Les ports de l'Espagne et de l'Afrique, d'où partaient les navires de
pirates, étant en général situés dans le bassin de la mer Méditerranée,
c'est dans l'enceinte de ce bassin qu'ordinairement leurs entreprises
avaient lieu. Il est cependant parlé à cette époque d'un vaisseau
sarrazin d'une grandeur telle qu'on l'aurait pris de loin pour une
muraille, lequel fit une descente dans l'île d'Oye, en Bretagne, vers
l'embouchure de la Loire[187]. Sans doute ce navire ne laissa pas
beaucoup de traces de son passage; car il n'en est point fait mention
dans les histoires particulières du pays[188].
[187] _Ibid._, t. VI, p. 308.
[188] Ni dans l'histoire de D. Morice, ni dans celle de M. Daru.
La situation de l'empire devenait chaque jour plus effrayante, et
Louis, à qui l'histoire a donné le titre peu honorable de _Débonnaire_,
était hors d'état de s'élever au-dessus des circonstances fâcheuses
où sa propre faiblesse l'avait placé. Après avoir eu l'imprudence de
partager de son vivant ses vastes états à ses trois fils aînés, il
eut encore l'imprudence de changer le partage qu'il avait fait, et de
réserver une quatrième part pour le plus jeune de ses fils. Les trois
aînés, irrités, crièrent à l'injustice et prirent les armes. Louis,
tantôt vaincu, tantôt vainqueur, déposé du trône, puis rétabli, perdit
toute considération aux yeux de ses propres sujets.
L'anarchie et les maux qui en sont la suite allant toujours croissant,
les personnes pieuses crurent reconnaître dans cette décadence
générale une marque de la colère céleste, excitée par la corruption
qui s'introduisait dans toutes les classes. Louis, dans une lettre
adressée à tous les évêques, et datée de l'année 828, s'exprime en
ces termes: «La famine, la peste, tous les genres de fléaux ont fondu
sur les peuples de notre empire. Qui ne voit que Dieu a été irrité
par nos actions perverses[189]?» Là-dessus l'empereur commande un
jeûne général, et ordonne aux évêques de s'assembler en concile dans
les quatre principales villes de l'empire, au nombre desquelles était
Toulouse, afin d'aviser aux moyens de faire cesser ce déplorable état
de choses. Les mêmes désordres affligeaient l'Espagne musulmane, et
l'émir de Cordoue avait continuellement à combattre quelque rébellion
nouvelle.
[189] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 344.
Les relations commerciales entre l'empire français et les provinces
d'Égypte et de Syrie n'avaient jamais été interrompues. Les rapports
politiques qui avaient existé entre Charlemagne et Aaron-alraschid
durent être repris avec Bagdad, dès que l'orient eut recouvré la
tranquillité. Il est fait mention, à l'année 831, de l'arrivée en
France de trois députés envoyés de delà les mers par le khalife Mamoun,
fils d'Aaron-alraschid. Deux de ces députés étaient musulmans, et le
troisième chrétien. Ils offrirent à l'empereur, entre autres présens,
des parfums et des étoffes[190].
[190] _Vita Ludovici pii_, et annales de saint Bertin, dans le
recueil des _Historiens de France_, t. VI, p. 112 et 193. Le
khalife est simplement désigné par son titre de _emir-elmoumenyn_.
La guerre continuait toujours au-delà des Pyrénées. En 838,
Obeyd-allah, parent de l'émir de Cordoue, fit de grands dégâts sur
les provinces occupées par les Français; de leur côté les Français
pénétrèrent en Castille et y mirent tout à feu et à sang.
Pendant ce tems, une flotte partie de Tarragone et renforcée par les
navires des îles Maïorque et Iviça faisait une descente aux environs
de Marseille, et se rendant maîtresse des faubourgs, emmenait tous les
hommes laïques et ecclésiastiques en état de porter les armes[191].
C'est peut-être en cette occasion qu'eut lieu le fait attribué à
sainte Eusébie, abbesse d'un couvent de Marseille, et à ses quarante
religieuses, lesquelles ne voulant pas être exposées à la brutalité des
barbares, se mutilèrent le nez et se rendirent la figure difforme; d'où
elles furent appelées dans le pays les _denazzadas_[192].
[191] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 199.
[192] Une inscription relative à sainte Eusébie existe encore à
Marseille; mais elle ne porte pas de date. Voy. Millin, _Voyage
dans les départemens du midi de la France_, t. III, p. 179.
Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 90, a placé le martyre
de sainte Eusébie, en 732.
Louis-le-Débonnaire mourut en 840, et aussitôt la guerre éclata
parmi ses enfans. L'Europe se trouvait alors sous le poids d'un de
ces terribles châtimens qui, suivant l'expression de Bossuet, font
sentir leur puissance à des nations entières, et par lesquels la
Providence frappe souvent le bon avec le méchant, l'innocent avec
le coupable. Les Sarrazins profitèrent de la confusion générale pour
s'introduire en Provence, par l'embouchure du Rhône, et dévastèrent les
environs d'Arles[193]. Dans le même tems un gouverneur de Tudèle en
Navarre, appelé Moussa, pénétra dans la Cerdagne, et y fit de grands
ravages[194]. De leur côté les Normands, à l'aide de leurs barques
légères, s'avançaient au centre de la France, par l'embouchure de
l'Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne, et commençaient
à faire du royaume presque un monceau de ruines. L'histoire de
cette époque n'est qu'un tissu d'intrigues ambitieuses, de honteuses
trahisons et de calamités de tout genre; on a la plus grande peine à en
suivre le cours dans les chroniques contemporaines. Charles-le-Chauve,
fils de Louis, avait reçu en partage la France actuelle presque
tout entière; mais à la suite des guerres intestines, les provinces
changeaient de maître presque chaque année. On ne laissait pas même
de province intacte; et comme si on avait voulu anéantir toute espèce
de relation et de commerce, le Languedoc et la Provence avaient été
partagés entre l'empereur Lothaire, le roi Charles-le-Chauve et le
jeune Pepin, fils de Pepin, ancien roi d'Aquitaine. Bientôt même
un seigneur, appelé Folcrade, prit les armes contre Lothaire, et se
déclara comte d'Arles et de Provence[195].
[193] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 61.
[194] Maccary, man. arab., no 704, fol. 87 verso.
[195] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 63, etc.
Le relâchement de tous les liens sociaux en vint au point que les
princes et les chefs de parti, pour accroître leur influence, perdirent
toute retenue, et que certains descendans de Charles-Martel, de
Pepin-le-Bref et de Charlemagne, firent un appel aux barbares et les
associèrent à leurs propres querelles.
L'Italie n'était pas plus heureuse. Les Sarrazins étaient maîtres
de l'île de Sicile; d'autres Sarrazins avaient été appelés sur
le continent par deux seigneurs chrétiens qui se disputaient la
principauté de Bénévent. Enfin les pirates d'Espagne et d'Afrique ne
laissaient pas de repos aux côtes. En 846, ces pirates remontèrent le
Tibre, et vinrent piller les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul
aux portes de Rome. Les parages de la rivière de Gênes avaient
tellement à souffrir de ces déprédations, que les prêtres et les moines
eux-mêmes prirent les armes pour aider à la délivrance du pays[196].
[196] Voy. le recueil des Bollandistes, _Vie de saint Bernulphe_,
au 24 mars. Il existe sur les descentes des Sarrazins, dans le
comté de Nice, beaucoup de détails dans l'ouvrage manuscrit de
Giofredo, intitulé _Storia delle Alpi maritime_, et qui est
conservé à Turin, dans les archives de cour. M. le chevalier
César de Saluces, membre de l'académie de Turin, a bien voulu
faire faire pour nous un extrait de ce manuscrit. On peut encore
consulter l'_Histoire de Nice_, de M. Louis Durante, Turin, 1823,
3 vol. in-8º. Ces deux ouvrages au reste, pour ce qui concerne les
Sarrazins, renferment beaucoup d'inexactitudes.
Enfin l'Espagne musulmane elle-même était frappée de tous les genres
de fléaux. Les factions s'y succédaient les unes aux autres. D'un
autre côté, les Normands, qui commençaient à ne plus trouver les
mêmes richesses sur les côtes de France, faisaient successivement des
descentes à Lisbonne, à Séville et dans d'autres cités opulentes. Pour
surcroît de malheur, une horrible sécheresse fit périr une partie des
récoltes et des troupeaux; des nuées de sauterelles, venues d'Afrique,
détruisirent ce qui avait résisté au manque d'eau; mais du moins
Abd-alrahman, dans des circonstances si fâcheuses, fit ce qui était en
son pouvoir pour adoucir le sort de ses sujets.
En 848, tandis que des pirates sarrazins dévastaient de nouveau
Marseille et toute la côte jusqu'à Gênes[197], le jeune Pepin, qui
était en guerre avec son oncle, Charles-le-Chauve, pour la possession
du Languedoc, et qui déjà une fois avait appelé à son secours les
Normands, ne craignit pas de recourir à l'appui des Sarrazins. Celui
dont il fit choix pour cette négociation était Guillaume, comte de
Toulouse, petit-fils du Guillaume qui, cinquante-cinq ans auparavant,
s'était signalé par son zèle pour la religion et la patrie. Guillaume
se rendit à Cordoue et fut bien reçu du prince musulman. A l'aide
des troupes qu'il en obtint, il enleva aux lieutenans de Charles, en
Catalogne, Barcelonne et quelques autres villes[198].
[197] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 66.
[198] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 41, 65 et 581.
Quelques pirates sarrazins, ayant pénétré de nouveau aux environs
d'Arles, furent retenus sur la côte par les vents contraires; et les
habitans accourant en armes les massacrèrent. Mais pendant ce tems,
une armée musulmane, commandée par Moussa, gouverneur de Saragosse,
s'avançait du côté d'Urgel et de Ribagorse, et pénétrait jusqu'en
France, mettant tout à feu et à sang. Telle était la frayeur des
habitans, qu'ils offrirent d'eux-mêmes leur argent et tout ce qui
était à leur disposition pour avoir la vie sauve. Charles-le-Chauve
fut obligé de demander la paix, et ne l'obtint qu'en donnant de riches
présens[199].
[199] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 42, 64 et 66, note.
En ce tems-là (850) les chrétiens d'Espagne eurent à éprouver une
vive persécution de la part du gouvernement de Cordoue, et le bruit de
cette persécution arriva jusqu'en France. Voici ce qui donna lieu à ces
vexations.
D'après la législation musulmane, il y a liberté de conscience pour
les chrétiens, et ils sont seulement soumis au tribut. Mais il faut
qu'ils soient nés de père et de mère chrétiens; si l'un des époux a
été musulman, l'enfant doit l'être aussi, conformément à cette maxime
de Mahomet, que les musulmans interprètent à l'avantage de leur
religion: «L'enfant suit nécessairement celui de ses père et mère
dont la religion est la meilleure[200].» Il en est de même des enfans
mineurs d'un chrétien ou d'une chrétienne qui a embrassé l'islamisme;
si l'enfant parvenu à sa majorité refuse de professer la religion
mahométane, le magistrat a le droit de l'y contraindre[201]. Il faut
en second lieu que les chrétiens n'aient jamais fait profession de
l'islamisme: eussent-ils simplement levé la main et prononcé les mots:
_Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète_,
les eussent-ils prononcés pour se jouer ou en état d'ivresse, ils sont
censés musulmans, et ils ne sont plus libres de suivre un autre culte.
Ils ne doivent pas non plus avoir commerce avec une femme musulmane.
Enfin il faut que les chrétiens s'abstiennent de toute injure contre
Mahomet et sa religion; s'ils manquent à un seul de ces points, ils
n'ont pas d'autre alternative que l'islamisme ou la mort.
[200] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t.
II, p. 313, t. V, p. 167.
[201] _Ibid._, t. VI, p. 111 et suiv.
Or on a vu que les alliances entre les musulmans et les chrétiens
étaient assez communes en Espagne. Il arrivait souvent que les
mères inculquaient à leurs enfans, surtout aux filles, les dogmes
du christianisme: ce qui avait déjà plus d'une fois donné lieu à des
scènes sanglantes.
Il y avait alors à Cordoue un prêtre fort instruit dans les lettres
chrétiennes et arabes, appelé Parfait. Le bruit courait que ce prêtre,
dans un moment d'oubli, avait prononcé la profession de foi mahométane.
Quelques musulmans l'ayant un jour rencontré dans une rue de Cordoue
lièrent conversation avec lui, et lui demandèrent ce qu'il pensait de
leur prophète et de la religion qu'il avait établie. Parfait refusa
d'abord de répondre, craignant que ces questions ne cachassent quelque
piége; mais comme ces hommes insistaient, il s'exprima librement,
et traita Mahomet d'imposteur et de suppôt de l'enfer. D'abord les
musulmans ne lui répondirent rien; mais à quelques jours de là, l'ayant
rencontré au milieu d'une grande foule, ils le dénoncèrent comme une
personne qui avait mal parlé du prophète. Aussitôt la foule se jeta sur
lui et le conduisit devant le cadi ou l'alcade, que nous appelons juge.
Le cadi interrogea Parfait, et comme le prêtre ne voulut pas rétracter
ce qu'il avait dit, il fut condamné à mort.
On se trouvait alors dans le mois de ramadan, qui est le mois du jeûne
des musulmans. Pour donner à cette exécution plus de solennité, il
fut décidé qu'elle n'aurait lieu qu'à la fin du mois, époque où les
musulmans, voulant se dédommager de leurs privations, se livrent à
la joie la plus vive. Au jour fixé, Parfait fut amené au milieu d'une
grande plaine, sur les bords du Guadalkivir, et là, en présence d'une
foule innombrable, il eut la tête tranchée[202].
[202] L'église célèbre la fête de saint Parfait le 18 avril.
Cet événement causa une sensation extraordinaire: les chrétiens étaient
alors fort nombreux en Espagne, même à Cordoue, siége de l'empire.
Non seulement on leur avait laissé une partie des églises de la
ville; mais ils avaient des monastères de l'un et de l'autre sexe,
surtout dans les montagnes situées au nord de la cité. La religion
chrétienne avait pénétré jusque dans le palais du roi, à la suite du
grand nombre d'esclaves de tous les pays qui remplissaient une partie
des emplois de la cour. Les musulmans zélés crurent faire une bonne
oeuvre en dénonçant les chrétiens qui rentraient dans une des trois
catégories dont nous avons parlé. Bientôt même on vit au sein d'une
même famille des frères accuser leurs soeurs pour avoir leurs biens.
Le jugement n'était pas long: on demandait à l'accusé s'il persistait
dans le christianisme: s'il répondait affirmativement, on le mettait à
mort. Ordinairement les martyrs étaient attachés à un pieu; on brûlait
leur corps, puis on jetait les cendres dans le fleuve, afin que les
chrétiens ne pussent pas les recueillir et les conserver comme des
reliques. Quelquefois on donnait les corps à manger aux chiens[203].
[203] Voy. les _Vies des Saints_, aux 3, 5, 7 et 13 juin, 27
juillet, 16 septembre, 21 ou 22 octobre, 24 novembre, etc.
Ces barbaries produisirent un effet bien différent de celui que le
gouvernement en attendait. Le courage que montraient les martyrs
était si remarquable, qu'il devint l'objet de l'admiration générale.
Plusieurs chrétiens qui ne se trouvaient dans aucune des trois
catégories se présentèrent d'eux-mêmes pour partager le sort de leurs
frères. Parmi eux nous citerons un Français, nommé Sanche, originaire
d'Alby, qui occupait un emploi dans le palais, et qui probablement
avait été fait captif dans sa jeunesse; il y avait également deux
eunuques. Les femmes surtout se distinguèrent en cette occasion. On
vit des vierges timides qui jusque-là n'avaient pas osé s'éloigner
des regards de leurs parens, accourir à pied vers Cordoue de plusieurs
lieues à la ronde, et demander à grands cris le martyre. Il suffisait
pour cela qu'elles proférassent quelque injure contre le prophète.
La chose en vint au point que beaucoup de musulmans furent effrayés
des suites d'une telle effusion de sang. D'ailleurs les évêques du
pays s'assemblèrent, et, malgré quelques prêtres ardens, décidèrent
qu'autant il fallait savoir endurer la rage des persécuteurs de la foi
quand elle s'excitait elle-même, autant il était contraire à l'esprit
de l'Évangile de la provoquer. Enfin Charles-le-Chauve, qui avait été
sollicité par les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne
chez qui les mêmes violences commençaient à s'exercer, interposa sa
médiation[204].
[204] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 64, 74 et 354.
Abd-alrahman avait d'abord paru aussi irrité qu'étonné du grand nombre
de chrétiens établis au coeur de ses états; dans sa colère il chassa de
son palais tous ceux qui y remplissaient quelque emploi. Mais plus le
nombre des chrétiens était grand, plus les moyens que l'on prenait pour
en réduire la quantité étaient dangereux. Abd-alrahman II mourut sur
ces entrefaites (852) et eut pour successeur son fils Mohammed.
Abd-alrahman avait un goût très-vif pour les arts et pour les plaisirs,
et sous son règne Cordoue devint le séjour des lettres, de la musique,
du chant et des fêtes de tout genre. A l'exemple de son père, de son
grand-père et des anciens Arabes en général, il cultivait la poésie.
Voici la traduction de quelques vers qu'il composa dans une de ses
expéditions contre les chrétiens. Ils étaient adressés à sa femme
favorite, et ils donneront une idée de l'esprit qui dominait à cette
époque:
«Pendant que je suis loin de toi, je me trouve en face de l'ennemi,
et je lui envoie des flèches qui ne manquent jamais leur but!
»Que de chemins j'ai foulés! que de défilés j'ai traversés après
d'autres défilés!
»Mon visage a été exposé à toute l'ardeur du soleil, tandis que les
cailloux embrasés se fondaient de chaleur.
»Mais Dieu a relevé par mes mains sa religion véritable. Je lui ai
donné une nouvelle vie, et j'ai renversé la croix sous mes pieds.
»J'ai marché avec mon armée contre les infidèles, et mes troupes ont
rempli les lieux escarpés et les lieux unis[205].»
[205] Maccary, man. arab., no 704, fol. 88.
Le successeur d'Abd-alrahman se montra d'abord fort sévère contre les
chrétiens. Il fit abattre toutes les églises bâties depuis l'occupation
du pays par les musulmans; il ne respecta pas davantage les portions
qui avaient été ajoutées aux anciens édifices. Dans son zèle fanatique,
il eut un instant l'idée de chasser de ses états non seulement les
chrétiens, mais les juifs qui en toute occasion s'étaient montrés les
ennemis acharnés du christianisme. Heureusement les révoltes qui ne
tardèrent pas à éclater et la crainte de voir ses revenus diminuer
donnèrent à ses vues une autre direction.
La guerre continuait toujours en Catalogne et aux environs de l'Èbre.
Moussa, qui les années précédentes avait remporté quelques succès
contre les chrétiens, fut vaincu par le roi des Asturies; l'émir de
Cordoue, pour le punir, ayant voulu lui ôter son gouvernement, il
se tourna du côté des chrétiens; il donna même sa fille en mariage
à Garcie, comte de Navarre; et comme sur ces entrefaites la ville de
Tolède leva de nouveau l'étendard de la révolte, l'émir de Cordoue fut
hors d'état de rien entreprendre.
De quelque côté qu'on jette les yeux, on ne voit que guerres, pillages,
calamités. En 859, les Normands franchissant le détroit de Gibraltar,
s'emparent de Narbonne qui, un siècle auparavant, avait résisté
à toutes les forces de la France; puis entrant dans le Rhône, ils
s'avancent jusqu'aux portes de Valence, mettant tout le pays à feu et
à sang[206]. Gérard de Roussillon, dont le nom revient souvent dans
nos romans de chevalerie, les força de se remettre en mer. A la même
époque, les Sarrazins faisaient de nouveaux dégâts dans les îles de
Sardaigne et de Corse.
[206] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 75.
Voici le tableau de la France qu'on trouve dans un document presque
contemporain: «Sur toutes les côtes les églises étaient renversées,
les villes saccagées, les monastères dévastés. Telle était la rage des
barbares que les chrétiens qui tombaient entre leurs mains étaient mis
à mort ou obligés de se racheter à prix d'argent. Plusieurs chrétiens
abandonnèrent leurs propriétés et quittèrent leur pays pour vivre dans
les lieux fortifiés ou dans l'intérieur des terres; mais plusieurs
aimèrent mieux mourir que de renoncer à leurs biens. Il y en eut
encore chez qui la foi avait jeté des racines moins profondes et qui ne
rougirent pas de se joindre aux barbares. Ceux-là étaient les pires de
tous; car ils connaissaient le pays, et il n'était pas possible de se
soustraire à leurs investigations. A la fin les lieux les plus célèbres
se convertirent en déserts, et les édifices les plus fameux disparurent
sous les ronces et les épines[207].»
[207] Dom Vaissette, _Histoire générale du Languedoc_, t. I,
preuves, p. 108.
Un certain Omar, fils de Hafsoun, chrétien d'origine et ancien
tailleur, avait pénétré avec une troupe d'aventuriers et de vagabonds
dans la chaîne des Pyrénées; et s'unissant d'intérêt avec les chrétiens
du pays, s'était emparé de plusieurs places fortes, d'où il bravait
toute la puissance des émirs de Cordoue[208]. Mohammed, qui était
menacé de perdre toutes ses provinces septentrionales, demanda la paix
à Charles-le-Chauve, qui n'était guère en état de lui faire la guerre;
il fut convenu que les Français resteraient maîtres de la Catalogne,
mais qu'ils s'abstiendraient de prêter secours aux rebelles. On était
alors en 866. Les députés envoyés en cette occasion à Cordoue par
Charles revinrent amenant des chameaux chargés de litières, d'étoffes
de divers genres, de parfums, etc.[209].
[208] Voy. Casiri, _Bibliothèque de l'Escurial_, t. II, p. 200.
[209] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 83, 88 et 92.
L'Espagne était dans l'état le plus déplorable: la sécheresse, la
famine, la peste, les tremblemens de terre, les guerres, les révoltes,
tout semblait conspirer à la perte de ce malheureux pays. Sur ces
entrefaites une éclipse de lune ayant couvert le ciel d'épaisses
ténèbres, les musulmans crurent que c'en était fait de leur empire;
et comme les personnes pieuses d'entre eux attribuaient ces maux à la
colère céleste, elles pensèrent que le meilleur moyen de se rendre Dieu
favorable était de faire une guerre à mort aux chrétiens. Les provinces
soumises à l'émir de Cordoue furent sur le point de se soulever, parce
qu'ayant à combattre plusieurs gouverneurs rebelles, l'émir ne voulait
pas s'attirer ce nouvel ennemi sur les bras.
Dans cette disposition des esprits, la politique des rois était
impuissante pour maîtriser les passions des particuliers. En 869,
des pirates sarrazins firent une nouvelle descente en Provence, dans
la Camargue, île formée par le Rhône, et où ils s'étaient ménagé une
espèce de port. En ce moment, l'archevêque d'Arles, Roland, se trouvait
dans l'île où il possédait de grands biens, et où, faute de pierres,
il s'était fait bâtir une maison en terre. Les Sarrazins descendant de
leurs navires attaquèrent la maison; plus de trois cents serviteurs
de l'archevêque furent tués et lui-même fut pris. Les pirates le
garrottèrent, et après l'avoir conduit à bord d'un de leurs navires,
ils fixèrent sa rançon à cent cinquante livres d'argent, cent cinquante
manteaux, cent cinquante épées et cent cinquante esclaves, genre de
marchandise qui, comme on le verra plus tard, avait alors cours sur
tous les marchés; mais dans l'intervalle l'archevêque mourut, sans
doute d'effroi; et les Sarrazins, pour n'être pas frustrés de la
rançon, tenant cette mort secrète, pressèrent le plus qu'ils purent la
remise du prix convenu. Dès que leur avidité eut été satisfaite, ils
déposèrent à terre le corps de l'archevêque, vêtu des mêmes habits que
le jour où il avait été pris, et mirent à la voile; de manière que les
chrétiens qui étaient venus pour féliciter le prélat de sa délivrance
n'eurent plus à s'occuper que de ses funérailles[210].
[210] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 107.