettes on joint
quelques rancunes politiques ou religieuses, la fête est complète.
Le même commentateur de la _Danse Macabre des femmes_ profite
de ces fresques pour juger à grands traits le quinzième siècle:
«Époque de doute et de révolte même contre le sentiment religieux,
contre l'idée dominatrice de l'Église, elle a été pour les
arts le berceau d'une de ces représentations bizarres les plus
repoussantes, les plus terribles qui aient jamais été données en
pâture à la curiosité publique. L'Église a jeté à cette misérable
époque la Danse macabre comme une proie.»
Sans doute l'idée chrétienne se montre dans ces peintures; mais
est-il bien certain qu'elles furent commandées directement par
l'Église?
Noël du Fail, dans les _Contes d'Eutrapel_ (1592), parle des
mêmes fresques du cloître des Innocents à Paris, et dit: «que ce
sçavant et belliqueux roi, Charles le Quint, y fit peindre, où
sont représentées au vif les effigies des hommes de marque de ce
temps-là, et qui dansent en la main de la Mort.»
Admettons qu'au seizième siècle, Noël du Fail connaissait moins
bien les circonstances qui produisirent la Danse macabre qu'un
commentateur du dix-neuvième, et laissons la parole à ce dernier:
«Quand l'Église, interprétant l'idée de la Mort, la représentait
matériellement sous la forme d'un squelette, elle exploitait les
sentiments populaires et se mettait ainsi à la portée de tous.
Il y avait dans cette conduite plus de politique que de charité
chrétienne.»
[Illustration: Frontispice de _la Danse des femmes_, laquelle
composa maistre Marcial d'Auvergne, procureur au Parlement de
Paris.]
Ici il y a progression. L'Église, suivant le commentateur, est
devenue machiavélique. De telles affirmations sont toujours gaies
quand l'auteur croit à ce qu'il dit.
Nous allons voir maintenant ce qui se cache au fond de la Danse
macabre. «Dans cette peinture hideuse on sent battre le cœur de
la France, de la patrie, mais de la France anéantie, de la patrie
découragée qui, dans son égarement, ne compte plus que sur la
Mort, au lieu de compter sur son seul courage.»
Du moment où «_on sent battre le cœur de la France_» dans la
_hideuse_ Danse des morts, j'abandonne le commentateur. Ses
conceptions sont trop élevées pour moi et je me retourne vers
d'autres archéologues, dont l'un, M. Leber, jugeant, il y a une
trentaine d'années, de semblables imaginations, disait: «Nos
historiens modernes ont fait bien du bruit pour peu de chose.»
Un autre érudit, un des pères de l'archéologie en France, qui
passa de longues années à étudier les représentations macabres, a
montré l'enchaînement naturel des idées traduites par un pinceau
sarcastique: «Nous sommes porté à croire, écrivait Langlois,
que la Danse des Morts est simplement la mise en scène du drame
moral et chrétien que l'on trouve, dès le douzième siècle, dans
les sermons populaires des prédicateurs et des scolastiques, et
dont le fond est une sorte de prosopopée dans laquelle la Mort
s'adresse aux personnes de chaque condition. De ces sermons,
cette idée passa naturellement dans les poésies vulgaires et
donna naissance à des quatrains, à des versets d'après lesquels
les figures ont dû être faites. Ces dernières étaient dues, pour
ainsi dire, au développement progressif de l'esprit. Il ne faut
pas douter que le peuple, tendant toujours à s'émanciper malgré
l'oppression des grands, n'ait accueilli avec enthousiasme ces
sortes de caricatures de l'époque, qui lui offraient sous une
forme très-plaisante une certaine consolation en lui montrant les
chefs de la société et les seigneurs traités sur le même pied que
les plus misérables.»
Voilà en effet le véritable sens de la Danse des morts. Les deux
érudits, qui ne se laissent prendre ni au pittoresque, ni à
l'antithèse, ni aux mots à effet, admettent difficilement «toutes
les belles choses qu'on y a vues depuis.» Suivant eux un tel
fait ne se produit pas instantanément, sur commande ou d'après
l'événement du jour.
Leber et Langlois, ces vaillants chercheurs, apportent dans
l'exposé de leurs idées un sens clair, précis, et si après eux M.
Fortoul trouve dans ces peintures l'action des franciscains et des
dominicains qui prêchaient l'égalité et que le peuple respectait
parce que ces moines vivaient pauvres, il l'indique avec une
modération et une prudence qui ne ressemblent guère à la prétendue
_exploitation_ des sentiments populaires par l'Église.
D'ailleurs, si le fait isolé dont parle le commentateur de la
_Danse Macabre des femmes_ était admis, la France, du moment où
elle échappe à la peste et à la domination anglaise, aurait dû
renoncer à ces représentations symboliques qui n'avaient plus de
raison d'être. Au contraire, la Danse des morts se répand dans
tout le royaume pendant plus de deux siècles.
L'Allemagne et la Suisse ne furent pas conquises par les Anglais;
cependant les Suisses et les Allemands peignent également des
Danses des morts[43].
[Note 43: On a compté quarante-trois villes en France, en
Allemagne, en Suisse et en Angleterre, où étaient représentées des
Danses de morts.]
--C'est l'Église catholique, dit-on, qui exploite cette
donnée.--Comment se fait-il que la Réforme en fasse son profit?
Et les Anglais, contre qui est dirigé le macabre symbole,
comment agissent-ils? Pleins d'admiration, ils emportent la
Danse des morts dans leur île et en décorent les murs de leurs
cathédrales. Naïvement ils croient qu'ils ont mis la main sur une
idée philosophique; ils ne se doutent pas qu'ils ont emporté un
battement du «_cœur de la France_.»
III
On voyait jadis en Bretagne, près des églises, des constructions
dites _reliquaires_, dans lesquelles étaient entassés les
ossements des anciens cimetières. Le même usage existait en
Suisse, comme l'indique une gravure qu'on pourrait appeler le
Concert de la Mort.
C'est la Mort qui appelle les morts. Une troupe de squelettes tire
de la trompette des fanfares éclatantes, et avec frénésie le chef
d'orchestre frappe sur des timbales calées sur des ossements.
Le premier qui sort de l'ossuaire fait écho aux trompettes qui
l'appellent; derrière lui les morts se dressent par milliers.
C'est le prologue saisissant de la Danse. Tous ces morts aux
orbites creuses, cherchant à reconnaître leurs os dans le tas,
vont se répandre par le monde, dans toutes les classes, sans pitié
pour personne.
Le branle est donné et excite l'imagination des peintres.
Un poëte anglais, Pierre Plowman, ayant publié au seizième siècle
sa _Vision_, dans laquelle la Mort renverse rois, empereurs,
chevaliers, papes, Geoffroy Tory s'inspirait de cette conception
et en illustrait un de ces admirables livres d'Heures auxquels il
a donné son nom.
[Illustration: D'après un livre d'Heures, de Geoffroy Tory.]
La Mort-Roi, montée sur un cheval apocalyptique et suivie de deux
autres serviteurs décharnés, tous trois armés de faux, abattent
chaque être vivant qui se présente devant elle. Détail ingénieux,
la Mort tient un pli à la main, comme si elle portait la lettre de
deuil du genre humain.
On n'a que l'embarras du choix dans les caprices macabres des
manuscrits, où souvent le sujet est égayé par des encadrements de
fleurettes et de petits oiseaux se détachant sur fond d'or. Plus
le drame est lugubre, plus riant est l'entourage.
A la fin de la Renaissance, la Mort a quitté son aspect farouche;
si elle ne s'humanise pas quant au fond, elle est devenue polie
et presque engageante. Aussi les poëtes la chantent-ils sur
tous les tons et les peintres ont-ils fait assaut d'ingénieuses
inventions pour faire entrer ce fantastique personnage dans la vie
habituelle, la présentant au public comme familière et bon enfant.
«Au pont de Lucerne, dit M. Saint-Marc Girardin, la Mort plaisante
avec nous. Faisons-nous une partie de campagne, elle s'habille en
cocher et fait claquer son fouet. Les enfants rient et sautillent;
la mère se plaint que la voiture va trop vite. C'est la Mort qui
conduit; elle a hâte d'arriver. Allez-vous au bal: voici la Mort
qui entre en coiffeur, le peigne à la main. Le pont de Lucerne
nous montre la Mort à nos côtés et partout: à table, où elle a la
serviette autour du cou, le verre à la main et porte des santés;
dans la boutique où, en garçon marchand, assis sur des ballots
d'étoffes, elle a l'air engageant et appelle les pratiques; au
barreau, où vêtue en avocat, elle prend des conclusions:--Le
seul avocat, dit la légende, qui aille vite et gagne toutes les
causes[44].»
[Note 44: _Journal des Débats_, 13 février 1835.]
A Bâle, où la Mort donna une de ses principales représentations,
entre autres détails piquants, on la voyait emmener le cuisinier,
et à la place qu'occupe habituellement la faux, c'était une broche
avec un poulet rôti que portait la Mort, se plaisant à rappeler à
ses sujets le rôle qu'ils avaient joué pendant la vie.
Suivant la condition des gens avec qui elle doit lutter, la
Mort emploie des armes différentes. A cheval, elle combat les
cavaliers; elle est galante avec les jeunes femmes; c'est avec un
filet qu'elle prend l'oiseleur. Quand elle entre chez un médecin,
elle lui présente une drogue de nouvelle invention. «L'insatiable
glouton de tous les hommes» met des formes suivant la clientèle,
ce qu'a surtout compris l'admirable artiste qui, de la Danse
des morts, a tracé une suite de petits chefs-d'œuvre.
[Illustration: La Jeune Fille et la Mort, d'après une gravure
allemande de 1541.]
Sur les cinquante-trois planches d'Holbein, j'indiquerai celles
qui me frappent particulièrement et que je ne saurais me lasser de
regarder.
Le _roi_ est assis sous un dais devant une table chargée de
mets. Ses serviteurs s'empressent autour de lui; mais voici
qu'un bizarre échanson, plus empressé encore, s'approche une
bouteille à la main et verse au prince le breuvage qu'il boira
pour la dernière fois. Il faut quitter le palais aux étoffes
fleurdelisées, renoncer aux repas somptueux. La Mort s'est glissée
dans cet endroit.
Le _moine_, gros et gras, trouve qu'à lire le bréviaire la vie
est agréable. Il ne pense pas que son supérieur, un évêque d'une
affreuse maigreur, viendra le prendre par la robe et l'entraînera
dans un lieu tranquille où celui qui l'habite n'a même plus la
peine de tourner les pages d'un livre de prières.
Le _prêteur d'argent_ est de bonne humeur. C'est le jour des
arrérages. Il a avancé peu de monnaie, ses débiteurs lui en
rendent beaucoup; aussi son escarcelle est-elle grosse de la
maigreur de celles qui se vident dans la sienne. Déjà l'usurier
compte sur ses doigts les intérêts qu'il va tirer de cet argent
décuplé:--Tu n'as pas payé ma dette, il faut compter avec moi,
s'écrie la Mort qui, bien importunément, barre la route au prêteur.
La _jeune fiancée_ fait sa toilette, souriant au son du tambourin
joyeux qui annonce au dehors l'arrivée de l'époux.--Il faut se
dépêcher, dit la Mort qui attache au cou de sa victime un riche
collier de perles.
Le _prédicateur_ est monté en chaire, prenant pour texte de son
sermon la brièveté de la vie. Dans le feu de son improvisation,
il ne remarque pas qu'un sablier a été posé sur la chaire.--A mon
tour, prêtre, lui dit la Mort; tu as été long, je serai courte. Tu
conseillais à ces braves gens de mettre leur âme en paix, songe à
la tienne. Tu parlais de la brièveté de la vie, tu avais raison,
je vais te prendre pour exemple.
L'_astrologue_ est occupé à regarder un globe terrestre. La mort
se présente à lui et lui montrant un vieux crâne déterré:
--Tu dis par amphibologie
Ce qu'aux aultres doibt advenir.
Dys-moy donc par astrologie
Quand tu debvras à moy venir.
L'_avare_ dans son caveau entasse des lingots d'or, des bijoux,
des diamants; c'est avec la rage d'un voleur forçant la boutique
d'un changeur que la Mort empoigne ses trésors, certaine d'être
suivie par celui qui ne croit qu'à l'argent.
Le _laboureur_ oublie ses fatigues quand le soleil, au loin,
darde ses rayons derrière la vieille église. Devant la charrue se
présente la mort:
A la sueur de ton visaige
Tu gaigneras ta pauvre vie,
Après long travail et usaige,
Voicy la mort qui te convie.
[Illustration: D'après Holbein.]
Le _chevalier_ a mis à mort plus d'un homme dans sa journée; son
épée est encore teinte de sang. Et cependant un nouvel adversaire
se présente, n'ayant pour arme qu'un ossement ramassé dans un
cimetière. Il semble que la lourde épée en ait facilement raison.
Le chevalier, malgré son armure, n'en ira pas moins rejoindre ceux
à qui il a fait mordre la poussière, et personne ne le plaindra.
Les peuples, dit la légende, s'élèveront soudain contre l'inhumain
qui ordonne ces violences et ces massacres. La leçon ne nous a pas
profité, et c'est le cœur serré que je corrige ces épreuves, à
deux pas des violences et des massacres.
L'_aveugle_ remercie celui qui vient de l'aider à sortir d'un
mauvais pas.--Je tiens ton bâton, lui dit la Mort, pour te mener
dans un sentier plus tranquille.
Ainsi défilent devant le grand niveleur hommes et femmes de toutes
les classes: pape, empereur, cardinal, grandes dames, magistrats,
alchimistes, marchands, navigateurs, courtisanes, joueurs,
ivrognes, mendiants.
Tous ceux qui, par des moyens factices, jouissent sur terre sont
réellement empoignés par la Mort avec une joie sauvage. Les
vicieux, les débauchés, les avaricieux la remplissent de gaieté.
Cachée dans un coin, derrière une porte, elle se montre tout à
coup à eux comme une pantomime imprévue, en s'écriant: «Me voilà,
voilà la Mort!» Et la terreur qu'elle excite change sa grimace
habituelle en une raillerie bizarre.
Mais quand il s'agit d'un pauvre, d'un enfant au berceau, d'une
vieille revenant de la forêt, courbée sous le fagot, alors la Mort
s'humanise et témoigne une sorte de pitié. A ces pauvres êtres
elle souffle de consolantes paroles: _Mors melior vita_.
Le drame de la Danse macabre finit avec la Renaissance; cependant
il faut signaler, dans les dernières années du dix-septième
siècle, un prédicateur, Honoré de Sainte-Marie, qui obtint de son
vivant des succès populaires qu'eût enviés Holbein. La Danse des
morts de Bâle, le moine la dramatisa à sa façon, et ce ne fut pas
de la faute de la leçon si ceux qui assistèrent au spectacle donné
par le capucin ne revinrent pas au logis corrigés.
Dans un de ses sermons sur le jugement dernier, le père Honoré
prenait dans ses mains une tête de mort:
--Parle, disait-il avec son accent méridional, parle, ne serais-tu
pas la tête d'un magistrat? Tu ne réponds pas; qui ne dit mot,
consent.
Il coiffait la tête de mort d'un bonnet de juge.
--N'as-tu point vendu la justice au poids de l'or? s'écriait le
moine. Ne t'es-tu pas entendu avec l'avocat et le procureur pour
violer la justice?
Le père Honoré jetait alors la tête de mort au fond de la chaire
et en reprenait une autre à qui il disait:
--Ne serais-tu pas la tête d'une de ces belles dames qui ne
s'occupent que de prendre les cœurs à la pipée? Tu ne réponds pas;
qui ne dit mot, consent.
Le père Honoré tirait alors une fontange de sa poche et en
coiffait le vieux crâne.
--Eh bien, continuait-il, tête éventée, où sont ces beaux yeux
qui jouaient si bien de la prunelle? Où sont ces dents qui ne
mordaient tant de cœurs que pour les pouvoir faire mieux manger au
diable, ces oreilles mignonnes auxquelles tant de godelureaux ont
chuchoté si souvent, pour entrer dans le cœur par cette porte? Que
sont devenues ces roses, ces lis que tu laissais cueillir par des
baisers impudiques?