[186] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 109.

Les ports de l'Espagne et de l'Afrique, d'où partaient les navires de

pirates, étant en général situés dans le bassin de la mer Méditerranée,

c'est dans l'enceinte de ce bassin qu'ordinairement leurs entreprises

avaient lieu. Il est cependant parlé à cette époque d'un vaisseau

sarrazin d'une grandeur telle qu'on l'aurait pris de loin pour une

muraille, lequel fit une descente dans l'île d'Oye, en Bretagne, vers

l'embouchure de la Loire[187]. Sans doute ce navire ne laissa pas

beaucoup de traces de son passage; car il n'en est point fait mention

dans les histoires particulières du pays[188].

[187] _Ibid._, t. VI, p. 308.

[188] Ni dans l'histoire de D. Morice, ni dans celle de M. Daru.

La situation de l'empire devenait chaque jour plus effrayante, et

Louis, à qui l'histoire a donné le titre peu honorable de _Débonnaire_,

était hors d'état de s'élever au-dessus des circonstances fâcheuses

où sa propre faiblesse l'avait placé. Après avoir eu l'imprudence de

partager de son vivant ses vastes états à ses trois fils aînés, il

eut encore l'imprudence de changer le partage qu'il avait fait, et de

réserver une quatrième part pour le plus jeune de ses fils. Les trois

aînés, irrités, crièrent à l'injustice et prirent les armes. Louis,

tantôt vaincu, tantôt vainqueur, déposé du trône, puis rétabli, perdit

toute considération aux yeux de ses propres sujets.

L'anarchie et les maux qui en sont la suite allant toujours croissant,

les personnes pieuses crurent reconnaître dans cette décadence

générale une marque de la colère céleste, excitée par la corruption

qui s'introduisait dans toutes les classes. Louis, dans une lettre

adressée à tous les évêques, et datée de l'année 828, s'exprime en

ces termes: «La famine, la peste, tous les genres de fléaux ont fondu

sur les peuples de notre empire. Qui ne voit que Dieu a été irrité

par nos actions perverses[189]?» Là-dessus l'empereur commande un

jeûne général, et ordonne aux évêques de s'assembler en concile dans

les quatre principales villes de l'empire, au nombre desquelles était

Toulouse, afin d'aviser aux moyens de faire cesser ce déplorable état

de choses. Les mêmes désordres affligeaient l'Espagne musulmane, et

l'émir de Cordoue avait continuellement à combattre quelque rébellion

nouvelle.

[189] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 344.

Les relations commerciales entre l'empire français et les provinces

d'Égypte et de Syrie n'avaient jamais été interrompues. Les rapports

politiques qui avaient existé entre Charlemagne et Aaron-alraschid

durent être repris avec Bagdad, dès que l'orient eut recouvré la

tranquillité. Il est fait mention, à l'année 831, de l'arrivée en

France de trois députés envoyés de delà les mers par le khalife Mamoun,

fils d'Aaron-alraschid. Deux de ces députés étaient musulmans, et le

troisième chrétien. Ils offrirent à l'empereur, entre autres présens,

des parfums et des étoffes[190].

[190] _Vita Ludovici pii_, et annales de saint Bertin, dans le

recueil des _Historiens de France_, t. VI, p. 112 et 193. Le

khalife est simplement désigné par son titre de _emir-elmoumenyn_.

La guerre continuait toujours au-delà des Pyrénées. En 838,

Obeyd-allah, parent de l'émir de Cordoue, fit de grands dégâts sur

les provinces occupées par les Français; de leur côté les Français

pénétrèrent en Castille et y mirent tout à feu et à sang.

Pendant ce tems, une flotte partie de Tarragone et renforcée par les

navires des îles Maïorque et Iviça faisait une descente aux environs

de Marseille, et se rendant maîtresse des faubourgs, emmenait tous les

hommes laïques et ecclésiastiques en état de porter les armes[191].

C'est peut-être en cette occasion qu'eut lieu le fait attribué à

sainte Eusébie, abbesse d'un couvent de Marseille, et à ses quarante

religieuses, lesquelles ne voulant pas être exposées à la brutalité des

barbares, se mutilèrent le nez et se rendirent la figure difforme; d'où

elles furent appelées dans le pays les _denazzadas_[192].

[191] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 199.

[192] Une inscription relative à sainte Eusébie existe encore à

Marseille; mais elle ne porte pas de date. Voy. Millin, _Voyage

dans les départemens du midi de la France_, t. III, p. 179.

Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 90, a placé le martyre

de sainte Eusébie, en 732.

Louis-le-Débonnaire mourut en 840, et aussitôt la guerre éclata

parmi ses enfans. L'Europe se trouvait alors sous le poids d'un de

ces terribles châtimens qui, suivant l'expression de Bossuet, font

sentir leur puissance à des nations entières, et par lesquels la

Providence frappe souvent le bon avec le méchant, l'innocent avec

le coupable. Les Sarrazins profitèrent de la confusion générale pour

s'introduire en Provence, par l'embouchure du Rhône, et dévastèrent les

environs d'Arles[193]. Dans le même tems un gouverneur de Tudèle en

Navarre, appelé Moussa, pénétra dans la Cerdagne, et y fit de grands

ravages[194]. De leur côté les Normands, à l'aide de leurs barques

légères, s'avançaient au centre de la France, par l'embouchure de

l'Escaut, de la Seine, de la Loire et de la Garonne, et commençaient

à faire du royaume presque un monceau de ruines. L'histoire de

cette époque n'est qu'un tissu d'intrigues ambitieuses, de honteuses

trahisons et de calamités de tout genre; on a la plus grande peine à en

suivre le cours dans les chroniques contemporaines. Charles-le-Chauve,

fils de Louis, avait reçu en partage la France actuelle presque

tout entière; mais à la suite des guerres intestines, les provinces

changeaient de maître presque chaque année. On ne laissait pas même

de province intacte; et comme si on avait voulu anéantir toute espèce

de relation et de commerce, le Languedoc et la Provence avaient été

partagés entre l'empereur Lothaire, le roi Charles-le-Chauve et le

jeune Pepin, fils de Pepin, ancien roi d'Aquitaine. Bientôt même

un seigneur, appelé Folcrade, prit les armes contre Lothaire, et se

déclara comte d'Arles et de Provence[195].

[193] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 61.

[194] Maccary, man. arab., no 704, fol. 87 verso.

[195] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 63, etc.

Le relâchement de tous les liens sociaux en vint au point que les

princes et les chefs de parti, pour accroître leur influence, perdirent

toute retenue, et que certains descendans de Charles-Martel, de

Pepin-le-Bref et de Charlemagne, firent un appel aux barbares et les

associèrent à leurs propres querelles.

L'Italie n'était pas plus heureuse. Les Sarrazins étaient maîtres

de l'île de Sicile; d'autres Sarrazins avaient été appelés sur

le continent par deux seigneurs chrétiens qui se disputaient la

principauté de Bénévent. Enfin les pirates d'Espagne et d'Afrique ne

laissaient pas de repos aux côtes. En 846, ces pirates remontèrent le

Tibre, et vinrent piller les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul

aux portes de Rome. Les parages de la rivière de Gênes avaient

tellement à souffrir de ces déprédations, que les prêtres et les moines

eux-mêmes prirent les armes pour aider à la délivrance du pays[196].

[196] Voy. le recueil des Bollandistes, _Vie de saint Bernulphe_,

au 24 mars. Il existe sur les descentes des Sarrazins, dans le

comté de Nice, beaucoup de détails dans l'ouvrage manuscrit de

Giofredo, intitulé _Storia delle Alpi maritime_, et qui est

conservé à Turin, dans les archives de cour. M. le chevalier

César de Saluces, membre de l'académie de Turin, a bien voulu

faire faire pour nous un extrait de ce manuscrit. On peut encore

consulter l'_Histoire de Nice_, de M. Louis Durante, Turin, 1823,

3 vol. in-8º. Ces deux ouvrages au reste, pour ce qui concerne les

Sarrazins, renferment beaucoup d'inexactitudes.

Enfin l'Espagne musulmane elle-même était frappée de tous les genres

de fléaux. Les factions s'y succédaient les unes aux autres. D'un

autre côté, les Normands, qui commençaient à ne plus trouver les

mêmes richesses sur les côtes de France, faisaient successivement des

descentes à Lisbonne, à Séville et dans d'autres cités opulentes. Pour

surcroît de malheur, une horrible sécheresse fit périr une partie des

récoltes et des troupeaux; des nuées de sauterelles, venues d'Afrique,

détruisirent ce qui avait résisté au manque d'eau; mais du moins

Abd-alrahman, dans des circonstances si fâcheuses, fit ce qui était en

son pouvoir pour adoucir le sort de ses sujets.

En 848, tandis que des pirates sarrazins dévastaient de nouveau

Marseille et toute la côte jusqu'à Gênes[197], le jeune Pepin, qui

était en guerre avec son oncle, Charles-le-Chauve, pour la possession

du Languedoc, et qui déjà une fois avait appelé à son secours les

Normands, ne craignit pas de recourir à l'appui des Sarrazins. Celui

dont il fit choix pour cette négociation était Guillaume, comte de

Toulouse, petit-fils du Guillaume qui, cinquante-cinq ans auparavant,

s'était signalé par son zèle pour la religion et la patrie. Guillaume

se rendit à Cordoue et fut bien reçu du prince musulman. A l'aide

des troupes qu'il en obtint, il enleva aux lieutenans de Charles, en

Catalogne, Barcelonne et quelques autres villes[198].

[197] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 66.

[198] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 41, 65 et 581.

Quelques pirates sarrazins, ayant pénétré de nouveau aux environs

d'Arles, furent retenus sur la côte par les vents contraires; et les

habitans accourant en armes les massacrèrent. Mais pendant ce tems,

une armée musulmane, commandée par Moussa, gouverneur de Saragosse,

s'avançait du côté d'Urgel et de Ribagorse, et pénétrait jusqu'en

France, mettant tout à feu et à sang. Telle était la frayeur des

habitans, qu'ils offrirent d'eux-mêmes leur argent et tout ce qui

était à leur disposition pour avoir la vie sauve. Charles-le-Chauve

fut obligé de demander la paix, et ne l'obtint qu'en donnant de riches

présens[199].

[199] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 42, 64 et 66, note.

En ce tems-là (850) les chrétiens d'Espagne eurent à éprouver une

vive persécution de la part du gouvernement de Cordoue, et le bruit de

cette persécution arriva jusqu'en France. Voici ce qui donna lieu à ces

vexations.

D'après la législation musulmane, il y a liberté de conscience pour

les chrétiens, et ils sont seulement soumis au tribut. Mais il faut

qu'ils soient nés de père et de mère chrétiens; si l'un des époux a

été musulman, l'enfant doit l'être aussi, conformément à cette maxime

de Mahomet, que les musulmans interprètent à l'avantage de leur

religion: «L'enfant suit nécessairement celui de ses père et mère

dont la religion est la meilleure[200].» Il en est de même des enfans

mineurs d'un chrétien ou d'une chrétienne qui a embrassé l'islamisme;

si l'enfant parvenu à sa majorité refuse de professer la religion

mahométane, le magistrat a le droit de l'y contraindre[201]. Il faut

en second lieu que les chrétiens n'aient jamais fait profession de

l'islamisme: eussent-ils simplement levé la main et prononcé les mots:

_Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète_,

les eussent-ils prononcés pour se jouer ou en état d'ivresse, ils sont

censés musulmans, et ils ne sont plus libres de suivre un autre culte.

Ils ne doivent pas non plus avoir commerce avec une femme musulmane.

Enfin il faut que les chrétiens s'abstiennent de toute injure contre

Mahomet et sa religion; s'ils manquent à un seul de ces points, ils

n'ont pas d'autre alternative que l'islamisme ou la mort.

[200] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_, t.

II, p. 313, t. V, p. 167.

[201] _Ibid._, t. VI, p. 111 et suiv.

Or on a vu que les alliances entre les musulmans et les chrétiens

étaient assez communes en Espagne. Il arrivait souvent que les

mères inculquaient à leurs enfans, surtout aux filles, les dogmes

du christianisme: ce qui avait déjà plus d'une fois donné lieu à des

scènes sanglantes.

Il y avait alors à Cordoue un prêtre fort instruit dans les lettres

chrétiennes et arabes, appelé Parfait. Le bruit courait que ce prêtre,

dans un moment d'oubli, avait prononcé la profession de foi mahométane.

Quelques musulmans l'ayant un jour rencontré dans une rue de Cordoue

lièrent conversation avec lui, et lui demandèrent ce qu'il pensait de

leur prophète et de la religion qu'il avait établie. Parfait refusa

d'abord de répondre, craignant que ces questions ne cachassent quelque

piége; mais comme ces hommes insistaient, il s'exprima librement,

et traita Mahomet d'imposteur et de suppôt de l'enfer. D'abord les

musulmans ne lui répondirent rien; mais à quelques jours de là, l'ayant

rencontré au milieu d'une grande foule, ils le dénoncèrent comme une

personne qui avait mal parlé du prophète. Aussitôt la foule se jeta sur

lui et le conduisit devant le cadi ou l'alcade, que nous appelons juge.

Le cadi interrogea Parfait, et comme le prêtre ne voulut pas rétracter

ce qu'il avait dit, il fut condamné à mort.

On se trouvait alors dans le mois de ramadan, qui est le mois du jeûne

des musulmans. Pour donner à cette exécution plus de solennité, il

fut décidé qu'elle n'aurait lieu qu'à la fin du mois, époque où les

musulmans, voulant se dédommager de leurs privations, se livrent à

la joie la plus vive. Au jour fixé, Parfait fut amené au milieu d'une

grande plaine, sur les bords du Guadalkivir, et là, en présence d'une

foule innombrable, il eut la tête tranchée[202].

[202] L'église célèbre la fête de saint Parfait le 18 avril.

Cet événement causa une sensation extraordinaire: les chrétiens étaient

alors fort nombreux en Espagne, même à Cordoue, siége de l'empire.

Non seulement on leur avait laissé une partie des églises de la

ville; mais ils avaient des monastères de l'un et de l'autre sexe,

surtout dans les montagnes situées au nord de la cité. La religion

chrétienne avait pénétré jusque dans le palais du roi, à la suite du

grand nombre d'esclaves de tous les pays qui remplissaient une partie

des emplois de la cour. Les musulmans zélés crurent faire une bonne

oeuvre en dénonçant les chrétiens qui rentraient dans une des trois

catégories dont nous avons parlé. Bientôt même on vit au sein d'une

même famille des frères accuser leurs soeurs pour avoir leurs biens.

Le jugement n'était pas long: on demandait à l'accusé s'il persistait

dans le christianisme: s'il répondait affirmativement, on le mettait à

mort. Ordinairement les martyrs étaient attachés à un pieu; on brûlait

leur corps, puis on jetait les cendres dans le fleuve, afin que les

chrétiens ne pussent pas les recueillir et les conserver comme des

reliques. Quelquefois on donnait les corps à manger aux chiens[203].

[203] Voy. les _Vies des Saints_, aux 3, 5, 7 et 13 juin, 27

juillet, 16 septembre, 21 ou 22 octobre, 24 novembre, etc.

Ces barbaries produisirent un effet bien différent de celui que le

gouvernement en attendait. Le courage que montraient les martyrs

était si remarquable, qu'il devint l'objet de l'admiration générale.

Plusieurs chrétiens qui ne se trouvaient dans aucune des trois

catégories se présentèrent d'eux-mêmes pour partager le sort de leurs

frères. Parmi eux nous citerons un Français, nommé Sanche, originaire

d'Alby, qui occupait un emploi dans le palais, et qui probablement

avait été fait captif dans sa jeunesse; il y avait également deux

eunuques. Les femmes surtout se distinguèrent en cette occasion. On

vit des vierges timides qui jusque-là n'avaient pas osé s'éloigner

des regards de leurs parens, accourir à pied vers Cordoue de plusieurs

lieues à la ronde, et demander à grands cris le martyre. Il suffisait

pour cela qu'elles proférassent quelque injure contre le prophète.

La chose en vint au point que beaucoup de musulmans furent effrayés

des suites d'une telle effusion de sang. D'ailleurs les évêques du

pays s'assemblèrent, et, malgré quelques prêtres ardens, décidèrent

qu'autant il fallait savoir endurer la rage des persécuteurs de la foi

quand elle s'excitait elle-même, autant il était contraire à l'esprit

de l'Évangile de la provoquer. Enfin Charles-le-Chauve, qui avait été

sollicité par les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne

chez qui les mêmes violences commençaient à s'exercer, interposa sa

médiation[204].

[204] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 64, 74 et 354.

Abd-alrahman avait d'abord paru aussi irrité qu'étonné du grand nombre

de chrétiens établis au coeur de ses états; dans sa colère il chassa de

son palais tous ceux qui y remplissaient quelque emploi. Mais plus le

nombre des chrétiens était grand, plus les moyens que l'on prenait pour

en réduire la quantité étaient dangereux. Abd-alrahman II mourut sur

ces entrefaites (852) et eut pour successeur son fils Mohammed.

Abd-alrahman avait un goût très-vif pour les arts et pour les plaisirs,

et sous son règne Cordoue devint le séjour des lettres, de la musique,

du chant et des fêtes de tout genre. A l'exemple de son père, de son

grand-père et des anciens Arabes en général, il cultivait la poésie.

Voici la traduction de quelques vers qu'il composa dans une de ses

expéditions contre les chrétiens. Ils étaient adressés à sa femme

favorite, et ils donneront une idée de l'esprit qui dominait à cette

époque:

«Pendant que je suis loin de toi, je me trouve en face de l'ennemi,

et je lui envoie des flèches qui ne manquent jamais leur but!

»Que de chemins j'ai foulés! que de défilés j'ai traversés après

d'autres défilés!

»Mon visage a été exposé à toute l'ardeur du soleil, tandis que les

cailloux embrasés se fondaient de chaleur.

»Mais Dieu a relevé par mes mains sa religion véritable. Je lui ai

donné une nouvelle vie, et j'ai renversé la croix sous mes pieds.

»J'ai marché avec mon armée contre les infidèles, et mes troupes ont

rempli les lieux escarpés et les lieux unis[205].»

[205] Maccary, man. arab., no 704, fol. 88.

Le successeur d'Abd-alrahman se montra d'abord fort sévère contre les

chrétiens. Il fit abattre toutes les églises bâties depuis l'occupation

du pays par les musulmans; il ne respecta pas davantage les portions

qui avaient été ajoutées aux anciens édifices. Dans son zèle fanatique,

il eut un instant l'idée de chasser de ses états non seulement les

chrétiens, mais les juifs qui en toute occasion s'étaient montrés les

ennemis acharnés du christianisme. Heureusement les révoltes qui ne

tardèrent pas à éclater et la crainte de voir ses revenus diminuer

donnèrent à ses vues une autre direction.

La guerre continuait toujours en Catalogne et aux environs de l'Èbre.

Moussa, qui les années précédentes avait remporté quelques succès

contre les chrétiens, fut vaincu par le roi des Asturies; l'émir de

Cordoue, pour le punir, ayant voulu lui ôter son gouvernement, il

se tourna du côté des chrétiens; il donna même sa fille en mariage

à Garcie, comte de Navarre; et comme sur ces entrefaites la ville de

Tolède leva de nouveau l'étendard de la révolte, l'émir de Cordoue fut

hors d'état de rien entreprendre.

De quelque côté qu'on jette les yeux, on ne voit que guerres, pillages,

calamités. En 859, les Normands franchissant le détroit de Gibraltar,

s'emparent de Narbonne qui, un siècle auparavant, avait résisté

à toutes les forces de la France; puis entrant dans le Rhône, ils

s'avancent jusqu'aux portes de Valence, mettant tout le pays à feu et

à sang[206]. Gérard de Roussillon, dont le nom revient souvent dans

nos romans de chevalerie, les força de se remettre en mer. A la même

époque, les Sarrazins faisaient de nouveaux dégâts dans les îles de

Sardaigne et de Corse.

[206] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 75.

Voici le tableau de la France qu'on trouve dans un document presque

contemporain: «Sur toutes les côtes les églises étaient renversées,

les villes saccagées, les monastères dévastés. Telle était la rage des

barbares que les chrétiens qui tombaient entre leurs mains étaient mis

à mort ou obligés de se racheter à prix d'argent. Plusieurs chrétiens

abandonnèrent leurs propriétés et quittèrent leur pays pour vivre dans

les lieux fortifiés ou dans l'intérieur des terres; mais plusieurs

aimèrent mieux mourir que de renoncer à leurs biens. Il y en eut

encore chez qui la foi avait jeté des racines moins profondes et qui ne

rougirent pas de se joindre aux barbares. Ceux-là étaient les pires de

tous; car ils connaissaient le pays, et il n'était pas possible de se

soustraire à leurs investigations. A la fin les lieux les plus célèbres

se convertirent en déserts, et les édifices les plus fameux disparurent

sous les ronces et les épines[207].»

[207] Dom Vaissette, _Histoire générale du Languedoc_, t. I,

preuves, p. 108.

Un certain Omar, fils de Hafsoun, chrétien d'origine et ancien

tailleur, avait pénétré avec une troupe d'aventuriers et de vagabonds

dans la chaîne des Pyrénées; et s'unissant d'intérêt avec les chrétiens

du pays, s'était emparé de plusieurs places fortes, d'où il bravait

toute la puissance des émirs de Cordoue[208]. Mohammed, qui était

menacé de perdre toutes ses provinces septentrionales, demanda la paix

à Charles-le-Chauve, qui n'était guère en état de lui faire la guerre;

il fut convenu que les Français resteraient maîtres de la Catalogne,

mais qu'ils s'abstiendraient de prêter secours aux rebelles. On était

alors en 866. Les députés envoyés en cette occasion à Cordoue par

Charles revinrent amenant des chameaux chargés de litières, d'étoffes

de divers genres, de parfums, etc.[209].

[208] Voy. Casiri, _Bibliothèque de l'Escurial_, t. II, p. 200.

[209] Recueil de dom Bouquet, t. VII, p. 83, 88 et 92.

L'Espagne était dans l'état le plus déplorable: la sécheresse, la

famine, la peste, les tremblemens de terre, les guerres, les révoltes,

tout semblait conspirer à la perte de ce malheureux pays. Sur ces

entrefaites une éclipse de lune ayant couvert le ciel d'épaisses

ténèbres, les musulmans crurent que c'en était fait de leur empire;

et comme les personnes pieuses d'entre eux attribuaient ces maux à la

colère céleste, elles pensèrent que le meilleur moyen de se rendre Dieu

favorable était de faire une guerre à mort aux chrétiens. Les provinces

soumises à l'émir de Cordoue furent sur le point de se soulever, parce

qu'ayant à combattre plusieurs gouverneurs rebelles, l'émir ne voulait

pas s'attirer ce nouvel ennemi sur les bras.

Dans cette disposition des esprits, la politique des rois était

impuissante pour maîtriser les passions des particuliers. En 869,

des pirates sarrazins firent une nouvelle descente en Provence, dans

la Camargue, île formée par le Rhône, et où ils s'étaient ménagé une

espèce de port. En ce moment, l'archevêque d'Arles, Roland, se trouvait

dans l'île où il possédait de grands biens, et où, faute de pierres,

il s'était fait bâtir une maison en terre. Les Sarrazins descendant de

leurs navires attaquèrent la maison; plus de trois cents serviteurs

de l'archevêque furent tués et lui-même fut pris. Les pirates le

garrottèrent, et après l'avoir conduit à bord d'un de leurs navires,

ils fixèrent sa rançon à cent cinquante livres d'argent, cent cinquante

manteaux, cent cinquante épées et cent cinquante esclaves, genre de

marchandise qui, comme on le verra plus tard, avait alors cours sur

tous les marchés; mais dans l'intervalle l'archevêque mourut, sans

doute d'effroi; et les Sarrazins, pour n'être pas frustrés de la

rançon, tenant cette mort secrète, pressèrent le plus qu'ils purent la

remise du prix convenu. Dès que leur avidité eut été satisfaite, ils

déposèrent à terre le corps de l'archevêque, vêtu des mêmes habits que

le jour où il avait été pris, et mirent à la voile; de manière que les

chrétiens qui étaient venus pour féliciter le prélat de sa délivrance

n'eurent plus à s'occuper que de ses funérailles[210].

[210] Recueil des _Historiens de France_, t. VII, p. 107.

Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère · 第 9 / 19 段