«Certains ménages de basse-cour offrent l'image de la plus
édifiante harmonie; tandis que la truie file en allaitant ses
petits, le porc touche de l'orgue pour récréer son intéressante
famille. Il n'est pas rare non plus de rencontrer des ours
danseurs, des singes joueurs d'instruments, des guenons
travaillant avec la quenouille ou le fuseau. Quand on cherche
le sens de toutes ces figures bizarres, on éprouve souvent un
embarras extrême à faire la part du caprice et de la fantaisie,
à réserver celles qui appartiennent au symbolisme sérieux, à la
satire ou à la caricature[20].»
[Note 20: Baron de Guilhermy, _Iconographie des Fabliaux_.
(_Annales archéologiques_, t. VI, 1847.)]
De symbolisme sérieux il ne saurait être question. Ce qui
touche à la satire ou à la caricature proprement dite, dans ces
représentations, me paraît également problématique. Ces sculptures
étant de la même époque que celles dirigées contre les moines, qui
eût empêché les imagiers de préciser par un détail que ces animaux
personnifiaient des gens d'Église? Les tailleurs de pierre ne se
gênaient pas quand ils voulaient l'affirmer[21]. J'incline à voir
dans de semblables sculptures d'innocentes parodies des musiciens
de profession, bohêmes vivant au jour le jour, de mœurs peu
recommandables, dissipant au cabaret le peu qu'ils gagnaient.
[Note 21: «L'âne s'est fait musicien, maître d'école, même
ecclésiastique; il a pris quelquefois une tête de moine en gardant
ses grandes oreilles,» dit encore M. de Guilhermy.]
[Illustration: Sculpture en bois d'une maison à Malestroit
(Bretagne).]
Qui ne sait combien est contagieuse l'imitation dans les arts?
Le premier sculpteur qui s'imagina de représenter un joueur de
viole en porc, un souffleur de biniou en chien ou en âne, fit
rire, par cette comique interprétation, le peuple du moyen âge,
facile à amuser. D'autres imagiers s'emparèrent de cette idée, la
propagèrent, et les animaux musiciens furent répétés à l'infini
sur les murs des cathédrales. Aussi, à propos des singes, des ânes
et des porcs parodiant des musiciens, ne saurais-je voir avec
quelques archéologues «un des symboles de l'orgueil qui porte
l'homme à s'élever au-dessus de la position dans laquelle la
Providence l'a placé.»
L'âne mérite toutefois une mention spéciale. Avec le bœuf il fait
partie de la symbolique dans quelques monuments. C'est en mémoire
de ses services qu'il est sculpté sur un des piliers de la nef
de Saint-Germain, à Argentan: l'animal patient et laborieux a
transporté des pierres et des fardeaux pour la construction de
l'église.
L'âne est particulièrement biblique. Au jour des Rameaux, Jésus
monte une ânesse, suivant la prédiction de Zacharie: «Dites à la
fille de Sion: Voici votre roi qui vient à vous plein de douceur,
monté sur une ânesse et sur l'ânon de celle qui est sous le joug.»
Ces souvenirs expliquent pourquoi de tous les animaux musiciens
l'âne est celui que l'on rencontre le plus fréquemment sur les
monuments religieux, jouant de la vielle, de la harpe ou de la
lyre, ce qui l'a fait appeler: _l'âne qui vielle_, ou _l'âne qui
lyre_ ou _l'âne harpant_[22].
[Note 22: L'âne qui vielle se voit à Notre-Dame de Tournay;
l'âne qui pince de la harpe à l'église Saint-Agnan, près
Cosné-sur-Loire; même sujet à la crypte de Saint-Pariz-le-Châtel,
du diocèse de Nevers; l'âne qui joue de la lyre, à Notre-Dame de
Chartres; également sur un bas-relief de la salle capitulaire de
Saint-Georges de Bocherville (près Rouen), construite au douzième
siècle. De nombreux exemples pourraient être ajoutés à cette
nomenclature.]
De l'antiquité à la Renaissance, l'âne occupa les imagiers; mais
ce fut au treizième siècle plus particulièrement que l'animal joua
un rôle important, étant mêlé, en qualité d'acteur principal, à la
fête qui portait son nom.
Ce jour-là, revêtu d'une chape, l'âne officiait dans l'église à la
place du prêtre, pour le plus grand amusement de la foule. Sous
le museau on lui brûlait des vieilles savates en guise d'encens.
C'était une joie grosse et grossière, dont ne peuvent avoir idée
ceux qui n'ont pas été entraînés dans les rondes des filles et
des matelots de la kermesse de Rotterdam. Il s'échappe alors, de
telles manifestations populaires, quelque chose d'énorme et de
dangereux pour les gens des villes accoutumés à des spectacles
plus policés. Une caresse de femme semble un coup de poing, un
baiser une morsure. L'ivresse est lourde, enflammée, menaçante.
Les danseurs s'élancent les uns vers les autres comme des trombes.
Je me trompe fort si la gaieté du moyen âge n'offre pas quelques
analogies avec ces violentes expansions hollandaises, aux grandes
fêtes populaires de l'année.
L'âne étant de nature rustaude nécessitait des divertissements
grossiers: du boudin pour mets, de vieilles chaussures pour
encens, quelque terrible eau-de-vie pour rafraîchissement de ses
adorateurs. C'est de la sorte que longtemps le peuple s'est amusé.
Ici, loin de manquer, les documents sont peut-être trop nombreux,
les écrivains sacrés et laïques ayant tiré, chacun de leur côté,
cette chape symbolique qui, suivant les uns, profane l'Église, et,
selon les autres, la condamne.
Les écrivains qui ont des attaches étroites avec le clergé disent:
«Il serait bien téméraire de supposer que les saints prélats qui
ont gouverné l'Église avec tant de sagesse pendant le moyen âge,
aient prêté leur concours à l'introduction de bouffonneries et
d'absurdités telles que les ennemis de la religion n'en auraient
pu imaginer de plus inconvenantes et de plus burlesques[23].»
[Note 23: Clément, _le Drame liturgique_. (_Annales
archéologiques_, 1856.)]
Je ne prétends pas que l'Église régla au début ces fêtes avec le
caractère licencieux qu'elles offrirent plus tard. Il est presque
certain que l'Église laissa faire et usa de tolérance; mais je ne
partage pas non plus la joie des voltairiens quand même qui, à
propos de l'introduction de l'âne dans les églises, veulent que
cette parodie du culte annonce la révolte du peuple contre le
clergé.
Ces deux opinions offrent un écart tel qu'il convient de remonter
aux premiers siècles et d'étudier par quel enchaînement de
coutumes l'Église toléra la fête de l'âne sous ses voûtes sacrées.
[Illustration]
CHAPITRE III
LA FÊTE DE L'ANE
On conserve, à la bibliothèque de Sens, un manuscrit de Pierre de
Corbeil, renfermant la _prose de l'âne_, telle qu'elle se chantait
dans les églises au treizième siècle.
[Illustration]
Ce texte, les symbolisateurs en ont donné des interprétations si
particulières, qu'on ne saurait se lasser de le remettre sous les
yeux de ceux qui cherchent la vérité historique.
L'officiant débitait les quatre premiers vers:
Orientis partibus,
Adventavit asinus,
Pulcher et fortissimus,
Sarcinis aptissimus.
Le chœur répondait:
Hez, sir asne, hez.
Hic, in collibus Sichem
Enutritus sub Ruben,
Transiit per Jordanem,
Saliit in Bethleem.
Hez, sir asne, hez.
Saltu vincit hinnulos,
Dagmas et capreolos,
Super dromedarios
Velox madianeos.
Hez, sir asne, hez.
Aurum de Arabiâ
Thus et myrrham de Sabâ,
Tulit in Ecclesiâ
Virtus asinaria.
Hez, sir asne, hez.
Dum trahit vehicula,
Multâ cum sarcinulâ,
Illius mandibula
Dura terit pabula.
Hez, sir asne, hez.
Cum aristis hordeum
Comedit et carduum;
Triticum a paleâ
Segregat in areâ.
Hez, sir asne, hez.
Amen dicas, asine,
Jam satur ex gramine.
Amen, amen itera;
Aspernare vetera.
Hez, sir asne, hez.
Une telle litanie, si excessive et si pompeuse en l'honneur de
l'âne, offre quelque chose de burlesque, et le refrain: _Hez!
sir asne, hez!_ répété entre chaque couplet par des milliers
d'assistants, indique suffisamment que le peuple poussait l'âne à
faire retentir les voûtes sacrées de ses braiments.
Il s'est pourtant trouvé un archéologue, M. Clément, qui a vu
dans cet âne le _symbole de Jésus-Christ_. Un âne a-t-il droit
à tant de pompeuses images? Peut-il être appelé beau et plein
de courage (_pulcher_ et _fortissimus_), la meilleure bête de
somme (_sarcinis aptissimus_), dont les bonds surpassent ceux des
chevreaux (_saltu vincit capreolos_)[24]?
[Note 24: F. Clément, _l'Ane au moyen âge_. (_Annales
archéologiques_ de Didron, vol. XV et XVI.)]
Le premier vers d'abord a attiré l'attention du symbolisateur:
_Orientis partibus_. «C'est de l'Orient que nous vient la lumière,
dit l'archéologue que je cite mot à mot: l'Orient est le berceau
de l'humanité; c'est aussi de l'Orient que sont venus les mages
avec les présents dont l'âne était chargé; c'est du côté de
l'Orient que parut l'étoile qui les guida. Saint Bernard, dans
le _Patrem parit filia_, autre pièce du même manuscrit, appelle
Jésus-Christ _Oriens in vespere_.»
La liturgie et le prophète Zacharie viennent également au
secours de M. Clément, qui ne s'arrête pas en si beau chemin.
«_Adventavit_ vient d'_adventus_, mot qui s'applique au temps qui
précède l'avénement du Sauveur. _Asinus_ ne peut être ici pris
qu'en bonne part. La suite de la prose prouvera avec évidence que
cet _âne est le symbole de Jésus-Christ_.»
On doit à M. Félix Clément de curieux travaux sur la musique
ancienne, et je n'oublie pas qu'il faut compter avec l'érudit
qui a publié un _Choix des principales séquences du moyen âge
tirées des manuscrits_. Dans ce choix, au numéro 4, est gravée
la séquence qui fait partie de l'Office de la Circoncision
composé par Pierre de Corbeil, et qu'on appelle vulgairement
_Prose de l'âne_. La mélodie de l'_Orientis partibus_ quoiqu'elle
soit grave, carrée et pompeuse comme la plupart des séquences
de l'époque, ne change rien à mon sentiment. Jusqu'à la fin du
dix-septième siècle, même les mélodies des chansons à boire sont
solennelles. Tout ivrogne convoite les «présents de Bacchus» sur
le ton d'un chantre de cathédrale.
Les gens qui entonnaient la prose de l'âne parodiaient les
litanies saintes sur un air grave. Il n'en existait pas d'autres,
d'ailleurs, et les compositeurs ne se doutaient pas des rhythmes
sautillants et spirituels de nos futurs opéras-comiques; mais le
principal argument dans cette question vient d'une note manuscrite
écrite par Sainte-Beuve sur son exemplaire des _Séquences_, que
j'ai sous les yeux. Sur le titre du livre le judicieux critique a
écrit au crayon: «Toute musique n'est pas propre à louer Dieu et à
être entendue dans le sanctuaire.» (La Bruyère, chap. des _Esprits
forts_.) Sainte-Beuve jugeait donc trop profane la prose de l'âne
chantée dans les églises.
[Illustration: Frise archivolte de l'église Saint-Pierre d'Aulnay
(XIIe siècle).]
D'après Pierre Louvet, auteur de l'_Histoire du diocèse de
Beauvais_ (1635), les chanoines se rendaient au-devant de l'Ane
recouvert de la chape ecclésiastique, à la grande porte de
l'église, bouteille et verre en main, _tenentes singuli urnas vini
plenas cum scyfis vitreis_. Les encensements se faisaient avec
du boudin et des saucisses: _Hâc die incensabitur cum boudino et
saucitâ_.
Demander quel symbole cache cette charcuterie semble du domaine
du _Tintamarre_; mais les symbolisateurs ne perdent jamais leur
gravité doctorale. «Quoique, continue M. Clément, il ne soit pas
nécessaire de faire un grand effort d'imagination pour appliquer
au Sauveur le vers de cette première strophe, toutefois nous ne
serions pas éloigné de proposer une seconde interprétation.»
Voyons la seconde interprétation: «Nous pourrions voir dans cet
âne qui vient de l'Orient, plein de force et de bravoure, le type
de la nation juive, dépositaire de la foi au vrai Dieu.»
M. Mérimée, à qui on en faisait accroire difficilement en matière
archéologique, étudiant les caprices prétendus symboliques du
moyen âge, parle de «la _bonhomie innocente_ des sculpteurs du
douzième et du treizième siècle, qui n'entendaient pas malice
quand ils représentaient un péché _tout crument, comme il se
fait_[25].»
[Note 25: _Notes d'un voyage dans le Midi de la France._
Paris, Fournier, 1835, in-8.]
La fête de l'âne peut être expliquée aussi simplement. Comme dans
l'antiquité, l'Église accordait un jour de saturnales aux fidèles
et ne croyait pas le temple déshonoré par l'âne qui parodiait le
prêtre[26]. Il faut songer à la grossièreté de la joie à cette
époque, et non pas raisonner avec la pruderie et la délicatesse
que nous ont données sept ou huit siècles de civilisation.
[Note 26: Voy. dans le _Bibliophile français_, de juillet
1869, un article sur le _Dyptique de Sens_, de M. Cocheris qui,
avec Duchalais et Bourquelot, partage la même opinion. «Les
évêques, dit également M. Viollet-le-Duc, aimaient mieux ouvrir
de vastes édifices à la foule, sauf à lui permettre parfois des
saturnales, plutôt que de laisser bouillonner au dehors les idées
populaires.»]
Celui qui veut se rendre compte de l'état des esprits au moyen âge
devra se faire peuple, mettre son âme d'accord avec l'âme de ces
siècles barbares, courber la tête, se faire petit avec les petits,
simple avec les simples, croire avec le clergé d'alors qu'il n'y
avait pas danger à ces divertissements, rire des symbolisateurs
d'aujourd'hui et ne pas s'enfoncer avec eux dans les ténèbres du
_Psalterium glossatum_[27].
[Note 27: «La hauteur d'une cathédrale est l'espérance; sa
largeur est la charité; sa longueur est la persévérance. Les
fenêtres d'une cathédrale sont les paroles des saints; les piliers
sont les vertus spirituelles; les colonnes sont les bons évêques
et les prêtres; le toit est la figure d'un intendant fidèle,»
etc. Traduction d'un texte latin du dixième ou onzième siècle,
inscrit sur une feuille volante en tête du _Psalterium glossatum_,
manuscrit de la bibliothèque de Boulogne-sur-Mer.]
Les paysans sont moins crédules et surtout plus gausseurs que
certains archéologues; si le symbolisme a pénétré chez eux sous
forme de catéchisme, ils en tirent une singulière interprétation.
M. Jérôme Bugeau, dans son beau livre des _Chansons populaires
des provinces de l'Ouest_[28], a recueilli de la bouche même
des petits enfants de l'Angoumois les demandes et les réponses
suivantes:
[Note 28: Niort, 1866, 2 vol. grand in-8.]
_Le prêtre._--Que signifient les deux oreilles de l'âne?
_L'enfant._--Les deux oreilles de l'âne signifient les deux grands
saints patrons de notre ville.
_Le prêtre._--Que signifie la tête de l'âne?
_L'enfant._--La tête de l'âne signifie la grosse cloche, et la
longe fait le battant de cette grosse cloche qui est dans le
clocher de la cathédrale des saints patrons de notre ville.
_Le prêtre._--Que signifie la gueule de l'âne?
_L'enfant._--La gueule de l'âne signifie la grande porte de la
cathédrale des saints patrons de notre ville.
_Le prêtre._--Que signifie le corps de l'âne?
_L'enfant._--Le corps de l'âne signifie tout le bâtiment de la
cathédrale des saints patrons de notre ville.
_Le prêtre._--Que signifient les quatre pattes de l'âne?
_L'enfant._--Les quatre pattes de l'âne signifient les quatre
grands piliers de la cathédrale des saints patrons de notre ville.
_Le prêtre._--Que signifient le cœur et la pire de l'âne?
_L'enfant._--La pire et le cœur de l'âne signifient les grandes
lampes qui sont au mitant de la cathédrale des saints patrons de
notre ville.
_Le prêtre._--Que signifie la panse de l'âne?
_L'enfant._--La panse de l'âne signifie le grand tronc où les
chrétiens vont mettre leurs offrandes aux saints patrons de notre
cathédrale.
_Le prêtre._--Que signifie la peau de l'âne?
_L'enfant._--La peau de l'âne signifie la grande chape du bon curé
de la cathédrale des saints patrons de notre ville.
_Le prêtre._--Que signifie la queue de l'âne?
_L'enfant._--La queue de l'âne signifie le goupillon du bon curé
de la cathédrale des saints patrons de notre ville.
* * * * *
Il serait peut-être prudent de s'arrêter ici. La dernière
question, qui découle logiquement de la précédente, est si
gauloise, que je suis obligé d'en laisser la responsabilité aux
petits enfants de l'Angoumois.
_Le prêtre._--Que signifie le tr.. du c.. de l'âne?
_L'enfant._--Le tr.. du c.. de l'âne, monsieur, signifie le beau
bénitier de la cathédrale des saints patrons de notre ville. Amen.
La réponse de l'enfant, qui ne se pique pas de science
archéologique, vaut bien ce symbolisme qui se dit religieux et
paraît plutôt soufflé par le diable pour remplir les esprits de
trouble et de confusion.
[Illustration: D'après une miniature des Tragédies de Senèque (fin
du XIIIe siècle).]
CHAPITRE IV
DANSES DANS LES ÉGLISES ET LES COUVENTS
[Illustration]
De singulières réjouissances eurent lieu dans les cathédrales et
les couvents, à propos des grandes fêtes de l'Église, pendant
le moyen âge et la Renaissance. A Pâques, et à Noël surtout, ce
n'était pas seulement le bas clergé qui prenait part aux chants
et aux danses, mais les grands dignitaires de l'Église. Dans
les cloîtres, les moines dansaient avec les nonnes des couvents
voisins; certains prélats vinrent chercher les religieuses pour se
mêler à leur joie. La chronique de la ville d'Erfurth cite même un
évêque qui se laissa entraîner à de tels excès de danse qu'il en
mourut d'apoplexie.
Il y aurait là beau jeu pour les adversaires de l'Église, qui,
s'emparant de ces détails, en augmenteraient les conséquences,
car quelques scandales résultèrent naturellement de ces danses.
Si, par exemple, je détache d'une Bible historiale du quatorzième
siècle la miniature ci-contre, qui représente un intérieur de
cuisine de couvent, où des moines font ripaille en compagnie
de filles de bonne humeur, il est certain qu'une telle preuve,
souvent répétée dans les peintures des manuscrits de l'époque,
peut sembler accablante contre des religieux trop gaillards;
mais il faut prendre garde que souvent de tels sujets ont été
introduits dans les Bibles autant comme _conseils_ que comme
représentations de scènes scandaleuses. Les légendes inscrites
sous ces miniatures avertissent les religieux qu'ils aient à
se défendre de la bonne chère ainsi que de la chair fraîche.
Sans doute des désordres éclatèrent parfois dans l'intérieur
des couvents; mais l'historien, il ne faut pas se lasser de le
répéter, doit faire abstraction du présent et regarder le passé
dans son ensemble de mœurs et de coutumes.
Les danses dans les églises, à l'époque des grandes fêtes, étaient
regardées comme faisant partie des pompes rehaussant le service
divin.
Aux premiers siècles de l'ère chrétienne, la danse offrit une
forme à la fois artistique et pieuse qui primait la peinture
et la musique. Le roi David dansait devant l'Arche sainte,
et le sermon CCV, attribué à saint Augustin, démontre que les
premiers chrétiens suivirent son exemple: «Erat gentilium ritus
inter christianos retentus, ut diebus festis ballationes, id
est cantilenas et saltationes exercerent... quia ista ballandi
consuetudo de paganorum observatione remansit.»
[Illustration: Miniature d'une Bible moralisée (nº 166) de la
Bibliothèque nationale.]
Toutefois ces danses furent condamnées au septième siècle dans un
concile assemblé par Clovis II, à Châlon-sur-Saône; il fut défendu
aux femmes de se divertir, les jours de fête, dans l'enceinte
des églises, et d'y chanter des chansons licencieuses. Il y
avait abus; ce qui était sacré se tournait en profane excessif;
le peuple et même les gens d'Église dépassaient les bornes.
Aussi, à diverses reprises, des bulles et des décrets canoniques
interdirent de pareilles réjouissances, et Grégoire de Tours
s'éleva contre les mascarades qu'on représentait dans l'intérieur
d'un couvent de Poitiers.
Il est vrai qu'à ces danses se rattachèrent bientôt les fêtes des
Fous, des Innocents, de l'Ane, animal que les sculpteurs semblent
avoir pris pour type de l'art musical par excellence. (Voyez la
figure de la page 77.)
Le peuple, peu à peu, prenait pied et mélangeait à l'élément sacré
ses grossièretés particulières.
En 1212, le concile de Paris fait défense aux nonnes de célébrer
la fête des Fous: «A festis follorum ubi baculus accipitur omnino
abstineatur, idem fortiùs monachis et monialibus prohibimus.»
La civilisation, se débarrassant des voiles de l'antiquité,
n'admettait plus de tels ressouvenirs des lupercales et des
bacchanales sacrées.
L'archevêque Odon, qui visitait les couvents du diocèse de Rouen,
en 1245, y apprit que les religieuses se livraient à des plaisirs
indécents pendant les grandes fêtes (Ejusmodi lasciviis operam
dedisse). «Nous vous défendons, dit l'archevêque, ces amusements
dont vous avez l'habitude (ludibria consueta);» le prélat leur
interdit également de danser entre elles ou avec des séculiers
(aut inter vos, seu cum secularibus choreas ducendo).
Les religieuses se permettaient, paraît-il, dans ces fêtes, des
chansons un peu gaies (nimiâ jocositate et scurrilibus cantibus
utebantur, utpotè farsis, conductis, motulis, etc.).
Le trait d'union entre les cérémonies sacrées et celles
qu'imaginèrent les laïques est connu. Voici ce qu'on chantait en
dansant, le jour de Pâques, dans le diocèse de Besançon:
Si si la sol la ut ut ut ut si la si
Fidelium sonet vox sobria;
Si si la sol la ut ut ut ut si la si
Convertere Sion in gaudia.
Si si la sol la ut ut ut ut si la si
[Illustration: Chapiteau du portail de l'église de Meillet (XIIe
siècle).]
Sit omnium una lætitia,
Ut re re sol la ut si la sol fa sol
Quos unica redemit gratia.
Il en était de même, en 1291, à Amiens, où un _Kyrie_ farci, un
_Gloria in excelsis_, composés de latin et de langue vulgaire,
mettaient en belle humeur les assistants.
A Laon, de 1284 à 1559, on célébrait des fêtes des Innocents,
qui offraient plus d'un rapport avec celles des Fous; mais le
chapitre, au seizième siècle, «défend absolument de rien faire
dans ces fêtes qui soit contraire à la religion, au roi et à
l'État.»
Charles VII promulgua, en 1430, des lettres royales à propos des
gens d'Église de la cathédrale de Troyes, qui se «réunissoient
pour faire la feste aux folx avec granz excez, mocqueries,
spectacles, desguisemens, farces, rigmeries (chansons profanes)
et autres folies, par irreverence et derision de Dieu.... ou tres
grant vitupere et diffame de tout l'estat ecclesiastique,» etc.
Un texte latin de 1497 montre que le chapitre de Senlis permettait
«au Roi des vicaires et à ses compagnons de faire leurs
divertissements la veille de l'Épiphanie, pourvu qu'on ne chantât
point d'infâmes chansons, qu'on ne dît pas de paroles injurieuses
ou impudiques, qu'on ne fît pas de danses obscènes devant le
grand portail, toutes choses qui avaient eu lieu à la dernière
fête des Innocents.»
Au quinzième siècle, les esprits sensés se scandalisèrent de
pareils usages.
La Faculté de théologie de Paris lançait, en 1414, un décret
condamnant ces fêtes qui, suivant les expressions du théologal
Jean Deslyons, sont «la chose la plus étrange et la plus
incroyable de notre histoire ecclésiastique[29].»
[Note 29: L'ampleur et la sévérité de la langue latine rendent
mieux ces excommunications théologiques: «Decretum theologorum
parisiensium ad detestandum, contemnendum et omninò abolendum
quemdam superstitiosum et scandalosum ritum quem quidam festum
fatuorum vocant, qui à ritu paganorum et infidelium idolatriâ
initium et originem sumpsit... Tales paganorum reliquiæ
cessarunt... Solo verò sparcissimi Jani nefaria traditio hùc
usquè perseverat... Similia ludibria in capite januarii faciebant
(pagani et gentiles) in honorem Jani.»]
Le fameux prédicateur Michel Menot blâmait les prêtres de danser
publiquement avec des femmes, le jour même où ils disaient leur
première messe[30].
[Note 30: _Perpulcra epistolarum quadragesimalium
expositio._--Paris, 1517.]
Un autre prédicateur, contemporain de Menot, Guillaume Pepin,
parle également, sans trop s'en offusquer, de prêtres qui
entraient en danse après avoir dépouillé leur soutane.
Ce qui est plus grave, c'est la peinture qu'il fait de moines qui
vont dans les couvents de religieuses pour y danser nuit et jour,
avec les conséquences qui s'ensuivaient: «Solent multi clerici
etiam religiosi non reformati ingredi monasteria monialium non
reformatarum et cum eis choreas etiam insolentissimas ducere et
hoc tam de die quam de nocte, taceo de reliquo, ne forsan offendam
pias aures[31].»
[Note 31: _Sermones quadraginta de Destructione
Ninivæ._--Paris, 1525.]
Cependant tous les divertissements dans les églises n'offraient
pas de pareils scandales, et le seizième siècle déjà plus policé
laissa faire et subventionna même ces fêtes profanes, devenues
plus décentes.