Les députés français avaient eu ordre, en revenant, de se diriger vers

les ruines de Carthage, et de solliciter du lieutenant du khalife

en ces parages, Ibrahym, de la famille des Aglabites, la permission

d'emporter les corps de saint Cyprien et d'autres martyrs qui avaient

arrosé de leur sang le sol de cette ancienne capitale de l'Afrique.

Ibrahym accorda sans peine ce qu'on lui demandait; il envoya même

à la suite des députés français un ambassadeur qui devait offrir à

l'empereur ses salutations. On peut juger de la vive impression que

de tels événemens produisirent au milieu de peuples presque sans

communications avec le dehors, et dans l'opinion desquels toute la

terre semblait rendre hommage à l'éclat extraordinaire qui brillait sur

la personne du souverain[157].

[157] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 53, 95 etc. Les

auteurs arabes ne parlent pas des relations de Charlemagne avec

le khalife Aaron-Alraschid; mais il en est fait mention dans la

plupart des écrits des auteurs français de l'époque. Le récit de

ces auteurs s'accorde avec ce que le continuateur de Frédegaire

avait dit des relations de Pepin-le-Bref avec le khalife

Almansor, et ce qui est dit plus bas de la députation envoyée par

Almamoun, fils d'Aaron-Alraschid, à Louis-le Débonnaire. Ajoutez

à ces témoignages celui du pape Léon III qui, après la mort

d'Aaron-Alraschid, en 813, mande à Charlemagne que si les pirates

des côtes d'Afrique commençaient à ne plus respecter les côtes de

l'empire français, non plus que celles de l'empire grec, c'est que

ces barbares n'étaient plus retenus par le grand nom du khalife.

Voy. Pagi, _Critique des annales de Baronius_, an. 813, no 20 et

suiv. Néanmoins le savant M. Pouqueville, dans le t. X, p. 529,

des nouveaux _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, traite ces

relations de fausses, et conteste le récit d'Éginard tout entier.

Il est probable que M. Pouqueville aura confondu Éginard avec le

moine de Saint-Gall qui a aussi écrit sur Charlemagne, et dont le

récit a plus d'une fois donné lieu à des critiques fondées. Voy.

la préface que dom Bouquet a placée en tête du cinquième volume du

recueil des _Historiens de France_.

Pendant ce tems la guerre continuait en Aragon, en Catalogne et en

Navarre avec des succès partagés. Sans doute Charlemagne n'avait pas

le tems de porter son attention sur cette partie de ses frontières,

ou bien ses instructions n'étaient pas suivies. Il est certain que ce

grand homme fut loin d'obtenir de ce côté les mêmes succès que partout

ailleurs. On aura une idée de la singulière situation où il s'était

placé, et de la politique de l'émir de Cordoue par le fait suivant.

En 809, le comte Auréole, qui commandait pour les Français en

Aragon, étant mort, l'émir musulman de Saragosse, appelé Amoros, prit

possession des places qu'il occupait, dans l'intention apparente de

les remettre à Charlemagne; mais, lorsque les troupes françaises se

présentèrent, il refusa de les recevoir, disant qu'il remplirait sa

promesse à la diète prochaine; et comme sur ces entrefaites il fut

privé de son gouvernement par l'émir de Cordoue, les villes d'Auréole

restèrent au pouvoir des musulmans. Tel est le récit des auteurs

français[158]. Or, voici, d'après un auteur arabe, quel homme était

Amoros. Cet émir était né à Huesca, d'un père musulman et d'une mère

chrétienne, genre d'alliance qui était alors fort commun en Espagne,

surtout dans les provinces septentrionales, habitées en grande partie

par des chrétiens. Les hommes nés ainsi de deux personnes de religion

différente étaient appelés par les Arabes du nom de _moallad_[159]. Ces

hommes, en général, n'avaient aucun principe de religion, et ils se

déclaraient toujours pour le parti le plus avantageux[160]. Quelques

années auparavant, la ville de Tolède, remplie de personnes de cette

caste, avait menacé de lever l'étendard de la révolte. Aussitôt l'émir

de Cordoue, qui était sûr du dévouement d'Amoros, fit choix de lui pour

réprimer les habitans. Amoros, après avoir concerté avec l'émir le plan

de conduite qu'il devait tenir, se présenta aux habitans comme un homme

mécontent qui partageait leurs dispositions, et qui n'attendait que la

première occasion pour se révolter. D'accord avec les habitans, il fit

bâtir à l'endroit le plus élevé de la ville une forteresse qui devait

être le boulevart le plus sûr de leur liberté; mais, dès que le château

fut construit, il invita comme pour une fête les principaux d'entre

eux, et à mesure qu'ils entraient dans le château, on leur coupait la

tête. Quatre cents, d'autres disent cinq mille, furent ainsi massacrés,

et il en serait mort un bien plus grand nombre, si les habitans

ne s'étaient aperçus à tems de cette boucherie. Voilà l'homme qui

avait pris possession des villes du comte Auréole, dans l'intention,

disait-il, de les remettre aux Français[161].

[158] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 58 et suiv.

[159] <mot en arabe> Ce mot se rapproche de l'espagnol _mulato_ et du

français _mulâtre_.

[160] Voy. Ibn-Alcouthya, fol. 28 et 36 verso.

[161] Nous racontons ce fait d'après Ibn-Alcouthya, fol. 19, et

Novayry, no 645, fol. 98. Voy. aussi Roderic, p. 20. Conde rapporte

le fait un peu autrement.

Nous parlerons maintenant des progrès que la marine des Sarrazins

d'Espagne et d'Afrique avait faits à cette époque, et des conséquences

funestes qui en résultèrent pour la France.

On a vu que, lorsque par suite de la chute des khalifes ommiades et

de l'établissement d'Abd-alrahman Ier à Cordoue, l'Espagne se trouva

former un état distinct du reste des provinces musulmanes, les khalifes

de Bagdad firent plusieurs tentatives pour y établir leur autorité, et

que ces tentatives avaient lieu par mer et à l'aide de flottes parties

des côtes d'Afrique. Cette circonstance obligea les émirs de Cordoue à

donner une attention particulière à leur marine.

Dès l'année 773, Abd-alrahman Ier avait fait construire des arsenaux

dans les ports de Tarragone, Tortose, Carthagène, Séville, Almerie,

etc., et déjà avant cette époque les îles Baléares, la Sardaigne et la

Corse se trouvaient exposées aux déprédations des pirates. Ces îles,

abandonnées, pour ainsi dire, à elles-mêmes, finirent par se placer

sous la protection de Charlemagne[162], et dès lors les Sarrazins

d'Espagne, en y exerçant leurs ravages, outre qu'ils s'enrichissaient

de butin, se vengeaient d'un prince avec lequel ils étaient en guerre

ouverte. Aussi n'y avait-il pour eux rien de sacré. Les hommes en

état de porter les armes étaient ou faits captifs ou mis à mort, les

femmes et les enfans emmenés en esclavage. Les vieillards seuls et les

infirmes étaient épargnés, comme ne pouvant opposer de résistance, ni

être d'aucune utilité.

[162] En 799, les chrétiens des îles Baléares, ayant remporté

quelques succès sur les Sarrazins et enlevé plusieurs drapeaux,

firent hommage des drapeaux au prince français. Voy. le recueil de

dom Bouquet, t. V, p. 51.

En 806, les Sarrazins mettant tout à feu et à sang dans l'île de

Corse, Pepin, à qui son père Charlemagne avait confié le gouvernement

de l'Italie, fit partir une flotte pour les chasser. Les Sarrazins

n'attendirent pas les chrétiens, et se retirèrent; mais dans le trajet,

Adémar, comte de Gênes, les ayant attaqués imprudemment, fut défait et

tué. Les barbares emmenèrent avec eux soixante moines, qu'ils allèrent

vendre en Espagne, et dont quelques-uns furent plus tard rachetés par

l'empereur[163].

[163] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 25 et 56.

En 808, d'autres pirates espagnols qui avaient fait une descente

en Sardaigne, ayant été repoussés de cette île par les habitans,

déchargèrent leur fureur sur la Corse; mais attaqués à l'improviste

par le connétable Burchard, ils perdirent treize de leurs navires. Les

chrétiens regardèrent cet important succès comme un juste châtiment

que Dieu avait voulu infliger aux cruautés sans nombre commises par les

barbares[164].

[164] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 56.

Néanmoins l'année suivante les Sarrazins d'Afrique firent une descente

dans l'île de Sardaigne; en même tems les Sarrazins d'Espagne,

s'introduisant le jour de Pâques dans l'île de Corse, y mirent tout

à feu et à sang[165]. Ils retournèrent dans l'île de Corse en 813.

Mais, en se retirant, ils tombèrent dans une embuscade que leur avait

dressée Ermengaire, comte d'Ampourias, près de la ville actuelle de

Perpignan. Le comte leur enleva huit vaisseaux, dans lesquels étaient

entassés plus de cinq cents malheureux captifs. Les Sarrazins, pour se

venger, allèrent dévaster les environs de Nice, en Provence, et ceux de

Centocelle, aujourd'hui Civita-Vecchia, dans le voisinage de Rome[166].

[165] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 60 et 61; voyez

aussi p. 355. Si on en croit les écrivains du pays, les Sarrazins

s'établirent sur la côte orientale de l'île, au milieu des débris

de l'antique ville d'Aléria, et les Français, malgré le concours

des habitans, eurent beaucoup de peine à les chasser. Jacobi,

_Histoire de la Corse_, Paris, 1835, t. I, p. 110 et suiv.

[166] Dom Bouquet, t. V, p. 62.

Ce redoublement de brigandages et d'atrocités annonçait assez que

de nouveaux combattans s'étaient présentés dans l'arène, et que si

l'empereur ne prenait des mesures extraordinaires, c'en était fait de

l'empire qu'il avait élevé avec tant de peine. On a vu que les côtes

d'Afrique reconnaissaient, au moins de nom, l'autorité des khalifes

de Bagdad, et que la France était en relation d'amitié avec les

princes abbassides. Tant qu'Aaron-Alraschid vécut, le prince aglabite

de Cayroan, par un reste de considération pour lui, respecta les

côtes de l'empire; mais à peine eut-il fermé les yeux (en 809), la

guerre s'étant élevée entre ses deux fils aînés, pour savoir qui lui

succéderait, le prince aglabite se crut dispensé de tous ménagemens, et

les ports de Tunis, de Sousa, etc., devinrent des repaires de pirates.

Un gouverneur de Sicile se plaignant à un député aglabite des cruautés

qui chaque jour se commettaient au mépris de la foi jurée, le député

répondit: «Depuis la mort du commandeur des croyans, ceux qui étaient

esclaves ont voulu être libres; ceux qui étaient libres, mais pauvres,

ont voulu être riches;» et les pirates, pour être plus à l'aise,

allaient chercher des richesses là où il s'en trouvait. Le commerce

qui continuait à se faire entre la France et l'Italie, d'une part,

l'Égypte, la Syrie et l'Asie-Mineure, de l'autre, devait être un appât

pour les aventuriers africains[167].

[167] Pagi, critique des annales de Baronius, ann. 813, no 20 et

suiv.

Aux pirates d'Afrique s'étaient joints les pirates normands. A cette

époque, le Jutland et les bords de la mer Baltique, où se maintenaient

encore les grossières pratiques du paganisme, regorgeaient d'une

population pauvre et aguerrie; et comme dans ces contrées barbares le

moyen le plus sûr d'arriver à la gloire était de verser le sang et

de se charger de butin, tous les hommes d'un caractère entreprenant

aspiraient à se mesurer avec les peuples amollis du Midi. Déjà leurs

barques légères commençaient à se montrer sur les côtes françaises

de l'Océan[168]. Charlemagne, qui ne se dissimulait pas le danger

des circonstances, ordonna, en 810, aux comtes et aux gouverneurs

de provinces de faire construire des tours et des forteresses à

l'embouchure des rivières par où les pirates avaient coutume de

pénétrer dans l'intérieur des terres. Il voulut de plus qu'on tînt

des flottes prêtes dans les principaux ports de mer, afin de donner

la chasse aux escadres ennemies. Tant que vécut ce grand prince, ces

mesures suffirent pour préserver le continent français[169].

[168] Voy. M. Depping, _Histoire des expéditions maritimes des

Normands_, Paris, 1826, 2 vol. in-8º; et M. Auguste Leprevost,

_Notes pour servir à l'Histoire de la Normandie_, Caen, 1834,

in-8º.

[169] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 96; t. VI, p. 93.

Cependant les deux partis commençaient à se lasser de ces hostilités

continuelles, qui ne pouvaient tourner qu'au désavantage de l'un et

de l'autre. Il fut question d'une trève, et c'est la première fois

que les chroniqueurs du tems parlent d'une négociation de ce genre

entre les souverains de la France et les émirs de Cordoue[170]. Il

s'agissait seulement d'une paix momentanée. En effet, d'après l'esprit

de l'islamisme, il ne peut pas y avoir de paix permanente entre les

vrais-croyans et les chrétiens qui habitent des pays limitrophes.

Mahomet s'est ainsi exprimé dans l'Alcoran: «Combattez les infidèles

jusqu'à ce qu'il n'y ait plus lieu aux disputes; combattez jusqu'à ce

que la religion de Dieu domine seule sur la terre[171].» C'est par une

simple tolérance que les musulmans, dans les divers pays qu'ils ont

conquis, ont laissé aux chrétiens et aux peuples d'une autre religion

que l'islamisme, l'exercice de leur culte; et toutes les fois qu'il est

parlé d'un traité à conclure entre eux et les chrétiens, ils se servent

d'un mot particulier qui répond à celui de trève[172].

[170] _Ibid._, t. V, p. 60 et 82.

[171] Sourate VIII, vers. 39.

[172] Voy. Mouradgea d'Ohsson, _Tableau de l'empire ottoman_,

t. V, p. 66; Reland, _Dissertationes miscellaneæ_, t. III, p.

50, et nos _Extraits des historiens arabes relatifs aux guerres

des Croisades_, Paris, 1829, p. 164 et 542. (_Bibliothèque des

Croisades_, de M. Michaud, t. IV.)

Une première trève, convenue en 810, ayant été violée, on en conclut

une autre deux ans après. Un député sarrazin, qui est peut-être

l'amiral Yahya-ben-Hakem, personnage que les écrivains arabes

représentent comme un homme d'esprit[173], se rendit pour cet objet à

Aix-la-Chapelle auprès de l'empereur. On convint d'une trève de trois

ans; mais elle ne fut pas mieux observée que l'autre; car on a vu les

Sarrazins faire, en 813, une descente dans l'île de Corse, et dans le

même tems Abd-alrahman, fils de l'émir de Cordoue, se dirigeait vers

les Pyrénées, mettant tout à feu et à sang. Les musulmans s'avancèrent

jusqu'aux frontières de France, et c'est peut-être alors qu'ils mirent

à mort saint Aventin, qui habitait aux environs de Bagnères-de-Luchon,

dans le département actuel de la Haute-Garonne[174].

[173] Conde, _Historia_, t. I, p. 294, et recueil des _Historiens

de France_, t. V, p. 82 et 258.

[174] _Notice de l'église de Saint-Aventin_, par M. le comte de

Castellane, dans les _Mémoires de la Société archéologique du midi

de la France_, établie à Toulouse, t. I.

La mort de Charlemagne, en 814, apporta d'abord peu de changement

à la situation de la France par rapport aux Sarrazins. Son fils,

Louis-le-Débonnaire, qui lui succéda dans la dignité d'empereur, et

qui depuis long-tems agissait sous sa direction, tâcha de suivre la

même politique. Malheureusement, pendant que la guerre ne discontinuait

presque pas sur les bords de l'Èbre, la piraterie sarrazine faisait

sans cesse de nouveaux progrès. Un événement qui se passa à cette

époque en Espagne contribua singulièrement à donner de l'extension aux

courses des pirates.

On a vu que Hakam avait formé autour de lui une garde permanente, ce

qui l'obligea à faire de nouvelles dépenses et à établir de nouveaux

impôts. Hakam était détesté de ses sujets à cause de sa cruauté et

de son humeur farouche. Une révolte ayant éclaté dans les faubourgs

de Cordoue, Hakam se précipita avec sa garde sur les habitans, et

pendant plusieurs jours le sang coula par torrens. Quand la rébellion

eut été domptée, le prince fit raser les maisons des faubourgs, et

ordonna à tous ceux qui avaient échappé au massacre d'aller chercher

une patrie ailleurs. Une partie de ces infortunés, au nombre de plus

de quinze mille, firent voile pour l'Égypte et entrèrent de force dans

Alexandrie. Acceptant ensuite une somme d'argent que leur offrit le

gouverneur, ils se dirigèrent, accompagnés d'une foule d'aventuriers de

tous les pays, vers l'île de Crète, alors au pouvoir des Grecs[175]. En

vain les habitans opposèrent de la résistance. Les exilés s'établirent

dans l'île. Bientôt même des Sarrazins d'Espagne se rendirent maîtres

des îles Baléares, et ceux d'Afrique de l'île de Sicile, de manière que

toute la mer Méditerranée ne fut plus qu'un vaste théâtre de violences

et de brigandages.

[175] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 253; M. Et. Quatremère,

_Mémoires historiques sur l'Égypte_, t. II, p. 197, et Lebeau,

_Histoire du Bas-Empire_, liv. LXVIII, §. 43.

En 816, des députés sarrazins se rendirent auprès de l'empereur à

Compiègne, de la part d'Abd-alrahman, à qui son père Hakam avait remis

le timon des affaires. De là ces députés allèrent attendre l'empereur

à Aix-la-Chapelle où il devait se tenir une diète[176]; mais la trève

dont on convint ne fut observée ni d'un côté ni de l'autre. Une flotte

sarrazine partie, en 820, de Tarragone, fit une descente dans l'île

de Sardaigne; et une flotte chrétienne s'étant présentée pour la

combattre, fut mise en déroute. Huit navires chrétiens furent submergés

et plusieurs autres brûlés[177].

[176] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 98 et suiv.

[177] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 180, et Conde, t. I, p.

255.

La même année Hakam mourut, et son fils, Abd-alrahman II, lui succéda.

Hakam, par suite de ses cruautés, avait reçu de ses sujets arabes le

surnom d'_Aboulassy_[178] ou de méchant. C'est de là que nos vieilles

chroniques le désignent ordinairement par le mot barbare _abulaz_[179].

[178] <mot en arabe>

[179] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 80 et 81.

A la mort de Hakam, son oncle, Abd-allah, le même qui plusieurs fois

avait essayé de se saisir du trône, et qui avait invoqué l'appui de

Charlemagne, accourut d'Afrique où il s'était retiré, et fit une

nouvelle tentative. Les Français profitèrent d'une occasion aussi

favorable pour pénétrer dans les parties de la Catalogne et de l'Aragon

qui ne reconnaissaient pas leur autorité, et y mirent tout à feu et à

sang. Mais déjà les liens divers qui tenaient les différentes parties

de l'empire unies ensemble, et que la main puissante de Charlemagne

avait eu tant de peine à rapprocher, commençaient à se relâcher. De

toutes parts les mécontentemens éclataient, les ambitions se montraient

exigeantes. En 820, Bera, gouverneur de Barcelonne, fut accusé de

félonie, c'est-à-dire probablement d'intelligence avec les Sarrazins,

qu'il était chargé de combattre. Bera était du sang goth; son

accusateur l'était aussi. Comme les preuves manquaient à l'accusation,

on suivit l'usage établi en pareil cas chez les Goths, et qui ne tarda

pas à s'introduire chez les Sarrazins d'Espagne. On fit battre ensemble

les deux adversaires; et Bera ayant été vaincu fut considéré comme

coupable[180].

[180] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 48, etc.

Peu de tems après, les chrétiens de la Navarre, qui apparemment avaient

à se plaindre de la domination française, firent alliance avec les

musulmans et leur livrèrent la ville de Pampelune. Deux comtes ayant

été envoyés par l'empereur pour étouffer la rébellion, furent attaqués

à leur passage dans les Pyrénées par les chrétiens des montagnes.

Asnar, l'un des deux, qui était d'origine gasconne, fut respecté;

mais l'autre, nommé Eble, qui était Français, fut livré à l'émir de

Cordoue[181].

[181] _Ibid._, p. 106 et 185.

Louis était impatient de venger les outrages faits à sa puissance. Sur

ces entrefaites, en 826, la ville de Merida, en Estramadure, où de tout

tems il avait régné des dispositions peu bienveillantes pour les émirs

de Cordoue, ayant de nouveau pris les armes sous prétexte de mauvais

traitemens de la part du gouverneur[182], Louis se hâta de se mettre en

relation avec les habitans. Voici la lettre qu'il leur écrivit:

«Au nom du Seigneur Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ, Louis,

par la grâce divine, empereur auguste, aux primats et au peuple de

Merida, salut en notre Seigneur. Nous avons appris vos tribulations et

tout ce que vous avez à souffrir de la cruauté du roi Abd-alrahman,

qui ne cesse de vous opprimer et de convoiter vos richesses. Il fait

comme faisait son père Aboulaz, lequel voulait vous obliger à payer

des sommes que vous ne deviez pas, et qui de ses amis avait fait

ses ennemis, des hommes obéissans des hommes rebelles. Il veut vous

priver de votre liberté, vous accabler d'impôts de tout genre, et

vous humilier de toutes les manières. Heureusement vous avez bravement

repoussé l'injustice de vos rois, vous avez courageusement résisté à

leur barbarie et à leur avidité. Cette nouvelle nous est arrivée de

différens côtés; en conséquence nous avons cru devoir vous écrire cette

lettre pour vous consoler, et pour vous exhorter à persévérer dans la

lutte que vous avez entreprise pour la défense de votre liberté; et

comme ce barbare roi est notre ennemi aussi bien que le vôtre, nous

vous proposons de combattre de concert sa méchanceté. Notre intention

est, l'été prochain, avec le secours du Dieu tout puissant, d'envoyer

une armée au-delà des Pyrénées, et de la mettre à votre disposition.

Si Abd-alrahman et ses troupes essaient de marcher contre vous, notre

armée fera une diversion puissante. Nous déclarons que si vous êtes

décidés à vous affranchir de son autorité et à vous donner à nous,

nous vous rendrons votre ancienne liberté, sans y porter la moindre

atteinte, et que nous ne vous demanderons aucun tribut. Vous choisirez

la loi sous laquelle vous voulez vivre, et nous vous traiterons comme

des amis et comme des personnes qui veulent bien s'associer à la

défense de notre empire. Nous prions Dieu de vous conserver en bonne

santé[183].»

[182] Novayry, manuscrits arabes, no 645, fol. 101 verso.

[183] Cette lettre, publiée d'abord par Lecointe, a été

reproduite par dom Bouquet, dans le recueil des _Historiens de

France_, t. VI, p. 379. Mais comme ces deux illustres savans

ignoraient les rapports qui avaient existé entre l'empereur et

les habitans de Merida, ils avaient changé le mot _Emeritanos_ en

_Cæsaraugustanos_.

Dans la diète générale que Louis tint à Aix-la-Chapelle, et où

s'étaient rendus son fils Pepin, devenu roi d'Aquitaine, et les comtes

des diverses provinces voisines de l'Espagne, l'empereur annonça

l'intention de faire les plus grands efforts pour punir l'insulte faite

à ses armes; mais avant même que la diète fût levée, un seigneur goth,

nommé Aïzon, qu'on soupçonnait d'intelligence avec les Sarrazins, et

qu'on avait mandé pour cet objet à Aix-la-Chapelle, prit la fuite,

franchit les Pyrénées, et se mettant à la tête des mécontens de la

Catalogne et de l'Aragon, s'empara de la ville d'Ausone, d'où il fit du

dégât dans les pays occupés par les Français[184].

[184] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 107, 149 et 187.

En vain l'armée française se mit en marche au printems de l'année

827. Aïzon, qui déjà avait envoyé demander du secours à l'émir de

Cordoue, se rendit lui-même dans cette capitale pour presser le départ

des troupes. Abd-alrahman fit partir quelques-uns de ses meilleurs

soldats, entre autres une portion de sa garde commandée par son parent

Obeyd-allah. Comme l'armée française s'avançait très-lentement, Aïzon

et ses alliés eurent le tems de dévaster les territoires de Barcelonne

et de Gironne, et de s'avancer jusqu'en Cerdagne et dans le Val-Spir,

en deçà des Pyrénées, où ils commirent d'horribles ravages[185].

[185] Recueil de dom Bouquet, t. VI, p. 108 et 188.

Pendant ce tems les habitans de Merida faisaient les plus grands

efforts pour soutenir leur rébellion. Au bout de trois ans, n'étant pas

secourus, ils furent obligés d'ouvrir leurs portes.

A la même époque, les Normands, quittant les contrées sauvages du

nord, devenues trop petites pour leur grand nombre, faisaient chaque

année des descentes sur les côtes de l'Allemagne, de la France, de

l'Angleterre et de l'Espagne. De leur côté les pirates d'Espagne et

d'Afrique ne laissaient pas de repos aux côtes du midi de la France ni

à celles de l'Italie. En 828, Boniface, gouverneur de l'île de Corse,

pour se venger de ces continuelles déprédations, dirigea une expédition

en Afrique, entre Carthage et Utique, et parcourut tout le pays le fer

et la flamme à la main[186].

Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère · 第 8 / 19 段