Nous allons examiner quelle fut la politique des juifs du midi de

la France, lorsque les Sarrazins envahirent ces belles contrées. On

lit dans une vie de saint Théodard, archevêque de Narbonne[316],

que, lors de la première entrée des Sarrazins dans le Languedoc,

les juifs se déclarèrent pour eux et leur ouvrirent les portes de la

ville de Toulouse. L'auteur ajoute que Charlemagne, pour punir cette

trahison, ordonna que chaque année, aux trois principales fêtes, un

juif de Toulouse serait souffleté publiquement devant la porte de la

cathédrale. L'usage du soufflet n'est que trop certain[317]. Mais il

n'en est pas de même de la trahison des juifs; car les Sarrazins, comme

on l'a vu, ne sont jamais entrés dans Toulouse; peut-être l'auteur

a-t-il voulu parler de l'occupation de la capitale du Languedoc par

les Normands, en 850, occupation à laquelle il serait possible que les

juifs eussent contribué, comme ils avaient contribué, quelques années

auparavant, à l'entrée des mêmes barbares dans la ville de Bordeaux.

[316] Saint Théodard vivait vers l'an 880; mais sa vie a été écrite

beaucoup plus tard. Voy. le recueil des Bollandistes, au 1er mai.

[317] Il fut plus tard commué en une somme d'argent, que les juifs

payaient chaque année à diverses églises de Toulouse.

Si des races nous passons au langage et à la religion des envahisseurs,

nous y remarquerons la même diversité. Une partie seulement parlait

la langue arabe; le reste faisait usage du berber ou de tout autre

idiome[318]. On se rappelle que les Sarrazins qui, en 1019, firent une

tentative contre Narbonne, ne parlaient pas arabe.

[318] L'auteur arabe, Ibn-Alcouthya, au fol. 13 verso, fait mention

d'un corps de troupes berbères, qui parlaient le berber.

Il n'y avait également qu'une partie des agresseurs qui professassent

la religion musulmane; les autres étaient juifs, payens et même

chrétiens. On a vu que la bande qui, vers l'an 730, envahit le

Velay, était probablement idolâtre[319]. Nous avons peu de détails

au sujet du culte pratiqué par les Berbers, qui prirent tant de part

aux conquêtes faites par les Sarrazins en Espagne et en France. On

sait seulement que plusieurs de leurs tribus étaient chrétiennes et

juives; d'autres adoraient le feu et les astres, ou étaient adonnées au

culte des idoles. Le culte des astres et du feu, parmi les peuplades

de l'Atlas, remonte à une haute antiquité. Des médailles du roi de

Numidie, Bocchus, présentent les mêmes emblêmes que certains monumens

de l'ancienne Perse[320], et l'on se rappelle à cette occasion le

témoignage de Salluste qui, d'après des livres puniques, affirme qu'à

une époque extrêmement reculée, une troupe d'aventuriers composée en

grande partie de Mèdes et de Perses, vint s'établir en Afrique[321].

Les écrivains arabes accusent aussi les tribus berbères qui n'avaient

pas encore embrassé l'islamisme, de rendre un culte au feu et aux

astres[322]; d'ailleurs ils leur donnent le titre de _Sabéens_, mot qui

s'applique ordinairement aux adorateurs des astres. Enfin l'idolâtrie

proprement dite n'était pas inconnue parmi les tribus de l'Atlas.

Un écrivain latin du sixième siècle de notre ère, nous fournit des

détails précieux sur les pratiques religieuses mises en usage en

Afrique, antérieurement à la conquête arabe[323]. C'est ce qui fait

que les écrivains arabes comprennent les tribus berbères qui n'étaient

pas encore soumises à l'Alcoran, sous la dénomination générale de

_Madjous_, mot qu'ils appliquent aussi aux nations payennes du nord,

notamment aux Normands. Ce ne fut que long-tems après la conquête de

l'Afrique par les musulmans, que les tribus berbères embrassèrent en

masse l'islamisme[324].

[319] Ci-devant, p. 28.

[320] Mionnet, _Description de médailles antiques_, t. VI, p. 597.

[321] Voy. les _Nouveaux Mémoires de l'Académie des Inscriptions_,

t. XII, p. 181 et suiv., mémoire de M. Saint-Martin.

[322] Comparez l'extrait d'Ibn-Khaldoun, publié dans le _Nouveau

Journal Asiatique_, t. II, p. 131, et la _Relation_ de Léon

l'Africain.

[323] Corippus, _Joannidos seu de bellis Libycis_, édition de

Mazzucchelli, Milan, 1820, in-4º. Consultez l'index aux mots

_gurzil_, _mastiman_, _ammon_, _apollin_, etc.; voy. aussi pour les

pratiques païennes qui se maintinrent en Afrique, après la conquête

musulmane, le recueil des _Notices et extraits des manuscrits_, t.

XII, p. 639.

[324] Voy. l'_Histoire d'Afrique_, par Cartas, traduite de l'arabe

en portugais, par le P. Santo Antonio Moura, sous le titre de

_Historia dos soberanos mohametanos que reinarao na Mauritania_,

Lisbonne, 1828, p. 19.

Les auteurs chrétiens du moyen-âge enveloppent toutes les classes des

envahisseurs sous l'épithète vague de _payens_. Ce n'est pas que les

chrétiens instruits ne sussent dès lors, que rien n'est plus éloigné du

polythéisme et de l'idolâtrie que l'islamisme; en effet, les musulmans

n'admettent qu'un seul Dieu créateur du ciel et de la terre, et, dans

leur horreur pour les pratiques du paganisme, ils s'interdisent, à

l'exemple des juifs, toute représentation d'être animé; mais il n'en

était pas de même d'une partie des peuples qui s'étaient joints aux

conquérans; d'ailleurs, dans l'opinion du vulgaire, le respect des

musulmans pour le fondateur de leur religion, avait dégénéré dans une

espèce d'idolâtrie. Enfin, l'on sait qu'au moyen-âge les épithètes

d'_idolâtres_ et surtout de _payens_ s'appliquaient indistinctement aux

peuples qui ne professaient pas le christianisme.

On lit dans la prétendue chronique de l'archevêque Turpin[325], qu'en

Espagne, sur les bords de la mer, s'élevait au haut d'une immense

colonne une statue en bronze, fabriquée par Mahomet lui-même, et à

laquelle les musulmans rendaient hommage. Philoméne, dans son histoire

romanesque de la conquête du Languedoc par Charlemagne[326], fait

mention d'une statue de Mahomet, en vermeil, que les musulmans de

Narbonne, à l'époque où ils occupaient encore cette ville, avaient

érigée dans une espèce de chapelle, et qu'ils regardaient comme le plus

ferme soutien de leur autorité. D'un autre côté, il est parlé dans le

_jeu de Saint-Nicolas_, espèce de pièce de théâtre qui eut beaucoup

de cours dans le moyen-âge[327], d'un prince musulman d'Afrique, dont

les hommages s'adressaient à une idole appelée _Tervagant_, et qui

recouvrait les joues de l'idole de feuilles d'or, lorsqu'il en avait

obtenu quelque grâce signalée. Enfin, d'après un poème français relatif

aux exploits de Roland, les Sarrazins de Saragosse avaient fait choix

d'une grotte pour servir de temple à leurs dieux; dans la grotte

étaient des statues en or, tenant un sceptre à la main, et portant

une couronne sur la tête. C'est là que les Sarrazins se rassemblaient,

quand ils voulaient se rendre le ciel favorable[328].

[325] Edition de M. Ciampi, p. 10.

[326] Edition de M. Ciampi, p. 78.

[327] Legrand d'Aussy avait donné un extrait de cette pièce dans le

t. Ier de ses _Fabliaux_, p. 339 et suiv. La pièce entière a été

publiée par M. Monmerqué, dans le recueil des publications de la

Société des bibliophiles français, volume de 1834.

[328] _Dissertation sur le roman de Roncevaux_, par M. Monin, p. 46

et 104.

Le nom de Tervagant, changé quelquefois en Termagant, et les noms

d'Apolin et d'autres êtres chimériques reviennent fort souvent dans

nos vieux romans, et dans les autres monumens de notre ancienne

littérature[329]; or, ces noms en général paraissent s'appliquer à de

prétendues divinités musulmanes. Telle était la prévention de nos pères

à cet égard, que, dans le _jeu de Saint-Nicolas_, une statue du saint,

qui suivant l'usage est représentée ayant la mitre sur la tête, est

appelée un _Mahomet cornu_, et que les temples d'idoles avaient reçu

le nom générique de _mahomerie_. Étrange effet des destinées humaines!

Ce n'est pas là l'objet que se proposait Mahmoud le gaznevide, lorsque

faisant, vers l'an 1025, la conquête des plus riches contrées idolâtres

de l'Inde, il refusa de rendre aux habitans une idole qu'on offrait

de racheter au poids de l'or, et la fit placer sur le seuil de la

porte de la principale mosquée de sa capitale, afin que tous ceux qui

entreraient dans le temple, fissent acte de religion en la foulant aux

pieds et en crachant dessus[330].

[329] _Roman de la Violette_, publié par M. Francisque Michel, p.

73 et 332.

[330] Ce trait de Mahmoud n'est pas le seul de ce genre. Voy. nos

_Extraits des historiens arabes relatifs aux croisades_, p. 236 (t.

IV de la _Bibliothèque des croisades_).

Quelle est l'origine de la fausse opinion de nos pères? quelques

auteurs ont pensé que les Normands et les autres peuples payens du

nord ayant été au moyen-âge compris sous la dénomination générale

de _Sarrazins_, c'est dans le nord de l'Europe qu'il faut chercher

la patrie des noms _Tervagant_, _Apolin_, etc.,[331]. Mais comme

les Berbers partageaient en quelque sorte les grossières pratiques

des peuples septentrionaux, ne pourrait-on pas aussi bien chercher

l'origine de ces noms en Afrique?

[331] Voy. l'édition de _Roland l'Amoureux_, de Boyardo, et de

_Roland-le-Furieux_, de l'Arioste, par Antonio Panizzi, avec un

volume d'introduction, intitulé _Essay on the romantic narrative

poetry of the Italians_, Londres, 1830, in-8º, p. 126.

Au reste, dans les ouvrages que nous avons cités, le prétendu respect

des musulmans pour des dieux de bois, de pierre, ou de métal est

toujours subordonné aux avantages immédiats qu'ils en attendaient;

à la moindre disgrâce, ils se précipitaient contre les idoles, les

couvraient d'outrages, les renversaient et les mettaient en pièces.

En somme, le nom arabe et la religion musulmane parmi les conquérans

ont dû dominer. Les Berbers, les Slavons ne nous ont transmis aucun

souvenir de leurs exploits; leurs enfans, sinon eux-mêmes, embrassèrent

l'islamisme; tout ce que nous savons sur les vainqueurs, nous le tenons

des Arabes et des écrivains mahométans.

Une grande diversité devait également exister dans les motifs qui

faisaient agir les conquérans. Chez plusieurs, c'étaient la soif des

richesses, le goût des aventures, l'amour des plaisirs; mais chez

d'autres, on remarquait le désir de propager la religion musulmane, et

l'espérance d'obtenir les faveurs attachées à une oeuvre si méritoire.

Mahomet s'exprime ainsi dans l'Alcoran: «Grands et petits, marchez à la

guerre sainte, et consacrez vos jours et vos richesses à la défense de

la foi. Il n'est point pour vous de sort plus glorieux[332].» Il a dit

de plus: «Celui dont les pieds se couvrent de poussière pour la cause

de Dieu, Dieu le préservera du feu de l'enfer.»

[332] _Alcoran_, sourate IX, vers. 41.

Les musulmans en état de porter les armes, se croyaient obligés de

se dévouer au triomphe de leur religion; ceux qui ne l'étaient pas,

espéraient acquérir les mêmes mérites par le sacrifice de leurs

biens. Mahomet s'exprime ainsi: «Annoncez à ceux qui entassent l'or et

l'argent dans leurs coffres, et qui refusent de l'employer au soutien

de la foi, qu'ils souffriront d'horribles tourmens[333].»

[333] _Alcoran_, sourate IX, vers. 34.

Tout musulman qui mourait les armes à la main était censé aller au

paradis. On lit dans l'Alcoran: «Ne dis pas que ceux qui ont été tués

pour la cause de Dieu, sont morts; ils sont vivans et reçoivent leur

nourriture des mains du Tout-Puissant[334].» Les mahométans donnent

à ceux d'entre eux qui scellent ainsi de leur sang leur amour pour

l'islamisme, le titre de _schahyd_ ou de _martyr_, c'est-à-dire de

témoin, par un sentiment tout-à-fait analogue à celui qui a fait

appeler chez nous _martyrs_, les personnes mortes pour le triomphe du

christianisme.

[334] _Alcoran_, sourate II, vers. 149.

Un mahométan mort les armes à la main n'avait pas besoin, comme le

reste des fidèles, d'être lavé ni couvert d'un linceul. Le sang dont il

était couvert l'avait purifié de toute souillure; l'habit dans lequel

il était mort faisait son plus bel ornement. Mahomet a dit: «Inhumez

les martyrs comme ils sont morts, avec leur habit, leurs blessures et

leur sang. Ne les lavez pas; car leurs blessures, au jour du jugement,

auront l'odeur du musc.»

La loi voulait qu'avant de commencer les hostilités, le chef fît

une sommation aux peuples qu'on devait attaquer, et leur proposât

d'embrasser l'islamisme ou de payer le tribut[335]. Cette sommation

devait être conçue en termes modérés, conformément à ces paroles de

Mahomet: «Invite-les à la voie de ton Seigneur, avec adresse, avec

prudence, avec des exhortations douces et persuasives.» Il est probable

que cette sommation se fit à la première entrée des musulmans sur le

sol français; mais, comme les habitans ne s'empressèrent pas de se

soumettre au joug, les conquérans eurent recours à l'épée[336].

[335] Cette alternative, à s'en tenir à l'esprit de l'_Alcoran_,

aurait dû n'être accordée qu'aux chrétiens, aux juifs et aux

guèbres, c'est-à-dire aux peuples qui admettent une religion

révélée, et que les musulmans appellent en conséquence _peuples

du livre_. Pour les idolâtres, ils n'auraient dû recevoir d'autre

alternative que l'islamisme ou la mort; mais cette doctrine n'a été

mise à exécution dans toute sa rigueur que dans la presqu'île de

l'Arabie. On a vu qu'une partie des Berbers était restée idolâtre.

La même politique a été suivie dans l'Inde à l'égard des Gentils.

[336] La chronique de Turpin et les romans de chevalerie, à propos

des guerres des chrétiens et des Sarrazins, font souvent mention

de défis faits de _chevalier à chevalier_, et d'invitations à

embrasser la religion l'un de l'autre. Il est probable qu'en

général ces défis n'eurent lieu qu'après l'établissement de la

chevalerie en Europe, et qu'ils étaient une suite de l'opinion qui

ne permettait plus d'attaquer un ennemi sans défense.

On dépeint ainsi le costume et les armes des premiers conquérans: une

épée au côté; une massue appuyée sur le cheval; à la main une lance,

à laquelle était attaché un drapeau; un arc suspendu à l'épaule et

un turban sur la tête. Mais ce costume changea avec le tems, et les

musulmans cherchèrent à imiter les chrétiens; abandonnant l'usage de

l'arc et de la massue, ils adoptèrent le bouclier, la cuirasse et la

longue lance propre à percer. Ils recherchaient aussi les épées de

Bordeaux, alors très-fameuses[337], et leurs guerriers, renonçant au

turban, portaient un bonnet indien. Avec les vingt eunuques slavons que

les seigneurs français de la Catalogne donnèrent au khalife de Cordoue,

étaient dix cuirasses slavonnes et deux cents épées françaises.

Le même khalife, le jour de l'installation de son hageb ou premier

ministre, qui du reste était d'origine slavonne, lui fit présent de

cent guerriers français, à cheval, armés de l'épée, de la lance, de

la cuirasse, du bouclier et du bonnet indien[338]. Chez la plupart

des musulmans, grands et petits, les armes, les tuniques d'écarlate,

les selles et les drapeaux étaient faits à l'imitation de ce qui se

pratiquait dans l'Europe chrétienne[339]. Il est à croire pourtant

qu'en général, l'équipement des guerriers sarrazins conserva toujours

quelque chose de la légèreté qui les distinguait, lors de leurs

premières invasions.

[337] Maccary, man. arab., no 704, fol. 56 recto.

[338] Maccary, no 704, fol. 94 verso.

[339] Maccary, no 704, fol. 60.

Nous avons dit que parmi les conquérans, plusieurs étaient excités

par l'appât du butin. Pendant long-tems, les guerriers sarrazins

n'eurent pas d'autre moyen de se dédommager de leurs dépenses et de

leurs fatigues. Le guerrier qui agissait isolément était maître de

tout ce qui tombait entre ses mains. Celui qui faisait partie d'un

corps, portait ce qu'il prenait dans un lieu désigné par les chefs; le

butin était mis en commun, et, quand l'expédition était terminée, on

procédait au partage.

Le butin se composait des métaux précieux, monnayés ou non monnayés,

des étoffes, des pierreries, des ustensiles de tout genre, des bestiaux

et des captifs de tout sexe et de tout âge. Les captifs formaient

toujours la meilleure partie du butin, par la facilité qu'on avait,

soit de les vendre, soit d'en tirer un service personnel. On les

estimait d'après leur âge, leur sexe, leurs forces physiques et la

forme de leurs traits.

Le chef commençait par prélever, pour le souverain, le cinquième de

tout le butin, appelé le _lot de Dieu_, et le souverain disposait de ce

cinquième comme il voulait; mais il en convertissait ordinairement une

partie en bonnes oeuvres, comme secours aux pauvres, etc.,[340]. Tout

le reste était distribué aux soldats, de manière que le cavalier eût le

double du fantassin[341].

[340] _Alcoran_, sourate VIII, vers. 42.

[341] Reland, _Dissertationes miscellaneæ_, t. III, p. 49;

Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t. V, p. 80; et

Conde, _Historia_, t. I, p. 461.

Aussitôt le partage fini, il s'établissait une espèce de marché,

où ceux qui n'étaient pas contens de leur lot le vendaient ou

l'échangeaient. A la suite des armées se trouvaient des marchands et

des spéculateurs, et les objets vendus étaient ensuite répandus dans

toutes les provinces de l'empire.

C'est ici le lieu de parler, avec quelques détails, des chrétiens

français des deux sexes qui eurent le malheur de tomber entre les mains

des barbares. On a vu qu'il fallait bien se garder de confondre ces

captifs avec ce qu'on nomme aujourd'hui des prisonniers de guerre.

Dès qu'un chrétien était pris, on lui attachait les mains derrière le

dos; c'est ce qui fait qu'on l'appelait _assyr_[342], d'un mot arabe

qui signifie garrotté, à peu près comme les Romains nommaient leurs

captifs _vinctus_. Le partage du butin ayant eu lieu, celui entre les

mains duquel le chrétien était tombé, devenait son maître; il pouvait

l'employer à son service, le vendre, le battre ou même le tuer. Le

chrétien devenu esclave était alors appelé _mamlouk_[343], c'est à dire

_possédé_, parce qu'en effet il ne s'appartenait plus à lui-même; on

le nommait aussi _ricc_[344] ou _mince_, parce que ses facultés étaient

fort restreintes; car il ne pouvait posséder, et tout ce qu'il gagnait

devenait la propriété de son maître. On le transmettait par héritage,

de la même manière qu'un champ ou une maison, et ses enfans étaient

destinés au même sort que lui.

[342] <mot en arabe>

[343] <mot en arabe>. C'est le mot qu'on prononce ordinairement

_mamelouk_, et qui a servi à désigner les esclaves-rois de

l'Égypte, au moyen-âge.

[344] <mot en arabe>

Quelquefois le maître, s'il était zélé pour l'islamisme, sollicitait

son esclave de se faire musulman. Si le chrétien y consentait, il

était ordinairement mis en liberté; si non, il avait l'espoir d'être

racheté par d'autres pieux musulmans; car Mahomet a dit: «Le fidèle

qui affranchit son semblable, s'affranchit lui-même des peines de

cette vie et des tourmens du feu éternel.» Le nouveau musulman, bien

qu'affranchi, ne laissait pas d'être obligé à certains devoirs envers

celui qui lui avait rendu la liberté; mais il était admis dans le

sein de la société, et pouvait prétendre aux mêmes avantages que les

hommes les plus favorisés. Le titre par lequel il était distingué,

était commun à son ancien maître et à lui; c'est celui de _maula_[345],

mot arabe qui signifie _être sous la protection de quelqu'un_, et qui

exprimait d'une manière touchante les devoirs réciproques imposés au

patron et à l'affranchi[346].

[345] <mot en arabe>

[346] Quelquefois l'esclave était seulement _habilité_,

c'est-à-dire rendu apte à posséder. Alors il pouvait se livrer à la

profession qu'il voulait; ce qu'il gagnait était sa propriété, à la

charge pourtant de payer tous les ans une certaine somme d'argent à

son maître, supposé que celui-ci y eût mis cette condition.

Si le chrétien résistait aux sollicitations, aux menaces et même

quelquefois aux violences, on lui mettait ordinairement les fers aux

pieds, et le maître l'occupait à la culture de ses terres, à quelque

travail mécanique, en un mot, à tout ouvrage qui pouvait lui rapporter

du profit.

On a vu, au reste, que les captifs chrétiens devenus musulmans ou

demeurés fidèles aux lois de l'Évangile, étaient très-recherchés

pour leur bravoure, et qu'ils figuraient dans toutes les expéditions

sarrazines. Il s'en trouvait dans les armées, dans la garde

particulière des émirs et des khalifes de Cordoue, et à la suite des

seigneurs. Nous avons déjà parlé du hageb de Cordoue, à qui le khalife

Hakam II fit présent de cent mamelouks français armés de pied en cap.

Il a été également fait mention de captifs chrétiens, rendus eunuques

ou conservés intacts, employés dans le palais des rois et dans celui

des grands.

Les esclaves restés fidèles aux lois du christianisme ne perdaient pas

tout espoir de recouvrer leur liberté. Les princes et les riches, parmi

les mahométans, quand il leur arrivait quelque événement heureux, ne

connaissaient pas de meilleure manière de témoigner leur reconnaissance

à Dieu, que de mettre leurs esclaves en liberté. Le fameux Almansor, en

l'an 997, ayant appris que les troupes de Cordoue avaient remporté de

grands succès en Afrique, fit briser, en actions de grâces, les fers de

dix-huit cents chrétiens des deux sexes[347].

[347] Conde, _Historia_, t. I, p. 569.

Les chrétiens devaient exciter encore plus d'intérêt dans leur propre

patrie, auprès de leurs parens, de leurs amis et des personnes qui

partageaient leurs sympathies. Tous les ans, il partait de France des

hommes munis d'argent, qui allaient en Espagne et en Afrique, racheter

un père, un frère ou un ami. Souvent le prince s'interposait dans la

négociation, et payait une partie du prix du rachat. Plus tard l'esprit

de charité, qui caractérise le christianisme, donna naissance à ces

touchantes confréries qui ont subsisté jusqu'à la révolution, et qui se

vouaient à la rédemption des captifs. Quitter ses foyers et renoncer à

toutes ses commodités pour aller dans des pays barbares, au secours de

frères malheureux, au risque de partager leur sort, était regardé comme

le comble de l'héroïsme, et l'était en effet. L'histoire a conservé le

souvenir du dévouement d'Isarn, abbé de Saint-Victor à Marseille, qui,

en 1047, se rendit en Espagne, pour racheter quelques chrétiens enlevés

par des pirates, sur les côtes de Provence. Isarn était alors affaibli

par une longue maladie; il eut à vaincre les instances de ses moines,

qui ne voulaient pas le laisser partir. Vinrent ensuite les fatigues

du voyage; Isarn eut beaucoup de peine à parvenir dans les lieux où

les captifs avaient été déposés; enfin, quand les chrétiens eurent

recouvré leur liberté, et qu'ils se furent mis en mer pour retourner

dans leur patrie, d'autres pirates se présentèrent, qui les enlevèrent.

Là-dessus, nouvelles courses, nouvelles sollicitations; tels furent

les obstacles qu'eut à surmonter Isarn, qu'à peine de retour avec les

captifs à Marseille, il succomba à ses fatigues[348].

[348] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493. On

montre encore le tombeau d'Isarn, à Marseille. Voy. Millin, _Voyage

dans les départemens du midi de la France_, t. III, p. 181 et suiv.

Les femmes surtout étaient à plaindre, dans ces déplacemens forcés de

populations. Faibles et vouées, par la nature de leur sexe, à une vie

retirée, elles ne pouvaient pas toujours, comme les hommes, continuer

à fixer les regards de leurs parens et de leurs amis. Quelquefois

elles étaient employées dans les harems et les sérails, auprès des

épouses de leur maître, en qualité de femmes de chambre. Celles qui

se faisaient remarquer par leurs attraits, leurs dispositions pour la

danse, la musique, la broderie, étaient achetées par des femmes qui

leur faisaient donner une éducation soignée, et les revendaient à haut

prix. C'était le don le plus précieux qu'on pût faire aux khalifes

et aux grands. Ces femmes, ainsi que les captives d'un rang illustre,

partageaient quelquefois le lit de leur maître. Qui sait si Lampégie,

fille d'Eudes, duc d'Aquitaine, n'éprouva pas la même destinée?

Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère · 第 15 / 19 段