Narbonne, et avec lesquelles on frappait le jour de la Fête-Dieu.
Une histoire manuscrite de Narbonne, par le P. Louis Piquet,
et appartenant à M. Jallabert, amateur zélé de Narbonne, porte
que ces deux timbales étaient un reste du séjour des Sarrazins
dans cette ville; mais les légendes marquées sur les timbales
annoncent qu'elles ont été fabriquées en Egypte ou en Syrie, sous
la domination des sultans mamelouks; elles sont par conséquent du
treizième siècle au plus tôt.
Le second séjour des Sarrazins n'a pas dû être sans influence sur
l'agriculture. On ne trouve ni en Provence ni en Dauphiné aucune trace
de ces magnifiques canaux d'irrigation, qui font encore la richesse de
Murcie, de Valence, de Grenade. Mais sans doute, dans le cours d'une si
longue occupation, il se trouva parmi les envahisseurs quelques hommes
amis de l'humanité, qui cherchaient à faire jouir leur nouvelle patrie
des avantages de l'ancienne.
On dit que le blé noir, autrement appelé blé-sarrazin, qui forme
aujourd'hui une des productions les plus importantes de nos campagnes,
est originaire de la Perse; que de là il passa en Égypte, et qu'après
avoir parcouru, avec les conquérans arabes, tout le littoral de
l'Afrique, il pénétra avec eux en Espagne et de là en France. Chacun
sait que cette plante précieuse peut servir à la fois d'engrais et de
fourrage, et que sa graine fournit une farine qu'on peut convertir en
bouillie.
On attribue aux Sarrazins établis en Provence l'art d'exploiter le
chêne-liège, très-abondant dans la forêt qui a retenu d'eux le nom
de _forêt des Maures_; cet arbre était depuis long-tems cultivé en
Catalogne, et il constitue encore aujourd'hui une des principales
richesses des environs du Fraxinet[401].
[401] Le centre de cette industrie est dans le village même
de la Garde-Freinet. Voy. la _Statistique du département des
Bouches-du-Rhône_, t. IV, p. 18.
Les Sarrazins donnèrent peut-être une nouvelle activité à l'art
d'extraire du pin maritime, de tout tems très-commun en Provence,
notamment dans la forêt des Maures, la résine réduite à l'état de
goudron, et servant à calfater les navires. Le nom de _quitran_,
que le goudron porte encore en Provence, vient des Arabes. Il est à
croire que les Sarrazins entretenaient une marine au fond du golfe de
Saint-Tropès, afin d'avoir leurs communications libres par mer[402].
[402] Sur l'exploitation du pin chez les anciens, voy. Pline le
naturaliste, liv. XVI, no 16 et suiv. C'est à tort que l'auteur
de la _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t. IV, p.
18, semble croire que l'exploitation du pin était inconnue avant le
moyen-âge.
On a, dans un autre genre, attribué aux Sarrazins le renouvellement de
la race des chevaux du midi de la France, notamment de la Camargue.
Il paraît qu'en effet les chevaux actuels de la Camargue proviennent
d'un croisement entre les jumens du pays et des chevaux andalous. Or,
les flottes sarrazines, lorsqu'elles se mettaient en mer, devaient
emmener des chevaux, afin qu'arrivés à leur destination, les hommes
de l'équipage pussent faire des courses dans l'intérieur des terres.
Une lettre du pape Léon III à Charlemagne fait mention d'une escadre
sarrazine qui était descendue dans une île voisine de la côte de
Naples, ayant à bord quelques _chevaux maurisques_[403]. Il est vrai
que le pape ajoute que l'escadre étant obligée de remettre à la voile
sans pouvoir ramener les chevaux, ces malheureux animaux furent mis à
mort[404]. En effet, un des articles du code militaire des mahométans
est ainsi conçu: «Lorsque vous vous retirerez d'un pays ennemi, vous
n'y laisserez ni chevaux, ni bestiaux, ni fourrages, ni provisions, ni
rien de ce qui pourrait tourner à la défense de l'ennemi[405].»
[403] _Caballi maurisci._
[404] Voy. la _Critique des annales de Baronius_, par le P. Pagi, à
l'an 813, no 20 et suiv.
[405] Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p.
60.
Nous penchons à croire que c'est plus tard qu'eut lieu le
renouvellement de la race des chevaux de Provence; c'est-à-dire à
l'époque où ce pays et la Catalogne appartenant au même prince, il
était facile de les faire participer aux avantages l'un de l'autre.
Ce qui le prouve, c'est que la race actuelle est désignée par les
habitans sous le nom d'_egos_, mot qui est le même que l'espagnol
_yegua_, appliqué à la jument. D'ailleurs il est fait mention, dans
une charte de l'an 1184, c'est-à-dire de l'époque dont nous parlons,
de deux taureaux catalans qui se trouvaient dans une des fermes de la
Camargue[406].
[406] Voy. la _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t.
IV, p. 24. L'auteur du reste émet une opinion un peu différente de
celle que nous exprimons ici.
On peut également faire remonter le renouvellement de la race des
chevaux du pays des Landes à l'époque où les guerriers de la Gascogne
allant presque toutes les années au-delà des Pyrénées, pour seconder
les chrétiens leurs frères dans leurs efforts contre les Maures,
avaient la facilité de s'y procurer tout ce qui pouvait enrichir leur
patrie.
La Provence offre encore à l'attention des curieux divers usages
particuliers au pays, et qu'on a cru un reste du séjour des Sarrazins.
Ce sont certaines danses qui s'exécutent le soir et dans la nuit;
ces danses varient suivant les localités; mais elles s'accordent en
ce qu'on y voit figurer un danseur entre deux danseuses, présentant
alternativement une orange à chacune d'elles; ou bien ce sont des
hommes et des femmes placés sur deux files, et qui dansent en se
croisant. La personne placée à la tête de chaque file fait des gestes
qui sont successivement imités par les autres. Il existe encore une
espèce de danse guerrière, dans laquelle deux hommes brandissent
chacun une épée, et s'agitent de manière à figurer des guerriers qui
veulent enlever une bergère, ou qui essaient de la défendre contre son
ravisseur[407].
[407] _Statistique du département des Bouches-du-Rhône_, t. III,
p. 208 et suiv. Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la
France_, t. III, p. 360, t. IV, p. 197.
Ou ces danses n'ont pas été introduites par les Sarrazins, ou bien
elles ont perdu leur caractère primitif. En Orient et dans les contrées
du Midi, l'esprit de jalousie ne permet pas aux femmes et aux filles de
se mêler ainsi avec les hommes; les femmes figurent dans les danses et
les fêtes, mais elles figurent seules; d'ailleurs ce sont des femmes
exclues du sein de la société. Quant à la danse guerrière, c'est un
reste des usages des anciens, chez qui ces sortes de danses étaient
fort recherchées[408].
[408] Burckhardt, _Voyages en Arabie_, traduct. franç., t. III, p.
60 et 182, a donné des détails fort intéressans sur les danses en
usage parmi les Bédouins.
C'est ici le lieu d'examiner si, à la suite des invasions des
Sarrazins, il se forma quelque colonie de ce peuple chez nous. On
a cité plusieurs de ces colonies; et en effet, il est probable que
dans le cours d'invasions souvent malheureuses, quelques détachemens
sarrazins furent coupés du gros de l'armée et obligés de mettre bas
les armes. Mais l'histoire ne nous ayant transmis le souvenir d'aucune
de ces colonies, quel moyen avons-nous aujourd'hui de suppléer à son
silence? Les Sarrazins ne sont pas les seuls qui aient envahi notre
territoire. Sans parler des hordes barbares qui les avaient précédés,
les Normands et les Hongrois ne se montrèrent-ils pas aussi acharnés
qu'eux? On peut également citer les peuples de race germaine, notamment
les Saxons, dont un grand nombre de familles, d'après le témoignage
de l'histoire, furent transplantées par Charlemagne dans différentes
provinces de l'empire. Pour distinguer ces différentes races, il
faudrait que leurs descendans eussent conservé quelques restes de leur
langage et de leurs usages. Mais, dans un pays comme la France, où
toutes les provinces se tiennent, et où tout tend à la longue à prendre
une physionomie uniforme, comment ces différences se seraient-elles
maintenues si long-tems? D'ailleurs, ainsi qu'on l'a vu, les bandes
sarrazines comptaient dans leur propre sein plusieurs races et
plusieurs croyances particulières.
Nous ne pensons pas qu'il existe maintenant en France de population
dont on puisse, d'une manière certaine, faire remonter l'origine aux
bandes sarrazines. On a cité une peuplade qui habite les bords de la
Saône, entre Mâcon et Lyon, particulièrement celle qui est établie
sur la rive gauche, et on a prétendu que cette peuplade provient
d'un détachement qui, sous Charles-Martel, ne put, avec le reste de
l'armée, regagner les Pyrénées. On a fait mention de quelques usages
particuliers à cette peuplade; on a même relevé quelques expressions
qu'on a cru d'origine arabe[409]. Mais les expressions qui ont été
signalées dérivent du latin ou du vieux français, ou ont une origine
absolument inconnue. Quant aux usages, ils ne renferment rien qui
ne puisse s'appliquer aussi bien aux Bohémiens ou à toute autre race
étrangère[410].
[409] Voy. la dissertation de M. Riboud, dans le t. V des _Mémoires
de la Société des antiquaires_, p. 1 et suiv.
[410] Sur les Bohémiens, voy. la lettre curieuse de M. Walckenaer,
_Nouvelles Annales des Voyages_, t. LX, p. 64 et suiv.
Il y a plus, si nous consultons l'histoire, elle nous dira que jamais
colonie de Sarrazins n'exista là où l'on place celle-ci. Dans la
première moitié du dixième siècle, à l'époque où les Sarrazins, les
Normands et les Hongrois, s'étaient, pour ainsi dire, donné rendez-vous
dans notre infortunée patrie, et que chacun de leur côté, ils
entassaient ruines sur ruines, l'histoire affirme que les environs de
Tournus et de Mâcon, par un privilége particulier, furent à l'abri de
ces épouvantables dévastations; et que c'est là que les évêques et les
moines accouraient de toutes les parties de la France avec les reliques
des saints, et les trésors des églises[411]. Si une colonie sarrazine
s'était trouvée dans le pays, comme l'éloignement qu'on a cru remarquer
entre la population actuelle et les populations voisines aurait été
alors encore plus sensible, est-ce là que les chrétiens pressés de
toute part auraient cherché un refuge?
[411] Voy. le recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet,
t. IX, p. 7, 565, 669, etc.
Nous rejetons également l'opinion de ceux qui ont rattaché aux
invasions sarrazines la classe d'hommes établis dans le Bigorre et
dans les contrées voisines des Pyrénées, et qu'on appelle _Cagots_.
Les Cagots, qui ont subsisté jusqu'à ces derniers tems, formaient
une classe à part, et passaient pour être en proie à des maladies
contagieuses. Le savant de Marca supposa qu'ils étaient un reste
des Sarrazins, et il faisait dériver leur nom de _caas-goths_, ou
chasseurs de goths. Mais les Cagots sont appelés dans le pays du nom de
_Christaas_, ou de chrétiens; ce qui a donné lieu à un savant de nos
jours de penser que c'étaient des chrétiens primitifs, qui n'étaient
jamais sortis de leurs montagnes, et qui, n'adoptant pas les pratiques
mises plus tard en usage par le reste de la population, avaient fini
par se trouver isolés[412]. Quoi qu'il en soit, l'opinion de Marca est
insoutenable, et on pourrait tout au plus rattacher les Cagots à ce
grand nombre de peuplades éparses en Bretagne, en Auvergne et ailleurs,
sous les noms de _Caqueux_, _Cacous_, _Capots_, etc.,[413].
[412] Voy. la lettre que M. Walckenaer a insérée dans les
_Nouvelles annales des Voyages_, t. LVIII, p. 326 et suiv.
[413] Comparez l'_Histoire de France_, par M. Michelet, t. I, p.
495, et les _Mémoires de la Société des antiquaires_, t. X, p. 217.
Ce que nous avons dit de la prétendue colonie sarrazine des bords
de la Saône, et des Cagots, s'applique également à une certaine
peuplade établie sur les bords de la Loire, dans la presqu'île
nommée le Véron, entre la Loire et la Vienne. Voy. le _Voyage aux
Alpes maritimes_, par M. Emm. Fodéré, t. I, p. 45 et suiv.
Nous ne parlons pas ici des Maures d'Espagne, qui, sous Henri IV,
émigrèrent en France, particulièrement dans les provinces méridionales
du royaume. On sait que le roi d'Espagne, Philippe III, ne voulant plus
tolérer dans ses états des hommes qui étaient en opposition avec la
religion dominante, et qui, bien que faisant la richesse et la force
du pays, pouvaient, par leurs relations avec l'empire ottoman, alors
formidable, mettre le royaume en danger, ces hommes, au nombre de plus
d'un million, furent obligés de renoncer à leur patrie. Cent cinquante
mille d'entre eux franchirent les Pyrénées et entrèrent en France.
Mais le gouvernement leur permit seulement de traverser le royaume.
Presque tous se rendirent en Afrique ou dans les provinces de l'empire
ottoman; ceux qui restèrent en France embrassèrent le christianisme et
se fondirent dans la masse de la population[414].
[414] Comparez Chenier, _Recherches historiques sur les Maures_, t.
II, p. 385, et M. Capefigue, _Richelieu, Mazarin, la Fronde et le
règne de Louis XIV_, t. I, p. 31, 88 et suiv.
La littérature arabe n'a-t-elle exercé aucune influence sur la
littérature des peuples du midi de l'Europe? On a attribué aux nomades
de l'Arabie le premier emploi de la rime, des poésies amoureuses et
des chants de guerre. En effet, c'est vers les derniers tems du séjour
des Sarrazins en France, que commencèrent à se former la langue d'oc
et la langue d'oil; la langue latine n'existait plus que dans les
livres, et la langue germanique était tombée en désuétude. L'influence
arabe dut s'exercer principalement sur la langue d'oc, commune aux
peuples du midi de la France et de la Catalogne, d'abord parce que ce
furent les pays où les Sarrazins se maintinrent plus long-tems; de
plus, parce que la littérature des troubadours paraît avoir précédé
les autres littératures de l'Europe moderne. Mais cette influence ne
dut devenir vraiment sensible qu'après l'entière expulsion des Arabes
du sol français. Les monumens de la littérature romane qui nous sont
parvenus, sont tous postérieurs à la première moitié du dixième siècle;
et sans doute, l'occupation d'une partie du royaume par les Sarrazins
n'eut d'abord d'autre effet que d'entraver le développement d'une
civilisation qui tendait à se communiquer à toute la société chrétienne
de cette époque[415].
[415] Nous empruntons quelques-unes de ces observations à M.
de Sismondi, _Histoire de la littérature des peuples du midi de
l'Europe_.
A l'égard des mots d'une origine incontestablement arabe qui se
sont introduits dans la langue française, par exemple l'expression
_salam alayk_ (salamalek), qui signifie _salut à toi_, et à laquelle
l'interlocuteur répond _alayk alsalam_, ou _sur toi le salut_, ces
mots ont pu s'introduire en France postérieurement aux invasions des
Sarrazins, et pendant les guerres des croisades. Il ne faut pas oublier
que les relations entre la France et les Sarrazins n'ont pas cessé
avec les invasions de ces derniers; bien au contraire, ces relations
n'ont fait que s'accroître, et leurs effets ont dû être d'autant
plus puissans, qu'en général, à la différence des anciennes, elles
reposaient sur des rapports de commerce et d'amitié.
Un effet de la domination passagère des Sarrazins que l'on ne saurait
méconnaître, c'est la création d'une foule de seigneuries et de
fortunes dont il existe encore des débris. Les Sarrazins s'étaient
mis en possession de vallées fertiles et riches; d'autres contrées,
par suite d'une politique barbare, avaient été entièrement dévastées;
il était naturel que les personnes qui avaient aidé à l'expulsion des
barbares eussent part aux terres conquises. C'est ce qui eut lieu dans
les diocèses de Grenoble, de Gap, et dans la Basse-Provence[416]. C'est
ce qui avait déjà été mis en usage dans les provinces septentrionales
de l'Espagne.
[416] Seulement il est bon de rappeler l'erreur de certains
écrivains qui, voulant flatter la vanité de quelques anciennes
familles, ont fait remonter l'origine de ces fortunes jusqu'avant
Charlemagne. Voy. ci-devant, p. 82. C'est encore à tort que
d'autres écrivains, attribuant à ce genre de conquêtes une
influence qu'elles n'ont pas eue, y ont rattaché l'établissement
des franchises municipales et de l'esprit de liberté qui se
firent remarquer dans le midi de la France plutôt qu'ailleurs. Ces
franchises étaient un reste de la domination romaine, et se sont
toujours conservées d'une manière plus ou moins intacte dans la
Provence et le Languedoc. Voyez l'_Histoire du Droit municipal en
France_, par M. Raynouard, Paris, 1829, 2 vol. in-8º.
Cette manière d'arriver à l'opulence paraissait tellement naturelle,
que les princes et les grands s'en étaient fait comme une branche
de revenu, et qu'on spéculait sur une expédition tentée contre les
infidèles, comme maintenant on spéculerait sur l'armement d'un navire.
En 1034, le comte d'Urgel, Ermengaud IIe, fait don à un monastère
de ses états de la dîme de toutes les prises qu'il fera sur les
mécréans[417]. En 1074, le pape Grégoire VII écrit aux grands d'Espagne
pour leur annoncer qu'il investissait d'avance Ebles II, comte de
Roucy, de toutes les terres que celui-ci parviendrait à enlever aux
Sarrazins, à condition qu'Ebles déclarerait les tenir du saint-siége,
et qu'il lui paierait un tribut annuel[418].
[417] Bibliothèque royale, grand recueil des chartes, cartulaire
majeur de Saint-Michel de Cuxa, fol. 111 verso.
[418] _Art de vérifier les Dates_, t. III, 2e partie, p. 273.
En somme, il semble que l'influence exercée directement par les
Sarrazins ne fut pas aussi considérable qu'on serait tenté de le
croire d'abord. Les dégâts mêmes qu'ils commirent, quelque affreux
qu'ils fussent, s'affaiblirent en présence de ceux des Normands
et des Hongrois; ils furent même inférieurs à ceux des Normands,
puisque ceux-ci, bien que venus plus tard, eurent un théâtre plus
vaste, et se maintinrent avec moins d'interruption. D'ailleurs, ce
n'est pas le souvenir des maux causés par les Sarrazins qui resta
gravé le plus profondément dans les esprits; pendant long-tems on
songea de préférence aux lumières, aux exploits et à la puissance
des Sarrazins; ce fut au point que le nom de _sarrazin_ et les noms
de _païen_ et de _romain_, se confondirent dans les esprits[419], et
que le vulgaire attribua aux Sarrazins tout ce qui apparaissait de
grand et de colossal. On sait que la ville d'Orange offre encore des
restes imposans de la domination romaine. Un poème manuscrit fait de
ce magnifique monument un _ouvrage sarrazin_. Il en a été de même des
anciens murs romains de Vienne en Dauphiné[420]. Encore aujourd'hui,
dans le midi de la France, chaque fois qu'on retire de la terre
quelqu'une de ces larges briques, par lesquelles les Romains avaient
coutume de recouvrir la toiture de leurs édifices, le peuple, dans les
pays mêmes où les mahométans n'ont peut-être jamais mis les pieds, ne
manque pas de donner à ces débris le nom de _tuile sarrazine_.
[419] Voy. le _Roman de Garin le Loherain_, publié par M. Paulin
Paris, t. I, p. 88, et t. II, p. 57 et 199.
[420] Voy. l'_Histoire de la ville de Vienne_, par M. Mermet, 2e
partie, 1833, in-8º, p. 148 et suiv.
Le souvenir des invasions des Normands et des Hongrois n'existe plus
que dans les livres. D'où vient que le souvenir des Sarrasins est resté
présent à tous les esprits? Les Sarrazins se montrèrent en France avant
les Normands et les Hongrois, et leur séjour se prolongea après les
incursions des uns et des autres. Les premières invasions des Sarrazins
sont empreintes d'un tel caractère de grandeur, qu'on ne peut en lire
le récit sans émotion. Les Sarrazins, à la différence des Normands
et des Hongrois, marchèrent long-tems à la tête de la civilisation;
de plus, lorsqu'ils eurent cessé d'occuper notre territoire, ils
continuaient à être un sujet d'épouvante pour nos côtes; enfin, les
guerres qu'ils soutinrent pendant les croisades en Espagne, en Afrique
et en Asie, durent ajouter à leur nom un nouvel éclat. Mais toutes ces
raisons seraient insuffisantes pour expliquer la grande place que le
nom sarrazin remplit encore en Europe dans la mémoire des hommes. La
cause, la véritable cause d'un fait si singulier, c'est l'influence
qu'exercèrent au moyen-âge les romans de chevalerie, influence qui
s'est maintenue plus ou moins jusqu'à nos jours.
Maintenant que les romans de chevalerie sont presque oubliés, nous
avons de la peine à nous rendre compte de l'effet qu'ils produisirent.
Mais au moyen-âge, ces romans formaient presque l'unique lecture de la
noblesse et même du peuple. C'est là que les guerriers et les hommes
qui se piquaient d'élévation dans les sentimens, allaient chercher des
leçons de valeur et de générosité; c'est là que les personnes de l'un
et de l'autre sexe se formaient à la galanterie, qualité qui tenait
alors une place très-importante dans les moeurs publiques. En général,
les monumens de l'antiquité classique étaient perdus de vue; on
dédaignait même les chroniques nationales qui auraient pu mettre sur la
voie de la vérité.
Les romans de chevalerie, dont une partie seulement nous est parvenue,
furent écrits dans les onzième, douzième et treizième siècles. La
plupart étaient en vers, et n'étaient pas seulement lus des personnes
de toutes les classes; des chanteurs ambulans, nommés _jongleurs_,
allaient de ville en ville, de bourg en bourg, et les récitaient en
présence du peuple assemblé. Il n'y avait presque pas de fête dans
les châteaux et dans les villages, où quelque morceau de ce genre ne
fût exposé à l'admiration populaire. Ce sont ces mêmes récits qui,
plus tard, reproduits par la plume des poètes italiens, surtout de
l'Arioste, ont continué, sous une nouvelle forme, à circuler dans
toutes les bouches.
On sait que les guerres de Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne,
qui forment le sujet d'une grande partie des romans de chevalerie,
furent principalement dirigées contre les Frisons, les Bavarois,
les Saxons et les autres peuples germains et slaves, qui sans cesse
menaçaient de forcer les barrières de l'empire. Mais, à l'époque où
les romans de chevalerie furent composés, il n'existait plus d'empire
français; la France était à peu près réduite à ses limites actuelles;
et les hommes qui voulaient signaler leur valeur allaient combattre les
mécréans, soit sur les bords de l'Èbre, du Tage, ou du Guadalquivir,
soit sur ceux du Jourdain, de l'Oronte et du Nil. Comme les auteurs
de romans de chevalerie écrivaient surtout pour les gens de guerre et
pour les personnes qui aimaient à figurer dans les tournois et les
exercices militaires, ils se crurent obligés de mettre en scène les
idées et les moeurs de leur tems. Dès lors, les noms de Roland et des
héros qui, depuis Charlemagne, étaient pour ainsi dire en possession
d'enflammer les imaginations, ne furent plus qu'une espèce de thème,
auquel venaient se rattacher les grands coups de lance et les triomphes
des guerriers de l'époque. Les poètes avaient même fini par comprendre,
sous la dénomination de Sarrazins, les Saxons et les autres peuples du
Nord, qui avaient été successivement en lutte avec la France[421].
[421] Quelques-unes de ces idées se trouvaient déjà dans les
articles que M. Fauriel inséra, en 1832, dans la _Revue des
Deux-Mondes_, relativement aux épopées provençales.
Il fut donc admis en principe que tous les exploits des paladins et
des braves de l'âge héroïque de notre histoire avaient eu lieu contre
les Sarrazins. Il ne s'agit plus que de multiplier les occasions où
ces braves pourraient se signaler. Presque chaque ville du midi de
la France et de l'Italie fut censée avoir eu son émir et son prince
sarrazin, ne fût-ce que pour ménager aux preux de la chrétienté le
mérite de les déposséder[422]. On fit même intervenir les Sarrazins
dans les combats et les tournois des chrétiens, en un mot, dans tous
les lieux de la terre où il y avait quelque laurier à cueillir. Il
y a plus, afin de relever la gloire des chevaliers chrétiens, qui
naturellement finissaient par l'emporter, on rehaussa le caractère
de quelques-uns des chevaliers sarrazins; on en fit des modèles de
noblesse et de générosité[423]; enfin on ne reconnut de supérieur à
leur courage que le courage surhumain de Renaud et de Roland.
[422] Voy. le _roman de Philomène_, déjà cité.