résidaient à Damas, furent renversés, et firent place à une famille
rivale qui descendait d'Abbas, oncle du prophète. Les nouveaux khalifes
ne tardèrent pas à s'établir à Bagdad, sur les bords du Tigre; ce sont
eux qui portèrent la gloire du nom musulman au plus haut degré. Quant
à la dynastie vaincue, elle fut proscrite, et disparut au milieu des
supplices. Un seul rejeton de cette famille, qui avait tant contribué
à étendre les conquêtes de l'islamisme, échappa aux recherches des
bourreaux. Réfugié en Afrique, il resta quelque tems caché parmi les
tribus berbères. Apprenant ensuite les désordres qui avaient lieu en
Espagne, il se mit en relation avec quelques émirs; bientôt même, il
débarqua sur les côtes de Malaga, et les enfans des conquérans, établis
la plupart en Andalousie, le reçurent comme un libérateur. On était
alors en 755. Le prince s'appelait Abd-alrahman, ce qui signifie en
arabe le _serviteur du miséricordieux_[117]. En effet, tel était alors
l'esprit qui dominait chez les musulmans, que leur nom renfermait le
plus souvent un sens pieux, par exemple, Abd-allah ou serviteur de
Dieu, etc.
[117] Abd-alrahman avait pour père un prince ommiade, appelé
_Moavia_, et d'après l'usage des arabes on l'appelait quelquefois
_fils de Moavia_, Ebn-Moavia, d'où nos vieux chroniqueurs ont fait
par corruption _Benemaugius_.
Abd-alrahman et ses descendans, étaient destinés à donner le plus
grand éclat à la domination mahométane en Espagne. C'est sous eux que
se forma la civilisation maure, dont il reste encore des monumens si
imposans; jusque-là, les conquérans avaient été trop occupés de leurs
croyances fanatiques ou de leurs guerres intestines, pour rien édifier
de grand. Mais Abd-alrahman et ses enfans devaient avoir long-tems à
combattre en Espagne l'esprit de faction irrité par la différence des
races et la diversité des intérêts. D'ailleurs tous les pays musulmans,
sans excepter l'Afrique jusqu'à l'Océan atlantique, s'étaient soumis
sans résistance à la révolution qui venait de s'opérer dans les
provinces orientales de l'empire. Abd-alrahman, bien qu'investi d'une
autorité indépendante, qui comprenait le spirituel aussi bien que le
temporel, se trouva réduit à une partie de l'Espagne; voilà sans doute
ce qui l'empêcha de s'arroger le titre de khalife, et qui jusqu'au
commencement du dixième siècle engagea ses successeurs à se contenter
du simple titre d'émir[118]. La capitale de ces princes était Cordoue,
qui ne tarda pas à devenir le centre des lumières et des arts.
[118] C'est à tort qu'Assemani, trompé par des écrivains arabes
modernes, a soutenu le contraire. Voy. le recueil intitulé _Italicæ
Historiæ scriptores_, Rome, 1752, t. III, p. 135 et suiv.
Dès qu'Abd-alrahman vit son autorité un peu raffermie, il songea à la
ville de Narbonne qui était vivement pressée par les soldats de Pepin.
Un corps considérable de troupes, commandé par un chef nommé Soleyman,
s'avança vers les Pyrénées, pour porter secours à la place. Mais les
Sarrazins furent surpris au milieu des montagnes et taillés en pièces.
Enfin, les chrétiens de Narbonne qui formaient la masse de la
population, et qui avaient beaucoup à souffrir du blocus, prirent la
résolution de s'affranchir du joug qui pesait sur eux. On ignore les
détails de cet événement[119]. On sait seulement qu'ils entrèrent
secrètement en négociation avec Pepin, et qu'ils obtinrent de lui la
promesse qu'on les laisserait libres de se gouverner d'après leurs
lois gothes. Alors ils profitèrent d'un moment où les soldats sarrazins
n'étaient pas sur leurs gardes, et les massacrèrent; en même tems ils
ouvrirent les portes de la ville aux Français[120]. On était alors en
759. Dès ce moment, le royaume fut entièrement purgé de la présence des
barbares, et Pepin laissa des troupes considérables dans le pays, pour
en défendre l'accès[121].
[119] De longs détails à ce sujet existent, il est vrai, dans le
roman de Philomène, publié à Florence, par M. Ciampi, en 1823,
sous le titre de _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_.
L'auteur prétend écrire par ordre de Charlemagne; mais cet ouvrage,
rédigé originairement en provençal, et où l'auteur place sous
Charlemagne des événemens qui avaient eu lieu sous son père Pepin
et sous Charles-Martel, a été composé au plutôt dans le douzième
siècle et ne mérite aucune foi.
[120] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 69 et 335.
[121] Voy. dom Bouquet, t. V, p. 6. Si on en croyait certains
auteurs, il serait resté quelques partis de Sarrazins dans le
Dauphiné, le comté de Nice et dans la chaîne des Alpes; et ces
partis se seraient maintenus en silence pendant les règnes de
Pepin et de Charlemagne. Il est fait mention dans divers ouvrages
relatifs au Dauphiné de l'occupation de Grenoble et des pays
voisins par les Sarrazins. D'un autre côté, un historien de
l'abbaye de Lerins (Vincent Barral, part. Ire, p. 132) suppose
les Sarrazins établis à Nice, et les fait chasser du pays par
Charlemagne, aidé par son prétendu neveu, appelé Siagrius. Voy. le
_Gallia Christiana_, t. III, p. 1275. C'est ce qui a fait croire
à quelques auteurs que les Sarrazins n'ont jamais été entièrement
chassés du Dauphiné, depuis Charles-Martel jusqu'au commencement du
dixième siècle, époque où de nouveaux barbares, maîtres des côtes
de Provence, s'avancèrent jusqu'en Piémont et en Suisse. Cette
opinion, mise d'abord en avant par certains auteurs de romans de
chevalerie, qui voulaient accumuler sous le règne de Charlemagne
les principaux événemens de notre histoire, a été accueillie par
les anciennes familles dont la fortune remonte à la part glorieuse
que leurs ancêtres prirent aux guerres faites aux barbares, et qui
étaient flattées de pouvoir faire remonter aussi loin la date de
leur origine. Voy. l'_Histoire généalogique des pairs de France_,
par M. de Courcelles, aux articles _d'Agoult_, _Clermont-Tonnerre_,
etc. Mais cette opinion ne repose sur aucun témoignage
contemporain, et l'on ne peut pas croire que si elle avait eu
quelque fondement, des princes tels que Charlemagne et ses enfans
eussent négligé de purger le coeur de leurs états de la présence
des infidèles, eux qui allaient les attaquer dans leur propre pays.
DEUXIEME PARTIE.
INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE, DEPUIS LEUR EXPULSION DE NARBONNE
JUSQU'A LEUR ÉTABLISSEMENT EN PROVENCE, EN 889.
L'époque que nous allons parcourir offre un caractère tout différent de
celle qui précède. On a vu que les Sarrazins, en pénétrant en France,
avaient non seulement l'intention de la conquérir et d'y faire fleurir
l'islamisme, mais que leur projet était de subjuguer tout le reste de
l'Europe, et de faire de cette partie du monde qui, sous les Romains,
avait menacé d'envahir l'Univers, une simple province du nouvel empire.
Il ne faut pas oublier que les chefs de l'armée conquérante étaient en
général originaires de l'Arabie, de la Syrie et de la Mésopotamie; le
centre de leur religion et celui de leur puissance était en Orient;
et leurs pensées ainsi que leurs souvenirs devaient les ramener vers
les mêmes lieux. Aucune difficulté n'arrêtait des hommes qui avaient
pris part à des conquêtes sans exemple. Plus une contrée était vaste
et peuplée, plus ils y voyaient des chances de gloire et de mérite aux
yeux de Dieu.
Le tableau change avec l'époque que nous allons retracer. Le nouveau
dominateur de l'Espagne avait vu sa famille renversée du trône en
Syrie, et périr de mort violente. Retiré en Espagne, il n'apercevait
en général que des ennemis dans l'Afrique et les autres parties de
l'empire, qui avaient si largement contribué aux succès précédens. La
Péninsule, d'ailleurs, par la situation où elle se trouvait, était loin
de pouvoir fournir les moyens de se livrer à des entreprises hardies. A
la suite des guerres intestines qui la désolaient depuis si long-tems,
l'esprit de faction ne cessait de faire des progrès, et les chrétiens
des provinces septentrionales de l'Espagne avaient profité du désordre
pour prendre une attitude menaçante; enfin, le souvenir des échecs
précédens était présent à tous les esprits.
D'un autre côté, la France, objet immédiat de ces invasions, acquérait
chaque jour plus d'ascendant. Sous Pepin et Charlemagne, toute cette
vaste contrée obéissait à un même chef; et l'avantage qu'elle avait de
pouvoir, au besoin, appeler à son secours les guerriers de l'Allemagne,
de la Belgique et de l'Italie, la mettait à l'abri de toute agression.
Aussi, ce ne furent pas en général les Sarrazins d'Espagne qui
attaquèrent les chrétiens de France; ce furent plutôt les chrétiens de
France qui attaquèrent les Sarrazins d'Espagne. Pepin et Charlemagne
se mettant en relation avec les chrétiens de la Catalogne, de l'Aragon
et de la Navarre, les habituèrent peu à peu à recourir à leur haut
patronage; en même tems, ils favorisèrent de tous leurs moyens les
tentatives des émirs sarrazins et des gouverneurs de provinces, qui
voulaient se rendre indépendans du souverain de Cordoue. Bientôt même,
Charlemagne et ses enfans entrèrent à main armée en Espagne, et pendant
long-tems les provinces voisines de l'Èbre furent une dépendance de
la France. Plus tard, lorsque les chrétiens du nord de la péninsule
s'occupèrent de reconquérir le pays de leurs pères, les guerriers du
midi de la France, dont la plupart se vantaient d'avoir la même origine
qu'eux, accoururent pour les seconder.
Chose remarquable, et qui montre de quoi sont capables les passions
humaines! L'émir de Cordoue et les khalifes d'orient étaient plus
occupés de se nuire entre eux que de faire de nouvelles conquêtes sur
les chrétiens d'Europe; tandis que les princes de Cordoue s'unissaient
d'intérêt avec les empereurs de Constantinople, presque toujours en
guerre avec les mahométans de la Syrie, de la Perse et de l'Égypte, les
khalifes d'orient firent alliance avec les princes français. A cette
époque, comme dès l'origine du commerce national, des navires partis de
Marseille, de Fréjus et d'autres villes, allaient se pourvoir, dans les
ports de Syrie et d'Égypte, d'épiceries, d'étoffes de soie, de parfums,
etc.[122]. Aux relations commerciales, s'étaient joints les motifs de
piété, qui portaient alors une foule de personnes à braver tous les
dangers, pour aller visiter les lieux sanctifiés par les mystères de
notre religion. Au plus fort même des ravages des Sarrazins en France,
vers l'an 733, des pélerins partis de l'occident circulaient librement
à Jérusalem, à Nazareth, à Damas, à la cour même du khalife, soit que
le prince n'eût qu'une idée confuse des pays d'où ces hommes venaient,
soit que, connaissant le motif qui les amenait, il dédaignât de faire
attention à eux[123].
[122] Voy. la dissertation de Deguignes, _Mémoire de l'Académie des
Inscriptions_, t. XXXVII, p. 466. Voy. aussi M. Pardessus, _Lois
maritimes_, t. Ier; Introduction, p. 62.
[123] Voy. _la Vie de saint Guillebaud_, dans le Recueil des
Bollandistes, au 7 juillet.
Les princes abbassides adoptèrent la politique la plus amicale envers
la France; et si plus tard, les lieutenans auxquels ils avaient confié
les côtes d'Afrique se livrèrent à d'horribles déprédations sur nos
rivages, c'est que ces gouverneurs, séparés du centre de l'empire par
d'affreux déserts et d'immenses distances, profitèrent de la première
occasion pour se rendre indépendans.
Depuis la prise de Narbonne jusqu'à la mort de Pepin en 768, aucune
hostilité n'eut lieu entre la France et les Sarrazins. Pepin regardait
les Pyrénées comme la frontière naturelle de la France, et Abd-alrahman
était occupé à soumettre les émirs qui refusaient de reconnaître son
autorité. Mais Pepin ne négligeait rien pour entretenir l'esprit de
faction parmi les Sarrazins. Dès l'année 759, un an après l'occupation
de Narbonne par les Français, le gouverneur musulman de Barcelonne et
de Gironne, appelé Solinoan ou plutôt Soleyman, entra en relation avec
Pepin[124]. A en croire les chroniqueurs français, Soleyman se rangeait
sous la puissance du fils de Charles-Martel. Il est plus naturel
de croire que l'émir sarrazin, visant à l'indépendance, cherchait
seulement un appui dans le roi des Français. On verra bientôt se
développer la politique des émirs musulmans du nord de la Péninsule,
lesquels recouraient à la France, lorsqu'ils étaient pressés par
l'émir de Cordoue, et qui retournaient à l'émir de Cordoue, lorsque les
Français se montraient exigeans.
[124] _Annales de Metz_, dans le Recueil de dom Bouquet, t. V, p.
335.
Ce qui favorisait les tentatives de ces émirs, ainsi que celles
des chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne, c'est la
nature du terrain. On sait que la Catalogne, l'Aragon, la Navarre,
etc., sont hérissés de montagnes, et qu'il est facile à une petite
troupe aguerrie de s'y maintenir contre des armées innombrables. Les
Arabes n'ayant occupé la plupart de ces contrées qu'en passant, leurs
écrivains n'en ont eu qu'une idée confuse. Ils appellent ordinairement
la Vieille-Castille et l'Alava actuel _le pays d'Alaba et des
châteaux_[125], région défendue en effet par des positions extrêmement
fortes. D'un autre côté, la Navarre est appelée pays des _Baschones_.
Quelquefois, dans la pensée des écrivains arabes, cette dénomination
comprend la partie de la Gascogne située en-deçà des Pyrénées, laquelle
était en communauté d'origine et de langage avec la Navarre.
[125] <mot en arabe> Ce sont les pays qui dans de vieilles chartes
latines sont rendus par _Alava et Castella Vetula_. Voy. _l'Art de
vérifier les dates_, édit. in-4º, t. II, p. 349.
A l'égard de la chaîne des Pyrénées proprement dite, les Arabes
l'appellent _la Montagne des Ports_[126], du mot latin _portus_,
et de l'espagnol _puerto_, signifiant _passage_, parce qu'en
effet c'est par les Pyrénées qu'il faut passer pour communiquer de
l'Espagne avec le Continent. Les Arabes distinguent quatre ports
ou passages qui, disent-ils, sont à peine assez larges pour donner
entrée à un cavalier. Ces quatre passages sont, 1º la route de
Barcelonne à Narbonne par la ville actuelle de Perpignan; 2º la
route de Puycerda à travers la Cerdagne; 3º la route qui conduit de
Pampelune à Saint-Jean-Pied-de-Port; 4º enfin la route de Tolosa
à Bayonne[127]. La chaîne des Pyrénées, au moyen-âge, était moins
accessible qu'aujourd'hui. Le récit des Arabes s'en est ressenti, et
il y a plusieurs de leurs dénominations géographiques qu'il nous a été
impossible de rétablir.
[126] <mot en arabe>
[127] Edrisi, de qui nous empruntons ces détails, a confondu
quelques-unes de ces routes ensemble. Par exemple il confond la
première avec une cinquième route qui mène de Jaca dans le Béarn.
A la troisième route appartient le passage de Roncevaux qui
traverse le pays de Cize, et qu'Edrisi nomme en conséquence _port
de Schazerou_; ce lieu, dans la Chronique de Turpin, p. 60, et dans
l'_Histoire du Hainaut_, par Jacques de Guyse, t. IX, p. 24, reçoit
le nom de _portus Ciserei_, et dans Roger de Hoveden, ann. 1177,
celui de _portus Sizaræ_. C'est de ce passage qu'est venu le nom de
Saint-Jean-Pied-de-Port.
Au tems dont il est question ici, les gouverneurs de province et des
grandes villes, chez les Arabes d'Espagne, étaient revêtus du titre de
visir ou de porteur. Nos vieilles chroniques leur donnent le titre de
roi, parce que le plus souvent ils affectaient l'indépendance. Quant
aux commandans de villes d'un ordre secondaire, ils se contentaient du
titre d'alcayd ou de _conducteur_.
Tandis que Pepin cherchait à tenir les différens partis en Espagne en
échec les uns par les autres, la discorde était attisée par le khalife
d'Orient. Almansor venait de fonder la ville de Bagdad, et était
impatient de rétablir dans l'empire l'unité politique et religieuse,
qui se trouvait rompue par l'élévation d'Abd-alrahman. Déjà il
avait fait partir une flotte des côtes d'Afrique, et plusieurs émirs
espagnols espérant, à la faveur d'une si grande distance, exercer une
autorité moins restreinte, s'étaient déclarés pour lui. Pepin, qui
n'avait rien à craindre d'Almansor, et qui pouvait en être aidé au
besoin, se hâta d'entrer en relation directe avec lui. Nos chroniqueurs
désignent le prince musulman par son titre d'_émir-almoumenyn_, ou
de commandeur des croyans. En 765, des députés envoyés par Pepin se
rendirent à Bagdad, et revinrent au bout de trois ans accompagnés des
députés du khalife. Les uns et les autres débarquèrent à Marseille.
Pepin accueillit très-bien les députés de Bagdad; il leur fit passer
l'hiver à Metz; puis les fit venir au château de Sels, sur les bords de
la Loire. Les députés furent congédiés, chargés de présens, par la voie
de Marseille[128].
[128] Continuation de Frédegaire, dans le Recueil des Historiens de
France, t. V, p. 8 et ailleurs.
La politique de Pepin fut suivie par son fils Charlemagne. Dès que ce
prince entreprenant vit son autorité affermie, il rechercha l'amitié
des personnages les plus influens de l'Espagne, musulmans et chrétiens.
Aux uns il montrait le désir de les affranchir du joug de l'émir de
Cordoue, et de les rendre tout-à-fait indépendans; aux autres il se
présentait lui-même comme le protecteur naturel du christianisme, comme
le défenseur du pape contre la tyrannie des rois lombards, et comme
l'ami le plus ardent des saines doctrines, attaquées par les novateurs
et les hérétiques.
Les Arabes, en subjuguant l'Espagne, avaient laissé aux chrétiens le
libre exercice de leur religion. Il existait des évêques, ou du moins
des préposés ecclésiastiques à Cordoue, à Tolède, et dans les autres
villes du premier ordre. Mais dans les provinces frontières, dans
les contrées qui étaient tantôt au pouvoir des chrétiens et tantôt
au pouvoir des musulmans, il ne paraît pas qu'il y eût d'évêques.
C'est Charlemagne qui se chargea de pourvoir aux besoins spirituels
des habitans. La ville métropolitaine de Tarragone ayant été détruite
par les Sarrazins, les chrétiens de la Catalogne furent placés sous
la juridiction de l'archevêque de Narbonne; de son côté, l'archevêque
d'Auch eut sous sa surveillance les chrétiens d'Aragon[129].
S'élevait-il quelque conflit entre les chrétiens d'Espagne, Charlemagne
apparaissait comme arbitre. Ces chrétiens avaient-ils quelque
réclamation à faire auprès du pape, Charlemagne offrait sa puissante
médiation.
[129] _Gallia Christiana_, t. VI, p. 15.
Sur ces entrefaites, en 777, deux émirs sarrazins des environs de
l'Èbre se trouvant en guerre avec l'émir de Cordoue, franchirent les
Pyrénées, et se rendirent avec une grande suite auprès de Charlemagne,
en Westphalie, dans la ville de Paderborn, où se tenait alors une
diète solennelle[130]. Un des deux émirs se nommait Solyman, et avait
été gouverneur de Saragosse[131]. Dans un combat livré aux troupes
de Cordoue, il avait fait leur chef prisonnier, et il en fit hommage
à Charlemagne. Nos chroniqueurs ajoutent même qu'il se soumit à la
puissance du prince français.
[130] On voit que nos rois commençaient à être jaloux de faire
figurer les émirs sarrazins dans les grandes réunions publiques.
C'est sans doute de là que dans les romans de chevalerie, à propos
des tournois, il est si souvent parlé de _chevaliers_ sarrazins
qui venaient des extrémités de la terre pour disputer aux guerriers
chrétiens le prix de l'adresse et de la bravoure.
[131] Voy. le Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 19, 40, 142, 203,
319, et 328, ainsi que Ibn-Alcouthya, fol. 95, verso. Les auteurs
arabes ne s'accordent pas sur le nom de l'émir. Les uns l'appellent
Soleyman Ebn-Jaktan Alarabi; les autres, Motraf Ebn-Alarabi.
Charlemagne, qui ne demandait pas mieux que d'étendre son autorité,
crut l'occasion favorable pour se rendre maître d'une partie de
l'Espagne. Il fit un appel aux guerriers de la France, de l'Allemagne
et de la Lombardie, et se disposa à franchir les Pyrénées. On était
alors en 778. Il ne doutait pas qu'à son approche les populations
n'accourussent se ranger sous sa puissance; mais les chefs sarrazins,
qui dans leurs démarches avaient eu uniquement pour but de consolider
leur indépendance, se préparèrent à résister. Il en fut de même des
chrétiens des montagnes, qui avaient juré de ne plus reconnaître de
joug étranger. Quand Charlemagne arriva de l'autre côté des Pyrénées,
il fut obligé d'entreprendre le siége de Pampelune, qui ne se rendit
qu'après une bataille sanglante. Saragosse résista également[132].
Les gouverneurs de Barcelonne, de Gironne, de Huesca, se contentèrent
d'envoyer des otages.
[132] Voy. le recueil de dom Bouquet, t. V, p. 14, 20, 26, 142, 203
et 343. Les auteurs chrétiens rapportent que Charlemagne entra de
force dans Saragosse, et que l'émir, en punition de sa résistance,
fut conduit enchaîné en France. Suivant quelques auteurs arabes,
Charlemagne échoua dans ses efforts pour prendre la ville; mais
peu de tems après le gouverneur ayant été assassiné, son fils se
réfugia en France.
Tout-à-coup l'on annonce que les Saxons, qui ne voulaient pas abjurer
les pratiques du paganisme, avaient repris les armes. Charles se hâta
de retourner en France; mais à son passage à travers les Pyrénées,
son arrière-garde fut attaquée dans la vallée de Roncevaux, par les
chrétiens montagnards, aidés peut-être par les musulmans, et un grand
nombre de ses plus illustres guerriers furent tués. C'est là, dit-on,
que périt Roland[133].
[133] Le souvenir de cet événement est encore si présent dans le
pays, que les jours de fête le peuple joue une pièce dite _pièce de
Roncevaux_. Voy. _Histoire littéraire de la France_, t. XVIII, p.
720.
Le pays que, dès ce moment, la France se trouva posséder de l'autre
côté des Pyrénées varia d'étendue suivant les époques. C'est le pays
qui fut appelé _Marche_, c'est-à-dire frontière, parce qu'en effet il
servait de position avancée à la France du côté de l'Espagne. Il fit
partie du royaume d'Aquitaine, que Charlemagne ne tarda pas à fonder en
faveur de son jeune fils Louis, et dont la capitale était Toulouse. Les
écrivains arabes le comprennent sous la dénomination générale de _Pays
des Francs_, ce qui est une nouvelle source de confusion dans leur
récit[134].
[134] Les Arabes le nomment encore _pays de Narbonne_, soit parce
que jusqu'à l'entrée des Français dans Barcelonne, les possessions
françaises dépendirent de Narbonne, soit parce qu'il en avait déjà
été de même à l'époque où la Septimanie se trouvait au pouvoir des
Sarrazins.
Il n'est pas de notre sujet de raconter au long les événemens qui
furent la suite de la politique ambitieuse de Charlemagne. Notre plan a
pour objet les invasions des Sarrazins en France, et non les invasions
des Français en Espagne. Il suffira de faire connaître les résultats de
ces nouvelles entreprises.
Après le départ de Charlemagne, la plupart des villes, qui s'étaient
abaissées sous son autorité, secouèrent le joug. Les Sarrazins
surtout se regardèrent comme humiliés de cette soumission, et pour
se venger, ils tournèrent leurs efforts contre les chrétiens de leur
voisinage. Les chrétiens, habitués à une vie dure, et vêtus de peaux
d'ours, se retirèrent au haut des montagnes ou au fond des vallées,
et s'y défendaient avec leurs haches ou leurs faulx. Mais beaucoup de
personnes riches, ne pouvant plus se maintenir dans leurs biens, furent
obligées de s'expatrier, et vinrent demander un asile à Charlemagne. Il
existait alors aux environs de Narbonne de vastes campagnes qui avaient
été plusieurs fois ravagées dans les guerres précédentes, et qui se
trouvaient désertes. Ce prince distribua ces campagnes aux réfugiés,
leur imposant pour unique charge l'obligation du service militaire.
Il paraît que parmi ces réfugiés il y avait des musulmans devenus
chrétiens; c'est du moins ce qu'indiquent leurs noms[135]. Plusieurs
réfugiés devinrent dans la suite des personnages importans. Il existe
encore des familles illustres qui font remonter jusqu'à eux leur
origine[136].
[135] Recueil de dom Bouquet, t. V, p. 776; t. VI, p. 486.
[136] Telle est la maison des Villeneuve, du Languedoc. Voy.
l'_Histoire généalogique de la maison de Villeneuve_. Paris. 1830,
in-4º.