M. Emile Fabre vient de remporter une victoire complète sur la scène de
l'Odéon, avec une mordante et très dramatique étude des moeurs
financières de notre époque. Le public prendra grand plaisir à voir
fustiger comme ils le méritent les forbans qui raflent périodiquement
ses économies. Mais il n'est pas question que d'argent dans les _Ventres
dorés_: l'amour, ou tout au moins la femme, y trouve une place
importante et corrige sensiblement ce que cette vigoureuse satire aurait
pu avoir de trop spécial. Grand succès pour les interprètes: MM. Gémier,
Candé, Janvier et Mlle Sergine, particulièrement, et pour la mise en
scène qui est de tous points remarquable.
L'Ambigu tient aussi un grand succès avec la _Belle Marseillaise_,
comédie dramatique en quatre actes de M. Pierre Berton. L'action se
passe à Paris sous le Consulat, et débute par l'attentat de la rue
Saint-Nicaise. Bonaparte y joue un rôle important. On se croirait en
présence d'une oeuvre de Dumas père, tant est grande l'aisance du
dialogue et de l'enchaînement des scènes. M. Castillan a très bien
composé le rôle de Bonaparte; MM. Dieudonné, Brûlé, Mlles Maud-Amy et
Béryl tiennent les leurs avec talent et l'on nous montre quelques jolis
tableaux de l'époque.
M. Brieux ayant expérimenté en Belgique l'effet que pouvait produire sur
une salle de théâtre son oeuvre de polémique médico-sociale: les
_Avariés_, s'est décidé à la faire représenter chez Antoine. Bien lui en
a pris, puisque le public a parfaitement accepté les hardiesses du sujet
en faveur des intentions moralisatrices de l'auteur et surtout de son
rare talent dramatique.
Au théâtre de l'Athénée, MM. H Dumay et L. Forest ont donné la _Petite
Milliardaire_. comédie fantaisiste en trois actes. On y fait gaiement le
procès des moeurs américaines et particulièrement de la manie qu'ont
certains Crésus du nouveau monde de rechercher pour leurs filles les
décavés de l'aristocratie européenne; une agence matrimoniale dirigée
par deux juifs polonais imagine un trust et toutes sortes de tours
amusants pour canaliser à son profit les «bons à revenir» de ces unions
dorées. Très bien montée, très bien jouée par Mlle Diéterle, MM.
Lévesque, Milo et Beaudouin, cette pièce un peu folle, mais décente en
somme, divertit beaucoup le public.
Le Châtelet voulait sans doute offrir aux enfants, grands et petits, un
spectacle amusant et de merveilleux décors. MM. de Cottens et Darlay
l'ont servi à souhait en lui donnant leur _Tom Pitt_, dont les exploits
de pickpocket ne se réclament guère de l'art dramatique, M. Max Dearly
dans le principal rôle, M. Pougaud et de jolis ballets, il n'en faut pas
d'avantage pour réussir.
Au théâtre Cluny, MM. Daniel Riche et Léo Marchés nous content, un peu
confusément peut-être, mais avec esprit, l'histoire d'une photographie
féminine d'une pose plutôt libre, mais rendue anonyme par le loup qui
couvre la figure. La _Femme au masque_ est un bon vaudeville, dans le
goût de ceux que le joyeux théâtre de la rive gauche a donnés avec
succès.
La Société des Concerts Alfred Corlot a fait entendre dernièrement, au
théâtre de la rue Blanche, une oeuvre admirable et presque inconnue de
F. Liszt: la _Légende de sainte Elisabeth_. C'est une évocation
magnifique du moyen âge mystique et guerrier: l'inspiration la plus
haute contient et discipline le développement harmonique qui est d'une
richesse et d'un coloris extraordinaires. L'orchestre, les solistes et
les choeurs se sont montrés à la hauteur de l'oeuvre. On ne saurait trop
féliciter M. Alfred Corlot de ses efforts vers le grand art et des
résultats qu'il a déjà obtenus.