les Sarrazins d'Italie, qui, devenus maîtres de tout le midi de la
presqu'île, menaçaient le pape jusque dans Rome. Prince sans capacité,
sans courage, et toujours disposé à entreprendre sur les états
d'autrui, il fut une des principales causes de la dissolution sociale
qui avait éteint les forces de la France et des contrées voisines. En
effet, les peuples abattus ne savaient plus de quel côté tourner leurs
regards. Les Normands et les Sarrazins avaient pour ainsi dire juré
de ne rien laisser debout; et pendant ce tems les guerres continuaient
entre les princes et les chefs de factions, comme s'il se fût agi de se
disputer les plus riches provinces. L'état de la France, de l'Italie et
de l'Espagne septentrionale, semblait être arrivé au dernier degré de
l'abaissement et de la misère; mais des épreuves encore plus terribles
étaient réservées à ces malheureux pays.
TROISIÈME PARTIE.
ÉTABLISSEMENT DES SARRAZINS EN PROVENCE, ET INCURSIONS QU'ILS FONT
DE LA EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE, JUSQU'A LEUR EXPULSION
TOTALE DE FRANCE.
La dernière époque qui nous reste à parcourir présente de grandes
analogies avec celle qui précède; c'est la même violence dans
l'attaque, ce sont les mêmes scènes de pillage et de cruauté; mais les
premières calamités ne frappaient en général que les côtes de la France
et les provinces frontières, au lieu que celles-ci vont s'étendre à
travers le Dauphiné jusqu'aux limites de l'Allemagne. Les premières
étaient passagères; celles-ci partent d'un point fixe et menacent
de ne plus cesser. Oh! combien on a besoin, en parcourant ces tems
lamentables, de se retremper dans le souvenir de ce qui a été fait de
grand et de patriotique en France, soit avant, soit après cette période
fatale! Comme on se sent humilié de voir les plus vastes contrées,
des contrées d'où sont sortis tant de braves et de héros, livrées à
la merci de quelques hordes avides, dont aucun penchant généreux ne
rachetait les excès!
On se trouvait aux environs de l'année 889. La Provence et le Dauphiné
appartenaient à Boson, qui s'était fait donner le titre de roi d'Arles.
Malheureusement Boson n'était pas issu du sang impérial de Charlemagne;
et son élévation, regardée comme une usurpation, lui attirait des
attaques fréquentes. De leur côté les hommes riches et puissans
ne songeaient qu'à profiter de la confusion générale pour se créer
des seigneuries et des principautés. Ainsi les barbares ne devaient
rencontrer aucun obstacle.
Voici de quelle manière l'établissement des Sarrazins en Provence est
raconté par les historiens contemporains, dont nous avons nous-mêmes
vérifié le récit sur les lieux[211].
[211] Voy. surtout Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum
scriptores_, t. II, p. 425; la chronique de l'abbaye de Novalèse,
_ibid._, t. II, part. II, p. 730; et le recueil de dom Bouquet, t.
IX, p. 48. La plupart des écrivains italiens modernes ont placé le
lieu où s'établirent les Sarrazins, dans le comté de Nice, auprès
de Ville-Franche, à l'endroit où fut bâti plus tard le château de
Saint-Hospice. Voy. à ce sujet une longue discussion dans le grand
recueil de Muratori, t. X, p. CIII, CV et suiv. Mais d'une part la
suite des événemens, de l'autre l'état des lieux, nous paraissent
lever toute incertitude à cet égard. Voy. au reste les observations
de Bouche, _Histoire de Provence_, t. I, p. 170 et 772.
Vingt pirates partis d'Espagne sur un frêle bâtiment, et se dirigeant
vers les côtes de Provence, furent poussés par la tempête dans le golfe
de Grimaud, autrement appelé golfe de Saint-Tropès, et débarquèrent au
fond du golfe sans être aperçus. Autour de ce bras de mer s'étendait
au loin une forêt qui subsiste encore en partie, et qui était
tellement épaisse que les hommes les plus hardis avaient de la peine
à y pénétrer. Vers le nord était une suite de montagnes s'élevant
les unes au-dessus des autres, et qui, arrivées à une distance de
quelques lieues, dominaient une grande partie de la Basse-Provence. Les
Sarrazins envahirent pendant la nuit le village le plus rapproché de la
côte, et, massacrant les habitans, se répandirent dans les environs.
Quand ils furent arrivés sur les hauteurs qui couronnent le golfe du
côté du nord, et que de là leur regard s'étendit d'un côté vers la mer
et de l'autre vers les Alpes, ils comprirent tout de suite la facilité
qu'un tel lieu devait leur offrir pour un établissement fixe. La mer
leur ouvrait son sein pour recevoir tous les secours dont ils auraient
besoin; la terre leur livrait passage dans des contrées qui n'avaient
pas encore été pillées, et où il n'avait été pris aucune mesure de
défense. L'immense forêt qui environnait les hauteurs et le golfe leur
assurait une retraite au besoin.
Les pirates firent un appel à tous leurs compagnons qui parcouraient
les parages voisins; ils envoyèrent aussi demander du secours en
Espagne et en Afrique; en même tems ils se mirent à l'ouvrage, et
en peu d'années les hauteurs furent couvertes de châteaux et de
forteresses. Le principal de ces châteaux est nommé par les écrivains
du tems _Fraxinetum_, du nom des frênes qui probablement occupaient
les environs. On croit que _Fraxinetum_ répond au village actuel de la
Garde-Frainet, qui est situé au pied de la montagne la plus avancée du
côté des Alpes. Il est certain que la position occupée par ce village
dut paraître fort importante; car c'est le seul passage par lequel il
soit possible de communiquer en ligne directe du fond du golfe avec le
plat pays, en se dirigeant vers le nord. D'ailleurs on aperçoit encore
au haut de la montagne des vestiges de travaux formidables. Ce sont des
portions de murs taillées dans le roc, une citerne également taillée
dans le roc et quelques pans de muraille[212].
[212] Aujourd'hui il n'existe plus de frênes dans la contrée; mais
M. Germond, actuellement notaire à Saint-Tropès, et qui a fait
une étude particulière des localités, pense qu'anciennement il y
avait un bois de frênes au fond du golfe sur les bords de la mer;
que là se trouvait un village romain appelé _Fraxinetum_, et que
les Sarrazins, après avoir ruiné ce village, ayant choisi sur les
hauteurs un lieu pour en faire leur château-fort, lui donnèrent le
nom de Fraxinet. A l'égard de la place qu'occupait ce château-fort,
M. Germond croit que le lieu où d'après l'opinion commune nous
l'avons mis n'était qu'une espèce d'avant-poste d'où l'on avait
vue sur les plaines de la Basse-Provence; en effet le plateau n'a
qu'environ trois cents pas de tour et il pouvait contenir à peine
une centaine d'hommes; que le véritable château-fort était à une
demi-lieue plus près de la mer, sur la montagne appelée aujourd'hui
_Notre Dame de Miremar_, où l'on aperçoit encore des vestiges de
larges fossés.
Bouche fait remarquer qu'il a dû exister plusieurs lieux appelés
_Frassinet_ ou Frainet, disant que sans doute les Sarrazins, à
mesure qu'ils élevèrent quelque nouveau château-fort, soit en
Dauphiné, soit en Savoie, soit en Piémont, lui donnaient le nom de
leur principal boulevart. Cette opinion de Bouche nous semble fort
juste; en effet, il existe encore dans les contrées que nous venons
de citer plusieurs endroits ainsi dénommés.
Quand les travaux furent terminés, les Sarrazins commencèrent à faire
des courses dans le voisinage. Ils n'eurent garde d'abord de s'éloigner
du centre de leurs forces; mais bientôt les seigneurs les associèrent
à leurs querelles particulières. Ils aidèrent à abattre les hommes
puissans; ensuite, se débarrassant de ceux qui les avaient appelés,
ils se déclarèrent les maîtres du pays; en peu de tems une grande
partie de la Provence se trouva exposée à leurs ravages. Telle était
la terreur qu'ils inspiraient que, suivant l'expression d'un écrivain
contemporain, on vit se vérifier en eux ces mots souvent cités: _Un
d'entre eux mettra mille hommes en fuite, deux en feront fuir deux
mille_[213].
[213] Voy. Liutprand à l'endroit indiqué. On lit dans l'Alcoran,
sour. VIII, vers. 66: «Si vous êtes vingt hommes décidés à vaincre,
vous vaincrez deux cents infidèles, et si vous êtes cent, vous en
vaincrez mille.»
La terreur devint bientôt générale[214]; le plat pays étant dévasté,
les Sarrazins s'avancèrent vers la chaîne des Alpes. Le neuvième siècle
touchait à sa fin. Le royaume d'Arles était occupé par Louis, fils
de Boson; mais Louis avait été appelé en Italie par les ennemis de
Béranger, roi de la Lombardie, et avait abandonné la défense de ses
états pour en aller conquérir d'autres. Fait prisonnier par son rival,
il eut les yeux crevés, et ne fut plus en état de s'occuper des soins
de son royaume. Dans le même tems les Normands continuaient leurs
ravages au coeur de la France. Quelques années auparavant ils avaient
assiégé Paris, qui aurait été pris sans le dévouement d'une poignée
de guerriers[215]. D'autres barbares, également payens, les Hongrois,
repoussés des environs du Danube, parcouraient l'Allemagne et l'Italie,
le fer et la flamme à la main, et attendaient aussi une occasion pour
envahir la France.
[214] Une étiquette trouvée en 1279, dans le tombeau de sainte
Magdeleine, à Vézelay, en Bourgogne, portait que le corps de
la sainte avait été transféré en ce lieu de la ville d'Aix, en
Provence, par la crainte des Sarrazins, sous le règne d'Odoin.
Voy. à ce sujet l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de Guyse,
t. VIII, p. 203 et suiv., et Bouche, _Histoire de Provence_, t.
I, p. 703. Les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_ avaient
placé cette translation sous Eudes, duc d'Aquitaine, vers l'an 730;
mais l'abbaye de Vézelay ne fut fondée que vers l'an 867. Voy. le
_Gallia Christiana_, t. IV, p. 466. Ainsi sur l'étiquette il ne
peut être question que de Eudes, comte de Paris, lequel, vers l'an
897, prit le titre de roi de France.
[215] Il existe au sujet de ce siége un poème latin contemporain,
par Abbon, publié en latin et en français avec des notes, par M.
Taranne, Paris, 1834, in-8º. Mais tel était l'isolement où se
trouvaient les diverses parties de la France, que dans tout le
poème les Sarrazins ne sont pas nommés une seule fois.
Dès l'année 906, les Sarrazins avaient traversé les gorges du Dauphiné,
et franchissant le Mont-Cenis, s'étaient emparés de l'abbaye de
Novalèse, sur les limites du Piémont, dans la vallée de Suse. Les
moines eurent à peine le tems de se retirer à Turin, avec les reliques
des saints et les autres objets précieux, y compris une bibliothèque
fort riche pour le tems, particulièrement en livres classiques. Les
Sarrazins, à leur arrivée, ne trouvant que deux moines qui étaient
restés pour veiller à la sûreté du monastère, les chargèrent de coups.
Le couvent et le village situé dans les environs furent pillés, et les
églises livrées aux flammes[216]. En vain les habitans, qui n'étaient
pas en état de résister, se réfugièrent dans les montagnes, entre
Suse et Briançon, là où était le couvent d'Oulx. Les Sarrazins les y
suivirent et tuèrent un si grand nombre de chrétiens, que ce lieu porta
le nom de _champ des martyrs_[217].
[216] Voy. la chronique de l'abbaye de Novalèse, dans Muratori,
_Rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p. 730. Le
chroniqueur, p. 743, cite entre autres chapelles de l'église de
l'abbaye qui furent alors détruites, celle de saint Heldrad, ancien
abbé du monastère et qui vivait au commencement du neuvième siècle.
L'église célèbre la fête de saint Heldrad le 13 mars. Les auteurs
du recueil des Bollandistes ont cru que ce saint était né aux
environs de Nice; mais la ville de Lambesc, aux environs d'Aix, en
Provence, réclame l'avantage de lui avoir donné le jour.
[217] Ou plutôt de _Peuple de Martyrs_, Plebs Martyrum. Voy. le
recueil des chartes de l'abbaye d'Oulx, publié par Rivantella, sous
le titre de _Ulciensis ecclesiæ chartarium_, Turin, 1753, in-fo, p.
X et suiv., et p. 151.
Ce n'est pas qu'en certains endroits les chrétiens ne se réunissent
pour combattre les envahisseurs. Plusieurs Sarrazins faits prisonniers
furent conduits à Turin; mais une nuit ces barbares, brisant leurs
chaînes, mirent le feu au couvent de Saint-André dans lequel ils
avaient été enfermés, et une grande partie de la ville fut sur le point
de devenir la proie des flammes[218].
[218] Pingonius, _Augusta Taurinorum_, p. 25 et suiv.
Bientôt les communications entre la France et l'Italie furent
interceptées. En 911, un archevêque de Narbonne, que des intérêts
pressans appelaient à Rome, ne put se mettre en route à cause des
Sarrazins[219]. Les barbares occupaient tous les passages des Alpes;
et si on tombait en leur pouvoir, on risquait d'être mis à mort, ou
du moins on était taxé à une forte rançon. Ils ne tardèrent même pas à
faire des excursions dans les plaines du Piémont et du Montferrat[220].
[219] Catel, _Mémoires de l'Histoire du Languedoc_, p. 775.
[220] Liutprand, dans le recueil de Muratori, t. II, part. I, p.
440.
Sur ces entrefaites (en 908), quelques pirates sarrazins firent une
descente sur les côtes du Languedoc, aux environs d'Aiguemortes, et
saccagèrent l'abbaye de Psalmodie qui, déjà détruite une fois sous
Charles-Martel, avait été rebâtie[221].
[221] Dom Vaissette, _Histoire du Languedoc_, t. II, p. 45, et
_Preuves_, p. 52.
L'Espagne musulmane était depuis long-tems en proie aux factions.
En 912, le trône de Cordoue échut à Abd-alrahman III, qui, par ses
imposantes actions, mérita le nom de Grand. Ce prince, à la suite d'un
règne de cinquante ans, réunit sous son pouvoir toutes les provinces
musulmanes, et porta au plus haut degré la prospérité et la gloire des
Maures d'Espagne. C'est lui qui le premier, dans la Péninsule, prit le
titre de khalife et de commandeur des croyans.
Sanche-Garcie, roi de Navarre, et Ordogne, roi de Léon, s'étant réunis
à Kaleb, fils de Hafsoun, maître de Tolède et des bords de l'Èbre, et
aidés par les guerriers du midi de la France, résistèrent d'abord avec
succès aux armes d'Abd-alrahman; leurs efforts étaient la meilleure
défense des frontières de France de ce côté. Mais en 920, l'oncle du
khalife, appelé comme lui Abd-alrahman, et surnommé Almodaffer ou le
Victorieux, franchit, à la suite d'une grande victoire, la chaîne des
Pyrénées, et ravagea une partie considérable de la Gascogne, jusqu'aux
portes de Toulouse. Les guerres terribles qui ne discontinuaient pas
de l'autre côté des Pyrénées, amenaient de tems en tems des incursions
semblables. Dans celle-ci, Almodaffer fut surpris à son retour par
Garcie, fils de Sanche, qui lui reprit tout le butin[222].
[222] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 374; et Pagi, critique
des Annales de Baronius, an. 920, no 6.
En Provence et en Dauphiné, ainsi que dans la chaîne des Alpes, un
cri d'indignation se faisait entendre contre les brigandages des
Sarrazins. En vain quelques hommes courageux essayèrent, à défaut de
prince qui voulût prendre en main la cause des peuples, de s'opposer
à ce torrent dévastateur; en vain, du haut de certains lieux élevés,
commencèrent-ils à donner la chasse aux barbares. Comme ils agissaient
sans concert, ils virent leurs efforts échouer, et la plupart moururent
malheureusement.
Les environs de la Garde-Frainet se trouvaient entièrement dévastés,
et les barbares s'étaient montrés d'autant plus impitoyables, que
les ruines qui les entouraient de toutes parts étaient pour eux un
nouveau gage de sûreté. Marseille, à son tour, vit sa principale
église détruite; Aix fut également envahie, et les barbares, dans leur
fureur, y écorchèrent plusieurs personnes vivantes[223]. L'évêque,
nommé Odolricus, s'enfuit à Reims où on le chargea de l'administration
du diocèse. Les barbares enlevaient les femmes du pays, et menaçaient
de perpétuer leur race; on croira d'ailleurs sans peine que plus d'un
chrétien, foulant aux pieds les lois de la religion et de l'honneur,
faisaient cause commune avec eux et avaient part à leurs rapines.
[223] Comparez la _Gallia Christiana_, t. I, p. 696; Bouche,
_Histoire de Provence_, t. I, p. 736; et Jacques de Guyse,
_Histoire de Hainaut_, t. VIII, p. 201.
Telle était la terreur répandue par les Sarrazins, que les hommes
riches et puissans étaient obligés de tout quitter pour mettre
leur vie hors de danger. On ne se croyait à l'abri qu'au haut des
montagnes, au fond des forêts ou dans des lieux situés à une grande
distance. Saint Mayeul, né de parens riches, aux environs d'Avignon,
et qui possédait de grands biens à Valençoles, dans le département
actuel des Basses-Alpes, se retira en Bourgogne auprès d'un de ses
parens[224]. Les églises de Sisteron et de Gap furent en proie aux plus
grands ravages. A Embrun, les Sarrazins mirent à mort l'archevêque,
saint Benoît, avec l'évêque de la Maurienne et beaucoup d'habitans
des contrées voisines qui y avaient cherché un refuge[225]. Un acte
ancien signale auprès d'Embrun trois tours fortifiées où les Sarrazins
s'étaient établis et d'où ils dominaient dans les environs[226]. Saint
Libéral, successeur de saint Benoît, fut obligé de s'en retourner à son
pays, Brives-la-Gaillarde.
[224] _Vie de saint Mayeul_, dans le recueil des Bollandistes, 11
mai, p. 670 et 679.
[225] _Gallia Christiana_, t. III, p. 1067.
[226] _Histoire, topographie, etc., des Hautes-Alpes_, par M. de
Ladoucette, 2e édit., Paris, 1834, p. 262.
A cette malheureuse époque, le commerce était nul et les pays
communiquaient peu entre eux. L'usage s'était pourtant maintenu parmi
les personnes pieuses de France, d'Espagne et d'Angleterre, d'aller, au
moins une fois dans sa vie, en pélerinage à Rome, pour y visiter les
tombeaux des apôtres. Il existait également des relations habituelles
entre les divers évêques de la chrétienté et le saint-siége. Mais
depuis l'occupation des passages des Alpes par les Sarrazins, les
voyageurs étaient exposés à des accidens aussi fâcheux que fréquens;
vainement se munissaient-ils d'armes et se réunissaient-ils en
caravanes; il n'est pas d'année où les chroniques du tems ne fassent
mention de quelque scène sanglante[227].
[227] Recueil des _Historiens de France_, t. VIII, p. 177, 180,
182, 189, 192, 194, etc.
Les Normands, devenus paisibles possesseurs de la Normandie actuelle,
commençaient à prendre des habitudes pacifiques; mais les Hongrois
franchirent les Alpes, et, traversant avec la rapidité de l'éclair le
Dauphiné et la Provence, ils mirent le Languedoc à feu et à sang! Les
Hongrois, originaires du pays des anciens Scythes, étaient, à l'exemple
de leurs ancêtres et des Tartares actuels, toujours à cheval, et ne se
battaient qu'à coups de flèches. Ils ne savaient ni faire des siéges,
ni combattre de pied ferme; mais ils chargeaient leurs ennemis avec
furie, et se dispersaient aussitôt. Les auteurs contemporains nous les
représentent comme vivant de viande crue, étanchant leur soif avec du
sang, et coupant par morceaux le coeur de leurs ennemis vaincus. Comme
ils étaient venus par les extrémités du nord de l'Europe et de l'Asie,
le vulgaire crut reconnaître en eux les peuples de Gog et de Magog
dont il est parlé dans les prophéties d'Ézechiel et dans l'Apocalypse,
et qui doivent venir à la fin du monde pour faire justice des crimes
des humains. Ce qui ajoutait à l'erreur, c'est qu'on approchait de
l'an 1000, et que beaucoup de chrétiens, à l'exemple des anciens
Millenaires, croyaient que le monde était trop corrompu pour pouvoir
subsister plus long-tems. Un évêque de Verdun, pour éclaircir ses
doutes, consulta à ce sujet un religieux, qui le rassura en disant que
Gog et Magog devaient être secondés dans leur épouvantable mission par
plusieurs autres peuples barbares, et que les Hongrois formaient une
nation isolée[228]. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Hongrois, en
très-peu de tems, couvrirent le Languedoc de ruines, et firent presque
oublier les excès commis avant eux.
[228] Voy. le _Spicilége_ de d'Achery, édition in-fol., t. III, p.
369.
Hugues, régent du royaume d'Arles, au nom du roi Louis, s'exprime ainsi
dans la charte de fondation d'un monastère qu'il fit bâtir auprès de la
ville de Vienne, dans l'année 924: «La vénérable religion des chrétiens
et l'honneur de l'église ont été privés, par l'excès de nos péchés, de
leur ancien éclat, et il n'en reste presque plus de traces. Comme ces
maux se sont fait sentir au long et au large, non seulement par suite
de la cruelle persécution des païens, mais encore par la cupidité de
beaucoup de perfides chrétiens, nous avons jugé convenable, etc.[229].»
[229] Recueil de dom Bouquet, t. IX, p. 689.
Le Piémont et le Montferrat n'étaient pas à l'abri des ravages des
Sarrazins. Le chroniqueur de l'abbaye de Novalèse[230] raconte qu'un
de ses oncles, qui s'était adonné à la carrière militaire, ayant à
se rendre de la Maurienne à Verceil, fut surpris par une bande de
Sarrazins, dans une forêt située près de cette ville. On en vint aux
mains; plusieurs hommes furent blessés de part et d'autre; mais les
Sarrazins, plus nombreux, l'emportèrent. Un certain nombre de chrétiens
étant tombés en leur pouvoir, ils retinrent ceux qui étaient en état de
payer une rançon. Parmi eux se trouvaient l'oncle du chroniqueur et son
domestique. L'un et l'autre furent garrottés et conduits dans la ville.
Le grand-père du chroniqueur, se rendant par hasard chez l'évêque,
vit le domestique enchaîné dans la rue; comme il ne connaissait pas
l'événement qui l'avait amené là, il donna, pour le racheter, une
cuirasse à triple tissu qu'il portait sur lui. Apprenant ensuite que
son fils était aussi prisonnier, il fut obligé de parcourir toute
la ville, et de faire un appel à la générosité de ses amis pour lui
trouver une rançon.
[230] Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t. II, part. II, p.
733.
Le chroniqueur ajoute qu'à cette époque les Sarrazins s'avançaient
jusque sur les frontières de la Ligurie. En effet, on lit dans
Liutprand, écrivain contemporain, à l'année 935, que les barbares qui
déjà une fois, vers l'an 906, avaient envahi Aqui, ville du Montferrat,
célèbre par ses bains, y revinrent sous la conduite d'un chef appelé
_Sagitus_. Heureusement ils furent repoussés par les habitans et
taillés tous en pièces. Le même auteur parle, sous la même date, de
quelques pirates venus d'Afrique, qui, ayant pénétré dans la ville de
Gênes, massacrèrent les hommes et emmenèrent les femmes et les enfans
en esclavage[231].
[231] Voy. Liutprand, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_,
t. II, p. 440 et 452.
Pendant ce tems les Hongrois, franchissant les barrières du Rhin,
envahissaient l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Champagne,
où ils assiégèrent Sens; ensuite, ils s'avancèrent sur les bords de
la Loire. Ebbon et les guerriers de la Touraine et du Berry, leur
livrèrent combat auprès d'Orléans et les obligèrent à rebrousser
chemin; mais alors les barbares se replièrent vers la Suisse d'où ils
dévastèrent toutes les contrées voisines[232].
[232] Au sujet de l'invasion des Hongrois, voyez le recueil des
_Historiens de France_, t. IX, p. 6, 23, 34, 44, etc. Il nous
paraît que c'est la même invasion qui est racontée fort au long
dans le _Roman de Garin le Loherain_, sous le nom de Wandes et de
Vandales, t. I.
Jusque-là, le Valais, contrée qui, au milieu d'un climat sévère,
présente un aspect riant, et qui réunit les productions des pays
tempérés et des pays froids, avait été à l'abri d'invasions si
terribles. C'est dans ces régions reculées que le successeur de saint
Libéral au siége épiscopal d'Embrun et plusieurs autres évêques, avec
une partie de leur clergé, avaient cherché un refuge. En 939, les
Sarrazins pénétrèrent dans la vallée et y mirent tout à feu et à sang.
La célèbre abbaye d'Agaune, sanctifiée par le martyre de saint Maurice
et de la légion Thébéenne, et que la munificence de Charlemagne et
d'autres grands princes s'était plû à embellir, fut presque renversée
de fond en comble[233].
[233] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 793. D'après quelques
auteurs, l'abbaye aurait été déjà détruite une fois par les
Sarrazins, en 900. Voy. _ibid._, p. 792. On lit encore dans
l'église de Saint-Pierre, village situé entre Martigny et Sion, à
la descente du Mont-Saint-Bernard, cette inscription latine qui
paraît avoir été érigée vers l'an 1010, par Hugues, évêque de
Genève, lorsque ce prélat fit bâtir l'église:
Ismaelita cohors Rhodani cum sparsa per agros,
Igne, fame et ferro sæviret tempore longo,
Vertit in hanc vallem pæninam mersio falcem;
Hugo præsul Genevæ Christi post ductus amore,
Struxerat hoc templum, etc.