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HISTOIRE

DE LA

CARICATURE

AU MOYEN AGE

ET SOUS LA RENAISSANCE

PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.

HISTOIRE DE LA CARICATURE AU MOYEN AGE

[Illustration: LETTRE INITIALE d'un manuscrit du XIIIe siècle.

«Images du Monde.» (British Museum.)]

Strasbourg, typogr. de G. Fischbach, succr de G. Silbermann.--1813

HISTOIRE

DE LA

CARICATURE

AU MOYEN AGE

ET

SOUS LA RENAISSANCE

PAR

Champfleury

_DEUXIÈME ÉDITION_

très-augmentée

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

_Libraire de la Société des gens de lettres_

PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS

[Illustration]

A CORNEILLE VILA

ARCHITECTE

PRÉFACE

I

[Illustration]

A dire vrai, j'aurais mauvaise grâce à me plaindre du manque de

sympathie des esprits sérieux pour cette série commencée déjà

depuis longtemps; cependant il est bon de répondre à un honorable

membre de l'Université, ému de l'attentat contre le Beau que,

selon lui, je commettais en étudiant de près l'art satirique

chez les anciens. Préoccupé des manifestations dans le même sens

exprimées plus nettement au moyen âge et s'ingéniant en diverses

raisons pour me dissuader de donner suite à mes recherches, il

disait, plein de mélancolie:

«Sans contester à l'art gothique le mérite de son architecture,

convient-il d'admirer autant qu'on l'a fait des bas-reliefs

grotesques?... Est-ce par là que nos cathédrales ont chance d'être

avec succès opposées au Parthénon?... Et sont-ce des spectacles

bien agréables à l'œil, bien divertissants pour l'esprit que des

caricatures en pierre[1]?»

[Note 1: Chassang, _la Caricature et le grotesque dans l'art

grec_. (_Revue contemporaine_, 1865.)]

Le critique qui posait ces questions timorées ne me semble pas

avoir une idée bien nette du but et des résultats de l'archéologie.

Personne n'a jamais «admiré» démesurément les bas-reliefs

satiriques des cathédrales. Il s'agit d'en scruter le sens, de

le pénétrer et d'ajouter quelques pages utiles à l'histoire des

siècles antérieurs.

Que vient faire le «Parthénon» en regard des figures satiriques

des monuments religieux? Existe-t-il un écolier assez naïf pour

opposer Phidias à d'humbles sculpteurs qui n'avaient pour règle

qu'une symbolique confuse, pour gouverne que les caprices de leur

imagination?

Qui a présenté ces spectacles comme «agréables à l'œil et

divertissants pour l'esprit?»

Il est réellement trop facile de combattre le spiritualisme

effarouché qui se fait jour à travers les plaintes de l'honorable

universitaire.

«Ce qui arrête et fixe trop nettement les formes, ajoute-t-il,

n'est pas propre à l'expression du ridicule, car les arts

plastiques vivent de beauté et l'expression des ridicules est un

commencement de laideur. La véritable place du grotesque n'est

donc pas dans les œuvres de la sculpture et de la peinture, mais

dans les rapides dessins d'un spirituel et malin crayon.»

De nos jours, où la caricature est exclusivement cantonnée dans

les petits journaux, je n'ai pas encore rencontré d'architecte

appelé à bâtir une église moderne qui ornementât la façade et les

chapiteaux de magots et de figures bouffonnes.

L'art, tel que l'étudient les archéologues, n'a rien à voir

avec le contrôle des esthéticiens. Les manifestations du Beau

sont étudiées, mais avec la même balance qui pèse le Laid.

L'archéologue n'enseigne pas, il constate. La sérénité, la

pureté des lignes dans les œuvres d'art lui semblent sans doute

préférables à l'expression du grotesque; il n'en recueille pas

moins précieusement ces formes grimaçantes qui donnent peut-être

une idée plus exacte et plus vive des mœurs, des coutumes et des

usages du passé, qu'un pur et noble contour.

II

Depuis la fin de la Restauration, époque à laquelle l'archéologie

posa ses premiers jalons, de nombreuses affirmations

contradictoires et empreintes d'exagération furent portées devant

un tribunal où ne devrait siéger que l'impartialité.

Je me suis efforcé de ramener à leur juste valeur les affirmations

de partisans d'un symbolisme effréné; il fallait nettoyer le

terrain de polémiques sans résultat entre ceux que plaisamment

Voltaire appelait «antiquaires à capuchon» et d'ardents esprits

qui ne regardent les faits qu'à travers la lunette révolutionnaire.

Ce serait toutefois faire acte d'énorme vanité que de prétendre

avoir raison, seul, dans les matières si controversables de

symbole, d'emblème, d'allégorie, qui ont donné naissance à ce que

les uns appellent symbolique chrétienne indirectement dogmatique;

les autres, iconographie hiératique; certains, langage figuratif

et populaire.

Si l'analogie était une science, elle devrait être le plus utile

instrument au service de l'archéologue. Les monuments des divers

siècles, mis en regard, fournissent tout à coup des lumières

inattendues; mais il faut avoir beaucoup vu, beaucoup voyagé: il

est bon surtout de consulter sans cesse des cartons bourrés de

dessins, car en archéologie l'image prime le texte.

Pour prendre un exemple, on peut comparer les dessins des

manuscrits d'un Térence du neuvième siècle avec certaines figures

du _Roman de Fauvel_, du quatorzième siècle.

[Illustration: Figure détachée d'une miniature du _Roman de

Fauvel_ (XIVe siècle).]

Il y a là certains rapprochements curieux à établir avec ces

masques d'élément païen; mais l'inspiration chrétienne, quoique

confuse au début, se dégagea bientôt de ces ressouvenirs; les

masques des anciens n'influencèrent que médiocrement les auteurs

des mascarons des édifices gothiques. Par une sorte de génération

spontanée dont les produits grouillent à l'ombre des monuments

comme des vers dans un coin de terre humide, ces larves informes

s'agitent, dressent la tête, remuent la queue, commencent par

ramper au pied des statues, et, semblables à de mauvaises herbes,

envahissent les sommets les plus élevés des cathédrales; elles

n'ont rien de commun avec les manuscrits historiés du poëte latin.

[Illustration: Miniature du Térence de la bibliothèque du Vatican

(IXe siècle).]

A partir du dixième siècle, un certain développement se fit

sentir, marchant vers la réalité qui jusque-là n'avait paru

qu'une lueur lointaine. C'est alors qu'il est intéressant de

lire la bizarre écriture que traçait le peuple sur la pierre. On

démêle les pensées confuses qui emplissaient son esprit: terreur,

sentiment égalitaire, raillerie qu'exprime une trilogie qui, du

moyen âge, va jusqu'à la Renaissance: le Diable, la Danse des

Morts, Renart.

De ces héros, qui occupèrent une si grande place dans la poésie

et l'art, on peut encore tirer quelques enseignements, quoique

aujourd'hui ils semblent archaïques.

[Illustration: D'après un manuscrit flamand de la bibliothèque de

Cambrai.]

Le diable est usé; le peuple n'y croit plus depuis longtemps, et

les Flamands se raillent de lui, qui lui font jouer du violon avec

un soufflet de cuisine et une cuillère à pot pour archet. L'esprit

moderne l'a dépouillé de sa défroque et de ses accessoires de

convention. Au diable le diable!

Il n'en est pas de même de la Danse des Morts; jusqu'à la fin de

l'humanité elle restera actuelle, et plus d'un artiste reprendra

le thème du grave Holbein.

J'ai beaucoup songé au _Roman de Renart_ pendant la guerre

de 1870. Dans les manœuvres des Allemands, dans la politique

prussienne, je retrouvais le même esprit de ruse qui circule à

travers le poëme: on comprend l'enthousiasme excessif qu'excite

encore Renart en Allemagne.

III

Dans un ordre inférieur et cher aux archéologues, à commencer

par Monteil, qui eût laissé un livre d'un intérêt bien plus

considérable, si ses patientes études avaient été éclairées par

les dessins et les monuments originaux qui passèrent sous ses

yeux, toute une histoire nouvelle est à faire des mœurs et des

coutumes et payera de ses efforts celui qui aura la patience de

confronter les édifices religieux et civils avec les manuscrits

historiés.

On pourrait presque se passer de science, comme la vieille dont

parle Villon:

Femme je suis, pauvrette et ancienne,

Qui riens ne sçay, onques lettres ne leuz;

Au moustier voy, dont suis paroissienne,

Paradis painct où sont harpes et luz

Et un enfer ou dampnés sont boulluz.

Lung me fait pour, l'autre joye et liesse.

Toute la vie du passé se déroule vive, claire et animée, grâce à

la sculpture et à la peinture. Il ne faut que du temps pour l'y

chercher, beaucoup de temps. J'en ai dépensé le plus qu'il m'était

possible, en me rendant compte de la bande de _desiderata_ que

traîne après elle toute œuvre d'érudition.

Toutefois je me sentais poussé par les esprits qui ont soif de

science: «Nous avons en France, en Angleterre, en Allemagne,

écrivait l'un d'eux, des savants, des académies entières qui

travaillent et qui veillent dans l'espoir de découvrir le sens

d'anciens caractères cunéiformes, runiques, etc.; mais aucun

de ceux-ci, que je sache, ne s'occupe de déchiffrer la pensée

déposée par nos pères dans ces milliers de figures qui étonnent

les artistes modernes par leur aspect étrange et leur nature

complexe[2].»

[Note 2: César Daly, _Revue de l'architecture_, 1847.]

[Illustration: D'après le manuscrit des _Comédies_ de Térence.]

C'est au public à dire si j'ai rempli une partie de ce programme;

si les _sotties_ de pierre, que quelques délicats rangent dans la

classe des _ineptiarum_, méritaient la dépense de quelques années.

Paris, 1867-1871.

HISTOIRE

DE LA

CARICATURE AU MOYEN AGE

CHAPITRE PREMIER

VANITÉ DU SYMBOLISME

[Illustration]

Si un homme a contemplé la façade des édifices consacrés au culte

chrétien, sans éprouver un certain trouble en face des grimaces

et des railleries de toute sorte accumulées sous les porches,

il peut être déclaré de nature particulièrement flegmatique et

indifférente. A côté de pieuses statues, dont les belles lignes

se reflètent en rayonnements harmoniques pour les yeux, sont des

entrelacs de diableries et d'obscénités. Vices et passions sont

représentés avec une grossière brutalité; la luxure a rejeté tout

voile et apparaît bestiale et sans pudeur.

Incompréhensible comme la décoration des monuments égyptiens, cet

art de pierre est prodigue de monstres fantastiques, d'horribles

gnomes, de larves hideuses enroulant d'étranges nudités, qu'on

croirait sculptées au fronton des cathédrales pour tenter les

fidèles; même les anciens Flamands, qui ne brillent pas par la

délicatesse, Jérôme Bosch, Breughel, quoiqu'ils se soient complu

à de pareilles conceptions, semblent des raffinés à côté des

imagiers du moyen âge.

L'imagination s'égarerait à suivre ces débauches du ciseau si la

science archéologique, qui cherche les secrets de toute pierre

ornementée, ne s'était préoccupée à juste titre de ce balbutiement

de l'art qui fut le trait d'union entre le dernier souffle de

l'antiquité et les élégances de la Renaissance.

[Illustration: Bas-relief de la voussure du portail de Notre-Dame

de Paris (XIIe siècle).]

Sur cette question, il existe un certain nombre d'ouvrages

spéciaux. L'explication de la symbolique chrétienne fut d'abord le

thème sur lequel chaque archéologue brodait à sa fantaisie. Plus

tard, la même thèse servit de passe-port à la politique. Les

adversaires de l'Église saisirent avec empressement l'occasion

de lutter sur un nouveau terrain contre des écrivains pieux,

mais passionnés: si quelques-uns émettaient des avis sensés et

rationnels, d'autres, et ce furent les plus nombreux, firent du

symbolisme un prétexte à divagations plus troublantes encore que

cet art troublant. Chaque sculpture donna lieu à une controverse

animée; on voulut voir dans de naïfs imagiers des doctrinaires,

des libres penseurs. La pierre devint éloquente, plus éloquente

souvent que ceux qui lui prêtaient le secours de leur imagination.

Elle fut déclarée tour à tour enseignante, pieuse, sceptique,

croyante, révolutionnaire et sociale.

Cette argumentation, particulière à notre temps, eut pour résultat

de faire négliger l'étude des faits: à bout de raisons, la plume

devint fertile en déraisonnements. Et si je viens émettre une

fois de plus mon avis à propos de ce dangereux symbolisme, c'est

à titre d'homme sans attaches et sans passions politiques ou

religieuses, dont la principale foi est la recherche de la réalité.

Malgré la bizarrerie confuse des motifs sculptés du moyen âge,

quelques-uns offrent souvent trace d'une greffe antique. Dans les

peintures des catacombes apparaît l'aurore du culte naissant en

face du coucher du soleil du paganisme. Les sirènes, les satyres

se mêlent aux figures pieuses, et l'image d'Orphée tient autant de

place que celle du Christ.

Le christianisme ayant fait invasion dans l'art romain, l'art

romain traverse les Alpes pour lancer sa dernière note au milieu

des concerts chrétiens. Comme dans le culte idolâtrique, des

monstres et des animaux fantastiques s'accrochent aux chapiteaux

des églises, bâtissent leur nid dans les modillons du portail

et troublent la tranquillité d'un symbolisme nouveau que le

christianisme avait tenté d'inaugurer dans les catacombes. Aussi,

jusqu'au seizième siècle, voit-on en France les saintes femmes

marcher en compagnie des sibylles, les chérubins des sirènes, les

apôtres des monstres païens, et ce n'est pas seulement sous les

portails des églises que ces assemblages hybrides se remarquent:

les miniaturistes, moines pour la plupart, se sont plu à

reproduire avec leurs pinceaux, dans les livres d'Heures à l'usage

des princes et des dignitaires de l'Église, ces alliances profanes

et sacrées.

Ce sont les vagues et confuses réminiscences de l'ancien culte, se

mêlant aux croyances modernes, qui ont produit une grave confusion

chez ceux qui, pour juger l'art, ne remontent pas aux traditions

du passé.

L'Église, au début, comprit le danger des deux langues

contradictoires que la sculpture parlait en même temps. Au

cinquième siècle, l'art familier de la décadence se glissant dans

le culte nouveau préoccupe saint Nil, qui écrit à Olympiodore:

«Vous me demandez s'il est convenable de charger les murs du

sanctuaire de représentations ou figures d'animaux de toute

espèce, de sorte que l'on voit sur la terre des filets tendus,

des lièvres, des chèvres et d'autres bêtes cherchant leur salut

dans la fuite, près de chasseurs qui s'épuisent de fatigue pour

les prendre et les poursuivent sans relâche avec leurs chiens; et

ailleurs, sur le rivage, toutes sortes de poissons recueillis par

les pêcheurs? Je répondrai que c'est une puérilité d'amuser ainsi

les yeux des fidèles[3].»

[Note 3: _Maxima Bibliotheca Patrum_, t. XXVII, p. 323.]

Il faut prêter attention aux recommandations du saint personnage:

_C'est une puérilité_, dit-il, _d'amuser ainsi les yeux des

fidèles_. De telles paroles ont une portée que les partisans du

symbolisme _à outrance_ devraient méditer, et si on y ajoute

les graves réprimandes que, sept siècles plus tard, saint

Bernard fit entendre à ceux qui avaient pour mission d'ordonner

l'ornementation des églises, alors les pompeuses déclamations de

nos jours, ruinées par de telles preuves, tombent comme de vieux

plâtras.

Du sixième au quinzième siècle, l'art sculptural devient encore

plus hiéroglyphique: il portait la défroque de tuniques

anciennes, il s'en dépouille pour arborer des couleurs

apocalyptiques.

[Illustration: Chapiteau de l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire

(XIe siècle).]

Ce sont des corps humains surmontés de têtes d'animaux, des têtes

de nature équivoque, des diables soufflant à plein gosier le feu

sous d'énormes chaudières, des damnés emportés par des chevaux

fougueux, des femmes dont les parties sexuelles sont dévorées par

des démons, des animaux prêchant en chaire, de sauvages cavaliers

traînant à la queue de leurs chevaux des malheureux dont le ventre

déchiré laisse passer les entrailles, des dragons dont la gueule

grimaçante vomit l'eau des gouttières, des singes couverts de

frocs, des têtes d'hommes demi-fous, demi-prêtres, de grandes

dents et de plus grandes bouches encore qui avalent des gens tout

entiers, des bêtes touchant de l'orgue, des faunes grimaçants qui

narguent les fidèles, des victimes que des démons empalent sur de

longues broches, des ânes qui braient en pinçant de la lyre.

[Illustration: Modillon de l'église de Poitiers.]

Saint Bernard, alors abbé de Clairvaux, ému de cette licence de

l'art, écrit à Guillaume, abbé de Saint-Thierry: «A quoi servent,

dans les cloîtres, sous les yeux des frères et pendant leurs

pieuses lectures, ces ridicules monstruosités, ces prodiges de

beautés difformes ou de belles difformités? Pourquoi ces singes

immondes, ces lions furieux, ces monstrueux centaures, ces animaux

demi-hommes, ces tigres tachetés, ces soldats qui combattent, ces

chasseurs qui sonnent de la trompe? Ici une seule tête s'adapte

à plusieurs corps: là, sur un seul corps, se dressent plusieurs

têtes. Tantôt un quadrupède porte une queue de serpent, tantôt une

tête de quadrupède figure sur le corps d'un poisson. Quelquefois,

c'est un monstre avec le poitrail d'un cheval et l'arrière-train

d'une chèvre. Ailleurs, un animal cornu se termine en croupe de

cheval. Il se montre partout enfin une variété de formes étranges

si féconde et si bizarre, que les frères s'occupent plutôt à

déchiffrer les marbres que les livres et passent des jours entiers

à contempler toutes ces figures, bien mieux qu'à méditer sur la

loi divine... Grand Dieu! si vous n'avez honte de semblables

inutilités, comment au moins ne pas regretter l'énormité de la

dépense[4]!»

[Note 4: Ceci, il ne faut pas l'oublier, est écrit au douzième

siècle.]

Personne n'a donné une idée plus nette de cette liberté de

bizarreries de la pierre que saint Bernard; personne n'en a mieux

démontré le caprice; aussi sa trop exacte description a-t-elle

contrarié certains archéologues qui, cherchant à faire plier

les faits à leurs doctrines, croient naïvement ranimer la foi

par de certaines explications des figures qui, à juste titre,

préoccupaient l'abbé de Clairvaux.

«Saint Bernard, mal compris dans un passage de ses écrits, lu

beaucoup trop rapidement, fut vengé par un de nos contradicteurs,»

dit l'abbé Aubert[5].

[Note 5: _Considérations sur l'histoire du Symbolisme

chrétien_, par l'abbé Aubert. (_Bulletin monumental_, 1857.)]

L'admonestation de saint Bernard est d'une clarté à désespérer les

ergoteurs, et, à moins de nier l'authenticité de ce document, il

est positif que l'abbé de Clairvaux ne voyait dans ces sculptures

que ce qui s'y trouvait, c'est-à-dire des caprices sans _utilité_

pour les esprits véritablement pieux. Plus importante encore

que celle de saint Nil, l'attestation de saint Bernard éclaire

l'archéologie et prouve qu'une complète indépendance dans le

détail architectural était laissée aux tailleurs de pierre.

Le prétendu symbolisme religieux se résume donc en deux questions:

1º Ces sculptures bizarres étaient-elles commandées par l'Église

comme exemple et châtiment des vices?

--Non, répondent saint Nil et saint Bernard, de telles sculptures

n'avaient pas qualité de symboles: l'Église laissait faire sans y

prendre garde.

2º Ces sculptures étaient-elles des caprices d'ouvriers qui se

raillaient de ceux qui les faisaient travailler?

--Oui, répondent les archéologues sans attaches, les tailleurs de

pierre faisaient le plus souvent preuve de raillerie contre le

clergé[6].

[Note 6: Cette dernière affirmation a paru si grave à certains

érudits, qu'un savant jésuite, le P. Cahier, qui a consacré sa vie

à des études archéologiques, m'écrivait: «Je m'inscris en faux

contre la représentation des moines que vous prétendez voir dans

bien des sculptures du moyen âge. Tout le monde alors portait

le capuchon: il s'agit d'établir si tous les gens encapuchonnés

comptaient pour des moines. Je me charge de prouver le contraire.»

Par l'ensemble des preuves gravées dans ce volume, le lecteur

jugera de quel côté se trouve la vérité.]

Pour éclairer la question, il est utile de donner quelques détails

sur la fondation des églises et l'enseignement prêché aux ouvriers.

Les hagiographes du moyen âge nous apprennent que, lorsque des

abbés faisaient construire des églises dans leur monastère, ils

appelaient, le soir, les peintres et les sculpteurs à la lecture

pour leur donner connaissance des actes des saints et des martyrs

qui devaient servir à leurs compositions. C'était une ancienne

coutume. Grégoire de Tours parle de la femme de saint Namatius,

neuvième évêque de Clermont, qui, faisant bâtir au cinquième

siècle l'église Saint-Étienne (aujourd'hui Saint-Eutrope), lisait

aux peintres les légendes des saints. Le _maître de l'œuvre_,

c'est-à-dire le chef de l'entreprise, habituellement prêtre ou

moine, dépendait de l'abbé dirigeant lui-même les travaux sous

l'inspection de l'évêque, celui d'entre tous qui connaissait le

mieux l'exégèse et semblait le plus capable de l'interpréter.

Mais un esprit nouveau souffla à partir du onzième siècle. Des

fabliaux satiriques circulèrent, qui étaient les «petits journaux»

du temps, et si les ouvriers étaient tenus d'écouter le soir une

pieuse lecture, ce n'était pas tant alors la vie des saints ou des

martyrs, que des gausseries rimées qui répondaient à leur esprit.

La plupart des grandes basiliques de France furent bâties entre

le douzième et le treizième siècle, alors que des confréries

maçonniques remplaçaient les confréries monacales. Le règne de

l'ogive commence, et le style ogival, comme on l'a fait remarquer,

est le signe de la prise de possession de l'architecture

religieuse par les laïques; or, ces confréries maçonniques,

livrées à leur propre gouverne, appliquèrent dès lors à l'art

ornemental le caprice de leur imagination: un vague symbolisme

pouvait s'essayer à traduire les vices et les passions, ce

n'était plus le _symbolisme prémédité_ des premiers constructeurs

d'églises.

Toutefois, je ne prétends pas faire de ces ouvriers des

_penseurs_, des _révoltés_, des _révolutionnaires_; on a trop

abusé de ces qualifications.

Les tailleurs d'images avaient une idée de l'enfer et des vices

qui y précipitent; en traits naïfs, ils inscrivaient sur pierre la

représentation de ces péchés et de leur châtiment, obéissant en

outre aux croyances populaires du moment et aux prédictions qui

avaient cours.

En l'an 1000, l'Europe tout entière crut aux prophéties de la

fin du monde, basées sur une interprétation d'un passage de

l'Apocalypse. Le jugement dernier semblait proche, l'Église fit

tourner ces terreurs à son profit; de nombreux prédicateurs

prirent pour thème la fin prochaine du monde et remplirent

d'épouvante, par une éloquence foudroyante, les esprits timorés.

Ces croyances et ces terreurs se retrouvent encore sur la plupart

des cathédrales du onzième siècle, traduites en scènes bizarres

par les ciseaux des tailleurs de pierre.

[Illustration: Chapiteau de l'église Saint-Georges de Bocherville

(Normandie).]

Ce qui n'empêchait pas l'esprit satirique d'interpréter par de

capricieuses ornementations les poëmes que les sculpteurs avaient

lus ou qu'on leur contait. Témoin la légende de _Renart_, qui,

jusqu'à la Renaissance, joua un si grand rôle dans les détails de

l'ornementation architecturale.

J'ai dit, dans de précédentes études, que l'Église, se sentant

forte, ne craignait pas ces railleries, plus violentes d'ailleurs

contre les moines que contre le culte. L'Église ne pouvait prévoir

les assauts qui, depuis, ont plissé le front de ses dignitaires et

l'ont rendu soucieux.

Certains prélats d'alors avaient l'esprit plaisant et ne le

cachaient pas, à s'en rapporter à un sceau du treizième siècle qui

représente un _singe encapuchonné_, tenant à la main un _bâton

abbatial_.

--Satire contre les gens d'Église, dira-t-on.

Ce n'est pourtant qu'une facétie d'un prêtre railleur, le cachet

imaginé par un abbé de bonne humeur. Le sceau fut commandé à un

graveur par Guy de Munois, abbé de Saint-Germain d'Auxerre, de

1285 à 1309, avec la légende: _Abbé de singe air main d'os serre_.

Tel était l'esprit du temps. Un _abbé_ était de nature assez

plaisante pour se laisser représenter en _singe_, sans que son

mandat perdît de son autorité.

Si tous les monuments étaient aussi clairs, on eût évité bien

d'inutiles discussions[7].

[Note 7: Un sceau en bronze à peu près semblable fut trouvé

au dix-huitième siècle dans les démolitions de l'ancien château

de Pinon en Picardie. Un singe en vêtement épiscopal, tenant une

crosse à la main, est représenté avec cette légende: LE: SCEL: DE:

LEVESQUE: DE: LA: CYTÉ: DE: PINON.

Faut-il chercher dans cette légende un des _rébus de Picardie_

si communs à cette époque? Doit-on y voir la représentation d'un

évêque des Fous? Y a-t-il là quelque satire contre un dignitaire

de l'Église? Un archéologue a prétendu que ce sceau satirique

avait été placé en vue tout exprès par un huguenot sur la dernière

pierre du château de Pinon, sur le point d'être pris par les

catholiques. Le huguenot aurait ainsi raillé ses ennemis, même

après la défaite de son parti. Le sceau de l'abbé de Saint-Germain

d'Auxerre témoigne qu'il n'est pas besoin de se creuser si

profondément la cervelle.]

Il y eut cependant parfois symbolisme de la part des confréries

maçonniques, et un archéologue distingué l'a prouvé dans une étude

concise, qui fait oublier le fatras dont on a rempli des volumes.

[Illustration: Sceau trouvé au château de Pinon.]

«Et ces figures hideuses, monstrueuses, sans nez, sans mâchoires,

cornues, disloquées, déchirées par des mains railleuses ou

désespérées,--symboles. On y verra, si l'on veut, l'image de

l'esprit du mal, ou la personnification des vices et des impuretés

de l'homme. L'Église aura essayé d'effrayer par la laideur du mal

ceux qu'elle ne pouvait toucher par la beauté du bien. Quelquefois

aussi elle aura voulu donner une idée des tourments des damnés, de

la rage et des grincements de dents des pécheurs.

«L'allégorie deviendra plus saisissable encore quand certaines

circonstances accessoires viendront expliquer la cause du supplice;

«Quand le gourmand, sous la forme d'un porc, sera muselé et bridé,

comme à Chef-du-Pont et à Octeville, dans le département de la

Manche;

«Quand des serpents ou des crapauds s'attacheront aux seins ou aux

parties génitales de la femme impudique, comme on peut le voir

dans beaucoup d'églises et au musée du Mans;

«Quand d'autres serpents s'élanceront sur l'avare affaissé sous

le poids de la grande bourse qui pend à son cou, comme cela

est représenté à Saint-Marcouf, à Tallevart, à Foncarville, à

Sainte-Marie-du-Mont (Manche);

«Quand le paresseux, presque nu, se soutiendra à grand'peine sur

les bras de deux personnes, comme il est sculpté à Saint-Marcouf;

«Quand l'ivrogne se plongera tout entier dans son tonneau, comme à

Sainte-Marie-du-Mont[8].»

[Note 8: _Observations sur le Symbolisme religieux_, par M. de

la Sicotière.]

De tels exemples sont innombrables à recueillir sur les monuments

gothiques; mais de là à croire aux règles et aux formules des

anciens hagiographes, tel que le fameux Guillaume Durand dont la

symbolique excessive a jeté tant de trouble dans des cerveaux mal

équilibrés, il y a loin.

Tout a sa signification, suivant Guillaume Durand, dans les objets

employés à l'édification des églises.

Les _pierres_ représentent les fidèles.

La _chaux_ qui entre dans le _ciment_ reliant chaque pierre est

l'image de la charité fervente; elle se mêle avec le _sable_ en

témoignage des «actions entreprises pour le bien temporel de nos

frères.»

L'_eau_ qui mélange la _chaux_ et le _sable_ est l'emblème de

l'Esprit-Saint. «Et comme les _pierres_ ne peuvent adhérer

ensemble sans _ciment_, de même les hommes ne sauraient entrer

sans la charité dans la construction de la Jérusalem céleste[9].»

[Note 9: Guillaume Durand, _Rationale divinorum officiorum_,

1459.]

Et on commente encore aujourd'hui un tel symbolisme, et on en

glose; il existe une classe d'archéologues qui en font leur

nourriture habituelle, et voudraient donner comme actes de foi

ces significations prétendues théologiques; on affirme qu'une

telle langue figurative était comprise de tout le moyen âge, et

cette iconographie prétendue hiératique est érigée en symbolisme

chrétien et dogmatique!

Ailleurs les portails sont appelés les _cathéchismes moraux des

emblèmes_; dans les gargouilles fantastiques du moyen âge on

veut voir «l'emblème des esprits malins qui se retirent des murs

sacrés[10].»

[Note 10: Voir le _Symbolisme dans les églises au moyen âge_,

de MM. J. Mason Neable et Benj. Webb, avec introduction par l'abbé

Bourassé. Tours, Mame, in-8, 1857.]

J'admets le caractère précis de l'_Explet de la pérégrination

humaine_, compilé par frère Guille de Guyeville, en 1331. Chaque

péché capital, décrit avec ses attributions, est dessiné sur

les marges du manuscrit. Ainsi l'_Orgueil_ porte un _soufflet_;

les serpents rongent certaines parties du corps des luxurieux:

ces figures emblématiques représentent les vices. Par de telles

représentations, qui se rapprochent des visions de Dante, Guille

de Guyeville montre des malheureux entourés de flammes et de

crapauds, «et autres vermines nuisens,» qui s'attaquent à des

gens ayant vécu «très-luxurieusement[11].»

[Note 11: Manuscrit de la bibliothèque de Metz.]

Mais je ne croirai jamais que l'ogive soit la représentation de

la Trinité, et les symbolisateurs qui interdisent l'emploi de

l'ogive au culte protestant me semblent encore plus excentriques

qu'intolérants[12].»

[Note 12: MM. Mason Neable et Webb n'admettent pas qu'un

«architecte catholique dessine une triple fenêtre, emblème

reconnu de la très-sainte Trinité,» pour une secte dissidente.

C'est, disent ces catholiques anglais fanatiques, «prostituer

l'architecture parlante de l'Église,» que de la «mettre au service

de ses ennemis les plus acharnés.»]

[Illustration: Modillon de l'église de Poitiers.]

On voit à l'église de Poitiers des modillons qui offrent un

amalgame singulier, au milieu duquel se remarquent Jésus-Christ,

des animaux musiciens, les quatre évangélistes, des monstres

grimaçants, David jouant de la harpe, de grotesques mascarons, le

pape, etc. Un homme d'esprit se plaignait que la langue allemande

fût parlée par les Allemands. Il est fâcheux que ces sculptures se

trouvent à Poitiers: elles ont donné naissance dans le pays à une

école de symbolisateurs _à outrance_ qui en font une question de

dogme. A leur tête marche l'abbé Aubert, qui va partout prêchant

la croisade contre les archéologues qui ne sont pas de son

opinion. Qui discute les doctrines de l'abbé Aubert est déclaré

répudiant «un spiritualisme incompris» et «embrouillé dans la

matière.» Mécréants les savants, les écrivains qui ne se rangent

pas sous sa bannière. Naturellement, l'abbé Aubert a recruté de

nombreux partisans.

A propos des caprices fantastiques et des modillons de l'église

de Poitiers, «l'abbé Aubert a acquis la _certitude_ de leur

signification symbolique,» dit M. de Bastard.

M. de Bastard étant un sectateur du symbolisme à outrance, je le

laisserai parler d'abord, je discuterai ensuite.

«Jusqu'ici, dit-il, les modillons ont été traités par les

antiquaires avec un mépris que ces figures ne méritent

certainement pas. Il importe beaucoup de dissiper l'obscurité

qui les couvre et de soulever ainsi, en les rapprochant les uns

des autres, le voile qui cache la signification de sculptures

nombreuses, éminemment symboliques, où le sacré se mêle au

profane, où le sérieux est opposé au burlesque, et quelquefois la

moralité à l'obscénité. Tout en reconnaissant dans ces ornements

architectoniques une transmission de l'antiquité grecque et

romaine, tout en convenant de l'ignorance probable, en fait

de symbolique chrétienne, de beaucoup d'imagiers, il semble

impossible d'admettre que les représentations où les figures,

l'attitude et les gestes nous paraissent grotesques et indignes de

la majesté d'un temple du Très-Haut, puissent être mises en bloc

à la charge du caprice de l'artiste; on se refuse à croire qu'une

intention mystique n'ait pas présidé à une œuvre tant de fois

répétée dans le monde catholique, durant le cours de plusieurs

siècles.»

M. de Bastard, cherchant l'analogie entre les miniatures de

manuscrits et les caprices des modillons, produit, comme pièce de

conviction, une vignette tirée d'un livre d'Heures manuscrit de la

fin du treizième siècle.

«Une longue expérience, ajoute-t-il, nous a donné cette conviction

que les figures marginales, fort souvent inspirées par la lecture

de la page même, _peuvent lui servir de commentaires_; souvent

aussi, les passages relatifs aux miniatures, _si l'on sait les

trouver_, nous révèlent à leur tour la pensée dominante du

peintre au moment de son travail; et, en se laissant guider par

l'analogie, on arrive à l'explication des êtres fantastiques

qu'une intention pareille a fait prodiguer sur les modillons

des églises. Il n'est pas rare, en effet, de rencontrer dans

les livres liturgiques des compositions également bizarres

et monstrueuses; _il suffit d'un mot bien compris_, d'un

_rapprochement inattendu_ du texte et des figures, pour conduire

le lecteur _sur la voie du symbole sculpté_, là où il n'avait cru

voir qu'un grotesque insignifiant.»

Cette confrontation de monuments dissemblables est certainement

rationnelle. Miniatures, plombs, sculptures, poteries

et serrurerie d'une époque se tiennent par les liens de

l'ornementation. L'archéologue ne saurait trop étudier d'arts

divers pour se meubler l'esprit des formes favorites d'un

siècle, et, théoriquement, M. de Bastard fait preuve de sens

archéologique; cependant voyons l'application.

Dans un livre d'Heures du treizième siècle, M. de Bastard est

frappé par une miniature qui représente un homme décochant un

trait d'arbalète à un limaçon. «On serait assurément tenté,

dit-il, de prendre d'abord notre groupe pour quelqu'une de ces

créations bizarres qui ne méritent aucune attention sérieuse.»

Pourtant, M. de Bastard n'hésite pas à regarder le caprice

ci-dessous «comme le symbole du martyre et du triomphe de celui

qui, le premier, a souffert la mort pour Jésus-Christ et pour

l'Évangile.»

[Illustration: Caprice tiré d'un manuscrit du XIIIe siècle de la

Bibliothèque nationale, d'après un dessin de M. de Bastard.]

Dans la figure d'un homme décochant un trait d'arbalète contre un

limaçon, M. de Bastard voit une «figure _certainement relative à

la résurrection_.»

Tout d'abord le «rapprochement» de l'érudit me parut non-seulement

«inattendu,» mais bizarre, et je cherchai longuement dans les

miniatures ce que le partisan du symbolisme affirmait qu'on devait

trouver.

En effet, le petit tireur d'arc se retrouve à diverses reprises

dans les entourages des manuscrits à miniatures: j'en compte dans

un manuscrit de la Bibliothèque, l'_Histoire de Saint-Graal_, cinq

ou six répétitions qui semblent de purs caprices, des souvenirs de

chasses dans lesquelles un arbalétrier exerce son adresse contre

des animaux fantastiques.

[Illustration: _Le débat des gens d'armes et d'vne femme contre vn

lymasson_, d'après le Grand Compost du XVe siècle.]

L'affirmation de M. de Bastard n'en était pas moins restée dans

mon esprit; elle aboutissait à une négation latente qui me

faisait poser le problème aux divers érudits que je rencontrais.

Cette idée fixe, cette recherche de lumières eurent un résultat

précieux. Un ami m'apporta un jour un _Grand Compost_ du quinzième

siècle, orné d'une image en bois représentant une troupe de gens

armés contre un limaçon, dont la pose était identique à celle

de la miniature reproduite par M. de Bastard. Une légende rimée

jointe à la vignette ne laissait aucun doute sur ce sujet. La

colère du peuple contre le limaçon destructeur des fleurs et des

fruits se traduisait par la mort de l'animal.

Vuide ce lieu, tres orde beste,

Qui des vignes les bourgeons mange...

S'il faut admettre qu'un miniaturiste a dessiné un limaçon comme

symbole du Christ, pourquoi ne pas croire avec Guillaume Durand

que: «La _longueur_ de l'église est la longanimité qui supporte

patiemment l'adversité, en attendant de parvenir à la patrie

céleste»;

Que «la _largeur_ est l'amour, la charité agrandissant le cœur, et

embrassant les amis et ennemis de Dieu»;

Que «la _hauteur_ est l'espérance du pardon à venir»;

Que «les _solives_, sous la table du toit, sont les _prélats_ qui,

par le travail de la prédication, entretiennent la clarté?»

Ces subtilités scolastiques, ces jeux d'imagination des moines,

s'expliquent au quinzième siècle; mais les faire entrer dans la

discussion en 1860, voilà, malgré la sympathie que je porte aux

belles publications de M. de Bastard, des principes symboliques

qu'il est difficile d'admettre comme notions architecturales.

Pourquoi ne pas croire également avec Claude Villette, que: «Les

vitres des fenêtres des églises sont les escriptures qui reçoivent

la clarté du soleil en repoussant vents, neiges, grêles, hérésies

et fausses doctrines que le père de division et mensonge forme»;

Que «les barreaux de fer et clavettes qui soutiennent les vitres

sont les conciles généraux œcuméniques, orthodoxes, qui ont

soutenu les Escriptures sainctes et canoniques», etc.;

Que «les deux colonnes estroites de pierre qui soutiennent

et vitres et barreaux, sont les deux préceptes de charité

chrestienne: Aimer Dieu et le prochain»;

Que si «la longueur des fenêtres des églises montre la profondité

et obscurité de l'escriture, etc., la rondeur montre que l'Église

ne se contredira point[13]?» etc.

[Note 13: Claude Villette, _Raisons de l'Office_. Paris,

MDCXI.]

Faut-il apprendre aux élèves de l'Ecole des beaux-arts cette

signification si particulièrement ingénieuse des vitres, des

barreaux et des clavettes qui les retiennent?

Voici une miniature fort bizarre d'un très-beau livre d'Heures

du quinzième siècle. Le sujet en est cru en apparence et frise

l'obscénité. Qu'on tourne la page, on voit de pieuses peintures.

Combien pourrait-on épiloguer à propos de la diversité de ces

sujets?

Ramenons les choses à leur véritable signification. Cette

miniature est la symbolisation du froid au mois de février. Un

brave bourgeois et sa femme se chauffent au foyer. Rien autre

chose. Seulement la pudeur du quinzième siècle n'était pas

absolument celle du dix-neuvième.

Il faut citer encore d'autres curieux détails de ce symbolisme

effréné.

[Illustration: Miniature d'un livre d'Heures manuscrit du XVe

siècle.]

Sur le jubé de Saint-Fiacre, une église du Morbihan, on voit un

bas-relief représentant les entreprises du Renard[14]; du haut

d'un donjon il guette les poules et se jette sur elles, quand

elles sont à sa portée; naturellement les poules se défendent

de leur mieux contre le renard. Pour conclusion, le goupil,

renversé, semble éventré par les poules.

[Note 14: Le sculpteur de Saint-Fiacre au Faouet a traduit

sur la pierre une variante du _Roman de Renart_; on en trouvera

d'autres reproductions découlant plus directement du poëme dans le

chapitre consacré spécialement à Renart.]

[Illustration: Premier fragment d'un bas-relief du jubé de

l'église Saint-Fiacre, au Faouet (Morbihan), d'après un dessin de

M. L. Gaucherel.]

M. l'abbé Cousseau voit dans ces sculptures la traduction du

passage de l'Écriture: «Défiez-vous des faux pasteurs qui sont

des loups ravissants revêtus de la peau des brebis. Les brebis,

ajoute-t-il, ont plus fait que de se méfier du faux pasteur, elles

l'ont démasqué et vaincu[15].»

[Note 15: _Bulletin monumental_, 1847.]

[Illustration: Deuxième fragment du même bas-relief.]

Une telle interprétation des Écritures offre sans doute un

côté ingénieux; mais l'explication du bas-relief de l'église

Saint-Fiacre se trouve ailleurs.

Guillaume le Normand relate que le renard a l'habitude de

contrefaire le mort pour attirer les poules et s'en emparer plus

facilement. L'auteur du _Roman de Renart_ a mis de son côté la

même action en scène. Cette observation des mœurs des animaux ne

vaut-elle pas l'imagination de l'abbé Cousseau, qui voit dans le

bas-relief «_le triomphe de la foi sur l'hérésie_?»

[Illustration: Troisième fragment du bas-relief de l'église

Saint-Fiacre, au Faouet, d'après M. L. Gaucherel.]

CHAPITRE II

LES ANIMAUX MUSICIENS

[Illustration]

Elle est claire l'influence de Pline et des naturalistes de

l'antiquité sur certaines sculptures du moyen âge dont vainement

on a cherché le sens ailleurs. Qu'on se rappelle les peuples à

têtes de chien, ceux dont le nombril est remplacé par un œil et

autres monstruosités auxquelles Pline, trompé par les récits des

voyageurs de son temps, accordait gravement croyance. De telles

légendes eurent cours en Europe jusqu'au seizième siècle; les

aventuriers qui revenaient de loin, les esprits chimériques, même

un Marco Polo, homme de bonne foi, prirent pour des réalités les

visions des brumes et, sous le coup des récits des naturalistes

de l'antiquité, ravivèrent ces traditions tératologiques en y

joignant à l'appui des images bizarres.

Ces étrangetés étaient admises par le peuple; et comme les

esprits étaient particulièrement frappés par la pompe des habits

sacerdotaux des dignitaires de l'Église, les matelots, gens pieux

pour la plupart, se souvenant dans leurs voyages des hommes qui

peut-être les avaient bénis, soudaient de religieux souvenirs à

ceux de monstres maritimes inconnus.

[Illustration: Les habitants de l'isle de Seilan. Voyage de

Marc-Paul, miniature du manuscrit des _Merveilles du Monde_

(1336). Bibliothèque nationale.]

Au seizième siècle, on croyait au poisson-évêque, c'est-à-dire à

un animal marin revêtu des principaux ornements épiscopaux: mitre,

camail[16].

[Note 16: On trouve cette figure gravée dans nombre

d'ouvrages; ainsi, dans Descerpz, _Recueil de la diversité des

habits_, sous la gravure on lit:

La terre n'a evesque seulement

Qui sont par bule en grand honneur et tiltre;

L'evesque croist en mer semblablement

Ne parlant point, combien qu'il porte mitre.

]

Si la Renaissance accepta de pareils faits, combien les croyances

de même nature furent plus développées et plus robustes au moyen

âge! Non-seulement elles avaient cours dans le peuple, mais

parmi les hautes classes. Les moines, en appelant les animaux

fantastiques à contribuer à l'ornementation des manuscrits,

prouvent qu'eux aussi, quoique les plus lettrés de la nation,

laissaient volontiers courir leur imagination vers des êtres

chimériques auxquels de vives couleurs et une exécution patiente

ajoutaient une sorte de caractère de réalité.

On conserve à la bibliothèque de Poitiers un manuscrit où sont

représentés des lévriers à tête d'aigle, des chimères mi-scorpion,

des sauterelles à tête d'oiseau d'où sortent des défenses de

sangliers. L'analogie avec le bestiaire fantastique de l'antiquité

est frappante. Dans un autre manuscrit de la bibliothèque du

séminaire de la même ville, on voit un loup à cheval sur un coq,

poursuivant une grue effarée, qui fait penser à certaines pierres

gravées antiques de la décadence[17]. Ces motifs décoratifs,

quoique retournés sous toutes leurs faces par les commentateurs,

sont restés inexpliqués.

[Note 17: Voy. mon _Histoire de la Caricature antique_, 1 vol.

in-18, 2e édit., Dentu, 1872.]

La pénurie intellectuelle de la plupart des artistes étonne comme

l'absolue sincérité chez l'homme. Un penseur veut voir plus de

complication dans les arts, de même qu'un être tortueux cherche

les motifs cachés dans les actes d'un caractère droit.

Je tiens ces peintures de manuscrits pour de simples caprices se

rattachant à de confuses légendes.

L'enfantement de l'art est obscur comme la création. Ce sont

d'abord, je l'ai dit déjà, des sortes de larves grouillant sur les

sculptures des temps confus qui précèdent le moyen âge, pour être

suivies jusqu'à la Renaissance d'un excès de développement hybride

et monstrueux. Le rêve alors a plus de part ornementative que la

réalité; les croyances fantastiques, grimpant sur le corps des

observations qu'elles étouffent, laissent une impression semblable

à celle d'un cauchemar: de l'élément chrétien soudé à l'élément

païen s'échappent des courants ennemis qui se combattent et ne

peuvent se fondre en un seul. Monstres fantasmagoriques, gnomes et

démons rampent au onzième siècle en attendant que, sous le coup

d'une révolution artistique, ils se transforment aux siècles qui

suivront.

Après les monstres vinrent les animaux imitant certaines actions

de l'homme: des truies, des sangliers, des ours, des singes et des

ânes jouant de l'orgue, de la vielle, du biniou, de la viole.

Dans ces caprices appliqués au fronton des églises, le reflet de

l'art égyptien et de l'art romain est visible. Sur les papyrus

du musée de Turin comme sur les pierres gravées de la décadence

romaine, les animaux singent l'homme et se font musiciens.

Ces animaux, introduits dans l'art chrétien, comprennent certains

groupes, tels par exemple que le chapiteau de l'église de Meillet,

où se voit un lion jouant de la viole, tandis qu'à côté un âne

pince de la lyre; à la même classe appartiennent les sculptures de

l'église de Vézelay, le singe jouant du violon en face d'un âne

qui tient dans ses pattes un cahier de musique.

[Illustration: Chapiteau de la cathédrale de Magdebourg.]

Je donne, d'après Otte[18], une femme nue assise sur un bouc, non

loin d'un aigle tenant un hibou dans ses serres, drame bizarre

qui a pour orchestre un singe jouant d'une sorte de vielle.

[Note 18: _Manuel de l'archéologie et de l'art religieux au

moyen âge_, 1854, in-8.]

Les Bibles historiales, les Heures latines manuscrites de nos

bibliothèques doivent être consultées à ce sujet; sur chaque

feuillet des animaux de toute espèce, chats, rats, loups, renards,

ours, s'ébattent en compagnie de fous, et il n'est pas rare de

trouver un _De profundis_ ou un _Miserere_ encadré entre des

singes et des figures grotesques.

Dans la même série peuvent être classés la truie qui joue de

la vielle, de l'église Saint-Sauveur à Nevers; la truie qui

file, représentée sur un chapiteau de l'église de Chalignac

(Charente); le porc qui joue du biniou, sur le portail de l'église

de Ploërmel; les cochons ou boucs tenant un violon, comme il

s'en rencontre à la cathédrale de Rouen et à l'église d'Aulnay

(Charente-Inférieure); le sanglier touchant de l'orgue, tandis

que son compère, de la même famille, fait mouvoir les soufflets.

On joindrait à ces représentations le chien qui pince de la

harpe de la cathédrale de Poitiers, l'ours jouant de la viole du

même monument, le singe qui, sans pincer les lèvres, sonne de

la trompette, de la chapelle du château d'Amboise[19], et enfin

les nombreux ânes qui s'accompagnent de la harpe ou de la lyre,

sculptés sur tant d'édifices religieux.

[Note 19: «Au-dessus de l'autel de la chapelle du château

d'Amboise, un singe embouche la trompette, et nous ne sommes pas

assez hardi pour dire de quelle manière ce sale musicien tire

les sons de son instrument.» (Gustave Brunet, _Sculptures des

monuments religieux du département de la Gironde_.)]

Histoire de la caricature au moyen âge et sous la renaissance · 第 1 / 13 段