Jean partit accompagné seulement d'un autre moine, et les présens qu'il

était, suivant l'usage, chargé de présenter au khalife, furent fournis

par son abbaye. Il fit sa route à pied jusqu'à Vienne en Dauphiné. Là

il s'embarqua sur le Rhône, d'où il se rendit par mer à Barcelonne.

A cette époque la Catalogne était une dépendance de la France, et la

ville qui donnait entrée dans les états du khalife était Tortose. Le

gouverneur musulman de Tortose, à qui on avait fait connaître l'arrivée

de l'ambassadeur, ayant donné son agrément, le moine se remit en route.

Il traversa une grande partie de la Péninsule, et, suivant l'antique

hospitalité arabe, il arriva à Cordoue défrayé de tout. A Cordoue on

le reçut magnifiquement, et il fut logé dans une maison située à deux

milles du palais.

Dans l'intervalle le khalife avait appris la nature des instructions

dont le moine était chargé. Voulant prévenir toute espèce de

discussion religieuse, qui nécessairement lui aurait été désagréable,

il fit proposer au moine de supprimer la lettre d'Othon et de la

regarder comme non avenue. Il était, disait-il, peu convenable à

deux personnages de ce rang d'entrer en discussion sur de pareilles

matières; d'ailleurs, les lois du pays défendaient à qui que ce

fût, même au prince, de mal parler de Mahomet[257]. Toutes ces

remontrances furent inutiles. L'évêque de Cordoue s'étant présenté à

son tour, le moine lui reprocha avec aigreur sa mollesse et certaines

condescendances des chrétiens du pays pour les musulmans, telles que de

s'abstenir du porc et de circoncire les enfans. Alors le khalife refusa

de recevoir l'ambassadeur; et comme celui-ci insistait, le khalife lui

dit qu'un évêque qu'il avait envoyé précédemment à Othon, avait été

retenu par ce prince pendant trois ans, et que lui entendait le garder

neuf années, apparemment parce qu'il se mettait trois fois au-dessus du

roi de Germanie.

[257] Voy. précédemment, p. 143. On lit dans le code des Ottomans

ces paroles: «Quiconque profère des blasphèmes contre Dieu, contre

ses attributs, contre son saint prophète, contre le livre céleste,

sera mis à mort sans rémission ni délai.» Voy. Mouradgea d'Ohsson,

édition in-8º, t. VI, p. 244.

Cependant l'ambassadeur s'excusait sur les instructions qu'il avait

reçues, et il fut convenu que le khalife enverrait à Othon un nouveau

député, pour savoir s'il était toujours dans les mêmes intentions. Mais

on eut beaucoup de peine à trouver quelqu'un qui voulût se charger du

message. Aucun musulman n'était disposé à braver les ennuis d'un si

long voyage. En effet, de tout tems les musulmans, dont la religion

est surchargée de pratiques minutieuses, ont répugné à se rendre parmi

des peuples qu'ils traitent d'infidèles[258]. En général, les députés

sarrazins étaient des chrétiens, particulièrement des ecclésiastiques

qui, par leurs croyances et leurs habitudes, avaient moins de peine

à se mettre en harmonie avec les pays dans lesquels ils allaient

entrer. Enfin il se présenta un chrétien laïque qui parlait le latin et

l'arabe, et qui, en récompense, fut plus tard nommé évêque[259].

[258] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t.

IV, p. 212 et suiv.; t. V, p. 47.

[259] Ce chrétien se nommait Recemundus; d'un autre côté Remundus

est le nom d'un évêque espagnol avec qui l'historien Liutprand

était en rapport d'amitié, et à qui il a adressé son histoire.

Les Bollandistes en ont induit avec vraisemblance que ces noms

indiquent un seul et même personnage.

Sur ces entrefaites, le fils et le gendre d'Othon, à qui le prince,

suivant l'usage de ces tems, avait cédé une partie de ses états en

apanage, se révoltèrent, et Othon eut besoin de toutes ses forces pour

dompter les rebelles. Aussi, lorsque le député espagnol lui exposa

l'état des choses, Othon fit toutes les concessions qu'on voulut. Le

khalife consentit donc à recevoir le moine de Gorze. On convint du jour

de l'audience.

Le moine, pendant son séjour à Cordoue, avait vécu avec la plus grande

simplicité. Le khalife, voulant donner de l'éclat à sa réception, lui

fit proposer de faire ce jour-là exception à la sévérité de sa règle

et de mettre de beaux habits; le moine répondit qu'il n'en connaissait

pas de plus beaux que ceux de son ordre. Le prince crut qu'il manquait

de moyens d'en acheter d'autres, et lui envoya dix livres d'argent,

c'est-à-dire un peu plus de 7,000 fr. de notre monnaie actuelle[260];

mais le moine distribua cet argent aux pauvres; et alors le khalife lui

fit dire qu'il le laissait libre, s'il voulait, de venir couvert d'un

sac, qu'il ne l'en recevrait pas moins bien.

[260] Sous Charlemagne la livre était de douze onces, et la livre

d'argent pesait environ 77 fr. 88 c. de notre monnaie actuelle,

ce qui, vu la rareté de l'argent à cette époque et à raison d'une

valeur répétée neuf fois, faisait 712 fr., valeur commerciale

actuelle. Voy. l'_Essai sur les divisions territoriales de la

Gaule_, par M. Guérard, Paris, 1832, p. 172 et 181.

Au jour fixé, toute la ville de Cordoue fut en mouvement. Des troupes

rangées sur deux files bordaient le passage. Ici étaient des hommes

à pied de race slavonne, tenant une lance plantée en terre; là se

trouvaient d'autres hommes brandissant un javelot. D'un côté étaient

des guerriers montés sur des mules et armés à la légère; de l'autre,

des hommes caracolant à cheval. L'ambassadeur vit surtout avec

étonnement des Maures vêtus d'une manière bizarre, et qui faisaient

toutes sortes de contorsions. On était alors dans l'été; et, comme

apparemment les rues n'étaient point pavées, ces hommes excitaient sur

leurs pas une poussière incommode. C'étaient probablement des derviches

et des moines mahométans, qui accompagnent les troupes musulmanes, et

qui figurent dans toutes les cérémonies publiques.

A l'arrivée de l'ambassadeur devant le palais, les principaux

dignitaires de l'état vinrent à sa rencontre. Le seuil du palais

et l'intérieur des appartemens étaient couverts de riches tapis.

L'ambassadeur fut introduit dans la salle où se trouvait le khalife, et

où il se tenait seul, _comme un Dieu dans son sanctuaire_. Le prince,

placé sur un trône, était accroupi à la manière orientale. Dès qu'il

aperçut l'ambassadeur, il lui présenta sa main à baiser en dedans,

ce qui était la plus grande politesse qu'il pût lui faire; ensuite

il le fit asseoir. Après les premiers complimens d'usage, on se mit à

parler des affaires de l'Europe. Abd-alrahman s'étendit beaucoup sur

la puissance d'Othon, sur ses victoires et la grande considération

qu'il s'était acquise. Néanmoins, comme il avait été instruit, par ses

agens, de la position difficile où la révolte du fils et du gendre

d'Othon avait mis ce prince, il ne put s'empêcher de témoigner sa

désapprobation de la politique qui avait dirigé le roi allemand, disant

qu'un souverain ne doit jamais se dessaisir de l'autorité. En effet,

quelques années auparavant, un fils d'Abd-alrahman ayant fait mine de

vouloir se frayer le chemin du trône, le père l'avait fait aussitôt

étouffer[261].

[261] Conde, _Historia_, t. I, p. 433.

Enfin on en vint à l'objet principal de l'ambassade. Les auteurs

arabes, du moins ceux que nous connaissons, ne disent pas un mot de

l'établissement des Sarrazins sur les côtes de Provence et de leurs

courses dans l'intérieur des terres, ce qui ferait croire qu'on

n'attachait pas en Espagne une grande importance à cette colonie.

Néanmoins Liutprand, écrivain contemporain, affirme que cette colonie

était protégée par le khalife[262], et l'auteur de la relation dit

positivement que l'objet de l'ambassade était de mettre un terme

aux dévastations commises par les Sarrazins de France et d'Italie.

Malheureusement la relation s'arrête au moment le plus intéressant, au

milieu même d'une phrase, et l'on ne peut guère en espérer davantage;

car le manuscrit qui la renferme est unique et paraît autographe[263].

[262] Muratori, _Rerum italicarum script._, t. II, p. 425 et 462.

[263] Cette relation se trouve dans les _Acta sanctorum ordinis

sancti Benedicti_, par Mabillon, sæc. V, p. 404 et suiv.

Vers l'an 960, les Sarrazins furent chassés du mont Saint-Bernard.

L'histoire ne nous a pas conservé les détails de cet événement. Il

paraît que les Sarrazins opposèrent une vive résistance; car c'est

dans cette partie des Alpes que certains écrivains postérieurs, plus

occupés des récits romanesques qui avaient cours de leur tems que de la

fidélité historique, ont placé le théâtre des guerres de Charlemagne

contre les Sarrazins et les exploits de Roland[264]; il paraît encore

que saint Bernard de Menthone, qui bientôt construisit un hospice au

haut de la montagne et qui donna son nom à la chaîne entière, ne fut

pas étranger à ce triomphe; car les mêmes auteurs parlent du rude

combat que le saint fut obligé de livrer aux démons et aux faux dieux

alors maîtres de la montagne[265].

[264] Voy. le recueil des _Bollandistes_, au 15 juin, _Vie de saint

Bernard de Menthone_, p. 1076.

[265] _Ibid._, p. 1077. Voy. aussi l'_Histoire de la destruction

du paganisme en occident_, par M. A. Beugnot, Paris, 1835, 2 vol.

in-8º, t. II, p. 344 et suiv. Faute de connaître l'occupation du

grand Saint-Bernard par les Sarrazins, on avait jusqu'ici tout

rapporté aux divinités du paganisme.

Abd-alrahman III mourut en 961, et son fils, Hakam II, qui depuis

long-tems était associé à son autorité, lui succéda. Hakam était un

prince pacifique et ami des lettres. Sous son règne les arts et les

sciences furent cultivés avec le plus grand succès. L'industrie et

l'agriculture reçurent des encouragemens et enfantèrent des merveilles.

La férocité des premiers conquérans avait fait place à la politesse;

il s'établit même une espèce de galanterie chez ces peuples, où les

femmes ont toujours eu à se plaindre du rang indigne d'elles qu'elles

occupent; et l'on vit des personnes du sexe briller à la cour et dans

les réunions particulières par leurs grâces naturelles et les ornemens

de leur esprit[266].

[266] Conde, t. I, p. 482.

Dans les commencemens de son règne, Hakam, pour gagner la confiance des

musulmans les plus ardens, fit la guerre aux chrétiens de la Galice,

des Asturies et de la Catalogne; mais les chrétiens ayant témoigné le

désir de renouveler la paix, il s'empressa d'accéder à leur demande;

et comme ensuite ses visirs et ses généraux lui donnaient le conseil

de rompre le traité, disant que les bons musulmans étaient impatiens

de signaler leur zèle pour la religion, il s'y refusa, et répondit par

ces belles paroles de l'Alcoran: «Gardez religieusement votre parole;

car Dieu vous en demandera compte[267].» En ce qui concerne le comte de

Barcelonne et les seigneurs catalans, Hakam leur imposa pour conditions

de raser les forteresses voisines de ses états, et de ne pas prendre

parti pour les princes chrétiens avec lesquels il serait en guerre.

[267] Conde, t. I, p. 464.

Les Sarrazins continuaient à occuper la Provence et le Dauphiné, et

leur aspect était encore menaçant. Souvent, dans les querelles entre

les chefs chrétiens, la décision qu'ils prenaient était de quelque

poids dans la balance. A cette époque, Othon, vainqueur des Hongrois

et maître de toute l'Allemagne, cherchait à étendre son autorité en

Italie. Béranger, roi de Lombardie, avait été obligé d'abandonner

ses états, et le prince allemand avait forcé le pape de lui ceindre

la couronne impériale; mais déjà la politique italienne, qui, en

haine du joug étranger, devait plus tard amener tant de guerres et de

révolutions, commençait à se dessiner. Le fils de Béranger, Adalbert,

impatient de recouvrer les états de son père, alla, suivant quelques

auteurs[268], implorer l'appui des Sarrazins du Fraxinet, et le

pape Jean XII, le même qui avait couronné Othon, se déclara pour les

mécontens.

[268] Alberic des Trois-Fontaines, dans le recueil de Leibnitz,

intitulé _Scriptores rerum germanicarum, accessiones_, Leipsicht,

1698, in-4º, t. II, p. 3 et 4.

En 965, les Sarrazins furent chassés du diocèse de Grenoble. On a vu

que les évêques de cette ville s'étaient retirés à Saint-Donat, du

côté de Valence. Cette année, Isarn, impatient de reprendre possession

de son siége, fit un appel aux nobles, aux guerriers et aux paysans

de la contrée; et comme les Sarrazins occupaient les cantons les

plus fertiles et les plus riches, il fut convenu que chaque guerrier

aurait sa part des terres conquises, à proportion de sa bravoure et

de ses services. Après l'expulsion des Sarrazins de Grenoble et de

la vallée du Graisivaudan, le partage eut lieu, et certaines familles

du Dauphiné, telles que celle des Aynard ou Montaynard, font remonter

l'origine de leur fortune à cette espèce de croisade.

Isarn se hâta de rétablir l'ordre dans son diocèse qui était dans

la plus grande confusion. En vertu de son droit de conquête, il se

déclara le souverain de la ville et de la vallée, et ses successeurs

se maintinrent dans une partie de ces priviléges jusqu'à la

révolution[269].

[269] Ce qui concerne l'occupation de Grenoble et de la vallée du

Graisivaudan par les Sarrazins, était resté jusqu'ici enveloppé

de doutes et de ténèbres. On a vu ci-devant, p. 181, un témoignage

irrécusable de l'occupation elle-même. D'un autre côté, il existe

dans le cartulaire de l'église de Saint-Hugues, à Grenoble, une

charte de la fin du onzième siècle, qui commence ainsi:

«Notum sit omnibus fidelibus filiis Gratianopolitanæ ecclesiæ,

quod post destructionem paganorum, Isarnus episcopus ædificavit

ecclesiam gratianopolitanam; et ideò quia paucos invenit

habitatores in prædicto episcopatu, collegit nobiles, mediocres

et pauperes ex longinquis terris, de quibus hominibus consolata

esset gratianopolitana terra; deditque prædictus episcopus illis

hominibus castra ad habitandum, et terras ad laborandum; in quorum

castra sive in terras episcopus jam dictus retinuit dominationem et

servitia, sicut utriusque partibus placuit. Habuit autem prædictus

episcopus et successor ejus Humbertus prædictum episcopatum

sicut proprius episcopus debet habere propriam terram et propria

castra, per alodium, sicut terram quam abstraxerat à gente paganâ.

Nam generatio comitum istorum, qui modo regnant per episcopatum

gratianopolitanum, nullus inventus fuit in diebus suis, scilicet in

diebus Isarni episcopi, qui comes vocaretur, sed totum episcopatum

sine calumniâ prædictorum comitum prædictus episcopus in pace per

alodium possidebat, excepto hoc quod ipse dederat ex suâ spontaneâ

voluntate. Post istum vero episcopum successit ei Humbertus

episcopus in gratianopolitanam ecclesiam, et habuit prædicta omnia

in pace, etc.»

Voy. Chorier, _Estat politique de la province du Dauphiné_, t. II,

p. 69. On trouve dans le même ouvrage, t. II, p. 77, une deuxième

charte, tirée du même cartulaire, et où il est parlé des terres

qui furent concédées par Isarn à Rodolphe, chef de la maison

des Aynard, en récompense de sa bravoure. Quant au cartulaire

de Saint-Hugues, d'où ces deux chartes ont été tirées, voy. le

_Bulletin_ de la Société de l'Histoire de France, t. II, p. 294 et

suiv.

Dans un débat qui eut lieu en 1094, entre saint Hugues, évêque de

Grenoble, et Guy, archevêque de Vienne, au sujet de la possession

du prieuré de Saint-Donat et d'un autre canton, il fut reconnu

de part et d'autre que, sous Isarn, les païens, c'est-à-dire les

Sarrazins, avaient occupé Grenoble, et que pendant tout ce tems le

prélat avait résidé à Saint-Donat. Seulement Guy prétendait que

c'était de l'archevêque de Vienne d'alors qu'Isarn avait reçu ce

prieuré comme lieu d'asile, tandis que saint Hugues faisait voir

que la donation du prieuré remontait à l'an 879, époque où Boson,

roi de Provence, le donna à l'église de Grenoble.

Ce qui, pour les modernes, avait embrouillé la question, c'est,

d'une part, que tous les documens écrits relatifs à l'occupation

de Grenoble par les Sarrazins, désignent ces barbares par le mot

vague de _païens_, et que, de l'autre, l'inscription de Saint-Donat

était restée inconnue jusqu'à ces derniers tems. De là beaucoup

de personnes, d'ailleurs instruites, pensaient que les Sarrazins

n'avaient pas cessé d'occuper une partie plus ou moins considérable

du diocèse de Grenoble, depuis Charles-Martel jusqu'à l'époque

dont nous parlons. Voy. la _Statistique du département de la

Drôme_, par M. de Lacroix, 2e édit., Valence, 1835, in-4º, p.

72 et 78. D'autres personnes au contraire étaient persuadées que

les Sarrazins n'avaient jamais mis les pieds dans le pays. Voy.

l'_Histoire de Grenoble_, par M. Pilot, Grenoble, 1829, un vol.

in-8º. Dom Brial qui, dans le t. XIV du recueil des _Historiens

de France_, p. 757 et suiv., a rapporté les pièces du débat entre

saint Hugues et Guy, archevêque de Vienne, ne s'est pas douté que,

sous le nom de _païens_, il s'agissait des disciples de Mahomet; et

le recueil tout entier ne renferme pas un seul mot sur l'occupation

du diocèse de Grenoble par les mahométans.

Tous ces succès annonçaient que les affaires des Sarrazins allaient

en déclinant, et ne faisaient qu'irriter davantage le désir qui se

manifestait de tous côtés d'en être tout-à-fait délivré. En 968,

l'empereur Othon, alors retenu en Italie, annonça l'intention de se

dévouer à une entreprise si patriotique[270]; mais Othon mourut sans

avoir rempli sa promesse, et il fallut que les Sarrazins se portassent

à un nouvel attentat, pour que les peuples se décidassent à en faire

eux-mêmes justice.

[270] Witikind, dans le recueil de Meibom, _Scriptores rerum

germanicarum_, t. I, p. 661.

Un homme s'était rencontré, qui jouissait d'une considération

universelle; il suffisait de le nommer pour attirer le respect des

nations et des rois. C'est saint Mayeul, dont il a déjà été parlé, et

qui était devenu abbé de Cluny, en Bourgogne. Telle était la réputation

qu'il avait acquise par ses vertus, qu'on songea un moment à le faire

pape. Mayeul s'était rendu à Rome pour satisfaire sa dévotion aux

églises des saints, et pour visiter quelques couvens de son ordre.

A son retour, il s'avança par le Piémont, et résolut de rentrer dans

son monastère par le mont Genèvre et les vallées du Dauphiné. En ce

moment, les Sarrazins étaient établis entre Gap et Embrun, sur une

hauteur qui domine la vallée du Drac, en face du pont d'Orcières[271].

A l'arrivée du saint au pied de la chaîne des Alpes, un grand nombre de

pélerins et de voyageurs, qui depuis long-tems attendaient une occasion

favorable pour franchir le passage, crurent qu'il ne pouvait pas s'en

présenter de plus heureuse. La caravane se met donc en route; mais,

parvenue sur les bords du Drac, dans un lieu resserré entre la rivière

et les montagnes, les barbares au nombre de mille, qui occupaient les

hauteurs, lui lancent une grêle de traits. En vain les chrétiens,

pressés de toutes parts, essaient de fuir; la plupart sont pris,

entre autres le saint; celui-ci est même blessé à la main, en voulant

garantir la personne d'un de ses compagnons.

[271] _Pons Ursarii._ Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 126

et 127. Le passage d'Orcières existe encore aujourd'hui. Personne

jusqu'ici ne s'était fait une idée exacte de l'itinéraire de saint

Mayeul; ce n'est que depuis la construction de la carte de Cassini,

qu'on a pu étudier en détail la géographie de la France. En

général, les cartes qui accompagnent les ouvrages des Bénédictins,

d'ailleurs si estimables, sont défectueuses.

Les prisonniers furent conduits dans un lieu écarté; la plupart étant

de pauvres pélerins, les barbares s'adressèrent au saint, comme au

personnage le plus important, et lui demandèrent quels étaient ses

moyens de fortune. Le saint répondit ingénument que, bien que né de

parens fort riches, il ne possédait rien en propre, parce qu'il avait

abandonné toutes ses possessions pour se vouer au service de Dieu;

mais qu'il était abbé d'un monastère qui avait dans sa dépendance

des terres et des biens considérables. Là-dessus les Sarrazins, qui

voulaient avoir chacun leur part, fixèrent la rançon de lui et du

reste des prisonniers à mille livres d'argent, ce qui faisait environ

quatre-vingt mille francs de notre monnaie actuelle[272]. En même tems

le saint fut invité à envoyer le moine qui l'accompagnait, à Cluny,

pour apporter la somme convenue. Ils fixèrent un terme, passé lequel

tous les prisonniers seraient mis à mort.

[272] Valeur intrinsèque, ou environ sept cent mille francs, valeur

commerciale. Voy. ci-devant, p. 192 et le recueil de dom Bouquet,

t. VIII, p. 239 et 240. On peut aussi consulter le recueil des

_Bollandistes_, au 11 mai.

Au départ du moine, le saint lui remit une lettre commençant par

ces mots: «Aux seigneurs et aux frères de Cluny, Mayeul, malheureux,

captif et chargé de chaînes; les torrens de Bélial m'ont entouré, et

les lacets de la mort m'ont saisi[273].» A la lecture de cette lettre,

toute l'abbaye fondit en larmes. On se hâta de recueillir l'argent qui

se trouvait dans le monastère; on dépouilla l'église du couvent de ses

ornemens; enfin l'on fit un appel à la générosité des personnes pieuses

du pays, et on parvint à réunir la somme exigée. Elle fut remise aux

barbares un peu avant le terme fixé, et tous les prisonniers furent mis

en liberté.

[273] Voy. le 2e livre des rois, ch. XXII, vers. 5.

Le saint, au moment où il était tombé au pouvoir des Sarrazins, avait

essayé de les ramener à une vie moins criminelle. S'armant, dit un

de ses biographes, du bouclier de la foi, il s'efforça de percer les

ennemis du Christ avec la pointe de la parole divine. Il voulut prouver

aux Sarrazins la vérité de la religion chrétienne, et leur représenta

que celui qu'ils honoraient ne pourrait ni les affranchir du joug de

la mort de l'ame, ni leur être d'aucun secours. A ces paroles, les

barbares entrèrent en fureur, et garrottant le saint, ils l'enfermèrent

au fond d'une caverne; mais ensuite ils s'apaisèrent, et touchés du

calme inaltérable de leur prisonnier, ils cherchèrent à adoucir son

sort. Quand il eut besoin de manger, un d'entre eux, après s'être lavé

les mains, prépara un peu de pâte sur son bouclier, et la faisant

cuire, il la lui présenta respectueusement. Un autre ayant jeté par

terre le livre de la Bible que le saint portait habituellement sur lui,

et s'en servant pour un usage profane, ses compagnons témoignèrent

leur improbation, disant qu'on devait avoir plus de respect pour les

livres des prophètes. Là-dessus un auteur contemporain fait remarquer

avec raison que les musulmans honorent comme nous les saints de

l'Ancien-Testament, et qu'ils regardent Notre-Seigneur comme un grand

prophète; mais qu'ils le mettent au-dessous de Mahomet, disant qu'à

Mahomet était réservé d'éclairer les hommes de la lumière qui doit les

guider jusqu'à la fin des siècles. Le même auteur ajoute que Mahomet,

dans l'opinion des musulmans, descendait d'Ismaël, fils d'Abraham, et

qu'à les en croire, ce n'était pas Isaac qui était fils de l'épouse

légitime, mais Ismaël[274].

[274] On peut consulter sur l'opinion que les musulmans ont

d'Ismaël, de Jésus-Christ et de Mahomet, nos _Monumens arabes,

persans et turcs_, t. I et II.

Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère · 第 12 / 19 段