La prise de saint Mayeul eut lieu en 972. Cet événement causa une

sensation extraordinaire; de toutes parts les chrétiens grands et

petits se levèrent pour demander vengeance d'un tel attentat. Il y

avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers,

un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d'une fois

avait signalé son zèle pour l'affranchissement du pays. Profitant de

l'enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois,

en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui

voulaient prendre part à la gloire de l'entreprise, il fit construire,

non loin de Sisteron, un château situé en face d'une forteresse occupée

par les Sarrazins. Son intention était d'observer de là tous leurs

mouvemens, et de profiter de la première occasion pour les exterminer.

Dans l'ardeur de son zèle pieux, il avait fait voeu à Dieu, s'il

venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de sa

vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les Sarrazins

essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs tentatives

furent inutiles. La montagne où s'élevait le château occupé par les

Sarrazins se nommait _Petra Impia_, et s'appelle encore dans le langage

du pays _Peyro Empio_. Peu de tems après, le chef des Sarrazins de la

forteresse ayant enlevé la femme de l'homme préposé à la garde de la

porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui en faciliter

l'entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers et entra

sans obstacle. Tous les Sarrazins qui voulurent résister, furent

passés au fil de l'épée; les autres, y compris le chef, demandèrent le

baptême[275].

[275] Beuvon a été rangé au nombre des saints. Voy. sa vie dans le

recueil des _Bollandistes_, au 22 mai. Le lieu où naquit le saint

et où eurent lieu ses exploits, était resté jusqu'ici inconnu,

et on l'avait confondu avec le Fraxinet. On n'avait pas fait

attention qu'aux environs de Sisteron, est encore un lieu appelé

_Fraissinie_. Les détails de localité qu'on vient de lire nous ont

été fournis par M. de Laplane, ancien sous-préfet. M. de Laplane

est de Sisteron même, et il a fait une étude particulière de notre

histoire, au moyen-âge. Voy. d'ailleurs Bouche, t. I, p. 240.

A la même époque, les habitans de Gap se délivrèrent de la présence

des barbares. On lit dans l'ancien bréviaire de cette ville, que, par

suite d'un accord fait entre un chef appelé Guillaume et les guerriers

du pays, les Sarrazins furent attaqués dans toutes les positions qu'ils

occupaient et exterminés. Les guerriers se réservèrent la moitié de la

ville et des terres, et abandonnèrent l'autre moitié à l'évêque et aux

églises[276].

[276] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 44.

Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l'être

aussi. Il est bien à regretter que l'histoire ne nous ait presque rien

transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu'à la

tête de l'entreprise était Guillaume, comte de Provence[277], le même

peut-être qui avait figuré dans l'expulsion des Sarrazins de Gap; en

effet, cette ville dépendait alors de la Provence[278].

[277] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 240.

[278] La Provence elle-même faisait partie du royaume de Bourgogne;

celui qui régnait en ce moment était Conrad, dit _le Pacifique_,

dont il a déjà été parlé.

Guillaume se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice

et de la religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence,

du Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les

Sarrazins jusque dans le Fraxinet. De leur côté les Sarrazins, qui se

voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchemens, réunirent toutes

leurs forces, et descendirent de leurs montagnes en bataillons serrés.

Il paraît qu'un premier combat fut livré aux environs de Draguignan,

dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une tour qu'on

dit avoir été élevée en mémoire de la bataille[279]. Les Sarrazins

ayant été battus, se réfugièrent dans le château-fort. Les chrétiens se

mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent la plus vive

résistance; les chrétiens renversèrent tous les obstacles. A la fin les

barbares, étant pressés de toutes parts, sortirent du château pendant

la nuit et essayèrent de se sauver dans la forêt voisine. Poursuivis

avec vigueur, la plupart furent tués ou faits prisonniers, le reste mit

bas les armes[280].

[279] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42.

[280] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IX, p. 127.

Il est probable que plus d'un Sarrazin, profitant de la voie de

la mer, s'étaient réfugiés en Espagne, en Sicile et sur les côtes

d'Afrique. Si on en croyait d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_,

au mot _moezz_, et Cardonne, _Histoire des Maures d'Afrique_, t.

II, p. 82, les Sarrazins auraient été également maîtres, à cette

époque, de l'île de Sardaigne, et, en 970, le khalife Moezz, dont

les armées venaient de conquérir l'Égypte, aurait passé une année

dans l'île avant de se rendre dans ses nouveaux états. Le fait

de l'occupation de la Sardaigne par les Sarrazins a été admis par

M. Mimaut, _Histoire de Sardaigne_, t. I, p. 93; mais ce fait est

sans fondement, et l'historien arabe, Novayry, sur le témoignage

duquel d'Herbelot et Cardonne s'étaient fondés, dit seulement que

Moezz, avant de partir pour l'Égypte, passa un an dans le château

de plaisance appelé _Sardanya_, qui était situé en Afrique, aux

environs de Cayroan. Voyez le recueil des _Notices et extraits des

manuscrits_, t. XII, p. 483. Delbène, _De regno Burgundiæ_, p. 146,

suppose également que les Sarrazins étaient maîtres de la Sardaigne

et même de la Corse. Il y fait apparaître un chef appelé _Musectus_

ou _Muget_, contre lequel, suivant lui, le comte de Provence

dirigea une expédition, de concert avec les Génois et les Pisans.

Delbène veut parler d'un chef sarrazin d'Espagne, qui, en effet,

envahit la Sardaigne, et contre lequel eurent à se défendre les

Pisans; mais ce chef, que les Arabes appellent Modjahed, ne parut

sur la scène que plus de trente ans après. Il en sera question plus

tard.

Tous les Sarrazins qui se rendirent furent épargnés. Les chrétiens

laissèrent également la vie aux mahométans qui occupaient les villages

voisins. Plusieurs demandèrent le baptême et se fondirent peu à peu

dans la population; les autres restèrent serfs et attachés au service,

soit des églises, soit des propriétaires de terres; leur race se

conserva long-tems, comme on le verra plus tard.

La prise du château de Fraxinet eut lieu vers l'an 975. Ce château

était resté plus de quatre-vingts ans au pouvoir des Sarrazins, et

comme c'était le chef-lieu de toutes les possessions des Sarrazins

dans l'intérieur de la France, l'Italie septentrionale et la Suisse,

on doit croire qu'il s'y trouvait des richesses immenses. Tout le

butin fut distribué aux guerriers. En même tems, comme la contrée

située à plusieurs lieues à la ronde était entièrement dévastée, le

comte Guillaume récompensa le zèle des chefs par le don de terres

considérables. On cite parmi les hommes qui eurent part à ces

distributions, Gibelin de Grimaldi, qui était d'origine génoise, et

qui reçut les terres situées au fond du golfe de Saint-Tropès, d'où le

golfe porte encore le nom de _Golfe de Grimaud_[281].

[281] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42, a rapporté une

charte datée de l'an 980, par laquelle Guillaume accorde à Gibelin

de Grimaldi le golfe de Grimaud. Papon, _Histoire de Provence_, t.

II, p. 171, a contesté l'authenticité de cette charte; mais ses

raisonnemens contre le fait en lui-même ne nous ont point paru

concluans.

On cite encore un guerrier chrétien, qui devint seigneur de la ville

de Castellane, dans le département actuel des Basses-Alpes. Peut-être

l'origine de la fortune de la maison de Castellane provenait-elle de

conquêtes particulières faites sur les lieux mêmes, par un membre

de cette famille. Il faut faire également une mention à part de la

délivrance de la ville de Riez, située dans le même département, et qui

célèbre tous les ans, aux fêtes de la Pentecôte, son affranchissement,

par des combats simulés[282].

[282] Voy. Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la

France_, t. III, p. 54.

On pense bien que, dans ces largesses, les églises ne furent pas

oubliées. En effet, le clergé avait eu plus à souffrir des ravages des

Sarrazins qu'aucune autre partie de la population; et, dans toutes les

tentatives faites pour affranchir le pays, il s'était mis à la tête du

mouvement. Les évêques de Fréjus, de Nice, etc., reçurent des terres

fort étendues[283].

[283] Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 425, et instrum. p. 82.

Dans certains cantons qui se trouvaient sans habitans, par exemple

à Toulon, la foule se présenta pour occuper les terres vacantes;

on a vu qu'il ne restait plus de traces des anciennes propriétés,

et chacun élevait ses prétentions. Guillaume accourut d'Arles où il

faisait habituellement sa résidence, et fit la part des bourgeois,

des seigneurs et des églises[284]. Peu à peu les villes détruites se

relevèrent de leurs ruines; les populations, qui pendant si long-tems

étaient restées sans communications, reprirent leurs anciennes

relations.

[284] Il nous reste à ce sujet un passage curieux d'une charte

datée de l'année 993, qui a été publiée par dom Martenne,

_Amplissima Collectio_, t. I, p. 349. Ce passage est relatif à une

querelle qui s'était élevée entre Guillaume, vicomte de Marseille,

et un seigneur appelé Pons de Fos: «Cum gens pagana fuisset è

finibus suis, videlicet de Fraxineto, expulsa, et terra Tolonensis

coepisset vestiri et a cultoribus coli, unusquisque secundum

propriam virtutem rapiebat terram, transgrediens terminos ad suam

possessionem. Quapropter illi qui potentiores videbantur esse,

altercatione facta, impingebant se ad invicem, rapientes terram

ad posse, videlicet Willelmus vicecomes, et Pontius de Fossis.

Qui Pontius pergens ad comitem, dixit ei: _Domne comes, ecce

terra soluta est a vinculo paganæ gentis; tradita est in manu tua

donatione regis: ideo rogamus ut pergas illuc et mittas terminos

inter oppida et castra et terram sanctuariam; nam tuæ potestatis

est terminare et unicuique distribuere quantum tibi placitum

fuerit_. Quod ille, ut audivit, concessit; et continuo ascendens

in suis equis perrexit. Cumque fuisset infrà fines cathedræ villæ,

coepit inquirere nomina montium, et concava vallium et aquarum et

fontium.»

Le dévouement dont Guillaume fit preuve dans tout le cours de sa

carrière, lui gagna l'attachement de ses sujets; et quand il mourut, la

voix publique lui décerna le glorieux titre de _Père de la patrie_.

On a vu que le château de Fraxinet fut repris par les chrétiens,

vers l'an 975. Les Sarrazins ne possédaient plus rien sur le sol

français[285]; et comme les chrétiens des provinces septentrionales

de l'Espagne se maintenaient dans les conquêtes faites depuis deux

siècles, il semblait que la cause de l'Évangile en France n'avait

plus rien à redouter des entreprises des disciples de l'Alcoran: il

semblait que la France n'avait plus à craindre que quelques incursions

de pirates, dont le pays ne serait tout-à-fait débarrassé que lorsque

les barbares auraient été poursuivis jusqu'au fond de leur repaire;

mais, en 976, le khalife de Cordoue, Hakam II, mourut, et sous son

fils, réduit à l'état d'imbécillité, la conduite des affaires se trouva

remise à un homme actif et vaillant, à un homme qui, faisant revivre

les idées des premiers conquérans et y joignant les lumières d'un

siècle plus policé, menaça le christianisme, en Espagne et dans les

contrées voisines, d'une ruine totale. Cet homme s'appelait Mohammed,

et il reçut de ses exploits le titre d'_Almansor_ ou de Victorieux. La

dignité dont il était revêtu était celle de _hageb_ ou de chambellan,

et ce titre équivalait pour lui à celui de _maire de palais_. Almansor,

dès qu'il eut saisi le timon de l'état, se hâta de mettre ordre aux

affaires des provinces d'Afrique, où la domination des princes de

Cordoue avait beaucoup de peine à se maintenir; il tira de ces vastes

contrées un grand nombre de guerriers; en même tems il fit un appel aux

hommes robustes de l'Espagne et aux jeunes gens qui depuis long-tems

se plaignaient d'être laissés dans l'inaction. Une trève existait en

ce moment entre les chrétiens et les musulmans; mais Almansor, fidèle à

l'esprit de l'Alcoran, qui défend de sacrifier aucun de ses avantages,

lorsqu'il s'agit de peuples d'une autre religion que l'islamisme, était

impatient de faire sortir l'épée du fourreau.

[285] En effet, après avoir conduit les Sarrazins jusqu'à

l'extrémité des Alpes, les chroniques contemporaines, à la vérité

très-défectueuses, les font revenir peu à peu vers les côtes d'où

ils étaient partis. S'il était resté quelques bandes sarrazines

dans les Alpes, on doit croire qu'elles avaient mis bas les armes

et embrassé le christianisme, ou qu'elles avaient été réduites à

l'état de serfs. Néanmoins Delbène, _de regno Burgundiæ_, p. 169

et 187, suppose les Sarrazins encore établis dans les Alpes, après

l'an 980 et même après l'an 1000, et il fait remporter sur eux

les succès les plus merveilleux à un personnage d'origine saxonne,

qu'il appelle Geroldus, Guillaume-Géraud ou Béraud, et dont nous

avons déjà parlé; mais Delbène aurait dû citer à l'appui quelque

témoignage authentique; d'ailleurs Guillaume-Géraud eût été alors

trop jeune pour combattre les barbares. On ne peut se fier au

témoignage de Delbène.

Les musulmans d'Espagne, presque tous originaires d'Afrique et d'autres

contrées situées dans un climat chaud, supportaient difficilement la

température rigoureuse des pays du nord; d'ailleurs, à l'exception

de la garde particulière du khalife, les troupes ne faisaient pas

de service permanent, et ne s'engageaient que pour une campagne. En

conséquence toutes les expéditions d'Almansor, à l'exception d'une

seule, eurent lieu pendant l'été. Néanmoins, en vingt-sept ans,

le nombre de ces expéditions s'éleva à cinquante-six; et, suivant

l'expression d'un auteur arabe, dans aucune son drapeau ne fut abattu

et son armée ne tourna le dos.

Les musulmans étaient presque tous à cheval; se dirigeant vers les

lieux où ils n'étaient pas attendus, ils massacraient les hommes en

état de porter les armes, faisaient les femmes et les enfans esclaves,

enlevaient ce qu'ils pouvaient emporter et détruisaient tout le reste.

A la suite de chacune de ces expéditions, les marchés de Cordoue, de

Séville, de Lisbonne, de Grenade, regorgeaient de chrétiens des deux

sexes à vendre; et ces chrétiens étaient ensuite emmenés en Afrique,

en Égypte et dans les autres pays mahométans. Almansor regardait ses

efforts contre les disciples de l'Évangile comme son plus beau titre

à la faveur divine, et se faisait toujours accompagner de la caisse où

il devait être enterré. A l'issue de chaque bataille, il secouait sur

la caisse la poussière dont ses habits étaient encore couverts, et il

espérait faire de cette poussière une couche de terre avec laquelle il

serait élevé tout droit au paradis[286].

[286] Maccary, man. arab., no 704, fol. 98 et suiv.

Les provinces chrétiennes de Castille, de Léon, de Navarre, d'Aragon

et de Catalogne, jusqu'aux frontières de la Gascogne et du Languedoc,

furent tour à tour en proie aux plus horribles dévastations. Almansor

porta ses armes là où jamais l'étendard musulman n'avait flotté.

Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, le sanctuaire des chrétiens

d'Espagne, tomba au pouvoir des Sarrazins; la ville fut livrée aux

flammes, et les vainqueurs emportèrent les cloches de l'église de

Saint-Jacques, à Cordoue, où elles furent suspendues dans la grande

mosquée pour y servir de lampes. Almansor, pour rendre sa victoire plus

éclatante, voulut que les captifs chrétiens portassent les cloches

sur leurs épaules, pendant un espace de près de deux cents lieues;

il est vrai que plus tard les chrétiens, en entrant dans Cordoue,

firent reporter les cloches en Galice, sur les épaules des captifs

musulmans[287].

[287] Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 101, et no 705, fol.

51.

C'en était fait des chrétiens d'Espagne, s'ils ne mettaient enfin un

terme à leurs querelles particulières, et s'ils n'étaient secourus

par leurs frères de l'autre côté des Pyrénées. Les rois de Léon et de

Navarre, le comte de Castille et les autres chefs chrétiens abjurèrent

tout esprit de discorde, et firent le serment de se dévouer à la

cause commune. Les prêtres et les moines prirent aussi les armes, et

demandèrent à marcher à la tête des combattans[288]; en même tems on

fit un appel aux guerriers de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence

et des autres provinces de France. Une armée formidable se réunit sur

les frontières de la Vieille-Castille; de son côté Almansor rassembla

toutes les forces dont il pouvait disposer. De part et d'autre on était

disposé à vaincre ou à périr. Les deux armées se rencontrèrent aux

environs de Soria, près des sources du Duero. L'action fut terrible

et dura tout le jour. Le sang coulait par torrens, et aucun parti ne

voulait céder; mais les chrétiens, bardés de fer eux et leurs chevaux,

se garantissaient plus facilement. La nuit étant venue, Almansor,

qui avait reçu plusieurs blessures, se retira dans sa tente pour

recommencer le combat le lendemain. Il attendit quelque tems ses émirs

et ses généraux, pour concerter avec eux un nouveau plan d'attaque.

Ne les voyant pas arriver, il demanda la cause de ce retard; on lui

répondit que les émirs et les généraux étaient restés parmi les morts.

Alors se reconnaissant vaincu et ne pouvant survivre à sa défaite,

il refusa toute assistance, et mourut au bout de quelques jours.

On l'ensevelit avec les habits qu'il portait le jour du combat; on

l'enterra dans la caisse qu'il avait destinée à cet usage. Son tombeau

se voit encore dans la ville de Medina-Coeli[289].

[288] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 21.

[289] Almansor, tout le tems qu'il avait exercé l'autorité, avait

su allier la gloire des armes, le goût des lettres et des arts,

et l'amour de l'industrie et de l'agriculture. Jamais l'Espagne

musulmane n'avait été plus prospère que sous sa domination. C'était

l'époque où les idées chevaleresques commençaient à se développer,

et avec elles un sentiment exalté de l'honneur, le respect pour

le sexe faible et le courage malheureux, et d'autres idées qui

devaient faire un singulier contraste avec les moeurs de la masse

du peuple. Il nous paraît néanmoins que M. Viardot, dans ses

_Scènes de moeurs arabes, en Espagne, au dixième siècle_, est allé

trop loin en plaçant chez les Maures, dès le tems d'Almansor, la

chevalerie avec ses institutions, telles qu'elles se développèrent

plus tard chez les chrétiens. M. Viardot aurait dû donner la preuve

des faits qu'il a avancés, et dont il n'est point parlé dans les

chroniques contemporaines.

On était alors en 1002. Abd-almalek, fils d'Almansor, lui succéda dans

la conduite des affaires; mais il mourut en 1008, et avec lui finirent

les beaux jours de l'Espagne mahométane. La guerre civile ne tarda

pas à déchirer le pays; les gouvernemens se renversèrent les uns les

autres; l'esprit de patriotisme s'affaiblit, et l'islamisme ne cessa

plus de décliner.

Au milieu de telles circonstances, il eût été facile aux chrétiens des

provinces septentrionales de l'Espagne de rentrer dans le pays de leurs

pères; mais ils étaient eux-mêmes divisés entre eux. Il n'y avait pas

plus d'union entre la Navarre et la Galice, qu'entre ces deux états

et les musulmans, leurs ennemis naturels. Dans les guerres qui eurent

lieu entre les Sarrazins, les chrétiens furent souvent appelés à y

prendre part. Ils se décidaient d'après le plus ou moins d'avantages

qu'on leur offrait, et quelquefois ils se trouvaient aux prises les

uns avec les autres. Les évêques eux-mêmes figuraient dans ces tristes

débats. En 1009, dans un combat entre musulmans, livré aux environs de

Cordoue, celui des deux partis qui était soutenu par les chrétiens de

Castille, remporta une victoire complète. Le parti vaincu fit un appel

aux chrétiens de la Catalogne, et ceux-ci s'avancèrent à leur tour au

centre de l'Andalousie; mais dans l'action qui eut lieu, il périt trois

évêques, ainsi que le comte d'Urgel, appelé Ermangaud, lequel avait

auparavant rempli le pays du bruit de ses exploits.

La plupart des musulmans voyaient ces alliances avec horreur; et dans

le cours de la guerre, lorsque quelque chrétien leur tombait dans les

mains, ils se montraient sans pitié. Un chroniqueur français rapporte

que, dans la dernière bataille, les Sarrazins coupèrent la tête

d'Ermangaud, et que leur chef, après avoir fait couvrir le crâne d'or,

le porta comme trophée dans toutes ses guerres[290].

[290] Recueil des _Historiens de France_, t. X, p. 148.

Nous ne pousserons pas plus loin notre récit. Les Sarrazins d'Espagne

n'étaient plus en état de faire des invasions en France, et la France

venait d'entrer dans une nouvelle ère qui, à la longue, devait lui

rendre sa prospérité et sa gloire. En 987, la faiblesse des indignes

enfans de Charlemagne avait fait place à la vigueur naissante de la

race de Hugues-Capet. D'un autre côté, les Normands avaient embrassé

le christianisme, et, fixés dans le riche pays auquel ils ont donné

leur nom, ils trouvaient plus d'avantage à cultiver les terres qu'à

les ravager. Il en avait été de même des Hongrois établis sur les bords

du Danube. Bientôt l'Europe chrétienne ne forma plus qu'une espèce de

vaste république, où les passions humaines continuèrent à jouer leur

rôle inévitable; mais où il se formait peu à peu un droit des gens qui

devait la placer à la tête de la civilisation[291].

[291] On a vu qu'à partir de l'an 950, l'excès du mal avait

amené une amélioration. Il est certain que le besoin de la

défense mutuelle et le sentiment de la dignité humaine avaient

rendu quelque énergie aux esprits. C'est alors que commencent à

se répandre dans toute la France et les contrées voisines, les

associations des citoyens entre eux et les franchises municipales.

Alors aussi paraissent sur la scène les républiques d'Italie, et

celles de Marseille et d'Arles.

Néanmoins les côtes du midi de la France et de l'Italie continuèrent

à souffrir des courses des pirates. En 1003, les Sarrazins d'Espagne

avaient fait une descente aux environs d'Antibes, et emmené entre

autres infortunés plusieurs religieux. En 1019, d'autres Sarrazins

espagnols abordèrent de nuit devant la ville de Narbonne, espérant,

dit une chronique contemporaine, la prendre sans peine, sur la foi de

quelques devins. Ils essayèrent de forcer l'entrée de la cité; mais

les habitans, guidés par le clergé, firent une communion générale;

et tombant sur les barbares, les taillèrent en pièces. Tous ceux

qui ne furent pas tués, restèrent leurs prisonniers, et furent

vendus comme esclaves. Vingt d'entre eux, qui étaient d'une grandeur

colossale, furent envoyés à l'abbaye de Saint-Martial, à Limoges.

L'abbé en retint deux qui furent employés au service de l'abbaye, et

distribua les autres à divers personnages étrangers qui se trouvaient

alors à Limoges. Le chroniqueur fait observer que le langage de ces

prisonniers n'était pas sarrazin, c'est-à-dire arabe, et qu'en parlant

ils semblaient japper comme de petits chiens[292]. En 1047, l'île de

Lerins, qui, trois cents ans auparavant, avait eu tant à souffrir des

ravages des Sarrazins, fut encore une fois envahie par les barbares;

une partie de ses moines furent emmenés en Espagne. Isarn, abbé

de Saint-Victor, à Marseille, se rendit dans la Péninsule pour les

délivrer[293].

[292] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 153.

[293] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493.

Ce redoublement de violence, de la part des pirates sarrazins, était

l'effet des guerres sanglantes qui avaient lieu parmi les musulmans en

Espagne. Quelques chefs sarrazins, se trouvant tour à tour vainqueurs

et vaincus, et victimes de leurs efforts malheureux, prirent le parti

de se confier à la mer et d'aller tenter la fortune sur les côtes

chrétiennes. Parmi ces chefs les chroniques contemporaines citent

principalement un homme appelé Modjahed, qui s'était emparé de Denia et

des îles Baléares, et qui, sous le nom altéré de _Muget_ ou _Musectus_,

devint la terreur des îles de Corse et de Sardaigne, des côtes de Pise

et de Gênes. Telles étaient les richesses enlevées par les soldats de

Modjahed, qu'à l'exemple des soldats du grand Alexandre, ils portaient

des carquois d'or ou d'argent. Dans un combat qui eut lieu, les pirates

ayant été défaits, les guerriers chrétiens, pour sanctifier en quelque

sorte leur victoire, envoyèrent une partie du butin à l'abbaye de

Cluny[294].

Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère · 第 13 / 19 段