sous aux grands et petits vicaires pour les célébrer. En 1525,
le 12 décembre, le même chapitre permet aux vicaires de célébrer
la Circoncision, à condition de ne pas dépendre les cloches, de
s'abstenir d'insolences, de moqueries, et de payer eux-mêmes les
frais du repas. Quelques années plus tard pourtant, le 9 avril
1538, à la fête de Pâques, le chapitre défend aux vicaires et aux
chapelains de se livrer à ces divertissements.
Jadis les chanoines et chapelains sautaient ensemble en rond dans
les cloîtres et les églises quand le mauvais temps les empêchait
de danser sur le gazon, «ce qui ne pouvait manquer, dit l'auteur
d'un mémoire publié dans _le Mercure de France_ (septembre 1742),
de donner aux assistants un spectacle des plus plaisants et des
plus risibles[32].»
[Note 32: L'auteur de ce mémoire, qu'on croit être l'abbé
Bullot, chanoine de Besançon, trouve cependant que les anciens
Rituels permettent ces divertissements. On lit, en effet, dans
le Rituel de 1581, au jour de Pâques: «Finito prandio, post
sermonem, finitâ nonâ, fiunt choræ in claustro, vel in medio navis
ecclesiæ, si tempus fuerit pluviosum, cantando aliqua carmina ut
in Processionariis continetur. Finitâ choreâ..., fit collatio in
capitulo cum vino rubreo et claro, et panibus vulgò nominatis _des
Carpendus_.»]
La plupart de ces détails[33] pourraient être augmentés
considérablement. Ils suffisent pour montrer comment ces fêtes,
issues du paganisme, s'étaient glissées dans le sein de l'Église
et comment le peuple se les appropria.
[Note 33: Voir les excellentes dissertations de Leber et
Rigollot. Je les ai résumées de mon mieux; mais il faut lire
toutes les preuves amassées par ces deux archéologues sans parti
pris, pour avoir la certitude que ces fêtes, tantôt tolérées,
tantôt défendues par l'Église, se rattachaient inconsciemment à
des traditions païennes bien plus qu'au symbolisme chrétien.]
L'Église a toujours témoigné de l'indulgence pour certains
usages et certaines traditions. Les vieillards d'aujourd'hui se
rappelleront la gaieté des messes de minuit, que les farceurs de
province attendaient impatiemment pour semer de pois fulminants
la nef des églises, barricader les bas-côtés avec des montagnes
de chaises, remplir les bénitiers d'encre et embrasser de force,
dans les coins obscurs, les filles qui ne s'y prêtaient pas de
bonne volonté.
Il existe, à mon sens, une certaine relation entre les
plaisanteries de nos pères et les fêtes des Fous de nos
arrière-aïeux. Vouloir en tirer des armes contre le culte me
paraît aussi inutile que d'en chercher le symbolisme confus.
Cette fête des Fous était un usage. Nous-mêmes à quelles
singulières traditions n'obéissons-nous pas! Quelles modes
étranges nous défigurent jusqu'au jour où les vieux usages et les
vieux habits sont mis au rebut! Et si on m'accusait de procéder
par analogie, de regarder le passé avec les lunettes du présent,
de vouloir que ce qui est soit la preuve de ce qui fut, des
intelligences distinguées viendraient à mon aide.
Des hommes à qui on ne saurait reprocher de s'être jetés dans des
discussions aventureuses, se sont préoccupés de ces questions
et ont voulu y porter la clarté de leurs déductions. Je prends
pour second dans cette bataille où déjà tant d'encre a coulé,
un historien plein de mesure et qui ne marche dans les sentiers
historiques qu'à pas prudents. M. Villemain, montrant comment
de l'Occident vinrent les fêtes licencieuses des églises à de
certains jours, me paraît avoir trouvé le vrai mot pour qualifier
la Fête de l'âne et la Procession du renard; il les appelle «des
folies grossières devenues la _petite pièce_ du culte religieux.»
[Illustration: Chapiteau de la nef de Saint-Hilaire de Melle
(Poitou).]
CHAPITRE V
LE DIABLE
[Illustration]
Il n'existe pas depuis le commencement du monde de création
symbolique qui ait autant frappé l'esprit des hommes que le
diable. L'idée d'un Dieu bienfaisant ne pouvait suffire à les
diriger; il fallut son envers. Ainsi, à côté du Dieu bon et
rayonnant, fut créé un être pervers et dissolvant, qui en devint
l'antithèse.
Les premiers rayons du jour ne nous rempliraient pas d'un
ineffable contentement sans la fuite de la nuit. Aussitôt que
l'idée de Dieu pénétra dans les esprits, l'idée du diable se
présenta immédiatement, et ce n'est pas blasphémer de dire que
Dieu sans le diable ne pourrait exister. Ce fut une négation que
le diable, une de ces négations aussi essentielles que le vice
opposé à la vertu, la couleur noire à la blanche; aussi le noir
fut-il chez presque tous les peuples la livrée de cette négation.
Dans la plupart des textes anciens Satan est appelé: _Éthiopien,
noir, enfumé, ténébreux_[34].
[Note 34: Dans la Perse ancienne, deux génies, Ormuzd et
Ahriman, se disputent l'empire du monde. Ormuzd, le bon génie,
est lumineux et blanc. Ahriman, le mauvais génie, est noir et
sombre; de même le moyen âge représenta le diable sombre et noir
en opposition avec les anges blancs et illuminés.]
L'histoire des religions comparées prouve que, s'il n'y a pas de
peuples sans dieux, il en est peu sans diables. C'est pourquoi,
dans la représentation du génie du mal, les peuples primitifs, les
civilisations en enfance dépensèrent une imagination singulière.
[Illustration: Bas-relief de l'hôtel de ville de Saint-Quentin.]
Le diable affecta mille variations étranges, quand le dieu offrait
un type harmonique et régulier. «Satan est le singe de Dieu,» dit
Tertullien. Un sombre empereur était appelé à régner sur les
vices, comme une figure douce et immatérielle devait protéger
la vertu. Le diable fut l'inquisiteur chargé de châtier par le
feu les pensées coupables, les actes répréhensibles, les crimes,
toutes les passions mauvaises qui s'agitent dans le cœur de
l'homme.
Pour rendre saisissante la représentation de ce mauvais génie,
on en fit d'abord un composé d'homme et d'animal auquel les
mythologies anciennes fournirent le poil, les cornes, les pattes,
les griffes. Tout ce qui rappelait extérieurement des souvenirs
bestiaux: le serpent, le renard, le chien, le chat, le porc, le
singe, le bouc, concourut à la forme extérieure du «malin;» de
telle sorte qu'à la vue d'animaux vils ou malicieux, le peuple,
jusqu'au seizième siècle, tremblait de voir un diable caché sous
leur pelage.
Les anciens poëtes ne parlent qu'avec terreur de ces légions de
démons évoquant toutes les formes:
Diables d'enfer horribles et cornus,
Gros et menus, aux regards basiliques,
Infâmes chiens, qu'êtes-vous devenus?
Saillez tout nus, vieux, jeunes et charnus,
Bossus, tortus, serpens diaboliques,
Aspidiques, etc., etc. . . . . .
Des Bestiaires rimés, du treizième siècle, montrent l'assimilation
du diable et du renard:
Cils goupils (renard) ki tant fet de mal
* * * * *
Cest li moutes (le mauvais, le diable) ki nous guerroie.
Guillaume Le Normand, dans son _Bestiaire_, dit du singe:
. . . . . Ceste bieste
Au dyable afiert et ressanle (ressemble).
Les érudits ont cherché avec beaucoup d'attention le premier
monument qui, en France, représente le diable; ils ne l'ont
guère trouvé avant le onzième siècle. Et qui était mieux à même
d'élucider ce sujet obscur, que l'artiste qui, par ses études,
aurait pu donner le pendant qui manque à l'_Iconographie de Dieu_?
En quelques pages de son _Dictionnaire d'architecture_, M.
Viollet-le-Duc a esquissé une monographie du diable, dont il
retrace les principaux caractères à diverses époques: «Dans les
premiers monuments du moyen âge, dit-il, on ne trouve pas de
représentation du diable, et nous ne saurions dire à quelle époque
précise les sculpteurs ou peintres ont commencé à figurer le démon
dans les bas-reliefs ou peintures... Dans la sculpture du onzième
siècle, en France, le diable commence à jouer un rôle important:
il apparaît sur les chapiteaux, sur les tympans; il se trouve
mêlé à toutes les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament,
ainsi qu'à toutes les légendes de saints. Alors l'imagination des
artistes s'est plu à lui donner les figures les plus étranges
et les plus hideuses: tantôt il se présente sous la forme d'un
homme monstrueux, souvent pourvu d'ailes et de queue... Pendant
la période romane, le diable est un être que les peintres ou
sculpteurs s'efforcent de rendre terrible, effrayant; qui joue le
rôle d'une puissance avec laquelle il n'est pas permis de prendre
des libertés.
«Chez les sculpteurs occidentaux du treizième siècle, presque tous
avancés comme artistes, l'esprit gaulois commence à percer. Le
diable prend un caractère moins terrible; il est souvent ridicule,
son caractère est plus dépravé qu'effrayant, sa physionomie plus
ironique que sauvage ou cruelle; parfois il triche, souvent il
est dupé. Vers la fin du moyen âge le diable a vieilli; il ne
fait plus ses affaires... Le grand diable sculpté sur le tympan
de la porte de la cathédrale d'Autun, au douzième siècle, est un
être effrayant bien fait pour épouvanter des imaginations naïves;
mais les diablotins sculptés sur les bas-reliefs du quinzième
siècle sont plus comiques que terribles, et il est évident que les
artistes qui les façonnaient se souciaient assez peu des méchants
tours de l'esprit du mal.»
Il en était de même au théâtre, où le diable était passé à l'état
de bouffon. Dans la _Farce de l'Antechrist et des trois femmes_,
le diable, pour avoir pris part à une querelle de halle, reçoit
une grêle considérable de coups de bâton et n'a que le temps de
s'enfuir. Mille exemples de l'ancien théâtre français fourniraient
des motifs semblables; mais je dois me borner au rôle de Satan en
architecture.
Des drames dans lesquels le diable est mêlé habituellement, le
plus caractéristique est la pèse des âmes, comédie quelquefois
étrange, quelquefois grotesque. Ce fut de l'Égypte que vint
cette tradition, représentée si fréquemment sur les monuments
chrétiens[35].
[Note 35: «Le dieu visite la zone où se décide le sort des
âmes relativement aux corps qu'elles doivent habiter. Le juge
souverain pèse les âmes à la balance fatale: l'une d'elles est
condamnée, des cynocéphales la fustigent à coups de verges et la
ramènent sur terre; le coupable est représenté sous la forme d'une
truie au-dessus de laquelle on a gravé le mot gourmandise, péché
capital du délinquant.» (Nestor Lhôte, _Symbolique des monuments
funéraires chez les anciens et les modernes_.)]
Au moyen âge, la pèse des âmes est un jugement solennel auquel
assistent les anges et les démons. L'âme du juste et de l'injuste
doit être pesée dans des balances; sur un plateau sont placés
les vices, sur l'autre les vertus, symbole matériel et visible.
Au fronton des cathédrales surtout, le diable apparaît avec un
cortége de monstres menaçants; véritablement imposant en cette
circonstance, il devient accusateur public, et les sculpteurs
n'ont pas manqué de lui donner une apparence étrange et
fantastique.
Avec la tentation, la pèse des âmes fait partie des deux épisodes
principaux que le diable joue dans la vie des mortels; et si, dans
le premier cas, il se présente entouré de créatures séduisantes
pour charmer celui dont il veut faire son sujet, la pèse des âmes
évoque plus particulièrement les malices du diable. Il est seul
dans les tentations, et on n'y voit pas les anges venir au secours
des saints personnages enveloppés des séductions de la luxure. La
pèse des âmes est un tournoi dans lequel combattent l'ange avocat
du défunt, le diable son accusateur, et souvent le malin esprit
l'emporte.
Sa mission paraît facile, car de ces âmes à juger, il en est plus
d'une pétrie de boue et d'immondices. Elles n'ont pas traversé la
vie sans être souillées par quelque coin; et si l'ange entreprend
d'en montrer les parties saines et immaculées, le diable
découvrira sans peine les taches qui les salissent..
L'accusateur a donc beau jeu; aussi le voit-on traîner avec joie
papes, empereurs, princes et courtisans liés à la même chaîne
dont lui, diable, est le garde-chiourme.
A Vézelay, un diable tient un paquet de verges suspendu sur la
tête d'une femme et s'écrie: _Time!_ un prêtre, au contraire, dit
à la pécheresse: _Spera!_ Dans ce monument n'éclate pas encore
la tricherie qui se voit ailleurs avec un grand développement
sarcastique.
De semblables scènes sont fréquemment représentées sur les
monuments avec l'invention de la Danse des morts. Même esprit
d'égalité, même principe, sauf les pas en avant posés dans le
domaine du réel par celui qui, le premier, peignit la Danse
Macabre.
C'est dans la pèse des âmes que le diable justifie son titre de
«malin.» A sa terrible puissance il joint la tromperie et répond à
la pensée des auteurs des anciens _Bestiaires_ qui, sous la peau
du renard, laissent percer la ruse du diable.
Dans le bas-relief ci-contre de l'église du Monastier, le diable,
sous la forme d'une truie, emporte une femme qui a sans doute
beaucoup péché: la sculpture est d'un caractère très-naïf;
mais l'expression de défiance du diable ne s'en fait pas moins
remarquer. Il incline et détourne la tête pour regarder si l'ange
qui pèse deux autres âmes ne cherche pas à le tromper.
Avide de montrer sa puissance, le diable, quoique son cortége fût
considérable, tenait encore à le grossir. Ce n'étaient pas cent
âmes qu'il lui fallait, c'étaient mille, dix mille, cent mille,
un million, des milliards d'âmes. Il rêvait de les accaparer
toutes. Dans son orgueil, Satan n'admettait pas qu'une seule pût
lui échapper, et comme quelques-unes, bien rares, apparaissant
pures dans la terrible balance, étaient réclamées par un ange
protecteur, le diable imitait sans vergogne les marchands qui
vendent à faux poids.
[Illustration: Bas-relief de l'église du Monastier (Velay).]
Qu'une âme immaculée soit placée dans la balance, le diable
n'hésite pas à faire pencher le plateau de son côté malgré
_l'advocatie_ de l'ange. Une sculpture du treizième siècle, du
portail de l'église de Louques (Aveyron), représente un ange et
un diable pesant les âmes. «Le diable, dit M. Mérimée, a l'air
très-fripon et cherche évidemment à rendre sa part meilleure.» En
effet, il pose un doigt sur le fléau de la balance pour la faire
pencher de son côté, profitant de ce que saint Michel est occupé à
regarder ailleurs.
Sur un chapiteau de l'église de Chauvigny, un des suppôts du
diable apporte un lézard, symbole du mal, afin d'en charger le
plateau de la balance qui contient les péchés. Sous la figure sont
gravés ces mots: _Ecce diabolus!_
Mêmes sujets à Conques, au Mans, à Bourges[36].
[Note 36: Mérimée, _Voyage en Auvergne_, p. 84.--Mérimée,
_Voyage dans l'Ouest_, p. 61.--Vitraux de Bourges, pl. III.]
Jacques de Voragine rapporte, dans la _Légende dorée_, que Satan
fait signer un pacte à ceux qui se donnent à lui parce que ce sont
des _tricheurs_ qui ne tiennent plus leurs promesses lorsqu'ils
croient pouvoir se passer de lui. Cette tricherie qui lui est
familière, le démon la reproche aux autres, suivant l'habitude des
gens à conscience douteuse, et il manque rarement de l'employer
dans la pèse des âmes.
Il est vrai que, dans un tableau du quinzième siècle, du musée de
Cologne, on voit le diable guetter une âme qui sort du tombeau. La
pauvrette, effrayée à la vue du malin, se jette dans les bras d'un
ange[37].
[Note 37: A. Darcel, _Excursion en Allemagne_.]
[Illustration: La pèse des âmes, fragment d'un bas-relief du
fronton de la cathédrale d'Autun.]
Mais il est rare que le diable ne réussisse pas dans ses
entreprises. On voit, dans l'église paroissiale du Bar (Var),
un tableau du commencement du seizième siècle, représentant des
hommes et des femmes dansant au son de tambourins et de galoubets.
Au-dessus de la tête de chaque danseur gambade un petit diable
noir, ce qui n'empêche pas la Mort, armée d'un arc, de décocher
ses flèches contre les danseurs. Un diable accourt aussitôt à la
bouche du moribond pour s'emparer de son âme et la peser[38].
[Note 38: _Bulletin du Comité historique_, tome III, 1852.]
C'est une des rares reproductions d'une lutte entre la Mort et le
diable.
Quand, aux approches de la Renaissance, il fut reconnu que le
diable, jusqu'alors regardé comme terrible et sauvage, était
plutôt de nature perfide et malicieuse, mi-partie singe, mi-partie
renard, l'opinion populaire en fit un représentant direct de
la nature féminine. La femme, depuis l'antiquité plus reculée,
n'avait-elle pas été regardée comme un être à la fois séduisant et
malfaisant, qui jette la perturbation dans la vie des hommes? Sur
ce sujet, législateurs, philosophes, auteurs sacrés et profanes,
Pères de l'Église et trouvères étaient d'accord: sous chaque jupe
se cachait un diable aux tentations duquel il était difficile de
résister.
C'étaient les femmes qui déterminaient les renversements des
dynasties, les guerres, les trahisons; par le pouvoir des femmes,
les lions se changeaient en moutons; les hommes les plus loyaux en
parjures. On ne pouvait compter le nombre de telles métamorphoses
depuis le commencement du monde: toujours la femme se tenait
cachée dans quelque coin, assistant tranquillement aux crimes, aux
chutes des empires, aux massacres de peuple à peuple.
[Illustration: Bas-relief de l'église Saint-Fiacre au Faouet
(Bretagne).]
La femme ne pouvait donc être qu'un acolyte du diable. Aussi,
plus d'une fois le démon fut-il représenté entouré de créatures
dont les charmes provocants l'aidaient à triompher de ceux qui
résistaient à ses promesses de trésors et de puissance.
L'homme, fier de sa nature masculine, se plaisait à rappeler
que la femme avait été séduite la première par le serpent, et
il avouait qu'il lui était difficile de résister à l'alliance
féminine avec le diable.
Ces idées et bien d'autres furent traduites par le ciseau et le
pinceau sur les monuments avec de si nombreux développements,
qu'il est difficile de faire un choix parmi ces sujets.
Un des plus finement présentés est la tentation de saint Martin,
qui exerça la verve des poëtes et des conteurs.
Le pieux Jacques de Voragine conte qu'un jour, pendant que saint
Martin célébrait la messe, deux commères bavardaient à cœur-joie.
Le diable se mit en tête d'écrire cette conversation, dans le but
de faire éclater de rire le saint et de troubler le service divin.
Le moyen que le malin employa semble emprunté à une ancienne
pantomime. La loquacité des deux commères, pendant la messe, était
telle que de leurs paroles on eût empli un boisseau. «Le Diable,
dit Rabelais, escripvant le quaquet de deux galloises, à belles
dents, allongea bien son parchemin.»
Il est certain que si saint Martin s'était retourné pendant cette
scène, il lui eût été difficile de garder son sérieux. La meule
de la conversation des femmes en mouvement, ce n'était plus une
feuille de parchemin qu'il fallait au diable pour en noter le
bavardage, c'était un cahier.
Notez, en l'ecclise de Dieu,
Femmes ensemble caquetoyent.
Le diable y estoit en ung lieu
Escripvant ce qu'elles disoyent.
Son rollet plain de poinct en poinct,
Tyre aux dens pour le faire croistre:
Sa prinse eschappe et ne tient poinct,
Au pillier s'en cobby la teste[39].
[Note 39: Pierre de Grosnet, 1553.]
Le diable avait entrepris une trop forte besogne que de vouloir
noter ces caquets des femmes; son parchemin venant à manquer, il
essaya de l'allonger et avec de si vifs efforts que, la feuille
cédant, le malin vaincu alla se cogner la tête contre un des
piliers de l'église.
Ce récit eut du succès, à en croire les monuments qui nous en sont
restés sous diverses formes, manuscrits et tapisseries. M. Éloi
Johanneau rapporte qu'on le voyait représenté encore, en 1678, sur
un tableau de l'église de Notre-Dame de Recouvrance, à Brest, avec
une légende en bas-breton et en français.
C'est encore grâce aux accointances présumées avec le diable que
les femmes, et particulièrement les vieilles, furent regardées
comme des sorcières. Toute vieille délaissée dans son coin et
osant à peine regarder en dessous ceux qui la méprisaient, fut
accusée de nourrir des pensées coupables, d'user de maléfices, de
vivre de tromperies et de se rendre au sabbat, qu'a décrit mieux
qu'avec un pinceau l'auteur de ce _Mystère de la passion_:
[Illustration: D'après une ancienne tapisserie.]
Je vois tous les diables en l'air,
Plus épais que troupeaux de mouches,
Qui vont faire leurs escarmouches
Avec un tas de sorcières
Et ont plein leurs gibecières
De gros tisons et de charbons
Pour faire rôtir les jambons
A des tas de larrons pendus.
J'ai donné dans l'_Histoire de l'Imagerie populaire_[40] la
légende du fameux Lustucru indiquant aux maris une recette pour
rendre leurs femmes meilleures: il s'agit d'envoyer leurs têtes
au forgeron et de les réduire à coups de marteau sur l'enclume
jusqu'à ce que les mauvais principes en sortent.
[Note 40: Dentu, 1869, 1 vol. in-18.]
On voit, dans les panneaux d'une fenêtre du château de Villeneuve,
en Auvergne, un bas-relief du seizième siècle, qui offre quelque
analogie avec la facétie de Lustucru. Trois horribles démons
forgent une tête de femme, pendant qu'à côté trois anges forgent
une tête d'homme.
Les femmes diront pour leur défense que si elles se servaient
du ciseau des sculpteurs, ce serait une tête d'homme que
fabriqueraient les diables, et qu'au contraire les anges
apporteraient toute leur application à modeler une tête de femme.
Quelques sculpteurs se montrèrent plus galants; les compagnons
qui taillaient les stalles des églises ont, à diverses reprises,
représenté la femme, non plus complice du diable, mais son
ennemie. Après un combat acharné, elle triomphe du méchant et, en
signe de sa défaite, lui scie son oreille de bouc.
[Illustration: Stalle de l'église de Saint-Spire à Corbeil.]
Avec la Réforme le rôle du diable fut singulièrement diminué,
et les agitations considérables auxquelles il se livre dans les
combats à la plume entre catholiques et protestants sont un signe
que son pouvoir va expirer.
Les réformateurs, qui tentaient de supprimer les saints, les
mystères, la papauté, jugèrent que le diable était également
inutile, et celui qui se montra son ennemi le plus acharné fut
Luther, qui, malgré sa bonne humeur, tourmenté par les démons
pendant sa vie, cherchait à les écarter par mille moyens.
--Ce diable est un esprit triste qui ne peut souffrir une chanson
joyeuse, disait-il à ses disciples.
Ce fut sans doute pour ce motif que le réformateur composa des
chansons et se plut à en entendre; mais le moyen était trop doux
et, pour vaincre un adversaire si redoutable, Luther menaçait de
traiter la séquelle diabolique avec un mépris dont elle ne se
relèverait pas.
Les _Propos de table_ font mention de la singulière prison dans
laquelle le moine comptait les loger. «Un jour, Luther penchait
vers l'idée qu'il avait lui-même pour adversaires deux diables qui
le guettaient de près et qu'ils étaient allés se promener avec lui
dans le dortoir du couvent. Quand ils m'auront tout à fait épuisé
la tête, dit-il, ils pourront m'entrer dans le c..; c'est là leur
place.»
Le moine ne se contentait pas d'une si désagréable incarcération;
il comptait bombarder le diable enfermé en cet endroit et lutter
avec lui d'odeurs nauséabondes, moyen violent et grossier que les
disciples du réformateur nous ont conservé sans paraître s'en
étonner: «Si le diable s'obstine à ne pas me laisser tranquille,
disait Luther, je tiens pour lui un pet en réserve (_illi crepitum
admitto ventris_); il faut qu'il en reçoive beaucoup de moi.»
On pense si par de tels moyens le diable fut mis en fuite, la
recette d'un semblable exorcisme étant dévoilée, qu'il était si
facile à tout possédé d'employer.
[Illustration: D'après un manuscrit de la bibliothèque de Cambrai
(XIIe siècle).]
CHAPITRE VI
LA DANSE DES MORTS
I
[Illustration]