En général, les captives jeunes se trouvaient à la merci de l'homme

qui les possédait, et finissaient par être associées à son sort. Nous

avons dit que, chez les musulmans, la loi ne tient presque aucun compte

de la condition dans laquelle est née la femme. On sait d'ailleurs que

cette loi, qui a été faite pour des climats ardens, permet aux hommes,

non seulement d'avoir quatre épouses, mais de cohabiter avec toutes

les esclaves qu'ils peuvent se procurer. Il est rare que chez les

musulmans, un homme épouse quatre femmes à la fois; ces quatre épouses

seraient un grand embarras, même dans un pays où la femme est censée

occuper un rang inférieur; mais il y a peu d'hommes qui n'aient quelque

esclave; les plus pauvres ont une esclave qui leur tient lieu d'épouse

et de servante.

Si le maître admettait son esclave au rang d'épouse, elle devenait par

cela même libre, et les enfans l'étaient aussi. La mère et les enfans

participaient aux mêmes avantages que les personnes nées dans le rang

le plus illustre. Si le maître, tout en ne contractant pas de lien avec

son esclave, reconnaissait les enfans qu'il en avait eus, les enfans

étaient censés nés libres; de plus, la mère était affranchie par le

fait même; mais elle restait sous le pouvoir du maître; seulement, à sa

mort elle recevait de droit la liberté; en attendant, on ne la traitait

plus en esclave; elle était appelée _ommveled_ ou mère d'enfant. Les

khalifes de Damas, de Bagdad, de Cordoue, avaient, dans leur sérail, de

ces _mères d'enfant_. Tous les enfans d'Aaron-alraschid, à l'exception

d'un seul, n'avaient pas d'autre origine. Mais si les enfans que le

maître avait de son esclave n'étaient pas reconnus par lui, ils étaient

censés bâtards; eux et leur mère restaient dans la servitude. Alors,

ils étaient traités à peu près comme un vil bétail.

Pour donner une idée des étranges destinées réservées aux chrétiens

des deux sexes, qui furent emmenés de France, nous nous bornerons à

citer les traits suivans: Un guerrier des environs de Toulouse, appelé

Raymond, vers la fin du dixième siècle, s'était mis en mer pour aller

visiter les saints lieux. En route, son vaisseau fit naufrage sur

les côtes d'Afrique, et il tomba au pouvoir des Sarrazins. Réduit à

l'esclavage, son maître l'occupa à la culture de ses terres. Alors

Raymond, qui n'était pas habitué à ce genre de travail, avoua qu'il

avait été élevé pour la gloire des combats. On l'admit donc au nombre

des guerriers du pays, et il ne tarda pas à se signaler. Il prit part

aux différentes guerres qui eurent lieu parmi les peuples de l'Afrique,

étant quelquefois fait prisonnier, et chaque fois s'attachant avec

le même zèle aux intérêts de ses nouveaux maîtres; enfin la fortune

des armes l'amena en Espagne. Il se trouvait présent, avec beaucoup

d'autres chrétiens, à la bataille qui fut livrée en 1009, aux environs

de Cordoue; c'est là, qu'après quinze années de courses et d'aventures,

il fut repris et mis en liberté par Sanche, comte de Castille[349].

Quelque tems auparavant, une captive chrétienne, prise fort jeune,

avait été formée aux arts de la danse, du chant et de la musique.

Conduite en Arabie, elle avait fait le charme des amateurs de Médine

et d'autres villes d'orient; à son retour, le roi de Cordoue l'avait

attachée à sa personne, et en avait fait sa femme favorite[350]. Enfin,

pour compléter le tableau, quelques chrétiens, employés à la même

époque dans le palais des princes de Cordoue, se rendaient dignes de la

palme du martyre.

[349] Voy. le recueil des Bollandistes, 6 octobre, p. 327, et

ci-devant, p. 217.

[350] Maccary, no 705, fol. 35.

Le sort des musulmans qui tombaient entre les mains des Français se

rapprochait beaucoup de celui qu'avaient à subir les captifs chrétiens.

On a vu que l'esclavage était admis, en France, à l'égard des captifs

germains, slaves et autres payens du nord de l'Europe; il devait l'être

aussi pour les captifs sarrazins. La principale différence entre les

captifs français au pouvoir des Sarrazins, et les captifs sarrazins au

pouvoir des Français, c'est qu'en France, il y a toujours eu une ligne

de démarcation entre les hommes nés esclaves ou traités comme tels, et

les personnes de condition libre. La loi mettait même alors une grande

différence entre les simples bourgeois et les gentilshommes.

Parmi les captifs sarrazins, plusieurs étaient rachetés, soit par

leurs parens, soit par leurs amis, soit par leur souverain, soit enfin

à l'aide de legs que faisaient pour cet objet de pieux mahométans. En

effet, tandis qu'il s'était formé, en France, des établissemens pour

la rédemption des captifs, des établissemens analogues avaient pris

naissance chez les musulmans d'Espagne. Quelqu'un demandant à Mahomet

ce qu'il devait faire pour mériter le ciel, le prophète répondit:

«Délivrez vos frères des chaînes de l'esclavage.» Un auteur arabe nous

apprend que, du tems de Charlemagne, sous l'émir de Cordoue, Hescham,

les armes musulmanes furent une année si heureuses, qu'on ne trouva pas

à employer l'argent légué pour cet effet[351].

[351] Comparez Roderic Ximenès, p. 18, et Novayry, man. arab. de la

Bibliothèque royale, no 645, fol. 95 et 96.

Les captifs musulmans destinés à être vendus étaient amenés à Arles,

à Marseille, à Narbonne, où se rendaient des agens de leur nation.

Quelquefois, les guerriers sarrazins profitaient des descentes

qu'ils faisaient sur nos côtes, pour réclamer les captifs qui s'y

trouvaient[352]. D'autres fois, les princes chrétiens qui voulaient se

rendre les chefs favorables les leur envoyaient en présent.

[352] Voy. ci-devant, p. 152.

A l'égard des musulmans qui n'avaient pas de rançon à offrir, ils

étaient, à l'exemple des juifs et des payens, réduits à l'état

d'esclavage. Les esclaves attachés au service d'un maître, et les serfs

rangés parmi les dépendances des fermes et des terres, formaient dans

l'Europe chrétienne une grande partie de la population des villes et

des campagnes; ils ne pouvaient ni posséder ni tester, et constituaient

une partie de la richesse. On pouvait les vendre, les battre, ou

même les mettre à la torture. La plupart des serfs étaient chargés de

chaînes, afin qu'ils ne pussent s'échapper. Heureusement, l'intérêt,

à défaut de la charité, vint au secours de l'humanité souffrante.

Comme les serfs et les esclaves, lorsqu'ils étaient maltraités,

prenaient la fuite, et que les seigneurs, dans leurs guerres entre

eux, s'efforçaient de se les enlever réciproquement, les maîtres furent

obligés d'user de quelques ménagemens.

Les serfs et les esclaves sarrazins, non plus que les serfs et les

esclaves juifs et payens, ne pouvaient s'allier avec des femmes

chrétiennes, même réduites à l'état de servage; celles qui avaient la

faiblesse de céder étaient privées de la sépulture ecclésiastique.

Pendant long-tems, il ne fut pas même permis aux serfs de la même

religion de se marier entre eux; seulement les deux sexes, avec la

permission du maître, pouvaient cohabiter ensemble, et les enfans qui

naissaient de cette union étaient, ainsi que les parens, la propriété

du maître.

L'esclavage paraît avoir fini en Europe dès le douzième siècle; mais

il continua dans quelques contrées pour les peuples non chrétiens,

notamment pour les Sarrazins; c'est du moins ce qu'indiquent plusieurs

faits du douzième siècle et des siècles suivans[353].

[353] On trouvera plusieurs témoignages irrécusables à ce sujet

dans le t. IV du recueil des _Anciennes Lois maritimes_ de M.

Pardessus, ch. XXVII. Ce volume s'imprime en ce moment.

Pour le servage, il se maintint beaucoup plus long-tems. Néanmoins

il diminua à mesure que les moeurs se polirent, et que l'esprit

de l'évangile, qui a proclamé tous les hommes frères, reçut son

développement. Les hommes pieux se firent, en certaines occasions,

notamment quand il leur survenait un événement heureux, un devoir de

mettre leurs serfs en liberté. D'un autre côté, l'usage s'établit de

considérer comme libre tout serf qui demandait le baptême. Les serfs

finirent par se fondre dans le reste de la population.

Ordinairement les serfs sarrazins étaient attachés aux fermes

appartenant, soit à des particuliers, soit à des églises et à des

monastères. D'autres fois ils étaient attachés à la personne du maître,

et l'accompagnaient partout où il allait. On a vu qu'une partie des

captifs sarrazins qui, en 1019, furent pris devant Narbonne, furent

cédés à des églises ou distribués à des particuliers. Il avait dû en

être de même des Sarrazins de Provence, qui survécurent au désastre de

leur nation, en 975, et en général de tous les détachemens sarrazins

qui, dans le cours de leurs expéditions en France, avaient été séparés

du corps de l'armée.

Le nombre des serfs et des esclaves sarrazins fut sans doute alimenté,

soit par les guerres des croisades proprement dites, soit par les

guerres des Français contre les Maures d'Espagne et contre les autres

peuples musulmans établis sur les bords de la mer Méditerranée, soit

enfin par le commerce[354]; il est certain que leur existence en

France se prolongea fort long-tems. Arnaud, archevêque de Narbonne en

1149, légua des Sarrazins de ses domaines à l'évêque de Béziers[355].

Vers l'an 1250, Roméo de Villeneuve, ministre des comtes de Provence,

ordonna par son testament de vendre les Sarrazins des deux sexes qui

étaient dans ses terres[356]. Deux cents ans après, il est fait mention

de trois serfs maures achetés par le roi René[357].

[354] Pour ce dernier point, voy. le recueil de M. Pardessus déjà

cité.

[355] _Gallia Christiana_, t. VI, instrum. col. 39.

[356] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 257.

[357] Fauris de Saint-Vincens, _Mémoires sur la Provence_, Aix,

Ponties, 1817, p. 63.

Voici quelques traits qui achèveront de faire connaître le sort réservé

aux Sarrazins qui tombaient au pouvoir des Français, et qui n'étaient

pas rachetés par leurs frères.

Un article du concile de Taragonne en 1239, et un statut de l'évêque de

Béziers en 1368, voulaient que les Sarrazins de l'un et l'autre sexe,

ainsi que les juifs, portassent un habillement particulier, et pour la

couleur et pour la forme[358].

[358] Martenne, _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132, et

_Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 657.

Le commerce entre Sarrazins d'un sexe différent, qui avait lieu dans

certaines localités, scandalisant beaucoup de personnes pieuses, un

statut de l'ordre de Cîteaux, en 1195, défendit aux maisons de l'ordre

de réunir dans la même habitation des Sarrazins et des Sarrazines. Il y

avait même des établissemens religieux où il était défendu de recevoir

des serfs sarrazins[359].

[359] _Thesaurus anecdotorum_, t. IV, p. 1246.

On a vu que les Sarrazins qui se faisaient baptiser devenaient par là

même libres. Comme il arrivait quelquefois que la demande faite par les

serfs de recevoir le baptême, cachait une ruse, et que devenus libres,

ils retournaient à leurs égaremens, les maîtres eurent la faculté de

les éprouver pendant quelque tems[360]. Mais alors on vit des chrétiens

inhumains, pour n'être pas frustrés d'un vil avantage, gêner leurs

serfs dans les efforts qu'ils faisaient pour être admis au sein du

christianisme[361]; on les vit même, après que leurs serfs étaient

baptisés, les retenir malgré les lois sous le joug et user des plus

cruelles violences. Il existe une lettre foudroyante du pape Clément

IV, adressée, en 1266, à Thibaud, roi de Navarre, dans laquelle le

souverain pontife s'élève contre un abbé du monastère de Saint-Benoist

de Mirande, lequel avait fait mettre à la torture un riche Sarrazin

converti, sous prétexte que sa conversion n'était pas sincère, et

qui s'était emparé des biens de cet infortuné, au détriment de ses

enfans[362].

[360] _Ibid._, t. IV, p. 290.

[361] _Ibid._, t. IV, p. 1246 et 1250.

[362] _Thesaurus anecdotorum_, t. II, p. 360.

On voit qu'outre les serfs sarrazins, il y avait en France des

Sarrazins propriétaires. La plupart, à l'exemple des juifs,

s'occupaient de finances et prêtaient à intérêt; plus d'une fois,

lorsque la fureur populaire éclata contre les juifs usuriers, les

Sarrazins furent enveloppés dans leurs désastres[363].

[363] _Ibid._, t. IV, p. 904.

Ces Sarrazins, non plus que les serfs de la même nation, ne pouvaient

épouser des femmes chrétiennes, ni les donner comme nourrices à leurs

enfans. Eux et toute chrétienne qui aurait cohabité avec eux, étaient

privés de la sépulture ecclésiastique. Ils payaient la dîme de leurs

biens comme les chrétiens; de plus, ils étaient obligés d'observer

les fêtes chrétiennes, et ne pouvaient ces jours-là se livrer à aucun

ouvrage servile[364]. Il ne reste plus maintenant de trace de cette

classe infortunée.

[364] _Amplissima collectio_, t. VII, p. 132; _Thesaurus

anecdotorum_, t. IV, p. 657 et 736.

Sans doute il y eut en France beaucoup de musulmans qui embrassèrent

le christianisme. C'était une suite naturelle de l'état de choses

qui existait alors. Mais il y eut malheureusement beaucoup plus de

Français qui se firent musulmans. Les premières invasions des Sarrazins

en France, et l'abominable commerce d'enfans chrétiens des deux sexes

qui se faisait dans toute l'Europe, durent conduire chez les musulmans

un nombre incalculable d'individus. D'ailleurs, il ne faut pas se le

dissimuler, l'extrême facilité avec laquelle les musulmans ont de tout

tems accueilli les chrétiens qui se présentaient, jointe aux avantages

que les renégats et les aventuriers ont toujours rencontrés chez eux,

multiplia nécessairement les apostasies.

Passons maintenant à la manière dont les Sarrazins, en s'établissant

en France, traitèrent les peuples vaincus, et à la politique qui

les dirigea dans l'administration civile et religieuse et dans les

impôts. On sent bien qu'il ne s'agit pas ici des courses à main armée

que firent les Sarrazins, et qui furent accompagnées de violences

et d'excès de tout genre. Nous excluons non seulement les premières

invasions des Sarrazins dans le midi de la France, mais encore le long

séjour que ces barbares firent plus tard en Provence, en Dauphiné,

en Piémont, en Savoie et dans la Suisse. En effet, comme on l'a vu,

ce séjour, si on excepte quelques positions fortifiées, fut toujours

précaire. Dans aucune de ces contrées, les Sarrazins n'occupèrent le

pays tout entier. Tandis que certaines bandes étaient maîtresses des

passages des montagnes et des rivières, et se bornaient à rançonner

les voyageurs, les hommes paisibles cultivaient les vallées fertiles,

et consentaient même quelquefois à payer un tribut au prince du pays.

Quant à la partie de la Provence qui était située aux environs de

leur château-fort du Fraxinet, les Sarrazins ne conçurent pas d'autre

politique que d'y tout détruire et de s'entourer de ruines. On ne peut

mieux comparer les bandes sarrazines, à cette époque, qu'aux troupes

de brigands qui, dans les dernières années, ont désolé une partie des

états du pape et du roi de Naples.

Les observations que nous avons à faire s'appliquent uniquement à

la forme de gouvernement que les Sarrazins établirent en Languedoc,

lorsqu'ils se trouvèrent maîtres paisibles de cette province, entre les

années 724 et 758, sous le règne de Charles-Martel et de Pepin-le-Bref.

Les renseignemens nous manquent pour ces tems reculés; mais on a vu

qu'à la suite des guerres intestines qui ne tardèrent pas à s'élever

parmi les vainqueurs, c'est-à-dire à partir de l'année 737, les

chrétiens goths du Languedoc avaient repris une partie de leur ancien

crédit, et qu'ils avaient leurs comtes particuliers, leurs viguiers et

leurs lois nationales[365]. D'un autre côté, Isidore de Beja, écrivain

contemporain, nous apprend, sous la date de 734, que le gouverneur de

l'Espagne, Ocba, avait coutume d'appliquer à chacun des peuples qui

étaient soumis à son autorité leur législation particulière. Enfin, il

nous reste une ordonnance rendue à la même époque par un gouverneur

sarrazin de Coïmbre, et qui montre que les chrétiens du Portugal

étaient assujétis à une administration analogue. Voici ce que porte

cette ordonnance:

«Les chrétiens de Coïmbre auront leur comte particulier, qui les

régira d'une bonne manière, et comme les chrétiens ont coutume d'être

régis. Ce sera au comte de régler leurs différends; seulement il ne

pourra condamner personne à mort sans l'ordre du magistrat musulman.

Il sera obligé de conduire le prévenu devant le magistrat; on donnera

lecture du texte de la loi chrétienne, et si le magistrat y consent,

on mettra le prévenu à mort. Les petites villes auront aussi leur juge

particulier, qui les gouvernera équitablement, et tâchera de prévenir

les altercations. Si un chrétien offense un musulman, le magistrat lui

appliquera la loi musulmane; si un chrétien porte atteinte à l'honneur

d'une musulmane non mariée, il embrassera l'islamisme, et épousera la

musulmane; sinon il sera mis à mort. Si la musulmane était mariée, son

séducteur sera tué sans rémission[366].»

[365] Seulement le comte était privé de toute juridiction

militaire. Ce qui eut lieu alors en Languedoc, et dans les pays

chrétiens subjugués par les musulmans, n'était que la répétition

de ce qui avait été mis en pratique lors de la chute de l'empire

romain. Quand les Goths, les Vandales et les Francs envahirent les

provinces romaines, les peuples conquis conservèrent leurs comtes

et leurs viguiers; et quand les Goths et les Vandales furent soumis

par d'autres barbares, ils réclamèrent les mêmes priviléges. Voy.

M. de Sismondi, _Histoire de la chute de l'empire romain_, Paris,

1835, t. I.

[366] L'ordonnance de Coïmbre était conservée jadis dans l'abbaye

de Lorban, et a été publiée d'abord dans la _Monarchia Lusytana_,

Lisbonne, 1609, in-4º, part. II, p. 283, 287, etc. Comme

cette ordonnance est de plus fort intéressante sous le rapport

philologique, M. Raynouard l'a reproduite dans son choix de

_Poésies originales des Troubadours_, Paris, 1816, t. I, p. 11, en

l'accompagnant d'observations très-curieuses.

Ces divers témoignages nous montrent quel fut le système

d'administration adopté par les Sarrazins pour le Languedoc; et ce

système était à peu près le même partout.

Si de l'administration politique nous passons à l'administration

religieuse, nous manquons également de renseignemens positifs; mais,

à l'aide d'inductions tirées de ce que les mahométans pratiquèrent

ailleurs, on pourra se faire une opinion raisonnée.

La masse de la population à Narbonne et dans les villes voisines resta

chrétienne; et cette masse était nombreuse, puisqu'elle suffit plus

tard pour exterminer la garnison musulmane. Les Sarrazins avaient donc

respecté la religion du pays, et ils avaient laissé aux habitans des

chapelles et des églises pour exercer leur culte; il était de plus

resté des ecclésiastiques pour desservir ces églises.

Mais là, ce nous semble, se bornèrent les concessions; et ce serait

une erreur de croire que les Sarrazins agirent avec Narbonne et les

autres villes frontières, comme ils le faisaient à l'égard de Cordoue

et des autres contrées situées au centre de l'empire. A Cordoue, les

Sarrazins s'étaient bornés à s'emparer des églises principales, et à

dépouiller les autres de leurs biens; ces dernières étaient restées au

pouvoir des chrétiens, et ceux-ci avaient conservé leurs évêques, ou du

moins des préposés ecclésiastiques d'un ordre supérieur. Ils avaient

même conservé des monastères de l'un et de l'autre sexe; en un mot,

les Sarrazins leur avaient laissé l'usage des cloches, faveur qu'ils

n'avaient accordée aux chrétiens ni en Afrique ni en Asie[367].

[367] Voy. l'_Indiculus luminosus_, ouvrage écrit vers l'an 852,

dans l'_Espana sagrada_, t. XI, p. 229. Les chrétiens du mont Liban

sont maintenant les seuls qui jouissent de la même faveur.

Rien de semblable ne se voit ni à Narbonne, ni dans les villes

voisines. On n'y aperçoit ni évêques, ni couvens. Il est vrai que le

désordre qui se manifeste à cette époque dans la plupart des églises

du midi de la France n'était pas seulement l'ouvrage des Sarrazins; il

existait depuis plus de cinquante ans, ainsi que le reconnaît saint

Boniface, archevêque de Mayence, dans une lettre qu'il écrivit en

742, au pape Zacharie[368]; et c'était une suite des bouleversemens

occasionés par les guerres entre les enfans de Clovis. Mais ce

désordre ne s'était pas jusque-là fait remarquer dans les provinces

septentrionales de l'Espagne, et il se manifeste avec l'arrivée même

des Sarrazins; il y a plus, il ne finit qu'à mesure que les Sarrazins

évacuent le pays[369].

[368] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IV, p. 94.

[369] A Jaca, en Aragon, à l'arrivée des Sarrazins, vers l'an 712,

l'évêque se retira sur les sommets des Pyrénées; et la ville ne

recouvra son évêque que plus de trois cents ans après, en 1096,

quand les Sarrazins évacuèrent le pays. Voy. le _Teatro historico

de las iglesias del reyno de Aragon_, Pampelune, 1792, in-4º, t. V,

p. 102; voy. encore p. 130, 233 et 376.

On lit, dans une vie anonyme de Louis-le-Débonnaire[370], qu'en

802, lorsque les Français enlevèrent Barcelone aux Sarrazins, Louis,

avant de prendre possession de la ville, se rendit dans l'église de

Sainte-Croix, pour y remercier Dieu d'une conquête si importante.

Comme l'église de Sainte-Croix sert encore aujourd'hui de cathédrale,

le savant de Marca avait induit de ce passage que les chrétiens

de Barcelone, sous la domination musulmane, avaient conservé leur

principale église, et par conséquent leur évêque et leur haut clergé.

Mais, dans le passage correspondant du poème d'Ermoldus Nigellus,

déjà cité, et qui n'a été publié que long-tems après de Marca, il

est dit que Louis, avant de se rendre à l'église, la fit purifier;

par conséquent, dans l'intervalle, l'église de Sainte-Croix avait été

convertie en mosquée. En effet, pour nous servir de l'expression du

poète, la cathédrale de la capitale de la Catalogne avait été vouée au

culte du démon[371].

[370] Recueil des _Historiens de France_, par dom Bouquet, t. VI,

p. 92.

[371] Voici le 533e vers du poème d'Ermoldus Nigellus:

Mundavitque locos, ubi dæmonis alma colebant.

Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 23.

Nous pensons que les musulmans mirent leur politique à écarter des

villes frontières les évêques et le haut clergé, et à restreindre, le

plus qu'ils purent, les relations des chrétiens de leurs domaines avec

ceux des autres contrées. Ce qui le prouve, c'est l'importance que

Charlemagne, à mesure que son pouvoir s'étendit, mit à favoriser ces

relations, et à s'en charger lui-même.

On peut, du reste, à certaines restrictions près, juger des rapports

religieux qui durent se former entre les chrétiens de France et les

Sarrazins, par ce qui eut lieu en Espagne.

Le nombre des églises laissées aux chrétiens avait été déterminé au

moment de la conquête, et il leur était défendu d'en construire de

nouvelles. Mahomet a dit: «Ne laissez pas élever, par les infidèles,

des synagogues, des églises et des temples nouveaux; mais qu'il leur

soit libre de réparer les anciens édifices, et même de les rebâtir,

pourvu que ce soit sur l'ancien sol[372].»

[372] Quelques docteurs exigent même qu'en rebâtissant l'église,

on emploie la même terre, les mêmes pierres, en un mot les mêmes

matériaux. Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_,

t. V, p. 109 et 112.

Les chrétiens ne pouvaient faire de procession en public, et les

offices sacrés devaient se célébrer les portes fermées. Si un chrétien

voulait se faire musulman, il était défendu aux autres chrétiens d'y

mettre obstacle[373].

[373] L'ordonnance relative aux chrétiens de Coïmbre nous apprend

de plus qu'en Portugal, chaque église payait au fisc vingt-cinq

pièces d'argent, les monastères cinquante, et les cathédrales cent.

Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère · 第 16 / 19 段