Voy. Schiner, _Description du département du Simplon_, Sion, 1812,

p. 134.

La Tarantaise se trouvait en proie aux mêmes ravages; chaque jour les

barbares devenaient plus entreprenans. Une nombreuse caravane, qui

se rendait de France en Italie, s'étant présentée pour franchir le

passage, fut obligée de rebrousser chemin. Dans le combat qui eut lieu,

plusieurs chrétiens furent tués, d'autres blessés[234].

[234] Recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 194.

Toute la Suisse se vit envahie à la fois par les Hongrois et les

Sarrazins. Les Sarrazins, maîtres du Valais, s'avancèrent jusqu'au

centre du pays des Grisons. L'abbaye de Disentis, fondée par un

disciple de saint Colomban, et qui était célèbre dans toute la Suisse,

fut dépouillée de tous ses biens[235]. Il en fut de même de l'église

de Coire[236]. On dit même que les Sarrazins, se rapprochant du lac

de Genève, marchèrent vers le Jura. A cette époque la Suisse faisait

partie du royaume de la Bourgogne transjurane, et la mère du jeune roi

Conrad, Berthe, se retira dans une tour solitaire, à l'endroit où est

aujourd'hui Neuchâtel[237].

[235] Sprecher, _Chronicon Rhetiæ_, Bâle, 1617, p. 68, 197 et suiv.

[236] L'évêque Waldo, se plaignait, en 940, des continuelles

déprédations des Sarrazins. Les traces de ces dévastations

existaient encore, en 952, lorsque Othon, revenant d'Italie, passa

par la Rhétie. Il existe un diplome daté de l'année 956, par lequel

Othon donne à l'évêque certains biens comme dédommagement. Voy. le

recueil allemand publié à Coire, sous le titre de _Collecteur_,

année 1811, p. 235. Ce même diplome fut confirmé en 965 et 972.

Voy. Herrgott, _Genealogiæ diplomaticæ Augustæ gentis Habsburgicæ_,

t. II, part. I, p. 84.

[237] Voy. Muller, _Histoire des Suisses_, t. II, p. 117,

traduction française.

A la même époque, une guerre acharnée avait lieu entre les rois des

Asturies et de la Navarre, et le khalife de Cordoue. Dans une lutte qui

s'engagea pour la possession de la ville de Zamora, il périt plus de

cent mille hommes[238]. Les chrétiens avaient acquis de l'ascendant;

mais Abd-alrahman, qui enfin avait étouffé les rébellions sans cesse

renaissantes, et qui pouvait disposer de toutes les forces musulmanes

de l'Espagne, était devenu un adversaire formidable. Un auteur arabe

rapporte que ce prince, en fait de guerre sacrée, avait la _main

blanche de Moïse_, c'est-à-dire la main avec laquelle, dans l'opinion

des Orientaux, le législateur des hébreux faisait jaillir l'eau des

rochers, fendait les flots de la mer, et s'était rendu maître de la

nature entière. Il ajoute qu'Abd-alrahman porta l'étendard musulman

plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs[239]. Heureusement pour les

chrétiens que sur ces entrefaites, des révolutions étant survenues

dans les provinces de l'Afrique qui répondent à l'empire actuel de

Maroc, Abd-alrahman éprouva le désir d'étendre son autorité au-delà

des mers. Comme à la même époque il s'était formé du côté de Tunis un

nouvel empire, appelé Fatimide, à cause de la prétention qu'avaient

les princes de cette dynastie de descendre de Mahomet par sa fille

Fatime, les provinces en état de révolution devinrent comme un

sujet de discorde entre les deux royaumes; de manière que les forces

d'Abd-alrahman et de ses successeurs se trouvèrent partagées.

[238] Le roi de Navarre, dont les troupes figurèrent dans la

bataille, se nommait Garcie; mais les auteurs arabes ne font

mention que de sa mère, qui, apparemment, était régente du royaume

et qu'ils nomment _Thoutheh_. Voy. Maccary, no 704, fol. 90 verso.

En effet, il est parlé dans un chroniqueur allemand, sous la date

939, d'une grande victoire remportée par la reine _Toïa_ sur les

Sarrazins. Voy. M. Pertz, _Monumenta historiæ germanicæ_, t. I, p.

78.

[239] Maccary, no 704, fol. 88 et suiv.

En 940, Fréjus, ville alors assez considérable, parce que les

navires continuaient encore à entrer dans son port, fut tellement

maltraitée par les Sarrazins, que la population entière fut obligée

de s'expatrier, et qu'il n'y resta pas même de traces des propriétés.

Il en fut de même de Toulon, aujourd'hui l'effroi des barbares. Les

chrétiens placés entre la mer et les Alpes abandonnèrent leurs demeures

et se réfugièrent au haut des montagnes. Les Sarrazins ne mirent plus

de bornes à leurs cruautés, et firent de la plus grande partie d'un

pays naguère florissant une affreuse solitude. Les villes les plus

importantes furent renversées, les châteaux détruits, les églises

et les couvens réduits en cendres. Le séjour de l'homme, est-il dit

dans une vieille charte, était devenu le repaire des bêtes féroces.

En effet, on lit dans les chroniques du tems, que les loups s'étaient

tellement multipliés, qu'on ne pouvait plus voyager en sûreté[239a].

[239a] On lit dans une charte de l'abbaye de Saint-Victor, à

Marseille, à l'année 1005, ces paroles: Cum omnipotens Deus vellet

populum christianum flagellare per sævitiam paganorum, gens barbara

in regno provinciæ irruens, circumquaque diffusa vehementer

invaluit, ac munitissima quæque loca obtinens et inhabitans,

cuncta vastavit, ecclesias et monasteria plurima destruxit, et

loca quæ prius desiderabilia videbantur in solitudinem redacta

sunt, et quæ dudum habitatio fuerat hominum, habitatio postmodum

coepit esse ferarum. Voy. dom Martenne, _Amplissima collectio_,

t. I, p. 369. D'un autre côté, voici quel était, en 975, l'état

de l'église de Fréjus, d'après une charte rédigée au moment où

le pays fut enfin délivré de la présence des barbares: Civitas

Forojuliensis acerbitate Saracenorum destructa atque in solitudinem

redacta, habitatores quoque ejus interfecti, seu timore longius

fuerunt effugati; non superest aliquis qui sciat vel prædia, vel

possessiones quæ ecclesiæ succedere debeant; non sunt cartarum

paginæ, desunt regalia præcepta. Privilegia quoque, seu alia

testimonia, aut vetustate consumpta aut igne perierunt, nihil

aliud nisi tantum solo episcopatus nomine permanente. _Gallia

Christiana_, t. I. _Instrumenta_, p. 82.

Sur ces entrefaites, Hugues, devenu comte de Provence, et que l'exemple

du roi Louis n'avait pas éclairé, s'était rendu en Italie pour y

disputer la couronne du royaume de Lombardie. Les cris de ses sujets

l'ayant enfin rappelé de ce côté des Alpes, il annonça l'intention de

chasser entièrement les Sarrazins. Il s'agissait de s'emparer d'abord

du château _Fraxinet_, à l'aide duquel les Sarrazins se maintenaient

en relation avec l'Espagne et l'Afrique, et d'où ils dirigeaient

leurs expéditions dans l'intérieur des terres. Comme il fallait que ce

château fût attaqué par mer et par terre, Hugues envoya demander une

flotte à l'empereur de Constantinople, son beau-frère; il demandait

aussi du feu grégeois, l'arme alors la plus efficace pour combattre les

flottes sarrazines[240].

[240] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_,

t. II, p. 462.

En 942, la flotte grecque jeta l'ancre dans le golfe de Saint-Tropès;

en même tems Hugues accourut avec une armée. Les Sarrazins furent

attaqués avec la plus grande vigueur; leurs navires et tous leurs

ouvrages du côté de la mer furent détruits par les Grecs. De son côté,

Hugues força l'entrée du château, et obligea les barbares à se retirer

sur les hauteurs voisines[241]. C'en était fait de la puissance des

Sarrazins en France; mais tout-à-coup Hugues apprit que Béranger,

son rival à la couronne d'Italie, qui s'était enfui en Allemagne, se

disposait à venir lui disputer le trône. Alors, ne songeant plus aux

maux qui pesaient sur ses malheureux sujets, il renvoya la flotte

grecque, et maintint les Sarrazins dans toutes les positions qu'ils

occupaient, à la seule condition que, s'établissant au haut du grand

Saint-Bernard et sur les principaux sommets des Alpes, ils fermeraient

le passage de l'Italie à son rival. C'est à ce sujet que Liutprand

interrompt son récit pour adresser cette apostrophe à Hugues: «Voilà

une étrange manière de défendre tes états! Hérode, pour n'être pas

privé d'un royaume terrestre, ne craignit pas de faire tuer un grand

nombre d'innocens; toi, au contraire, pour arriver au même but, tu

laisses échapper des hommes criminels et dignes de mort. Sans doute tu

ignores quelle fut la colère du seigneur contre le roi d'Israël, Achab,

qui avait épargné la vie du roi de Syrie, Benadab; le seigneur lui dit:

_Puisque tu as laissé vivre un homme que j'avais condamné à perdre

la vie, ton ame paiera pour son ame et ton peuple pour son peuple_.»

Liutprand se tournant ensuite vers la montagne du Grand-Saint-Bernard,

lui adresse ces vers: «Tu laisses périr les hommes les plus pieux, et

tu offres un abri aux scélérats appelés du nom de _Maures_. Misérable!

tu ne rougis pas de prêter ton ombre à des gens qui répandent le sang

humain et qui vivent de brigandage! Que dirai-je? puisses-tu être

consumée par la foudre, ou brisée en mille pièces et plongée dans le

chaos éternel[242]!»

[241] Voy. le récit de Liutprand, _ibid._, p. 464. On trouve sur

les divers incidens de ce siége des détails très-circonstanciés

dans l'ouvrage de Delbène, intitulé _De regno Burgundiæ transjuranæ

et arelatis_, Lyon, 1602, in-4º, p. 58 et suiv.; et ces détails ont

été rapportés par plusieurs écrivains; mais Delbène ne cite aucune

autorité; et ces détails, ainsi qu'une bonne partie de son livre,

paraissent être de son invention. Nous reviendrons sur l'ouvrage de

Delbène.

[242] Voici les vers de Liutprand, p. 463:

Mons transire Jovis, mirum

Haud suetos perdere sanctos,

Et servare malos, vocitant

Heu! quos nomine Mauros.

Sanguine qui gaudent hominum

Juvat et vivere rapto.

Quid loquar? ecce dei cupio

Tete fulmine aduri,

Conscissusque chaos cunctis

Fias tempore cuncto.

Ce témoignage, comme on voit, ne pouvait pas être plus positif.

Cependant Muratori, qui a publié dans son grand recueil le récit de

Liutprand, l'avait apparemment perdu tout-à-fait de vue, lorsqu'il

rédigea ses annales d'Italie; car, arrivé à l'année 942, et

obligé de parler de l'accord fait par Hugues avec les Sarrazins du

Fraxinet, il dit qu'on ignore où les Sarrazins furent cantonnés. En

général, ce que Muratori dit dans ses annales sur les invasions des

Sarrazins en Italie et en France, est défectueux.

Dès ce moment les Sarrazins montrèrent encore plus de hardiesse

qu'auparavant, et l'on dut croire qu'ils étaient établis pour toujours

dans le coeur de l'Europe. Non seulement ils épousèrent les femmes

du pays; mais ils commencèrent à s'adonner à la culture des terres.

Les princes de la contrée se contentèrent d'exiger d'eux un léger

tribut; ils les recherchaient même quelquefois[243]. Quant à ceux qui

occupaient les hauteurs, ils donnaient la mort aux voyageurs qui leur

déplaisaient, et exigeaient des autres une forte rançon. «Le nombre des

chrétiens qu'ils tuèrent fut si grand, dit Liutprand, que celui-là seul

peut s'en faire une idée, qui a inscrit leurs noms dans le livre de

vie[244].»

[243] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6.

[244] Comparez le recueil de dom Bouquet, t. VIII, p. 207, et la

chronique de Liutprand, dans le grand recueil de Muratori, t. II,

p. 464.

Le grand Saint-Bernard, appelé jadis _Mont-de-Jupiter_, d'où on a fait

ensuite _Montjoux_, a toujours, par sa situation entre le Valais et

la vallée d'Aoste, servi de communication entre la Suisse et l'Italie.

Maîtres de cette position importante et des autres passages des Alpes,

les Sarrazins se répandirent dans les contrées voisines.

Les mêmes ravages furent commis dans le comté de Nice, qui dépendait

alors du royaume d'Arles, ainsi que sur toute la côte de Gênes. Il

paraît qu'un corps sarrazin s'était établi dans Nice même. Un quartier

de la ville porte encore le nom de _Canton des Sarrazins_[245].

[245] Durante, _Histoire de Nice_, t. I, p. 150.

Enfin les barbares occupèrent Grenoble avec la riche vallée du

Graisivaudan, et l'évêque de Grenoble se retira, avec les reliques des

saints et les richesses de son église, du côté du Rhône, au prieuré de

Saint-Donat, à quelques lieues au nord de Valence[246].

[246] Nous ignorons l'année précise où les Sarrazins entrèrent dans

Grenoble; mais ce ne doit pas être long-tems après l'an 945; car un

monument incontestable nous apprend que déjà, en 954, il y avait

long-tems que cette occupation avait lieu. Voici ce qui se lisait

naguère parmi les débris du prieuré de Saint-Donat, autrement

appelé Jovinzieux, sur la façade d'un clocher bâti par l'évêque de

Grenoble, Izarn, et qui porte la date LMIIII, c'est-à-dire 954:

Per Mauros habitanda diù Granopolis ista

Lipsana sanctorum præsul ab orbe tollit.

Nous citons cette inscription d'après une dissertation publiée sur

les lieux, par M. Jean-Claude Martin, sous le titre de _Histoire

chronologique de Jovinzieux, de nos jours Saint-Donat_, Valence,

1812, in-8º. Nous supposons qu'il y a quelques fautes dans la

copie de l'inscription et dans l'interprétation que M. Martin en a

donnée. Dans tous les cas l'incertitude est levée par ce passage

d'une hymne qu'on chantait autrefois au prieuré, et que cite M.

Martin lui-même:

Quum a Mauris habitanda diù Grannopolis esset,

Lipsana sanctorum præsul habere cavet.

Il y a lieu de croire que les Sarrazins du Piémont s'étaient ménagé

dans la contrée une ou plusieurs forteresses, d'où ils dirigeaient

leurs nombreuses expéditions, et qui leur servaient d'asile au besoin.

Le chroniqueur de l'abbaye de Novalèse fait mention d'un château de ce

genre qu'il appelle _Frascenedellum_; peut-être est-ce _Frassineto_,

lieu situé près du Pô, à une petite distance de Casal, et qu'on avait

appelé _Fraxinetum_, soit à cause du voisinage de quelque bois de

frêne, soit à l'imitation du fameux _Fraxinetum_ de Provence; ou bien

est-ce la forteresse appelée aujourd'hui Fenestrelle. Quoi qu'il en

soit, voici ce que raconte le chroniqueur de Novalèse, qui, vivant

sur les lieux, a dû être bien informé. A l'époque où les Sarrazins

occupaient le château de _Frascenedellum_, et que de là ils se

répandaient dans les environs, un homme du pays, appelé Aymon, se fit

admettre dans leurs rangs. Les barbares enlevaient les femmes et les

enfans des deux sexes, les jumens, les vaches, les bijoux, etc. Un

jour, parmi le butin, il se trouva une femme d'une grande beauté. Aymon

se la fit donner en partage; mais un des chefs survenant, la réclama

et l'enleva de force. Pour se venger, Aymon alla trouver le comte

Rotbaldus qui, à cette époque, dominait sur la Haute-Provence[247];

et dans le plus grand secret, car les Sarrazins avaient partout des

affidés, il lui fit part de son projet de se dévouer à la délivrance

du pays. Le comte accueillit sa proposition avec le plus grand

empressement. Un appel fut fait aux seigneurs et aux guerriers de la

contrée. On attaqua les barbares dans le lieu de leur retraite, et le

pays fut affranchi de leur joug. Le chroniqueur ajoute que la famille

d'Aymon existait encore de son tems[248].

[247] C'est probablement Rotbaldus II, comte de Forcalquier, lequel

vivait vers l'an 945. Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, t. II,

p. 30.

[248] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p.

736.

Sur ces entrefaites (952), les Hongrois ayant de nouveau envahi

l'Alsace et menaçant toutes les contrées voisines du mont Jura,

Conrad, maître de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de la Suisse

et du Dauphiné, imagina de mettre aux prises les Sarrazins avec les

Hongrois. Il écrivit en ces termes aux Sarrazins: «Voilà les _pillards_

de Hongrois qui, ayant entendu parler de la fertilité des terres

que vous cultivez, demandent à les occuper. Joignez-vous à moi et

exterminons-les de concert.» En même tems il fit dire ces mots aux

Hongrois: «Pourquoi vous en prenez-vous à moi? Les Sarrazins occupent

les vallées les plus riches. Aidez-moi à les chasser, et je vous

établirai à leur place.» Conrad indiqua aux barbares un lieu où ils

devaient se rencontrer. Lui-même se rendit en ce lieu avec toutes ses

troupes. Ensuite, quand il vit les barbares aux prises les uns avec les

autres, et leurs forces affaiblies, il se précipita sur eux et en fit

un horrible carnage. Ceux qui échappèrent au massacre furent envoyés à

Arles et vendus comme esclaves[249].

[249] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 6; et le recueil de

M. Pertz, t. II, p. 110.

On ignore où cet événement qui, au premier aspect, pourrait paraître

invraisemblable, a eu lieu. Les Sarrazins ayant le centre de leurs

forces en Provence, et les Hongrois arrivant par l'Alsace et la

Franche-Comté, il est à croire que la rencontre des deux peuples se

fit dans un pays intermédiaire, tel que la Savoie. Le fait est que

cette contrée, appelée alors Maurienne, fut long-tems occupée par les

Sarrazins[250], à tel point que certains écrivains instruits n'ont pas

craint de dire que le nom de Maurienne était une dérivation de celui

des Maures, bien que le nom de Maurienne fût en usage dès le sixième

siècle[251]. Peut-être c'est l'événement qui, à quelques différences

de noms près, a été longuement raconté dans le _Roman de Garin le

Loherain_. D'après le roman, la Maurienne était alors sous les lois

d'un prince appelé Thierry; ce prince étant vivement pressé par quatre

rois sarrazins, eut recours à l'appui du roi de France[252], qui fit un

appel à ses guerriers. Les Français, parmi lesquels se distinguaient

les Lorrains, se rendirent auprès de Lyon et descendirent le Rhône

jusqu'auprès de l'Isère; là, dirigeant leurs pas vers le nord-est, ils

trouvèrent les Sarrazins postés dans une vallée nommée _Valprofonde_ et

les taillèrent en pièces[253].

[250] Nous apprenons par une lettre de Mgr. Billiet, actuellement

évêque de Saint-Jean de Maurienne, et qui a fait une étude

spéciale de l'histoire du pays, qu'on y trouve encore plusieurs

dénominations qui rappellent le séjour des Sarrazins, par exemple,

aux environs de Modane, le _vallon sarrazin_ et le village de

_Freney_. On a vu que Bouche avait déjà fait une observation

semblable.

[251] Voy. le recueil des _Historiens de France_, t. II, p. 11,

etc.

[252] Le poète, par un singulier anachronisme, suppose que cet

événement s'est passé sous Pepin-le-Bref. Voy. notre introduction.

[253] Voy. le _Roman de Garin_, t. I, p. 73 et suiv. Voy. aussi

l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. VIII, p. 270. Si

on en croyait Delbène, _De regno Burgundiæ_, p. 124, les Sarrazins

seraient restés beaucoup plus long-tems en Savoie. Ils seraient

demeurés maîtres du château de Cules, sur les bords du Rhône, en

face de Seyssel, et auraient été chassés du pays seulement en 970,

par un guerrier saxon qu'il appelle Geraudus, et qu'il regarde

comme la souche de la maison actuelle de Savoie; mais la véracité

de Delbène est suspecte; et d'après l'observation de Guichenon,

_Histoire de Savoie_, t. I, p. 183, le château de Cules n'a été

construit que beaucoup plus tard.

A cette époque les Sarrazins parcouraient librement toute la Suisse, et

s'avançaient jusqu'aux portes de la ville de Saint-Gall, près du lac de

Constance, où ils perçaient de leurs traits les moines qui sortaient

pour se livrer à leurs exercices religieux. Devenus familiers avec la

guerre des montagnes, ils surpassaient, dit un écrivain du tems, les

chevreuils par la légèreté de leurs pas. D'ailleurs ils s'étaient sans

doute construit dans le pays plusieurs tours dont on croit reconnaître

encore les restes. Telle fut l'étendue des maux qu'ils causèrent aux

chrétiens, qu'on eût pu, dit le même auteur, en composer un gros livre.

Enfin un doyen de l'abbaye, appelé Walton, se dévouant pour le salut

commun, prit avec lui un certain nombre d'hommes courageux, armés de

lances, de faulx et de haches, et surprenant les barbares pendant

qu'ils étaient endormis, les tailla en pièces. Quelques-uns furent

faits prisonniers, le reste prit la fuite. Les prisonniers amenés

à l'abbaye, ayant refusé de boire et de manger, moururent tous de

faim[254].

[254] Chronique de l'abbaye du Saint-Gall, dans le recueil de M.

Pertz, t. II, p. 137. Le chroniqueur donne quelquefois aux Hongrois

le nom d'_Agareni_, mot qui est appliqué par les écrivains du tems

aux Sarrazins, et cette circonstance a jeté quelque confusion dans

son récit; mais ici il nomme expressément les Sarrazins.

Ce succès, joint à une grande victoire que les Allemands remportèrent

sur les Hongrois, et qui réduisit désormais ces barbares à

l'impuissance, promettait quelque repos à la Suisse et aux régions

voisines; mais il ne rendait que plus sensibles les calamités qui

pesaient sur le Dauphiné, la Provence et une partie des Alpes.

D'ailleurs, tant que les Sarrazins auraient pied en France, comme

ils avaient la facilité de recevoir du secours par mer, le pays ne

pouvait se croire à l'abri de leurs dévastations. Le prince chrétien

qui jouait alors le rôle le plus important dans la politique de

l'Europe, était Othon, roi de Germanie, le même qui devint plus tard

empereur, et à qui ses brillantes qualités ont fait donner le titre de

_grand_. Othon s'était mis en relation avec les principaux souverains

de son tems, notamment avec le khalife de Cordoue, qui passait pour

le protecteur de la colonie sarrazine du _Fraxinet_. Un écrivain

contemporain parle avec admiration des présens qu'Othon recevait

de toutes les parties du monde, et cite entre autres des lions, des

chameaux, des singes, des autruches, en un mot des animaux étrangers

à la France et à l'Allemagne[255]. Othon, prenant en main la cause des

chrétiens, résolut d'envoyer une ambassade au khalife. Malheureusement

Abd-alrahman, dans une lettre qu'il avait envoyée précédemment à

Othon, s'était servi de quelques expressions injurieuses pour le

christianisme, de manière que le prince se crut obligé de faire choix

pour une mission à laquelle il attachait tant de prix, d'un théologien

et d'un homme qui fût en état de soutenir la controverse, et qui même

essayât de convertir le khalife. Celui sur lequel le choix tomba était

un moine de l'abbaye de Gorze, aux environs de Metz, lequel se nommait

Jean.

[255] Witikind, dans le recueil de Meibom, _scriptores rerum

germanicarum_, Helmstædt, 1688, t. I, p. 658.

On était alors en 956. Les auteurs arabes et chrétiens s'accordent

à vanter l'éclat que jetait la cour de Cordoue. Les beaux-arts,

l'industrie, la politesse des manières avaient fait de cette ville

un objet d'admiration pour l'Europe chrétienne. Abd-alrahman était

en relation directe avec l'empereur de Constantinople, le pape et les

divers princes chrétiens de l'Espagne, de la France, de l'Allemagne et

des pays slaves. Les monarques chrétiens, disent les auteurs arabes,

tendaient la main de l'obéissance au khalife, et tenaient à grand

honneur que le khalife voulût bien donner sa main à baiser à leurs

députés. Lorsqu'il arrivait une de ces ambassades, surtout lorsque

c'était une députation de l'empereur grec, Abd-alrahman déployait une

magnificence extraordinaire. Les rues par lesquelles l'ambassadeur

passait étaient tendues de riches tapis. La garde du roi, au nombre

de plusieurs mille hommes, se rangeait sur deux files, et les princes

ainsi que les grands fonctionnaires de l'état se plaçaient près du

trône. Ensuite les imams des mosquées retraçaient en chaire, devant

le peuple assemblé, des scènes si glorieuses pour l'islamisme; et

les poètes, dont les écrits étaient alors accueillis avec transport

par toutes les classes de la société, célébraient dans leurs vers les

traits les plus propres à faire de l'effet sur la multitude[256].

[256] Maccary, man. arab. de la Biblioth. roy. anc. fonds, no 704,

fol. 91, et no 1377, fol. 151 et suiv. Pour ce que ces relations

avaient quelquefois de scientifique, voyez ci-devant, introduction,

et la traduction française de la relation arabe d'Abd-allathif, par

M. Sylvestre de Sacy, p. 496.

L'ambassade du moine de Gorze n'eut pas le même éclat. Cependant elle

ne fut pas dénuée de toute solennité; et comme la relation qui nous

en reste, et qui fut écrite par un disciple même du moine, jette une

vive lumière sur l'état respectif de la France et de l'Espagne, nous en

citerons quelques fragmens.

Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère · 第 11 / 19 段