sensation extraordinaire; de toutes parts les chrétiens grands et
petits se levèrent pour demander vengeance d'un tel attentat. Il y
avait alors aux environs de Sisteron, dans le village des Noyers,
un gentilhomme appelé Bobon ou Beuvon, qui déjà plus d'une fois
avait signalé son zèle pour l'affranchissement du pays. Profitant de
l'enthousiasme général, et ralliant à lui les paysans, les bourgeois,
en un mot tous les hommes amis de la religion et de la patrie, qui
voulaient prendre part à la gloire de l'entreprise, il fit construire,
non loin de Sisteron, un château situé en face d'une forteresse occupée
par les Sarrazins. Son intention était d'observer de là tous leurs
mouvemens, et de profiter de la première occasion pour les exterminer.
Dans l'ardeur de son zèle pieux, il avait fait voeu à Dieu, s'il
venait à bout de chasser les barbares, de consacrer le reste de sa
vie à la défense des veuves et des orphelins. En vain les Sarrazins
essayèrent de le troubler dans ses efforts; toutes leurs tentatives
furent inutiles. La montagne où s'élevait le château occupé par les
Sarrazins se nommait _Petra Impia_, et s'appelle encore dans le langage
du pays _Peyro Empio_. Peu de tems après, le chef des Sarrazins de la
forteresse ayant enlevé la femme de l'homme préposé à la garde de la
porte, celui-ci, pour se venger, offrit à Bobon de lui en faciliter
l'entrée. Une nuit, Bobon se présenta avec ses guerriers et entra
sans obstacle. Tous les Sarrazins qui voulurent résister, furent
passés au fil de l'épée; les autres, y compris le chef, demandèrent le
baptême[275].
[275] Beuvon a été rangé au nombre des saints. Voy. sa vie dans le
recueil des _Bollandistes_, au 22 mai. Le lieu où naquit le saint
et où eurent lieu ses exploits, était resté jusqu'ici inconnu,
et on l'avait confondu avec le Fraxinet. On n'avait pas fait
attention qu'aux environs de Sisteron, est encore un lieu appelé
_Fraissinie_. Les détails de localité qu'on vient de lire nous ont
été fournis par M. de Laplane, ancien sous-préfet. M. de Laplane
est de Sisteron même, et il a fait une étude particulière de notre
histoire, au moyen-âge. Voy. d'ailleurs Bouche, t. I, p. 240.
A la même époque, les habitans de Gap se délivrèrent de la présence
des barbares. On lit dans l'ancien bréviaire de cette ville, que, par
suite d'un accord fait entre un chef appelé Guillaume et les guerriers
du pays, les Sarrazins furent attaqués dans toutes les positions qu'ils
occupaient et exterminés. Les guerriers se réservèrent la moitié de la
ville et des terres, et abandonnèrent l'autre moitié à l'évêque et aux
églises[276].
[276] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 44.
Le Dauphiné était libre; la Provence ne pouvait tarder à l'être
aussi. Il est bien à regretter que l'histoire ne nous ait presque rien
transmis sur un événement aussi intéressant. On sait seulement qu'à la
tête de l'entreprise était Guillaume, comte de Provence[277], le même
peut-être qui avait figuré dans l'expulsion des Sarrazins de Gap; en
effet, cette ville dépendait alors de la Provence[278].
[277] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 240.
[278] La Provence elle-même faisait partie du royaume de Bourgogne;
celui qui régnait en ce moment était Conrad, dit _le Pacifique_,
dont il a déjà été parlé.
Guillaume se faisait chérir de ses sujets par son amour de la justice
et de la religion. Faisant un appel aux guerriers de la Provence,
du Bas-Dauphiné et du comté de Nice, il se disposa à attaquer les
Sarrazins jusque dans le Fraxinet. De leur côté les Sarrazins, qui se
voyaient poursuivis dans leurs derniers retranchemens, réunirent toutes
leurs forces, et descendirent de leurs montagnes en bataillons serrés.
Il paraît qu'un premier combat fut livré aux environs de Draguignan,
dans le lieu appelé Tourtour, là où il existe encore une tour qu'on
dit avoir été élevée en mémoire de la bataille[279]. Les Sarrazins
ayant été battus, se réfugièrent dans le château-fort. Les chrétiens se
mirent à leur poursuite. En vain les barbares opposèrent la plus vive
résistance; les chrétiens renversèrent tous les obstacles. A la fin les
barbares, étant pressés de toutes parts, sortirent du château pendant
la nuit et essayèrent de se sauver dans la forêt voisine. Poursuivis
avec vigueur, la plupart furent tués ou faits prisonniers, le reste mit
bas les armes[280].
[279] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42.
[280] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. IX, p. 127.
Il est probable que plus d'un Sarrazin, profitant de la voie de
la mer, s'étaient réfugiés en Espagne, en Sicile et sur les côtes
d'Afrique. Si on en croyait d'Herbelot, _Bibliothèque orientale_,
au mot _moezz_, et Cardonne, _Histoire des Maures d'Afrique_, t.
II, p. 82, les Sarrazins auraient été également maîtres, à cette
époque, de l'île de Sardaigne, et, en 970, le khalife Moezz, dont
les armées venaient de conquérir l'Égypte, aurait passé une année
dans l'île avant de se rendre dans ses nouveaux états. Le fait
de l'occupation de la Sardaigne par les Sarrazins a été admis par
M. Mimaut, _Histoire de Sardaigne_, t. I, p. 93; mais ce fait est
sans fondement, et l'historien arabe, Novayry, sur le témoignage
duquel d'Herbelot et Cardonne s'étaient fondés, dit seulement que
Moezz, avant de partir pour l'Égypte, passa un an dans le château
de plaisance appelé _Sardanya_, qui était situé en Afrique, aux
environs de Cayroan. Voyez le recueil des _Notices et extraits des
manuscrits_, t. XII, p. 483. Delbène, _De regno Burgundiæ_, p. 146,
suppose également que les Sarrazins étaient maîtres de la Sardaigne
et même de la Corse. Il y fait apparaître un chef appelé _Musectus_
ou _Muget_, contre lequel, suivant lui, le comte de Provence
dirigea une expédition, de concert avec les Génois et les Pisans.
Delbène veut parler d'un chef sarrazin d'Espagne, qui, en effet,
envahit la Sardaigne, et contre lequel eurent à se défendre les
Pisans; mais ce chef, que les Arabes appellent Modjahed, ne parut
sur la scène que plus de trente ans après. Il en sera question plus
tard.
Tous les Sarrazins qui se rendirent furent épargnés. Les chrétiens
laissèrent également la vie aux mahométans qui occupaient les villages
voisins. Plusieurs demandèrent le baptême et se fondirent peu à peu
dans la population; les autres restèrent serfs et attachés au service,
soit des églises, soit des propriétaires de terres; leur race se
conserva long-tems, comme on le verra plus tard.
La prise du château de Fraxinet eut lieu vers l'an 975. Ce château
était resté plus de quatre-vingts ans au pouvoir des Sarrazins, et
comme c'était le chef-lieu de toutes les possessions des Sarrazins
dans l'intérieur de la France, l'Italie septentrionale et la Suisse,
on doit croire qu'il s'y trouvait des richesses immenses. Tout le
butin fut distribué aux guerriers. En même tems, comme la contrée
située à plusieurs lieues à la ronde était entièrement dévastée, le
comte Guillaume récompensa le zèle des chefs par le don de terres
considérables. On cite parmi les hommes qui eurent part à ces
distributions, Gibelin de Grimaldi, qui était d'origine génoise, et
qui reçut les terres situées au fond du golfe de Saint-Tropès, d'où le
golfe porte encore le nom de _Golfe de Grimaud_[281].
[281] Bouche, _Histoire de Provence_, t. II, p. 42, a rapporté une
charte datée de l'an 980, par laquelle Guillaume accorde à Gibelin
de Grimaldi le golfe de Grimaud. Papon, _Histoire de Provence_, t.
II, p. 171, a contesté l'authenticité de cette charte; mais ses
raisonnemens contre le fait en lui-même ne nous ont point paru
concluans.
On cite encore un guerrier chrétien, qui devint seigneur de la ville
de Castellane, dans le département actuel des Basses-Alpes. Peut-être
l'origine de la fortune de la maison de Castellane provenait-elle de
conquêtes particulières faites sur les lieux mêmes, par un membre
de cette famille. Il faut faire également une mention à part de la
délivrance de la ville de Riez, située dans le même département, et qui
célèbre tous les ans, aux fêtes de la Pentecôte, son affranchissement,
par des combats simulés[282].
[282] Voy. Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la
France_, t. III, p. 54.
On pense bien que, dans ces largesses, les églises ne furent pas
oubliées. En effet, le clergé avait eu plus à souffrir des ravages des
Sarrazins qu'aucune autre partie de la population; et, dans toutes les
tentatives faites pour affranchir le pays, il s'était mis à la tête du
mouvement. Les évêques de Fréjus, de Nice, etc., reçurent des terres
fort étendues[283].
[283] Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 425, et instrum. p. 82.
Dans certains cantons qui se trouvaient sans habitans, par exemple
à Toulon, la foule se présenta pour occuper les terres vacantes;
on a vu qu'il ne restait plus de traces des anciennes propriétés,
et chacun élevait ses prétentions. Guillaume accourut d'Arles où il
faisait habituellement sa résidence, et fit la part des bourgeois,
des seigneurs et des églises[284]. Peu à peu les villes détruites se
relevèrent de leurs ruines; les populations, qui pendant si long-tems
étaient restées sans communications, reprirent leurs anciennes
relations.
[284] Il nous reste à ce sujet un passage curieux d'une charte
datée de l'année 993, qui a été publiée par dom Martenne,
_Amplissima Collectio_, t. I, p. 349. Ce passage est relatif à une
querelle qui s'était élevée entre Guillaume, vicomte de Marseille,
et un seigneur appelé Pons de Fos: «Cum gens pagana fuisset è
finibus suis, videlicet de Fraxineto, expulsa, et terra Tolonensis
coepisset vestiri et a cultoribus coli, unusquisque secundum
propriam virtutem rapiebat terram, transgrediens terminos ad suam
possessionem. Quapropter illi qui potentiores videbantur esse,
altercatione facta, impingebant se ad invicem, rapientes terram
ad posse, videlicet Willelmus vicecomes, et Pontius de Fossis.
Qui Pontius pergens ad comitem, dixit ei: _Domne comes, ecce
terra soluta est a vinculo paganæ gentis; tradita est in manu tua
donatione regis: ideo rogamus ut pergas illuc et mittas terminos
inter oppida et castra et terram sanctuariam; nam tuæ potestatis
est terminare et unicuique distribuere quantum tibi placitum
fuerit_. Quod ille, ut audivit, concessit; et continuo ascendens
in suis equis perrexit. Cumque fuisset infrà fines cathedræ villæ,
coepit inquirere nomina montium, et concava vallium et aquarum et
fontium.»
Le dévouement dont Guillaume fit preuve dans tout le cours de sa
carrière, lui gagna l'attachement de ses sujets; et quand il mourut, la
voix publique lui décerna le glorieux titre de _Père de la patrie_.
On a vu que le château de Fraxinet fut repris par les chrétiens,
vers l'an 975. Les Sarrazins ne possédaient plus rien sur le sol
français[285]; et comme les chrétiens des provinces septentrionales
de l'Espagne se maintenaient dans les conquêtes faites depuis deux
siècles, il semblait que la cause de l'Évangile en France n'avait
plus rien à redouter des entreprises des disciples de l'Alcoran: il
semblait que la France n'avait plus à craindre que quelques incursions
de pirates, dont le pays ne serait tout-à-fait débarrassé que lorsque
les barbares auraient été poursuivis jusqu'au fond de leur repaire;
mais, en 976, le khalife de Cordoue, Hakam II, mourut, et sous son
fils, réduit à l'état d'imbécillité, la conduite des affaires se trouva
remise à un homme actif et vaillant, à un homme qui, faisant revivre
les idées des premiers conquérans et y joignant les lumières d'un
siècle plus policé, menaça le christianisme, en Espagne et dans les
contrées voisines, d'une ruine totale. Cet homme s'appelait Mohammed,
et il reçut de ses exploits le titre d'_Almansor_ ou de Victorieux. La
dignité dont il était revêtu était celle de _hageb_ ou de chambellan,
et ce titre équivalait pour lui à celui de _maire de palais_. Almansor,
dès qu'il eut saisi le timon de l'état, se hâta de mettre ordre aux
affaires des provinces d'Afrique, où la domination des princes de
Cordoue avait beaucoup de peine à se maintenir; il tira de ces vastes
contrées un grand nombre de guerriers; en même tems il fit un appel aux
hommes robustes de l'Espagne et aux jeunes gens qui depuis long-tems
se plaignaient d'être laissés dans l'inaction. Une trève existait en
ce moment entre les chrétiens et les musulmans; mais Almansor, fidèle à
l'esprit de l'Alcoran, qui défend de sacrifier aucun de ses avantages,
lorsqu'il s'agit de peuples d'une autre religion que l'islamisme, était
impatient de faire sortir l'épée du fourreau.
[285] En effet, après avoir conduit les Sarrazins jusqu'à
l'extrémité des Alpes, les chroniques contemporaines, à la vérité
très-défectueuses, les font revenir peu à peu vers les côtes d'où
ils étaient partis. S'il était resté quelques bandes sarrazines
dans les Alpes, on doit croire qu'elles avaient mis bas les armes
et embrassé le christianisme, ou qu'elles avaient été réduites à
l'état de serfs. Néanmoins Delbène, _de regno Burgundiæ_, p. 169
et 187, suppose les Sarrazins encore établis dans les Alpes, après
l'an 980 et même après l'an 1000, et il fait remporter sur eux
les succès les plus merveilleux à un personnage d'origine saxonne,
qu'il appelle Geroldus, Guillaume-Géraud ou Béraud, et dont nous
avons déjà parlé; mais Delbène aurait dû citer à l'appui quelque
témoignage authentique; d'ailleurs Guillaume-Géraud eût été alors
trop jeune pour combattre les barbares. On ne peut se fier au
témoignage de Delbène.
Les musulmans d'Espagne, presque tous originaires d'Afrique et d'autres
contrées situées dans un climat chaud, supportaient difficilement la
température rigoureuse des pays du nord; d'ailleurs, à l'exception
de la garde particulière du khalife, les troupes ne faisaient pas
de service permanent, et ne s'engageaient que pour une campagne. En
conséquence toutes les expéditions d'Almansor, à l'exception d'une
seule, eurent lieu pendant l'été. Néanmoins, en vingt-sept ans,
le nombre de ces expéditions s'éleva à cinquante-six; et, suivant
l'expression d'un auteur arabe, dans aucune son drapeau ne fut abattu
et son armée ne tourna le dos.
Les musulmans étaient presque tous à cheval; se dirigeant vers les
lieux où ils n'étaient pas attendus, ils massacraient les hommes en
état de porter les armes, faisaient les femmes et les enfans esclaves,
enlevaient ce qu'ils pouvaient emporter et détruisaient tout le reste.
A la suite de chacune de ces expéditions, les marchés de Cordoue, de
Séville, de Lisbonne, de Grenade, regorgeaient de chrétiens des deux
sexes à vendre; et ces chrétiens étaient ensuite emmenés en Afrique,
en Égypte et dans les autres pays mahométans. Almansor regardait ses
efforts contre les disciples de l'Évangile comme son plus beau titre
à la faveur divine, et se faisait toujours accompagner de la caisse où
il devait être enterré. A l'issue de chaque bataille, il secouait sur
la caisse la poussière dont ses habits étaient encore couverts, et il
espérait faire de cette poussière une couche de terre avec laquelle il
serait élevé tout droit au paradis[286].
[286] Maccary, man. arab., no 704, fol. 98 et suiv.
Les provinces chrétiennes de Castille, de Léon, de Navarre, d'Aragon
et de Catalogne, jusqu'aux frontières de la Gascogne et du Languedoc,
furent tour à tour en proie aux plus horribles dévastations. Almansor
porta ses armes là où jamais l'étendard musulman n'avait flotté.
Saint-Jacques de Compostelle, en Galice, le sanctuaire des chrétiens
d'Espagne, tomba au pouvoir des Sarrazins; la ville fut livrée aux
flammes, et les vainqueurs emportèrent les cloches de l'église de
Saint-Jacques, à Cordoue, où elles furent suspendues dans la grande
mosquée pour y servir de lampes. Almansor, pour rendre sa victoire plus
éclatante, voulut que les captifs chrétiens portassent les cloches
sur leurs épaules, pendant un espace de près de deux cents lieues;
il est vrai que plus tard les chrétiens, en entrant dans Cordoue,
firent reporter les cloches en Galice, sur les épaules des captifs
musulmans[287].
[287] Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 101, et no 705, fol.
51.
C'en était fait des chrétiens d'Espagne, s'ils ne mettaient enfin un
terme à leurs querelles particulières, et s'ils n'étaient secourus
par leurs frères de l'autre côté des Pyrénées. Les rois de Léon et de
Navarre, le comte de Castille et les autres chefs chrétiens abjurèrent
tout esprit de discorde, et firent le serment de se dévouer à la
cause commune. Les prêtres et les moines prirent aussi les armes, et
demandèrent à marcher à la tête des combattans[288]; en même tems on
fit un appel aux guerriers de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence
et des autres provinces de France. Une armée formidable se réunit sur
les frontières de la Vieille-Castille; de son côté Almansor rassembla
toutes les forces dont il pouvait disposer. De part et d'autre on était
disposé à vaincre ou à périr. Les deux armées se rencontrèrent aux
environs de Soria, près des sources du Duero. L'action fut terrible
et dura tout le jour. Le sang coulait par torrens, et aucun parti ne
voulait céder; mais les chrétiens, bardés de fer eux et leurs chevaux,
se garantissaient plus facilement. La nuit étant venue, Almansor,
qui avait reçu plusieurs blessures, se retira dans sa tente pour
recommencer le combat le lendemain. Il attendit quelque tems ses émirs
et ses généraux, pour concerter avec eux un nouveau plan d'attaque.
Ne les voyant pas arriver, il demanda la cause de ce retard; on lui
répondit que les émirs et les généraux étaient restés parmi les morts.
Alors se reconnaissant vaincu et ne pouvant survivre à sa défaite,
il refusa toute assistance, et mourut au bout de quelques jours.
On l'ensevelit avec les habits qu'il portait le jour du combat; on
l'enterra dans la caisse qu'il avait destinée à cet usage. Son tombeau
se voit encore dans la ville de Medina-Coeli[289].
[288] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 21.
[289] Almansor, tout le tems qu'il avait exercé l'autorité, avait
su allier la gloire des armes, le goût des lettres et des arts,
et l'amour de l'industrie et de l'agriculture. Jamais l'Espagne
musulmane n'avait été plus prospère que sous sa domination. C'était
l'époque où les idées chevaleresques commençaient à se développer,
et avec elles un sentiment exalté de l'honneur, le respect pour
le sexe faible et le courage malheureux, et d'autres idées qui
devaient faire un singulier contraste avec les moeurs de la masse
du peuple. Il nous paraît néanmoins que M. Viardot, dans ses
_Scènes de moeurs arabes, en Espagne, au dixième siècle_, est allé
trop loin en plaçant chez les Maures, dès le tems d'Almansor, la
chevalerie avec ses institutions, telles qu'elles se développèrent
plus tard chez les chrétiens. M. Viardot aurait dû donner la preuve
des faits qu'il a avancés, et dont il n'est point parlé dans les
chroniques contemporaines.
On était alors en 1002. Abd-almalek, fils d'Almansor, lui succéda dans
la conduite des affaires; mais il mourut en 1008, et avec lui finirent
les beaux jours de l'Espagne mahométane. La guerre civile ne tarda
pas à déchirer le pays; les gouvernemens se renversèrent les uns les
autres; l'esprit de patriotisme s'affaiblit, et l'islamisme ne cessa
plus de décliner.
Au milieu de telles circonstances, il eût été facile aux chrétiens des
provinces septentrionales de l'Espagne de rentrer dans le pays de leurs
pères; mais ils étaient eux-mêmes divisés entre eux. Il n'y avait pas
plus d'union entre la Navarre et la Galice, qu'entre ces deux états
et les musulmans, leurs ennemis naturels. Dans les guerres qui eurent
lieu entre les Sarrazins, les chrétiens furent souvent appelés à y
prendre part. Ils se décidaient d'après le plus ou moins d'avantages
qu'on leur offrait, et quelquefois ils se trouvaient aux prises les
uns avec les autres. Les évêques eux-mêmes figuraient dans ces tristes
débats. En 1009, dans un combat entre musulmans, livré aux environs de
Cordoue, celui des deux partis qui était soutenu par les chrétiens de
Castille, remporta une victoire complète. Le parti vaincu fit un appel
aux chrétiens de la Catalogne, et ceux-ci s'avancèrent à leur tour au
centre de l'Andalousie; mais dans l'action qui eut lieu, il périt trois
évêques, ainsi que le comte d'Urgel, appelé Ermangaud, lequel avait
auparavant rempli le pays du bruit de ses exploits.
La plupart des musulmans voyaient ces alliances avec horreur; et dans
le cours de la guerre, lorsque quelque chrétien leur tombait dans les
mains, ils se montraient sans pitié. Un chroniqueur français rapporte
que, dans la dernière bataille, les Sarrazins coupèrent la tête
d'Ermangaud, et que leur chef, après avoir fait couvrir le crâne d'or,
le porta comme trophée dans toutes ses guerres[290].
[290] Recueil des _Historiens de France_, t. X, p. 148.
Nous ne pousserons pas plus loin notre récit. Les Sarrazins d'Espagne
n'étaient plus en état de faire des invasions en France, et la France
venait d'entrer dans une nouvelle ère qui, à la longue, devait lui
rendre sa prospérité et sa gloire. En 987, la faiblesse des indignes
enfans de Charlemagne avait fait place à la vigueur naissante de la
race de Hugues-Capet. D'un autre côté, les Normands avaient embrassé
le christianisme, et, fixés dans le riche pays auquel ils ont donné
leur nom, ils trouvaient plus d'avantage à cultiver les terres qu'à
les ravager. Il en avait été de même des Hongrois établis sur les bords
du Danube. Bientôt l'Europe chrétienne ne forma plus qu'une espèce de
vaste république, où les passions humaines continuèrent à jouer leur
rôle inévitable; mais où il se formait peu à peu un droit des gens qui
devait la placer à la tête de la civilisation[291].
[291] On a vu qu'à partir de l'an 950, l'excès du mal avait
amené une amélioration. Il est certain que le besoin de la
défense mutuelle et le sentiment de la dignité humaine avaient
rendu quelque énergie aux esprits. C'est alors que commencent à
se répandre dans toute la France et les contrées voisines, les
associations des citoyens entre eux et les franchises municipales.
Alors aussi paraissent sur la scène les républiques d'Italie, et
celles de Marseille et d'Arles.
Néanmoins les côtes du midi de la France et de l'Italie continuèrent
à souffrir des courses des pirates. En 1003, les Sarrazins d'Espagne
avaient fait une descente aux environs d'Antibes, et emmené entre
autres infortunés plusieurs religieux. En 1019, d'autres Sarrazins
espagnols abordèrent de nuit devant la ville de Narbonne, espérant,
dit une chronique contemporaine, la prendre sans peine, sur la foi de
quelques devins. Ils essayèrent de forcer l'entrée de la cité; mais
les habitans, guidés par le clergé, firent une communion générale;
et tombant sur les barbares, les taillèrent en pièces. Tous ceux
qui ne furent pas tués, restèrent leurs prisonniers, et furent
vendus comme esclaves. Vingt d'entre eux, qui étaient d'une grandeur
colossale, furent envoyés à l'abbaye de Saint-Martial, à Limoges.
L'abbé en retint deux qui furent employés au service de l'abbaye, et
distribua les autres à divers personnages étrangers qui se trouvaient
alors à Limoges. Le chroniqueur fait observer que le langage de ces
prisonniers n'était pas sarrazin, c'est-à-dire arabe, et qu'en parlant
ils semblaient japper comme de petits chiens[292]. En 1047, l'île de
Lerins, qui, trois cents ans auparavant, avait eu tant à souffrir des
ravages des Sarrazins, fut encore une fois envahie par les barbares;
une partie de ses moines furent emmenés en Espagne. Isarn, abbé
de Saint-Victor, à Marseille, se rendit dans la Péninsule pour les
délivrer[293].
[292] Recueil de dom Bouquet, t. X, p. 153.
[293] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. IV, p. 489 et 493.
Ce redoublement de violence, de la part des pirates sarrazins, était
l'effet des guerres sanglantes qui avaient lieu parmi les musulmans en
Espagne. Quelques chefs sarrazins, se trouvant tour à tour vainqueurs
et vaincus, et victimes de leurs efforts malheureux, prirent le parti
de se confier à la mer et d'aller tenter la fortune sur les côtes
chrétiennes. Parmi ces chefs les chroniques contemporaines citent
principalement un homme appelé Modjahed, qui s'était emparé de Denia et
des îles Baléares, et qui, sous le nom altéré de _Muget_ ou _Musectus_,
devint la terreur des îles de Corse et de Sardaigne, des côtes de Pise
et de Gênes. Telles étaient les richesses enlevées par les soldats de
Modjahed, qu'à l'exemple des soldats du grand Alexandre, ils portaient
des carquois d'or ou d'argent. Dans un combat qui eut lieu, les pirates
ayant été défaits, les guerriers chrétiens, pour sanctifier en quelque
sorte leur victoire, envoyèrent une partie du butin à l'abbaye de
Cluny[294].