MARCEL SCHWOB

Sans doute on étonnera bien des gens en proclamant que Marcel Schwob,

qui vient de disparaître, à quarante ans, était l'un des plus parfaits

écrivains de langue française de cette génération. Pourtant, le _Roi au

masque d'or_, ce conte qu'eût signé Villiers de l'Isle-Adam et admiré le

somptueux Barbey d'Aurevilly, le _Livre de Monelle_, d'un charme

mystérieux et pénétrant, et ce savoureux pastiche des _Mimes_, tout

embaumé des douces brises de l'Hellas, et les _Vies imaginaires_, d'une

si ingénieuse invention, enfin la _Croisade des enfants_, ce

chef-d'oeuvre, sont des livres où l'irréprochable harmonie, la beauté

pure de la forme, habillent d'un vêtement magnifique des idées

abondantes et profondes.

Marcel Schwob aimait à conter que, s'il devait sa haute culture

intellectuelle à son oncle, Léon Cahun, en son vivant conservateur à la

bibliothèque Mazarine, un autre homme avait eu, sur le développement de

son imagination, une influence décisive, un Américain, cet étrange

capitaine Paul Boyton, inventeur d'un engin de sauvetage singulier. Il

était enfant quand il avait rencontré le capitaine. Celui-ci lui avait

mis en main un volume de Mark Twain et les oeuvres d'Edgar Poe. Il y

puisa l'amour du mystère et une belle passion pour la langue anglaise.

Il la possédait comme sa langue maternelle elle-même, et les traductions

qu'il a données de l'_Annabella_ de Ford, de l'_Hamlet_ de Shakespeare,

de _Moll Flanders_, roman peu connu de Daniel de Foë, ont la saveur même

et l'accent des originaux.

[Illustration: Marcel Schwob.]

Je n'ai connu personne qui fut plus séduisant que Marcel Schwob, avec

son masque nerveux, expressif, qu'éclairaient des yeux de clair et

grésillant métal, et sur lequel, en ces derniers temps, une maladie

longue et cruelle, héroïquement supportée, avait jeté on ne sait quelle

auguste et impressionnante sérénité. Sa conversation révélait une

érudition prodigieuse. On devinait qu'il portait en lui des clartés de

tout. Poète exquis, c'était encore un savant qu'estimaient hautement les

savants: M. Gaston Paris, qui avait fait de l'étude du folk-lore le but

de toute sa carrière, aimait à le saluer comme un pair.

Il aurait pu, armé comme il l'était, prétendre aux charges, à la gloire.

Il dédaigna les succès bruyants, heureux seulement de l'admiration de

quelques centaines de frères intellectuels. Et nulle âme ne fut plus

stoïque ni meilleure que la sienne. G. B.

L'Illustration, No. 3237, 11 Mars 1905 · 第 30 / 33 题