Nous avons dit que les chrétiens de Cordoue et des autres villes de

l'Andalousie étaient en général traités avec douceur, et que, de leur

côté, les chrétiens avaient pour les musulmans certaines déférences:

par exemple, ils circoncisaient leurs enfans, et s'abstenaient de chair

de porc[374]. Néanmoins, à s'en tenir au témoignage d'un chrétien de

Cordoue, qui, à la vérité, écrivait au moment de la persécution de

l'année 850, il existait une haine profonde entre les musulmans et

les chrétiens, surtout en ce qui concernait les pratiques extérieures

du christianisme. Cet auteur s'exprime ainsi: «Aucun de nous n'ose

manifester ouvertement ses croyances; quand quelque devoir sacré

oblige les ecclésiastiques à paraître en public, sitôt que les

mahométans voient en eux les marques de leur ordre, ils éclatent en

propos outrageans; et, non contens de leur adresser des injures et des

railleries, ils les poursuivent à coups de pierres. S'ils entendent le

bruit de la cloche, ils se répandent en malédictions contre la religion

chrétienne[375].» Plusieurs d'entre les musulmans auraient cru être

souillés, si un chrétien les eût approchés.

[374] Voy. ci-devant, p. 190.

[375] Alvare, _Indiculus luminosus_, dans le recueil déjà cité.

De leur côté, les chrétiens, de l'aveu de saint Euloge, qui fut

lui-même victime de la persécution de 850[376], quand ils entendaient

les crieurs musulmans appeler du haut des mosquées les fidèles à la

prière, croyaient entendre la voix de l'antechrist, et se hâtaient de

faire le signe de la croix.

[376] _Apologie pour les martyrs_, dans le recueil intitulé

_Hispania illustrata_, par André Schott, Francfort, 1608, t. IV, p.

313.

A l'égard des impôts établis par les Sarrazins, on a vu que le

gouverneur d'Espagne, Alsamah, fut le premier qui, en 720, mit

de l'ordre dans les finances, et qu'il étendit successivement les

mêmes mesures à l'Espagne et au Languedoc. Jusque-là, la plus grande

confusion s'était fait remarquer dans l'assiette des impôts et la solde

des troupes[377].

[377] Voy. ci-devant, p. 16.

Alsamah commença par distribuer aux guerriers et aux familles

musulmanes pauvres une partie des terres enlevées aux chrétiens, terres

dont quelques hommes puissans s'étaient arrogés les revenus. Le reste

fut laissé au fisc, et les revenus en furent déposés dans le trésor

public.

Les biens distribués aux vainqueurs furent taxés au dixième du

produit; ceux qui furent laissés aux chrétiens payèrent le cinquième,

c'est-à-dire le double[378]. Dans les commencemens, pour attirer les

chrétiens, il fut décidé que ceux qui se soumettraient volontairement

seraient traités comme les musulmans eux-mêmes; mais cette faveur ne

fut pas maintenue.

[378] L'ordonnance relative aux chrétiens de Coïmbre porte aussi

qu'en Portugal les chrétiens payaient le double des musulmans.

Indépendamment de ce tribut de vingt pour cent, qui devait être

fort lourd, si on en juge par la nature de certains terrains, les

chrétiens avaient à acquitter une espèce de capitation ou d'imposition

personnelle, qui variait suivant la fortune des individus. Cette

imposition n'atteignait que les chrétiens mâles parvenus à l'âge

adulte, qui pouvaient vivre soit du revenu de leurs biens, soit

du travail de leurs mains; elle portait le nom de _djizyé_,

ou compensation, et était regardée par les musulmans comme un

dédommagement de la faveur qu'ils avaient faite aux chrétiens, en

leur laissant la vie et l'exercice de leur religion. Tout chrétien

qui embrassait l'islamisme était par cela même affranchi de cette

charge[379].

[379] Pour les détails qu'on vient de lire, comparez Ibn-Alcouthya,

man. arab. de la Bibliothèque royale, no 706, fol. 59; et Conde,

_Historia_, t. I, premières conquêtes des Sarrazins en Espagne.

Au reste le récit des écrivains arabes, au sujet des impôts, est

très-incomplet.

Enfin, les chrétiens payaient un droit pour les marchandises et les

biens meubles. Ce droit, qui était pour les musulmans de deux et demi

pour cent, a varié pour les chrétiens suivant les tems et les lieux.

Il était, à cette époque, pour ces derniers, de cinq pour cent. Ce

droit était appelé ordinairement _zekat_, c'est-à-dire purification,

et était censé rendre licite l'usage des biens eux-mêmes. En effet, les

musulmans, témoins chaque jour des excès du despotisme, sont persuadés

que le bien mal acquis ne porte pas bonheur; et ils croient se mettre

en garde contre les chances auxquelles nous sommes continuellement

sujets, en sacrifiant une partie de leurs richesses. Le _zekat_ payé

par les musulmans est regardé comme un sacrifice volontaire, et doit

être abandonné aux pauvres. Quant à celui qui était acquitté par les

chrétiens, il était employé en partie à secourir les pauvres et à

racheter les captifs[380].

[380] Comparez Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_,

t. II, p. 403, et t. V, p. 15, ainsi que Conde, _Historia_, t. I,

p. 270 et 611.

On sera peut-être curieux de savoir de quelle manière les auteurs

arabes désignent les peuples chrétiens avec lesquels leur nation a été

si long-tems en rapport, soit de guerre, soit d'amitié. Les chrétiens

soumis à la domination musulmane sont appelés _moahid_[381], ou

confédérés, et _ahl-aldzimmet_[382], ou protégés. En effet, du moment

que les chrétiens obtenaient la vie et l'exercice de leur religion, et

qu'ils se soumettaient à payer tribut, il y avait obligation réciproque

entre les deux parties, et promesse de la part des vainqueurs de

protéger les vaincus. Les Arabes donnent encore aux chrétiens,

surtout à ceux qui ne reconnaissaient pas leur autorité, les titres

de _eledj_[383], ou professant une autre religion; _adjemy_[384], ou

appartenant à une autre race. Ils les nomment aussi _moschrik_[385], ou

polythéistes; en effet, les musulmans sont persuadés que les chrétiens,

en admettant un Dieu en trois personnes, admettent trois Dieux

différens[386].

[381] <mot en arabe>

[382] <mot en arabe>

[383] <mot en arabe>

[384] <mot en arabe>

[385] <mot en arabe>

[386] Voy. nos _Monumens arabes du cabinet de M. le duc de

Blacas_, t. II, p. 8. Nous n'avons pas une seule fois rencontré

dans les chroniques arabes le terme _mosarabe_ appliqué aux

chrétiens d'Espagne qui vivaient sous la domination maure, bien

que quelques auteurs chrétiens aient cherché l'origine de cette

dénomination dans la langue arabe. A l'égard du mot par lequel

les Espagnols désignaient les musulmans qui, à mesure que la

cause de l'Évangile fit des progrès, consentirent à vivre sous la

domination chrétienne, mot qui s'écrit _mudejare_, on trouve dans

les écrivains ottomans un terme qui en paraît être l'équivalent;

c'est celui de <mot en arabe>. Ce mot n'est pas expliqué dans les

dictionnaires turcs ni arabes. Au sujet des mudejares, voy. Marmol,

édit. de 1573, t. I, p. 154.

Les vainqueurs et les vaincus parlant un langage différent, quel moyen

avaient-ils de communiquer ensemble? Les Arabes n'ont jamais eu de

goût pour les langues étrangères. De leur côté, les chrétiens, dans ces

tems d'ignorance et de barbarie, ne pouvaient guère songer à apprendre

la langue arabe. L'histoire ne cite, à cet égard, qu'un abbé du

monastère de Saint-Gall, appelé Hartmote, lequel en 880 joignit l'étude

de l'arabe à celle du grec et de l'hébreu[387]. Ce ne fut que plus

tard, au tems des croisades, que les lumières ayant fait des progrès,

nos pères commencèrent à s'occuper de la langue et des croyances

d'un peuple, qui avait si long-tems été maître d'une partie de leur

territoire. Pour cette étude, on se rendait de préférence en Espagne,

où le latin et l'arabe étaient également cultivés, et où l'on était sûr

de trouver tous les secours nécessaires. Ce fut à Tolède, qu'en 1142,

Pierre le vénérable, abbé de Cluny, fit faire la première traduction

latine de l'Alcoran que l'on connaisse; c'est là qu'il entreprit une

réfutation de la religion musulmane, qui fut le signal de beaucoup

d'autres ouvrages du même genre[388].

[387] _Histoire littéraire de la France_, t. V, p. 611.

[388] Voy. le _Roman de Mahomet et le livre de la loi au Sarrazin_,

publiés par MM. Reinaud et Francisque Michel, Paris, Sylvestre,

1831, préface.

Mais on ne saurait douter que, dès le principe, il n'y eût en France un

grand nombre de personnes qui parlaient l'arabe. Nous avons dit que les

premiers conquérans, à mesure qu'un pays était subjugué, choisissaient

un certain nombre d'otages parmi les familles les plus notables, et

les envoyaient au centre de l'empire[389]. Une partie de ces otages

revirent nécessairement leur patrie. Il en fut de même des captifs et

des esclaves chrétiens qui avaient recouvré leur liberté; enfin, il y

avait les serfs sarrazins disséminés sur tout notre territoire.

[389] Voy. ci-devant, p. 10.

Nous ferons encore mention des pélerins et des marchands qui, même à

l'époque des invasions les plus sanglantes, se rendaient en Égypte, en

Syrie et dans les autres pays musulmans. On peut citer l'Anglais saint

Guillebaud, qui, vers l'an 730, se mit en route à travers la France

et l'Italie, et qui se trouvait en Syrie vers l'an 734. Ces pélerins

et ces marchands auraient pu nous fournir les renseignemens les plus

curieux sur la politique et les ressources des princes mahométans,

à cette époque, et sur les dispositions de leurs peuples; en effet,

combien il eût été important de savoir ce qui se disait à Damas, de la

marche des armées musulmanes en occident, des effets que l'on attendait

de conquêtes si merveilleuses. Malheureusement, les pélerins et les

marchands ne nous ont rien transmis. Saint Guillebaud, à son arrivée

en Syrie, avait d'abord été arrêté comme espion; il fit voir que son

unique objet était la visite des lieux sanctifiés par les mystères

de notre religion, et on le mit en liberté. Il parcourut donc la

Palestine, la Phoenicie et la Syrie. A Damas, il parla au khalife; mais

nulle part, dans la relation qui nous reste de ses voyages, et qui a

été écrite par une de ses cousines, il n'est dit un mot des choses que

nous aurions tant d'intérêt à savoir.

A cette époque, la disposition des esprits devait empêcher les

personnes pieuses d'apporter une attention convenable à ces malheureux

événemens. On était persuadé que ces horribles invasions étaient un

effet du courroux céleste, excité par les péchés des hommes. Or, la

piété dirigée d'une certaine manière tient en quelque chose à l'esprit

de fatalisme. Les personnes préoccupées de cette idée négligeaient les

moyens humains, et se résignaient à un sort qu'elles auraient peut-être

évité sans cela[390]. Quelle différence entre cet abattement et

l'entraînement qui plus tard amena le mouvement des croisades!

[390] Voy. ci-devant, p. 61 et 62.

On a vu que les Sarrazins, dans leurs courses dévastatrices,

s'emparaient des femmes et des enfans des deux sexes. Les garçons

devenaient soldats; pour les femmes et les filles, elles servaient à

perpétuer la race des envahisseurs. Cette manière d'entretenir leurs

forces, indépendamment des secours qu'ils recevaient continuellement

d'Espagne et d'Afrique, entrait d'avance dans leurs calculs. On en

peut juger par ce qui eut lieu lors de leur établissement dans l'île

de Crète. Nous avons dit, qu'à la suite d'une rébellion des faubourgs

de Cordoue, quinze mille habitans furent obligés de s'expatrier,

et qu'après avoir fait une descente sur les côtes d'Égypte, ils se

dirigèrent, avec d'autres aventuriers, vers l'île de Crète. Le chef de

l'expédition, charmé de la beauté du climat et de la fertilité du sol,

résolut d'y former une colonie, et mit le feu à sa flotte. A la vue

des flammes, ses compagnons étonnés demandèrent comment ils pourraient

désormais communiquer avec leurs femmes et leurs enfans. Là-dessus, le

chef leur dit: «Je vous donne une nouvelle patrie; elle vous fournira

des femmes; c'est à vous à vous procurer des enfans[391].

[391] Voy. ci-devant, p. 128, les ouvrages cités.

Les Sarrazins, à leur première entrée en France, ne pensaient à rien

moins qu'à subjuguer cette belle contrée, et à la soumettre, ainsi

que le reste de l'Europe, aux lois de l'Alcoran. Mais plus tard, leurs

bandes eurent uniquement pour mobiles l'amour du pillage, la soif de

la vengeance et le goût des aventures. L'établissement des Sarrazins

en Provence, à la fin du neuvième siècle, et leurs incursions dans

les montagnes des Alpes, furent un événement purement fortuit. Au

témoignage de l'historien Liutprand, on peut joindre la manière dont

les mahométans subjuguèrent l'île de Sicile. Deux années s'étaient

écoulées depuis la mort de Charlemagne (en 816), et le nom de ce

grand prince était encore un objet de terreur pour les barbares. Le

gouverneur grec de l'île de Sicile, s'étant révolté contre l'empereur

de Constantinople, envoya demander du secours au prince africain de

Cayroan. Le prince consulta les notables du pays; tous furent d'avis

qu'on envoyât du secours au gouverneur; mais ils voulaient qu'on ne

fît aucun établissement dans l'île, et qu'on se bornât à enlever les

richesses faciles à emporter. Tous étaient persuadés que l'île, étant

si rapprochée du continent italien, serait secourue, soit par les

Grecs, soit par les Français, et que jamais un peuple qui parlait une

langue et professait des croyances différentes ne parviendrait à s'y

fixer d'une manière solide. «Quelle est, demanda quelqu'un, la distance

qui sépare l'île du continent?» On lui dit qu'une même personne pouvait

aller deux ou trois fois en un jour, de l'île sur le continent et du

continent dans l'île. «Et quelle est, reprit le premier, la distance de

la Sicile à l'Afrique?» On lui dit qu'il y avait pour un jour et une

nuit de navigation. «En ce cas, répliqua l'autre, fussé-je un oiseau,

je ne me hasarderais pas à prendre ma demeure dans cette île[392].» En

effet, ce ne fut qu'après coup, que les Sarrazins d'Afrique songèrent

à occuper la Sicile; et ce qui les y décida, ce ne fut pas seulement

la richesse du pays, ce fut encore l'anarchie qui désolait l'île. On

en peut dire autant de leur établissement dans l'Italie méridionale. Ce

furent les princes du pays, divisés entre eux, qui les y appelèrent et

les y maintinrent.

[392] Voy. l'historien arabe Novayry, dans le recueil de Rosario

Gregorio, relatif à la Sicile, et intitulé _Rerum arabicarum_,

etc., Palerme, 1790, in-fol., p. 3.

Telles sont les considérations qui nous ont paru propres à jeter du

jour sur le caractère général des invasions des Sarrazins en France,

et sur les circonstances qui les accompagnèrent; elles se plaçaient

d'autant plus convenablement ici, qu'elles serviront à éclaircir

les questions qui nous restent à examiner. Et d'abord, quel vestige

trouve-t-on du séjour des Sarrazins dans le royaume et dans les

contrées voisines?

Nous croyons que les premières invasions des Sarrazins, si on fait

abstraction des dévastations qui en furent la suite immédiate, ne

laissèrent qu'une trace assez légère. Ce n'est pas que l'esprit

religieux eût aveuglé les habitans du midi de la France, au point de

leur fermer les yeux sur les exploits et les travaux de guerriers qui,

à l'exemple des Romains, se croyaient destinés à la conquête du monde.

L'espèce d'éloignement des hommes du midi de la France pour les hommes

du nord d'une part, et de l'autre le désordre qui existait dans toutes

les classes de la société, avaient éteint presque tout patriotisme.

Le peu de traces que les Sarrazins laissèrent d'abord de leur séjour

nous semble tenir à une autre cause. C'est que sortant à peine de leur

désert, ils étaient encore étrangers à toute idée de civilisation,

et qu'ils ne purent par eux-mêmes rien édifier de grand. En effet,

à Narbonne, où ils se maintinrent pendant quarante ans, et qui était

devenue leur boulevart en France, il ne reste pas le moindre vestige de

monument élevé par eux. Apparemment ils se bornèrent à augmenter les

fortifications de la ville, et à en faire une place imprenable. Dans

une cité où l'on rencontre à chaque pas des débris de la domination

romaine, il n'existe plus aucun pan de muraille, aucune inscription

qu'on puisse rattacher d'une manière certaine aux Sarrazins, et il ne

paraît pas qu'aucun écrivain en ait jamais mentionné.

On a parlé d'un édifice qui sert aujourd'hui d'église au village de

Planès, dans la Cerdagne française, aux environs de Mont-Louis; et on

a dit que cet édifice avait été élevé par les Sarrazins, à l'époque

où, antérieurement à Charlemagne, les mahométans étaient maîtres de

cette partie des Pyrénées; on a ajouté qu'il leur servait de mosquée;

mais cet édifice, encore parfaitement conservé, n'a rien qui ressemble

à une mosquée: c'est un triangle équilatéral, ayant à chacune de ses

faces un cercle dont la circonférence va passer par le centre d'un

quatrième cercle qui forme la coupole supérieure. Ce ne peut pas

non plus être, comme on l'a dit[393], le mausolée de Munuza, chef

sarrazin, qui, ainsi qu'on l'a vu, fut pendant quelque tems à la tête

du gouvernement des Pyrénées[394]. L'édifice n'a nullement la forme

d'un tombeau. D'ailleurs, qui aurait élevé ce tombeau? ce ne seraient

pas les chrétiens, qui avaient à reprocher à Munuza d'avoir fait brûler

vif un de leurs évêques; ce ne seraient pas non plus les musulmans, qui

regardaient Munuza comme un traître, et qui machinèrent sa mort. Cet

édifice est d'une construction postérieure à l'occupation du pays par

les Sarrazins. L'absence de tout ornement d'architecture ne permet pas

d'en fixer la date précise; mais tout porte à croire qu'il fut élevé

par les chrétiens, postérieurement au dixième siècle[395].

[393] _Mémoires de la Société des antiquaires_, t. X, p. 213.

[394] Voy. ci-devant, p. 36 et suiv.

La seule chose qui nous reste des premières invasions des Sarrazins,

ce sont des médailles arabes, ayant primitivement servi de

monnaies. On trouve assez souvent de ces monnaies en Languedoc et

en Provence; malheureusement elles ne portent ni nom de souverain

ni nom de gouverneur de province, et ne sont d'aucun secours pour

l'histoire[395].

[395] C'est l'opinion M. le baron Taylor, qui a examiné le

monument, et dont le jugement est d'un grand poids dans ces

matières.

Lorsqu'à la fin du neuvième siècle, les Sarrazins s'établirent en

Provence et se répandirent de là en Dauphiné, en Savoie et en Suisse,

ils avaient fait dans l'intervalle de grands progrès dans les sciences

et les arts, et ils en faisaient chaque jour de nouveaux. On ne

peut nier que les mahométans de l'Espagne, de la Sicile et même de

l'Afrique, ne fussent alors plus avancés que les chrétiens de France

et des contrées voisines, en proie à l'anarchie et à tous les malheurs

qui en sont la suite. Il serait inutile de tracer ici le tableau des

merveilles que la civilisation enfanta chez les Maures d'Espagne.

Qui n'a entendu parler de la magnifique mosquée de Cordoue, servant

aujourd'hui de cathédrale, et qui fut élevée dans la dernière moitié

du huitième siècle? Qui ne connaît les ponts, les canaux d'irrigation

et les monumens de tout genre, qui furent érigés en Espagne, à partir

de cette époque? Ce n'était pas seulement dans les arts proprement

dits que se montrait la supériorité des Sarrazins; elle se manifestait

aussi dans les sciences, sans lesquelles il ne peut y avoir de

véritable civilisation. Les Sarrazins possédaient dans la langue arabe

des traductions des ouvrages d'Aristote, d'Hippocrate, de Galien, de

Dioscoride, de Ptolemée; ils avaient même ajouté aux découvertes des

savans de l'antiquité.

Leur supériorité était avouée par les chrétiens eux-mêmes. L'histoire

a conservé le souvenir de Sanche, prince de Léon, qui, vers l'an 960,

étant attaqué d'une maladie incurable, demanda un sauf-conduit au

khalife Abd-alrahman III, et se rendit à Cordoue, pour y consulter les

médecins arabes. L'histoire ajoute que Sanche trouva dans le savoir

de ces médecins tous les secours qu'il en attendait, et que le reste

de sa vie, il se montra reconnaissant du généreux accueil qu'il avait

reçu[396]. Vers la même époque, un moine auvergnat, Gerbert, devenu

plus tard pape sous le nom de Sylvestre II, allait en Espagne pour

s'y former à l'étude des sciences physiques et mathématiques; et ses

progrès furent tels, qu'à son retour, le vulgaire le prit pour un

sorcier.

[396] Voy. un autre fait d'un genre analogue dans Maccary,

manuscrits arabes, no 704, fol. 96.

Mais un très-petit nombre de personnes, en France, pouvait puiser

à cette source d'instruction, et la masse du peuple croupissait

dans l'ignorance. De quel secours pouvaient être pour nos pères les

bandes sarrazines qui, le fer et la flamme à la main, dévastaient

nos plus belles provinces? On l'a déjà vu: ces bandes se composaient

d'aventuriers, venus de tous les pays, et ces hommes avaient pour

unique objet de s'enrichir de butin. La véritable influence exercée par

la civilisation arabe ne commença que plus tard, c'est-à-dire à partir

seulement du douzième siècle, à la suite des guerres des croisades,

lorsque la religion chrétienne et la religion musulmane, l'Orient et

l'Occident, étant pour ainsi dire en présence, les peuples de France,

d'Angleterre, d'Allemagne, sortirent enfin de leur léthargie, et

manifestèrent le désir de prendre part aux avantages de la civilisation

sarrazine. La connaissance du grec étant alors perdue en Occident,

et les traités grecs se trouvant traduits en arabe, des chrétiens

de France et des contrées voisines se rendirent en Espagne, pour

transporter en latin les versions arabes. C'est d'après ces traductions

que, jusqu'au quinzième siècle, on étudia dans nos universités la

plupart des écrits légués par l'antiquité grecque.

Disons cependant quelques mots de certains souvenirs qui se rattachent

plus ou moins directement à la seconde occupation de notre territoire

par les Sarrazins. Ces souvenirs, quelque frappans qu'ils aient pu

être d'abord, doivent l'être moins, aujourd'hui que les monumens qui

devaient les perpétuer ont nécessairement été altérés par le tems.

Il est à regretter que le château élevé par les Sarrazins, au fond du

golfe de Saint-Tropès, ait été détruit. Les travaux exécutés dans le

roc, et dont il reste encore des vestiges, donnent une haute idée de

la patience des hommes qui l'occupaient. Mais nulle part on n'aperçoit

d'inscription; nulle part on ne distingue de ces signes écrits que les

Grecs et les Romains n'oubliaient pas en pareil cas, et que les Arabes

eux-mêmes surent employer en Espagne et ailleurs.

On a cité quelques châteaux forts, construits sur les lieux élevés,

et on les a attribués aux envahisseurs; on a également rapporté à

ces derniers les nombreuses tours qui, dans une grande partie de la

France et de l'Italie, particulièrement sur les côtes, couronnent

les montagnes et les collines; on a dit que de ces hauteurs les

bandes sarrazines, soit à l'aide de feux allumés pendant la nuit,

soit de toute autre manière, se faisaient part des nouvelles qui les

intéressaient, et concertaient leurs mouvemens[397]. En effet, les

auteurs arabes font mention des _rebaths_, ou lieux d'observation,

élevés dans le Languedoc par Ocba, vers l'an 734[398]. Ainsi, l'opinion

qui a été émise au sujet de ces tours n'est pas sans quelque fondement;

mais en général, ne serait-il pas plus naturel d'attribuer les tours

bâties près des côtes aux chrétiens, qui étaient sans cesse menacés par

les descentes des pirates, et qui n'ayant pas de moyen de se défendre,

étaient par là instruits de leur approche et avaient le tems de

pourvoir à leur sûreté.

[397] Voy. la _Promenade pittoresque dans le département du Var_,

par M. Alphonse Denys. Voy. également ci-devant, p. 56.

[398] Isidore de Beja fait un récit analogue au sujet du

prédécesseur d'Ocba, Alsamah. Voy. à la p. 16.

Nous ne nous arrêterons pas à divers objets conservés jadis

précieusement en France, et dont on faisait remonter l'origine aux

Sarrazins. Ces objets consistaient en étoffes de soie, en coffrets

d'ivoire ou d'argent, en calices de cristal, en armes, etc. Une partie

de ces objets existe encore dans les trésors des églises ou dans les

cabinets des curieux. Le prix qu'on y mettait montre la haute idée

qu'on avait de l'habileté des artistes sarrazins; mais il ne prouve

pas que pour le moment nos pères cherchassent à les imiter[399].

D'ailleurs, la plupart de ces objets sont postérieurs au huitième

siècle[400].

[399] Nos pères faisaient alors usage de certaines étoffes appelées

du nom de _sarrazines_, à cause du pays d'où elles venaient. Voy.

Ducange, _Glossaire de la basse latinité_, aux mots _saracenicum_

et _saracenum_.

Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère · 第 17 / 19 段