le recueil de dom Bouquet, t. X, p. 52 et 156. Ce qui concerne
ce personnage est rapporté inexactement par M. Mimaut, _Histoire
de Sardaigne_, t. I, p. 93 et suiv. On a d'ailleurs de la peine
à en concilier certains détails, avec ce qui est raconté par les
écrivains italiens. Voy. la _Storia di Sardegna_, par M. Manno,
Turin, 1826, t. II, p. 168 et suiv.
Les pirateries sarrazines, en France, se sont maintenues jusqu'au
grand développement de la marine française, et ne devaient tout-à-fait
cesser qu'à la glorieuse conquête d'Alger. Les côtes de Provence et de
Languedoc offraient aux barbares des lieux de retraite commode, d'où
ils pouvaient diriger leurs courses dans l'intérieur des terres. La
ville de Maguelone, depuis Charles-Martel, était restée ensevelie sous
ses ruines; mais le port était si souvent visité par les barbares,
qu'il avait reçu le nom de _Port Sarrazin_. Cet état de choses cessa
vers l'an 1040, époque où l'évêque Arnaud fit reconstruire la ville, et
donna une nouvelle direction au port; mais lorsque Maguelone s'abattit
de nouveau pour ne plus se relever, les mêmes circonstances durent se
renouveler. On peut citer encore le Martigues, ville auprès de laquelle
sont quelques constructions qu'on a cru sarrazines, ainsi que les
environs de Hyères, etc.[295].
[295] Sur Maguelone, voy. le recueil des _Historiens des
Gaules_, t. XI, p. 454, et les _Monumens de quelques anciens
diocèses de Bas-Languedoc, expliqués dans leur histoire et leur
architecture_, par MM. Renouvier et Thomassy; Montpellier, 1836,
in-fol. Sur le Martigues, voyez la _Statistique du département des
Bouches-du-Rhône_, t. II, p. 475. M. Toulousan, un des auteurs de
ce bel ouvrage, a trouvé dans les archives du Martigues la mention
du séjour des Sarrazins dans le pays; il en est aussi parlé, ajoute
M. Toulousan, dans les archives de Fos et de Berre. A l'égard
de Hyères, voy. la _Promenade pittoresque et statistique dans le
département du Var_, par M. Alphonse Denys, Toulon, 1834, in-folio.
Cet ouvrage, accompagné de lithographies et qui n'est pas encore
achevé, est destiné à faire, pour le département du Var, ce que les
belles publications de MM. le baron Taylor, de Cailleux et Charles
Nodier, ont fait pour la Normandie, l'Auvergne, etc.
Cependant, à partir du milieu du onzième siècle, les incursions des
Sarrazins commencèrent à être moins fréquentes. En 961, l'île de Crête
était retombée au pouvoir des Grecs. Vers l'an 1050, les Sarrazins
furent chassés de l'Italie méridionale par une poignée de guerriers
normands, et perdirent leur domination en Sicile. Les chrétiens de
Sicile firent même des descentes sur les côtes d'Afrique, et y virent
long-tems flotter leur pavillon. Enfin, d'une part, les chrétiens
du nord de l'Espagne, malgré leurs cruelles discordes, envahirent
successivement les villes de Tolède, Cordoue, Séville, etc.; de
l'autre, les innombrables armées des croisés obligèrent les musulmans
d'Asie et d'Afrique à se tenir sur leur propre territoire.
A la fin les Sarrazins perdirent tout espoir de rentrer en France et
dans la partie sud-ouest de l'Europe. Déjà en 960, l'écrivain arabe,
Ibn-Haucal, représentait les musulmans d'Espagne comme un peuple mou
et léger. Ibn-Sayd, écrivain du douzième siècle, fait à ces musulmans
les mêmes reproches, et s'étonne que les chrétiens ne les eussent pas
encore entièrement chassés de la Péninsule[296]. On se fera une idée
exacte de la disposition d'esprit où étaient les musulmans, et de
l'opinion qui leur était restée des peuples chrétiens avec lesquels ils
avaient été si long-tems en guerre, par les deux faits suivans:
Les auteurs arabes rapportent que lorsque Moussa, premier conquérant de
l'Espagne, fut de retour en Syrie, le khalife s'empressa de recevoir un
homme qui s'était illustré par des exploits si merveilleux, et qu'il
l'interrogea au sujet des divers peuples qu'il avait rencontrés sur
son passage. Moussa dit, en parlant des Francs, que chez eux étaient
le nombre et la vigueur, le courage et la fermeté[297]. Il n'est pas
possible que Moussa ait tenu ce langage, parce que, supposé qu'il se
soit avancé jusque dans le Languedoc, comme l'affirment les Arabes, il
n'eut pas affaire aux Francs, mais aux Goths, alors maîtres du pays.
Néanmoins ces mots nous offrent l'expression fidèle de la manière
de voir des musulmans d'Espagne, depuis qu'ils eurent occasion de se
mesurer soit avec les guerriers de Charles-Martel et de Charlemagne,
soit avec les Français, que l'enthousiasme religieux et l'amour de
la gloire entraînèrent plus tard de l'autre côté des Pyrénées, pour y
faire refleurir les lois de l'Évangile.
[296] Man. arab. de la Biblioth. roy., no 704, fol. 58 recto.
[297] Voy. le _Traité de la guerre à faire aux infidèles_, volume
arabe imprimé au Caire, p. 232. Conde, citant ce même passage, fait
dire de plus à Moussa, sans doute d'après quelque autre auteur
arabe, que les Francs une fois en déroute étaient faibles et
timides.
Le second fait qui conduit à la même conclusion, c'est la description
que font les auteurs arabes d'une statue érigée dans la ville de
Narbonne, le bras levé, avec cette inscription: «O enfans d'Ismaël,
n'allez pas plus loin et retournez sur vos pas; sinon vous serez
exterminés[298].»
[298] Man. arab. de la Biblioth. roy., anc. fonds, no 596, fol. 37;
et Maccary, no 704, fol. 73, recto.
D'après quelques auteurs musulmans, les Français étant exclus d'avance
du paradis, Dieu a voulu les dédommager en ce monde par le don de
pays riches et fertiles, où le figuier, le châtaignier, le pistachier
étalent leurs fruits savoureux[299].
[299] Maccary, no 704, fol. 45 recto.
QUATRIÈME PARTIE.
CARACTÈRE GÉNÉRAL DES INVASIONS SARRAZINES, ET CONSÉQUENCES QUI EN
FURENT LA SUITE.
Ici nous considérerons les diverses attaques des Sarrazins dans leur
ensemble, et nous ferons connaître un certain ordre de faits dont nous
n'avions pas encore eu occasion de parler.
Et d'abord nous parlerons des différens peuples qui prirent part à ces
sanglantes invasions.
L'impulsion première ayant été donnée par les Arabes, et toutes les
expéditions un peu considérables se faisant au nom de chefs appartenant
à cette nation, le nom arabe a naturellement dominé. Ce sont les Arabes
que les écrivains chrétiens contemporains ont voulu désigner par le nom
de _Sarrazins_.
Le mot _sarrazin_ ayant toujours été inconnu aux Arabes eux-mêmes,
quelle est l'origine de cette dénomination? Le mot _sarrazin_ dérivé
du latin _saracenus_, lequel à son tour provenait du grec _sarakenos_,
se montre pour la première fois dans les écrivains des premiers
siècles de notre ère[300]. Il sert à désigner les Arabes Bédouins, qui
occupaient l'Arabie Pétrée et les contrées situées entre l'Euphrate et
le Tigre, et qui, placés entre la Syrie et la Perse, entre les Romains
et les Parthes, s'attachaient tantôt à un parti, tantôt à un autre,
et faisaient souvent pencher la victoire. On a écrit un grand nombre
d'opinions sur l'origine de ce nom; mais aucune ne se présente d'une
manière tout-à-fait plausible; celle qui a réuni le plus de suffrages
fait dériver le mot _sarrazin_ de l'arabe _scharky_ ou oriental. En
effet, les Arabes nomades de la Mésopotamie et de l'Arabie Pétrée
bornaient à l'orient l'empire romain. Un écrivain grec, qui pénétra
en Arabie dans le sixième siècle de notre ère, parlant des divers
peuples qu'il avait eu occasion de rencontrer, a soin de distinguer les
Homérites ou habitans de l'Yemen des Sarrazins proprement dits[301].
Quant à l'opinion des chrétiens du moyen-âge qui, d'après l'autorité de
saint Jérôme[302], faisaient dériver le mot _sarrazin_ de Sara, épouse
d'Abraham, il n'est pas besoin de s'y arrêter. Les Arabes n'ont jamais
rien eu de commun avec Sara, mère d'Isaac.
[300] Voy. la Notice publiée par M. le marquis de Fortia d'Urban, à
la suite du mémoire de M. Oelsner sur les _effets de la religion de
Mohammed_, Paris, 1810.
[301] Comparez Pococke, _Specimen historiæ Arabum_, p. 33 et
suiv., et Casiri, _Bibliothèque de l'Escurial_, t. II, p. 18 et
19. On pourrait donner une autre explication du mot _sarrazin_.
Nous avons dit que c'est vers les commencemens de notre ère que
ce nom fut d'abord mis en usage. D'un autre côté, Ptolémée, dans
sa _Géographie_, cite un peuple appelé _Machurèbe_, comme occupant
la province actuelle d'Alger. Voyez le _Voyage_ de Shaw, p. 84, et
les extraits placés à la fin de l'ouvrage, p. 23; voy. aussi Pline
le naturaliste, liv. V, no 2. S'il était vrai qu'à la même époque,
ainsi que l'assurent certains auteurs, plusieurs tribus arabes
se fussent retirées dans l'Afrique occidentale, ne pourrait-on
pas voir dans le mot _machurèbe_ l'équivalent du mot arabe actuel
_magharibé_ (au singulier _maghraby_) signifiant _occidentaux_,
et étant encore employé dans ce sens par les Arabes de tous les
pays? et le mot _scharakyoun_ ou _orientaux_ n'aurait-il pas servi
à désigner les Arabes demeurés fidèles à leur première patrie?
mais alors pourquoi cette distinction entre les Sarrazins et les
Homérites? Notre savant confrère, M. Letronne, nous a fait observer
que d'après le témoignage de Strabon, de Diodore de Sicile, etc.,
la partie de l'Égypte située entre le Nil et la mer Rouge était dès
avant notre ère, comme elle l'est encore de nos jours, habitée par
des tribus arabes, et qu'elle portait le nom d'_Arabie_. Il serait
donc également possible que la dénomination d'_orientaux_ eût
servi à distinguer les nomades restés dans la presqu'île, de ceux
qui avaient traversé la mer Rouge. Encore aujourd'hui que l'Égypte
est occupée par les Arabes, la contrée située à l'orient du Delta
est nommée _scharkyé_ ou orientale, et la partie comprise dans le
Delta, _gharbyé_ ou occidentale. C'est ainsi que les Goths, dès
avant leur départ des pays qu'ils occupaient au nord de l'Europe,
s'étaient divisés en _Ostrogoths_ ou Goths de l'est, et _Visigoths_
ou Goths de l'ouest; mais la difficulté qui résulte du passage de
Nonnosus existe toujours.
[302] Voy. le _Glossaire_ de la basse latinité de Ducange, au mot
_saraceni_.
Les Arabes sont encore nommés par les écrivains chrétiens du moyen-âge
_Ismaélites_, c'est-à-dire fils d'Ismaël. C'est une descendance que
les Arabes admettent, du moins pour un certain nombre de leurs tribus,
notamment celle à laquelle appartenait Mahomet. Ce fait est reconnu par
tous leurs auteurs et ne paraît pas susceptible de doute. Seulement,
comme on l'a déjà remarqué, les Arabes n'avouent pas qu'Ismaël fût fils
d'une esclave, et qu'Isaac eût la moindre supériorité sur lui. D'abord,
dans l'opinion des musulmans, il n'y a pas de différence entre le fils
d'une esclave et le fils d'une femme libre; si le père est libre, il
suffit que le père reconnaisse son enfant pour que celui-ci le soit
aussi. D'ailleurs, les mahométans mettent sur le compte d'Ismaël tout
ce que la Bible raconte au sujet d'Isaac.
Par une suite de la même idée, les auteurs chrétiens du moyen-âge
donnent aux Arabes le titre d'_agareni_, c'est-à-dire de descendans
d'Agar. Dans leur pensée ce titre a quelque chose d'humiliant, par
suite de l'état d'infériorité où les chrétiens placent les personnes
réduites à l'esclavage. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que cette
dénomination est inconnue aux Arabes eux-mêmes.
Après les Arabes, les peuples qui prirent le plus de part aux
expéditions des Sarrazins, ce sont sans contredit les peuples
d'Afrique, vulgairement appelés Berbers. On entend par Berbers les
nations indigènes du mont Atlas et des contrées voisines, depuis
les oasis de l'Égypte jusqu'à l'océan Atlantique, depuis la mer
Méditerranée jusqu'aux pays des Nègres. On les distingue à leur teint
olivâtre, leur nez droit, leurs lèvres minces, leur visage arrondi.
On croit que ces peuples précédèrent en Afrique l'établissement des
Tyriens à Carthage, et même l'émigration de certaines peuplades du
pays de Chanaan, du tems de Josué et de David. Jamais ces peuples
ne furent entièrement asservis; à l'abri de leurs montagnes, ils ont
conservé leur nationalité et leurs usages. Les Grecs et les Romains
les désignèrent par le nom général de _Barbares_, d'où probablement
s'est formé le nom de _Berber_[303]. Pour les Berbers, ils s'appellent
eux-mêmes _amazyghs_ ou nobles, mot qui paraît répondre aux _mazyces_
des Grecs et des Romains[304].
Ni l'une ni l'autre de ces dénominations n'a été connue des auteurs
chrétiens du moyen-âge. Les Berbers et les Africains en général, y
compris les restes des populations carthaginoise, romaine et vandale,
sont confondus sous la désignation générale de _Mauri_ ou Maures,
_Afri_ ou Africains, _Poeni_ ou Carthaginois, _fusci_ ou basanés[305],
etc.
[303] _Mémoire géographique sur la partie orientale de la
Barbarie_, par M. le comte Castiglioni. Milan, 1826, p. 84.
[304] _Nouveaux Mémoires de l'Académie des inscriptions_, t. XII.
Mémoire de M. Saint-Martin, p. 190 et suiv.
[305] Il y avait encore, parmi les envahisseurs, des renégats
et des aventuriers de toutes les provinces de l'empire grec.
Ces derniers sont appelés par les écrivains arabes _Roumy_, par
altération du mot _romain_, titre que se donnaient les indignes
héritiers des conquêtes des Scipion et des Paul-Emile.
Entre les diverses nations qui prirent part aux invasions de la France,
il y avait des peuples d'origine germaine et slave. On sait qu'à
la suite de la grande migration des peuples, dans les quatrième et
cinquième siècles de notre ère, les Slaves qui habitaient primitivement
les contrées situées au nord de la mer Noire et du Danube, s'avancèrent
peu à peu vers le centre et le midi de l'Europe, et occupèrent, sous
les divers noms d'Esclavons, de Croates, de Serbes, de Moraves, de
Bohêmes, les contrées appelées plus tard la Pologne, la Bohême, la
Servie, la Dalmatie et même une partie de la Grèce. Les Slaves, à
mesure qu'ils s'avancèrent, eurent à combattre les peuples dont ils
voulaient soumettre le territoire, particulièrement les Saxons, les
Huns, etc.; de plus, les uns et les autres se trouvèrent en état
d'hostilité avec Charles-Martel, Pepin, Charlemagne et les enfans de
Charlemagne, dont les domaines étaient continuellement menacés par ces
hordes sauvages. Ces guerres terribles ne cessèrent que lorsque les
peuples de la Germanie, soit Germains, soit Slaves, eurent embrassé
le christianisme. Or, il a de tout tems été admis dans le droit public
des barbares de disposer des prisonniers comme d'un vil bétail. Tacite
raconte que, de son tems, les peuples qui habitaient la Hollande
actuelle étaient dans l'usage de vendre leurs prisonniers, et que ces
prisonniers se répandaient ensuite, soit comme soldats, soit comme
esclaves, dans toutes les provinces de l'empire romain[306]. Cette
coutume inhumaine s'établit en France et dans les contrées voisines. Le
commerce d'esclaves y était devenu un genre d'industrie autorisé, et il
ne cessa qu'après que les Germains, les Slaves et les autres barbares
du nord eurent pris place dans la grande famille chrétienne[307].
[306] _Vie d'Agricola_, ch. 28.
[307] Comparez deux lettres d'Alcuin, dans le recueil de dom
Bouquet, t. V, p. 609 et 610, la géographie d'Ibn-Haucal, man.
arab. de la Biblioth. roy., p. 57, et Maccary, man. arab., no 704,
fol. 46 verso. Voy. aussi M. d'Ohsson, _Peuples du Caucase_, Paris,
1828, p. 86; et M. Pardessus, _Lois maritimes_, t. I, introduction,
p. LXXIX et LXXX.
Ce commerce prit surtout de l'extension après que la Syrie, l'Égypte,
l'Afrique et l'Espagne furent tombées au pouvoir des Sarrazins. L'on
sait que, de tout tems, l'esclavage a subsisté chez les Arabes, et
que, parmi ce peuple, les travaux les plus pénibles, particulièrement
les travaux mécaniques et ceux de l'agriculture, sont mis à la charge
d'hommes privés de leur liberté. A la vérité, d'après la législation
musulmane, l'esclavage ne laisse après lui aucune marque d'infériorité,
et l'esclave qui fait preuve de capacité ou que la fortune favorise
parvient aux mêmes emplois que l'homme libre. L'usage de vendre aux
Sarrazins des captifs et des enfans de l'un et de l'autre sexe se
propagea de très-bonne heure.
Les marchands allaient acheter les esclaves germains et slaves sur
les côtes d'Allemagne, à l'embouchure du Rhin, de l'Elbe et d'autres
rivières. On en trouvait aussi sur les bords de la mer Adriatique[308],
ainsi que sur les côtes de la mer Noire, où, jusqu'à ces derniers
tems, les peuples de la Circassie et de la Géorgie ont été dans l'usage
de donner leurs enfans en échange des objets qui leur manquaient. Un
marché pour ces derniers existait à Constantinople. Enfin il arrivait
un grand nombre de ces esclaves en France, soit qu'ils provinssent des
guerres entre les Français et les nations du nord, soit qu'ils eussent
été achetés par des spéculateurs.
[308] Au sujet des descentes des Sarrazins sur les côtes de la mer
Adriatique, voy. Constantin Porphyrogenète, _De administratione
imperii_, dans Banduri, _Imperium orientale_, t. I, p. 88 et suiv.,
et p. 131.
Bientôt même les Sarrazins, par une suite de l'esprit de jalousie
inné chez les peuples du midi, commencèrent à mutiler une partie des
esclaves en bas-âge, afin de les rendre propres à certains emplois
dans les sérails et les harems des princes et des hommes riches.
Cet usage ne tarda pas à donner naissance en France à un nouveau
genre d'industrie. Au dixième siècle, il s'était formé à Verdun en
Lorraine une espèce de grande manufacture d'eunuques; et les enfans
qui survivaient à cette cruelle opération étaient envoyés en Espagne,
où les grands les achetaient fort cher[309]. Ce commerce d'eunuques
était devenu si commun, qu'on faisait présent d'un être ainsi dégradé,
comme on offrirait maintenant un cheval ou un bijou. Un écrivain arabe
rapporte qu'en 966, les seigneurs français de la Catalogne, voulant
se rendre favorable le khalife de Cordoue, lui offrirent entre autres
présens vingt jeunes Slavons faits eunuques[310].
[309] Comparez Liutprand, dans le recueil de Muratori, _Rerum
italicarum scriptores_, t. II, part. I, p. 470, et Ibn-Haucal, man.
arab., p. 57. Voy. aussi Deguignes, _Mémoires de l'Académie des
inscriptions_, t. XXXVII, p. 485.
[310] Voy. Maccary, no 704, fol. 94 verso. Les autres présens
consistaient dans vingt quintaux de martre zibeline, cinq quintaux
d'étain et des armes.
Les auteurs arabes attribuent à tous les esclaves germains et slavons
une origine slave, et les appellent du nom général de _saclabi_, terme
d'où est probablement dérivé notre mot _esclave_[311]. Une grande
partie de la garde des émirs et des khalifes de Cordoue se composait de
saclabis. Il y avait encore beaucoup de saclabis mêlés aux Sarrazins
de Sicile, notamment à Palerme, où un quartier particulier portait
leur nom. On en remarquait également en Afrique, en Syrie[312]; et
dans toutes ces contrées, les saclabis étaient quelquefois investis
des fonctions les plus importantes. C'est ainsi qu'il faut expliquer
les nombreux passages des chroniques arabes, où il est fait mention des
saclabis, et qui, sans cela, seraient inintelligibles.
[311] Charmoy, _Mémoire sur la relation de Massoudi_, dans le t.
II, des _Mém. de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, 1835, p. 370 et
suiv.
[312] Ibn Haucal, man. arab. de la Bibliothèque royale, p. 57 et
62. Charmoy, Mémoire déjà cité.
Les Arabes et les Berbers comptaient dans leurs rangs non seulement un
grand nombre de payens du nord de l'Europe, mais, on est honteux de le
dire, beaucoup d'hommes nés au sein du christianisme, en Italie et en
France. Les juifs, spéculant sur la misère des peuples, se faisaient
vendre des enfans de l'un et de l'autre sexe, et les conduisaient
dans les ports de mer; là, des navires grecs et vénitiens venaient
les chercher, pour les transporter chez les Sarrazins. Ce scandaleux
trafic, proscrit par l'autorité ecclésiastique et l'autorité civile,
se faisait jusque dans la capitale du monde chrétien. En 750, le pape
Zacharie fut obligé de racheter des mains des Vénitiens un grand nombre
d'enfans des deux sexes, qui allaient être emmenés de Rome[313]. Le
successeur de Zacharie, en 778, prit le parti de livrer aux flammes,
à Civitta-Vecchia, plusieurs bâtimens grecs qui étaient venus dans ce
port pour le même genre de commerce[314].
[313] Anastase le bibliothécaire, dans le grand recueil de
Muratori, t. III, part. I, p. 164.
[314] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 557. Ce commerce
avait encore lieu, quoique secrètement, au treizième siècle. Voy.
l'_Histoire des Croisades_ de M. Michaud, 4e édit., t. III, p. 610
et 613.
Aux chrétiens achetés comme esclaves, qui étaient admis dans les
bandes sarrazines, il faut joindre les captifs de tout âge et de
toute condition qui tombaient en leur pouvoir. On a vu que la chasse
aux hommes était chez les Sarrazins un des grands objets de leurs
invasions; à la suite de chaque expédition, les marchés des principales
villes de l'Espagne et de l'Afrique regorgeaient de chrétiens à vendre.
Les captifs surpris en bas-âge et séparés de leurs parens étaient
élevés dans la religion et le langage des vainqueurs; s'ils faisaient
de la résistance, le magistrat avait le droit de les contraindre.
Une grande partie de ces enfans devenaient ensuite soldats. Quant aux
chrétiens qui étaient enlevés à l'état adulte, on ne les forçait pas
toujours à embrasser l'islamisme, car Mahomet a dit: «Ne faites pas
violence aux hommes, à cause de leur foi.» Mais plusieurs ne laissaient
pas de prendre du service dans les bandes sarrazines.
Il faut également joindre à ces indignes chrétiens quelques habitans
des pays mêmes qui étaient victimes de ces courses dévastatrices.
Lorsque les Arabes et les Berbers entrèrent en Espagne, ils furent
aidés par beaucoup de chrétiens du pays, et par les juifs alors
très-nombreux dans la Péninsule. Comme ils n'avaient pas des troupes
suffisantes pour occuper les places fortes, ils confiaient en partie
aux juifs la garde des villes dont ils voulaient s'assurer la fidélité.
Dans leurs invasions en France et au sein des contrées voisines, ils
eurent également pour auxiliaires les hommes sans foi et sans patrie,
qui sont toujours prêts à profiter des malheurs publics pour s'élever.
On a vu quelle part Mauronte, duc de Marseille, et d'autres personnages
notables prirent aux succès des Sarrazins. Si les grands étaient aussi
peu délicats, quels devaient être les petits? On ne peut douter que,
dans les invasions et l'établissement des Sarrazins en Dauphiné, en
Piémont, en Savoie et en Suisse, une partie de la population ne fût
d'intelligence avec eux et n'eût part à leurs rapines. Les écrivains
contemporains ne le disent pas expressément; ils se contentent de se
plaindre de la cupidité et de la perfidie de certains chrétiens, de
leur manque de foi; mais comment expliquer autrement la facilité que
les barbares eurent à envahir ces âpres contrées et à s'y maintenir?
comment leurs bandes placées à de si grandes distances les unes
des autres, à une époque surtout où les communications étaient si
difficiles, auraient-elles pu correspondre ensemble? Les envahisseurs,
bien que parlant une langue à part et professant des croyances toutes
différentes, avaient fini par se mêler avec le reste de la population.
L'on en a vu un exemple[315] dans ce que le chroniqueur de l'abbaye
de Novalèse rapporte au sujet de son oncle, qui tomba au pouvoir des
Sarrazins. Un combat est livré aux environs de Verceil; les Sarrazins
sont vainqueurs et entrent paisiblement dans la ville avec leurs
prisonniers; les prisonniers sont exposés dans les rues; chaque passant
est libre de les examiner et d'en offrir un prix. Pendant ce tems,
les parens et les amis de ces infortunés vont chez l'évêque, chez les
notables; c'est comme de nos jours, lorsqu'un marchand arrive dans une
ville pour y vendre ses marchandises.
[315] Page 170.