L'émir de Cordoue, Abd-alrahman Ier, mourut en 788. Les auteurs

français du tems le représentent comme un homme cruel, qui fit mettre

à mort un grand nombre de ses sujets arabes et africains; ils ajoutent

que les chrétiens et les juifs eurent tellement à souffrir de ses

exactions, qu'ils furent contraints de vendre leurs propres enfans pour

subsister[137]. Il est certain que ce prince, forcé de conquérir son

royaume, et obligé de résister à des attaques sans cesse renaissantes,

ne put pas toujours préserver la fortune et la vie de ses sujets; mais

il était naturellement doux, ami des arts et des lettres, et c'est à

ses grandes qualités qu'il faut faire remonter la civilisation maure en

Espagne. Il ne paraît pas qu'Abd-alrahman ait eu des relations directes

avec Charlemagne. Un chroniqueur arabe rapporte que ce prince demanda

à Charlemagne, qu'il appelle simplement _Carlé_, une de ses filles en

mariage[138]; mais il veut probablement parler d'Abd-alrahman II, qui

entretint des rapports politiques avec Charles-le-Chauve, et qui vivait

à une époque où ces sortes d'alliances n'excitaient pas les mêmes

scrupules qu'autrefois.

[137] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 74.

[138] Maccary, man. arab. anc. fonds, no 704, fol. 84 verso.

Abd-alrahman Ier avait choisi pour successeur son troisième fils,

Hescham, de préférence aux deux aînés. Cette circonstance ne tarda

pas à amener de nouveaux troubles. Hescham s'occupa d'abord de faire

reconnaître son autorité à Cordoue et dans les provinces voisines;

ensuite il s'avança du côté de l'Èbre pour faire rentrer les émirs

rebelles dans le devoir.

L'ordre étant à peu près rétabli, Hescham crut que le meilleur moyen

d'extirper l'esprit de faction qui avait causé tant de maux en Espagne,

était d'exprimer au dehors une grande pensée, une pensée propre à

rallier tous les esprits. Il avait à se venger des désordres que la

politique de Pepin et de Charlemagne avait excités de l'autre côté

des Pyrénées; de plus il commençait à s'effrayer de l'aspect menaçant

que prenaient les chrétiens des Asturies et des autres provinces

septentrionales de l'Espagne. Il forma donc le dessein d'attaquer les

chrétiens par tous les côtés, et il voulut que toutes les ressources

de l'empire concourussent au succès d'une si importante entreprise. En

effet, les pieux mahométans se plaignaient depuis long-tems de voir

les forces musulmanes tournées les unes contre les autres. Plusieurs

étaient allés jusqu'à dire qu'on n'était pas obligé de payer d'impôt

à des princes qui ne savaient faire la guerre qu'aux disciples du

prophète, et ils citaient malignement l'exemple des khalifes de

Bagdad, qui, par leurs guerres continuelles avec les empereurs de

Constantinople, jetaient le plus grand éclat sur l'islamisme[139].

[139] Conde, _Historia_, t. I, p. 199.

Hescham, voulant donner à cette guerre la plus imposante solennité, la

présenta comme une entreprise religieuse, et fit publier dans toute

l'Espagne musulmane _l'algihad_[140], c'est-à-dire la guerre contre

les ennemis de l'Alcoran. Par ses ordres, on lut le vendredi dans les

mosquées, pendant que le peuple y était assemblé pour rendre hommage à

l'Éternel, une invitation aux fidèles de se lever pour la défense de la

religion. Ceux qui étaient en état de porter les armes devaient marcher

sur-le-champ vers les Pyrénées; ceux qui ne l'étaient pas devaient

concourir de leur argent et de leurs autres moyens au succès de

l'expédition. Le discours qui fut lu en chaire était en prose rimée, et

susceptible d'être chanté; il était entremêlé de passages de l'Alcoran

propres à en augmenter l'effet. Voici la traduction d'une partie de ce

discours:

«Louanges à Dieu, qui a relevé la gloire de l'islamisme par l'épée

des champions de la foi, et qui, dans son livre sacré, a promis aux

fidèles, de la manière la plus expresse, son secours et une victoire

brillante. Cet Être à jamais adorable s'est ainsi exprimé: _O vous

qui croyez, si vous prêtez assistance à Dieu, Dieu vous secourra et

affermira vos pas. Consacrez donc au Seigneur vos bonnes actions; lui

seul peut par son aide rallier vos drapeaux._ Il n'y a pas d'autre

dieu que Dieu; il est unique et n'a pas de compagnon; Mahomet est son

apôtre et son ami chéri. O hommes! Dieu a bien voulu vous mettre sous

la conduite du plus noble de ses prophètes, et il vous a gratifiés

du don de la foi. Il vous réserve dans la vie future une félicité que

jamais oeil n'a vue, que jamais oreille n'a entendue, que jamais coeur

n'a sentie. Montrez-vous dignes de ce bienfait; c'était la plus grande

marque de bonté que Dieu pût vous donner. Défendez la cause de votre

immortelle religion, et soyez fidèles à la droite voie; Dieu vous le

commande dans le livre qu'il vous a envoyé pour vous servir de guide.

L'Être-Suprême n'a-t-il pas dit: _O vous qui croyez, combattez les

peuples infidèles qui sont près de vous, et montrez-vous durs envers

eux_. Volez donc à la guerre sainte, et rendez-vous agréables au maître

des créatures. Vous obtiendrez la victoire et la puissance; car le Dieu

très-haut a dit: _C'est une obligation pour nous de prêter secours aux

fidèles_[141].»

[140] Ce mot est arabe. Les Arabes se servent encore du mot

_gazat_.

[141] Nous empruntons ce discours à un formulaire de lois et

d'actes de tout genre, en arabe, lequel a été imprimé au Caire, p.

78. Voy. le _Nouveau Journal asiatique_, t. VIII, p. 338. Il n'est

pas certain que ce soit le même discours qui fut prononcé en cette

occasion; mais le fond n'a pas pu différer beaucoup.

A ce discours, les pieux musulmans des diverses provinces de l'Espagne

sentirent leur zèle se réveiller, et les plus ardens coururent aux

armes. L'appel fait aux fidèles devait être d'autant mieux entendu,

qu'il n'y avait pas alors chez les Sarrazins d'armées permanentes:

les personnes qui prenaient les armes ne s'engageaient que pour une

campagne, et la campagne terminée, elles étaient libres de rentrer

dans leurs foyers. Mais le tems n'était plus où, au seul mot de guerre

contre les chrétiens, les masses entières se levaient spontanément.

Les enfans des conquérans de l'Espagne étaient en possession de terres

considérables, et la plupart n'étaient pas empressés de quitter la

vie agréable qu'ils menaient pour s'exposer à toute sorte de dangers.

D'ailleurs, ce qui aidait le plus à former les anciennes armées des

conquérans, c'étaient les hommes de bonne volonté qui accouraient

de l'Afrique, de l'Arabie et de la Syrie, et maintenant ces contrées

étaient presque fermées à l'Espagne.

On était alors dans l'année 792. Cette espèce de croisade n'attira pas

cent mille hommes sous les drapeaux. Les Sarrazins furent divisés en

deux corps; l'un marcha contre les chrétiens des Asturies, et n'obtint

que de faibles succès; l'autre, commandé par le visir Abd-almalek,

s'avança en Catalogne, et se disposa à entrer de là en France.

Cette invasion eut lieu en 793. Charlemagne se trouvait alors sur

les bords du Danube, occupé à faire la guerre aux Avares; et les

meilleures troupes du midi de la France s'étaient rendues en Italie,

avec Louis, roi d'Aquitaine. Aux approches des Sarrazins, les habitans

des plaines allèrent se cacher dans les cavernes, ou se réfugièrent sur

les lieux élevés. Les Sarrazins se dirigèrent vers Narbonne, impatiens

de reconquérir un boulevart où ils s'étaient maintenus si long-tems.

Trouvant la ville en état de défense, ils mirent le feu aux faubourgs,

puis se portèrent du côté de Carcassonne[142].

[142] Chronique de Moissac, dans le recueil de dom Bouquet, t. V,

p. 74.

Cependant le comte de Toulouse, Guillaume, à qui Louis avait confié la

garde de la Septimanie, avait fait un appel aux comtes et aux seigneurs

du pays. De toute part les chrétiens en état de porter les armes

accoururent se ranger sous son étendard. Les deux armées en vinrent aux

mains sur les bords de la rivière d'Orbieux, au lieu nommé Villedaigne,

entre Carcassonne et Narbonne. L'action fut extrêmement vive. Guillaume

fit des prodiges de valeur; mais les Français, ayant essuyé de grandes

pertes, se retirèrent. De leur côté, les Sarrazins, qui avaient perdu

un de leurs chefs, n'osèrent pas aller plus avant, et, contens du riche

butin qu'ils avaient fait, ils retournèrent en Espagne, où ils furent

reçus comme en triomphe. Dans toutes les mosquées de l'Espagne, les

musulmans rendirent à Dieu des actions de grâces pour un succès auquel

depuis long-tems ils n'étaient plus accoutumés[143].

[143] Recueil des _Historiens de France_, t. V, p. 74 et 360.

Novayry, man. arab., no 645, fol. 95 verso.

La cinquième partie du butin réservée par la loi au souverain, se monta

à quarante-cinq mille mitscals d'or, ce qui fait environ sept cent

mille francs de notre monnaie actuelle, valeur intrinsèque, et ce qui

en ferait neuf fois plus, si on avait égard au peu d'argent monnayé qui

circulait alors. Cette somme paraîtra considérable, si on se rappelle

que le pays qui servit de théâtre à cette guerre ou était naturellement

pauvre, ou avait été dévasté plusieurs fois. Hescham voulant sanctifier

en quelque sorte les fruits de cette expédition, les employa à terminer

la grande mosquée de Cordoue, commencée par son père, et qui sert

aujourd'hui de cathédrale. Ce qui avait surtout attiré à la partie

de la mosquée bâtie par Abd-alrahman le respect des musulmans, c'est

qu'elle avait été entièrement construite du produit du butin fait

sur les chrétiens. Un auteur arabe raconte que, lorsque les nouvelles

constructions furent achevées, les musulmans refusèrent d'y prendre

place pour offrir leurs voeux à Dieu; et comme Hescham étonné demanda

le motif de ce refus, on lui dit que c'était parce que l'autre partie

de l'édifice provenait de l'argent pris sur les chrétiens, et qu'on

était bien plus sûr d'y voir ses prières exaucées. Là-dessus, le prince

déclara qu'il en était de même de la partie de la mosquée qui était

son ouvrage, et il fit venir le cadi et d'autres personnes graves, pour

attester la vérité de ce qu'il disait[144].

[144] Voy. l'extrait d'une Histoire des Arabes d'Espagne, à la

suite des fragmens de la Géographie d'Aboulfeda, publiés par Rinck;

Leipsick, 1791, in-8º.

Quelques auteurs ajoutent que les fondations de cette partie de la

mosquée furent assises sur une terre provenant des dernières conquêtes,

et que cette terre fut apportée de la Galice et du Languedoc,

c'est-à-dire d'une distance de près de deux cents lieues, soit sur des

chars, soit sur le dos des malheureux captifs chrétiens[145].

[145] Comparez Roderic Ximenès, p. 18, et Maccary, manuscrits

arabes, no 704, fol. 86, et no 705, fol. 51.

Si on en croyait certains auteurs arabes, et Roderic Ximenès qui les a

copiés, les Sarrazins dans cette expédition auraient repris Narbonne.

Mais le récit de ces écrivains est fort confus, et le nom de _pays des

Francs_ qu'ils donnent à la fois aux provinces chrétiennes situées

en-deçà et au-delà des Pyrénées, les empêche de se rendre un compte

exact de la marche des troupes musulmanes[146]. Si une ville telle que

Narbonne était retombée au pouvoir des Sarrazins, les auteurs chrétiens

du tems en auraient parlé, ne fût-ce que pour dire comment les Français

y étaient rentrés. Il faut faire attention qu'à l'époque où l'invasion

eut lieu, Charlemagne avait établi un ordre parfait dans ses états, et

que les chroniqueurs du tems nous apprennent, année par année, tout ce

qui se faisait d'important.

[146] Par exemple Edrisi place la Ville de Gironne, _Gerunda_,

située en Catalogne, dans la Gascogne, aux environs d'Auch.

D'ailleurs Novayry, qui raconte cette expédition avec quelques

détails, ne dit pas positivement que Narbonne fût tombée au pouvoir

des musulmans. Voy. les manuscrits arabes de la Biblioth. roy.,

ancien fonds, no 645, fol. 95 verso.

Mais, tandis que les écrivains chrétiens contemporains ne disent rien

de la prise de Narbonne par les musulmans, des écrivains postérieurs

supposent les Sarrazins maîtres, non seulement de cette antique cité,

mais de tout le midi de la France. On a vu que le chef chrétien qui

se distingua le plus dans le cours de cette guerre, fut le comte

Guillaume. Guillaume appartenait à une famille illustre; et il s'était

rendu digne du haut rang qu'il occupait, par sa piété autant que par

sa valeur. C'est le même qui, quelques années plus tard, contribua le

plus à la conquête de Barcelonne, par les Français. Guillaume, las des

grandeurs de ce monde, se retira dans le monastère de Gellone, situé

aux environs de Lodève et qu'il avait lui-même fondé. Il y mourut

dans les plus vifs sentimens de religion, et mérita d'être rangé au

nombre des saints. Ces diverses circonstances, au milieu d'un siècle

très-porté à la piété, rendirent le nom de Guillaume très-populaire

dans le midi de la France. Un auteur, qui a écrit sa vie et qui vivait

vers le dixième siècle, nous apprend que, de son tems, on chantait dans

les églises et dans toutes les réunions un peu nombreuses la gloire

de Guillaume et ses exploits contre les Sarrazins[147]. Peu de tems

après, lorsque les poètes français se mirent à célébrer les grandes

actions, les unes vraies, les autres fabuleuses, de Charlemagne et de

ses paladins, ils n'oublièrent pas le comte de Toulouse. Nous possédons

encore en français un poème intitulé _poème de Guillaume au court-nez_,

dans lequel on représente Nîmes, Orange et Arles comme se trouvant au

pouvoir des Sarrazins, et comme ayant dû leur délivrance au courage

invincible de ce héros[148]. D'un autre côté, une inscription latine

que l'on conservait avant la révolution aux environs d'Arles, dans

l'abbaye de Mont-Major, portait que Charlemagne fut obligé de venir en

personne à Arles, pour aider à l'expulsion des musulmans.

[147] Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 369.

[148] Les récits qui forment le fonds de ce poème sont fort

anciens, puisque déjà, au onzième siècle, ils avaient cours

parmi le peuple. Voy. la chronique d'Orderic Vital, recueil des

_Historiens de la Normandie_, par Duchesne, p. 598. Voy. aussi le

_roman de la Violette_, publié par M. Francisque Michel, p. 72.

Ces divers récits n'ont pas le moindre fondement. On sait que les

auteurs des romans de chevalerie n'ont jamais été très-scrupuleux

sur la fidélité historique; de plus, l'inscription de l'abbaye de

Mont-Major est fausse. Cette inscription, en disant que Charlemagne se

rendit à Arles, ajoute que le prince voulut immortaliser le triomphe

qu'il venait de remporter, par la fondation de l'abbaye; or, l'abbaye

ne fut fondée que plus de cent cinquante ans après; il est évident que

le faussaire, en fabriquant l'inscription qui reposait du reste sur

des bruits alors populaires, avait surtout en vue de faire croire le

monastère plus ancien qu'il n'était réellement, et de lui donner une

origine qui ne lui appartenait pas[149].

[149] Millin, _Voyage dans les départemens du midi de la France_,

t. IV, p. 2.

Le roi de Cordoue, Hescham, mourut en 796, et eut pour successeur son

fils Hakam. Aussitôt, les deux oncles du nouveau prince, qui, en leur

qualité d'aînés, avaient déjà tenté de s'emparer du pouvoir, reprirent

les armes. Hakam fut obligé de consacrer ses premiers soins à dompter

les rebelles.

L'année suivante, tandis que Charlemagne était à Aix-la-Chapelle,

on vit venir dans cette ville le gouverneur musulman de Barcelonne,

qui implorait son appui. On y vit également arriver Abd-allah, oncle

de l'émir de Cordoue, qui avait succombé dans ses tentatives pour

s'emparer du trône, et qui invoquait l'assistance de la France[150].

La même année, le fils de Charlemagne, Louis, roi d'Aquitaine, dans

la diète qu'il tint, suivant l'usage, à Toulouse, reçut un député

d'Alphonse, roi de Galice et des Asturies, qui demandait que toutes

les forces chrétiennes se réunissent contre l'ennemi commun. Il vint

aussi à la diète un député d'un émir sarrazin des environs de Huesca,

appelé Bahaluc, qui demandait à vivre en bonne intelligence avec les

chrétiens[151].

[150] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 22 et 50.

[151] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 90 et 91.

Le moment parut favorable pour se venger des dégâts faits par les

Sarrazins dans le Languedoc, et pour assurer le triomphe des armes

françaises de l'autre côté des Pyrénées. Déjà Louis et son frère

Charles avaient fait quelques incursions du côté de l'Èbre, mettant

tout à feu et à sang. Louis passa de nouveau les Pyrénées, du côté

de l'Aragon, et pressa le siége de Huesca, dont le gouverneur avait

envoyé les clefs à Charlemagne, et qui cependant refusait de recevoir

les Français. En même tems Abd-allah, oncle de l'émir de Cordoue, se

rendait maître de la ville de Tolède, et son autre oncle, Soleyman,

s'établissait dans Valence.

Dans ces circonstances critiques, Hakam fit marcher son armée contre

Tolède. Pour lui, prenant sa cavalerie, il vola vers les Pyrénées,

fit rentrer dans le devoir Barcelonne et la plupart des autres villes

qui s'étaient soulevées; puis s'avançant contre les chrétiens des

Pyrénées, il fit les plus horribles dégâts sur leurs terres, massacrant

les hommes en état de porter les armes, et emmenant les femmes et

les enfans esclaves[152]. Parmi ces enfans, plusieurs furent faits

eunuques; car Hakam, naturellement jaloux, recherchait, au grand

scandale de beaucoup de musulmans, les hommes mutilés pour certains

emplois de son palais. Les autres furent admis dans la garde qui

veillait autour de sa personne. En effet, Hakam s'était, le premier en

Espagne, formé une garde particulière; et cette garde, pour qu'elle fût

plus dévouée, se composait de captifs pris à la guerre, et d'esclaves

achetés à prix d'argent.

[152] Voy. Maccary, no 705, fol. 87. Ici Conde, trompé par le

récit confus de quelques auteurs arabes, suppose que les Sarrazins

entrèrent de nouveau dans Narbonne.

Les succès remportés par Hakam sur les chrétiens lui avaient fait

donner par ses soldats le titre d'almodaffer ou de _victorieux_[153]. A

son retour devant Tolède, la ville ouvrit ses portes; Soleyman fut tué

dans une bataille, et Abd-allah se retira en Afrique, attendant qu'il

se présentât une nouvelle occasion de reparaître sur la scène.

[153] C'est de là que nos vieux chroniqueurs ont fait le mot

barbare _abulafer_.

Pendant ce tems, Alphonse, roi de Galice, avait fait une expédition

aux environs de Lisbonne. A son retour il envoya à Charlemagne, comme

trophée de ses succès, quelques captifs sarrazins montés sur des mulets

et couverts de leur cuirasse. De son côté le roi d'Aquitaine avait

pillé les environs de Huesca[154].

[154] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 213.

Ces succès partagés n'offraient pas de résultat, et la conséquence

la plus immédiate de ces guerres continuelles, était la ruine des

contrées qui faisaient l'objet de la querelle. Le plus grand obstacle

pour les Français venait de ce que les gouverneurs sarrazins, après

les avoir appelés, refusaient de les recevoir, et que, si on avait

recours à la force, ils invoquaient l'appui de l'émir de Cordoue. Les

Sarrazins étant restés maîtres des villes les plus fortes, telles que

Barcelonne, Tortose, Saragosse, étaient sûrs de trouver un asile au

besoin; et de là, s'ils voulaient se venger, ils avaient la facilité

de faire des courses sur les terres chrétiennes. Aucune ville, sous ce

rapport, n'était mieux située que Barcelonne. Cette place, extrêmement

fortifiée, était rapprochée des frontières de France, et soit par mer,

soit par terre, elle pouvait répandre la terreur dans les environs.

L'émir sarrazin qui y commandait, et que nos vieilles chroniques

appellent Zadus ou Zaton, avait plusieurs fois rendu hommage pour sa

principauté à Charlemagne; mais il s'était toujours défendu d'y laisser

entrer les Français.

De l'avis de Guillaume, comte de Toulouse, Louis résolut de tout tenter

pour s'emparer de cette ville. On était alors en 800; Charlemagne

se trouvait à Rome, occupé à se faire donner la couronne impériale.

Louis, à la diète de Toulouse, annonça ses intentions aux comtes et aux

seigneurs, et chacun reçut ordre, dès que la belle saison serait venue,

de marcher avec ses hommes d'armes vers la capitale de la Catalogne.

Il nous reste, au sujet des incidens de ce siége, de nombreux détails

dans le poème latin d'Ermoldus Nigellus déjà cité; et comme ces détails

jettent du jour sur la manière dont la guerre se faisait alors, tant

chez les musulmans que chez les chrétiens, nous allons en rapporter

quelques fragmens[155].

[155] Recueil des _Historiens des Gaules_, t. VI, p. 13 et suiv.

Voy. le même recueil, t. V, p. 80 et 81.

«Barcelonne, dit le poète, était devenue pour les Maures un boulevart

assuré. C'est de là que partaient, sur des chevaux légers, les

guerriers qui en voulaient aux terres chrétiennes; c'est là qu'ils

revenaient avec leur butin. En vain, pendant deux ans, les Français

firent d'horribles ravages autour de ses murailles: rien ne put décider

le commandant à se soumettre.

«Les guerriers de l'Aquitaine étant arrivés devant la ville, chacun

s'occupe de remplir la tâche qui lui avait été imposée. Celui-ci

prépare des échelles, celui-là enfonce des pieux en terre. L'un apporte

des armes, un autre entasse des pierres; les traits pleuvent de toutes

parts, les murs retentissent sous les coups du bélier, la fronde cause

les plus terribles ravages. Le gouverneur, voulant raffermir le courage

des siens, annonce que des secours sont partis de Cordoue; ensuite,

montrant de la main les Français: «Vous voyez, leur dit-il, ces hommes

de haute stature, qui ne laissent pas de repos à la ville; ils sont

courageux, habiles à manier les armes, endurcis au danger, et pleins

d'agilité; toujours ils ont les armes à la main; elles plaisent à leur

jeunesse, et leur vieillesse ne s'en rebute pas. Défendons bravement

nos remparts.»

L'armée chrétienne avait été divisée en trois corps. Le premier était

chargé d'attaquer la ville; le second, commandé par le comte Guillaume,

devait disputer le passage aux Sarrazins qui venaient de Cordoue.

Louis, avec le troisième, s'était placé au sommet des Pyrénées, prêt

à se porter partout où les circonstances l'exigeraient. Les troupes

qui s'avançaient au secours de la place, trouvant le passage fermé, se

portèrent contre les chrétiens des Asturies, qui les mirent en fuite.

Alors Guillaume revint devant Barcelonne, et le siége fut repris avec

une nouvelle vigueur. Zadon, se voyant hors d'état de résister plus

long-tems, sortit de la ville et tomba au pouvoir des chrétiens. A la

fin les Français montèrent à l'assaut, et la ville ouvrit ses portes.

La prise de Barcelonne eut lieu en 801. Cette ville était restée

quatre-vingt-dix ans au pouvoir des Sarrazins. Les mosquées furent

purifiées et converties en églises. Louis envoya à son père une partie

du butin fait dans la ville. Ces présens se composaient de cuirasses,

de casques ornés de cimiers, de chevaux superbement enharnachés.

Les possessions françaises en Espagne furent alors divisées en deux

Marches, la Marche de Gothie ou de Septimanie, qui répondait à la

Catalogne actuelle, et qui eut Barcelonne pour capitale, et la Marche

de Gascogne, qui comprenait les villes françaises de Navarre et

d'Aragon.

La même année, Charlemagne reçut une ambassade du célèbre

Aaron-Alraschid. Quelque tems auparavant, Charles avait envoyé en

députation au khalife un juif appelé Isaac, accompagné de deux

chrétiens français. Les députés avaient ordre, en se rendant à

Bagdad, de passer par Jérusalem, qui était devenu à la fois un lieu de

pélerinage et de commerce, et après s'être assurés de l'état des saints

lieux, de solliciter du khalife toutes les faveurs qui pourraient en

relever l'éclat, et rendre leur accès plus facile aux pélerins et aux

marchands qui y affluaient de toutes les parties du monde. De plus,

ils devaient demander un éléphant, animal qu'on n'avait peut-être plus

vu en France depuis Annibal, et qui était de nature à frapper vivement

la curiosité. Le khalife accueillit très-bien les députés français.

Il accorda à Charles le droit de veiller à la sûreté des saints lieux;

en même tems, il lui envoya un éléphant, le seul qui fût alors dans sa

ménagerie. Enfin il lui fit présent d'une tente magnifique, d'étoffes

en coton et en soie, alors fort rares en France, de parfums et

d'aromates de tout genre, de deux candélabres en laiton d'une grandeur

colossale, et d'une horloge aussi en laiton qui se mouvait par la force

de l'eau, et qui marquait les douze heures du jour. L'éléphant et les

autres présens ayant débarqué à Pise, furent transportés avec un grand

appareil à Aix-la-Chapelle, séjour favori de l'empereur. Les députés

étaient chargés de présenter à Charles les complimens du khalife, et

de lui dire qu'Aaron-Alraschid mettait son amitié au-dessus de celle de

tous les rois[156].

[156] Eginard, recueil de dom Bouquet, t. V, p. 95; voy. aussi p.

56.

Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère · 第 7 / 19 段