Il est certain que l'autorité de Charles fut vue de très mauvais

oeil, dans le midi de la France. Les populations qui se glorifiaient

d'avoir conservé une partie des institutions et de la civilisation

romaines, regardaient comme des barbares les hommes du nord, encore

empreints de la rudesse germanique. Le clergé surtout, tant dans

le nord que dans le midi, ne pardonnait pas à Charles la manière

arbitraire dont il disposait des biens ecclésiastiques. Les Sarrazins,

dans leurs invasions, avaient dévasté la plupart des églises et des

couvens, et avaient aliéné les biens affectés à ces établissemens.

Charles, en chassant les Sarrazins, ne rétablit pas le clergé dans

ses possessions; mais il distribua les terres et les maisons à ses

hommes d'armes. Au grand scandale des personnes pieuses, la plupart des

siéges épiscopaux et des monastères restèrent vacans, faute de moyens

d'entretien. L'histoire fait mention de Wilicarius, évêque de Vienne,

qui, après l'expulsion des Sarrazins, essaya de reprendre possession

de son siége. Mais, trouvant tous les biens des églises au pouvoir des

laïques, il se retira dans le Valais, où on le nomma abbé du monastère

de Saint-Maurice[97]. Ces abus ne furent réformés que peu à peu et

quelques années après, sous Pepin et sous Charlemagne.

[97] Charvet, _Histoire de la sainte église de Vienne_, p. 147.

Dans un autre tems, le clergé, menacé dans son existence, aurait fait

un appel au zèle des fidèles; mais à en juger par le peu de témoignages

qui nous restent de cette époque reculée, les ecclésiastiques en

général se bornèrent à représenter les fléaux sous lesquels la

chrétienté gémissait, comme une juste punition de Dieu, pour la

corruption des hommes, et à exhorter les pécheurs à revenir au sentier

de la vertu[98]. Il y eut pourtant des ecclésiastiques qui, entraînés

par leur humeur belliqueuse, s'attachèrent à la personne de Charles, et

l'accompagnèrent dans ses guerres contre les ennemis de la foi. Tel fut

Hainmarus, évêque d'Auxerre, dont les vastes propriétés s'étendaient

sur une grande partie de la Bourgogne, et qui, dédaignant de

s'assujétir au service des autels, laissa à un autre l'administration

de son diocèse, et alla signaler la vigueur de son bras du côté des

Pyrénées[99].

[98] Voy. la _Lettre de saint Boniface_, archevêque de Mayence, à

Ethelbaldus, roi de Mercie, en Angleterre, vers l'an 745, recueil

de Ferrarius, 1605, in-4º, p. 76. Voy. aussi différens passages des

capitulaires de Charlemagne, édition de Baluze, t. I, p. 413, 526,

1056 et 1227.

[99] _Gallia Christiana_, t. XII, p. 270.

Après le départ de Charles, Mauronte qui avait pris la fuite, se montra

de nouveau en Provence, et renoua ses relations avec les Sarrazins.

Charles l'ayant appris, résolut de purger tout-à-fait cette contrée des

germes de troubles qui la désolaient depuis si long-tems. En 739, il

reparut dans le pays avec son frère Childebrand. Mauronte fut chassé de

toutes les positions qu'il occupait. Les côtes de la mer où les hommes

turbulens auraient pu se cacher, furent visitées avec le plus grand

soin. Charles fit occuper Marseille par une partie de ses troupes,

et les Sarrazins de Narbonne n'osèrent plus s'avancer au-delà du

Rhône[100].

[100] Continuation de Frédegaire, recueil des _Historiens des

Gaules_, t. II, p. 457.

On manque de renseignemens certains sur la manière dont les Sarrazins

s'étaient conduits dans l'intérieur de la Provence. Il est probable

que, par considération pour Mauronte, qui les avait appelés et qui

aspirait à être maître du pays, ils ne se livrèrent pas aux mêmes

violences qu'en d'autres contrées[101].

[101] Les détails qu'on lit dans la vie de saint Porcaire, et qui

sont relatifs aux dévastations commises par les Sarrazins dans

l'intérieur de la Provence, nous paraissent devoir se rapporter à

l'occupation du pays par les barbares, postérieurement à l'an 889.

Voy. le recueil des _Bollandistes_, 12 août, p. 737. Il en est de

même des autres récits du même genre. Il sera question plus tard de

ces mêmes récits.

Malheureusement, il se forma alors pour la Provence et le Languedoc

une autre source de calamités, qui, pendant plusieurs siècles, ne

laissèrent presque pas de repos aux côtes du midi de la France. Nous

voulons parler des descentes que les Sarrazins d'Espagne et d'Afrique

commencèrent à faire par mer.

Les Arabes, à l'époque de leur plus grand enthousiasme guerrier,

n'avaient pas songé à profiter de la voie que leur offrait la mer,

pour aller porter la guerre chez les ennemis de leur foi. De tout

tems les nomades de l'Arabie ont eu de l'éloignement pour l'élément

humide. Habitués à la vie indépendante du désert, ils croiraient faire

outrage à leur liberté, s'ils consentaient à s'enfermer dans un frêle

bâtiment. Aussi, toutes les tentatives qui, dans l'antiquité, furent

faites pour établir des flottes sur la mer Rouge et le golfe Persique,

furent-elles l'ouvrage des Phéniciens et d'autres peuples étrangers.

Cette répugnance pour la mer était partagée par Mahomet, et telle est

encore la manière de voir de beaucoup de ses disciples. Les musulmans,

façonnés en général à l'esprit de fatalisme, ne peuvent voir sans pitié

les mouvemens continuels que se donnent certains hommes pour accroître

leur fortune ou pour satisfaire leur curiosité; et quelques docteurs

sont allés jusqu'à dire que, dès l'instant qu'un homme s'est décidé

plusieurs fois à se mettre en mer, il peut être considéré comme étant

privé de son bon sens, et comme n'étant plus recevable à faire admettre

son témoignage en justice[102].

[102] Voy. nos _Extraits d'auteurs arabes relatifs aux guerres des

Croisades_, Paris, 1829, p. 370 et 476.

Cependant quand les Arabes eurent conquis la Syrie, l'Égypte et

l'Afrique, et que l'étendard des nomades flotta dans les ports de Tyr,

de Sidon, d'Alexandrie et de Carthage, ils eurent une marine à leur

disposition; et il était naturel que les renégats et les aventuriers

de tous les pays leur donnassent l'idée de se livrer à des expéditions

maritimes. Dès l'année 648, quinze ans après la mort du prophète,

le gouverneur de Syrie, Moavia, fit faire une descente dans l'île de

Chypre. Une autre expédition fut faite, en 669, dans l'île de Sicile;

et depuis ce moment les provinces maritimes de l'empire grec, sans

excepter Constantinople, dans les guerres des empereurs avec les

musulmans, eurent autant à souffrir des attaques faites par mer que des

attaques faites par terre.

Dans l'origine les navires sarrazins furent montés en général par

des renégats et des aventuriers de toutes les religions. Mais bientôt

les musulmans prirent part à ces expéditions, sources inépuisables de

richesses; et comme la plupart d'entre eux, tout en faisant du butin,

croyaient faire une action agréable à Dieu, plus l'entreprise leur

présentait de danger, plus elle leur parut méritoire. On a vu que

le prophète n'avait jamais songé à ce moyen d'étendre sa religion.

Néanmoins les personnes pieuses qui avaient besoin d'être excitées,

ne tardèrent pas à pouvoir invoquer en faveur de leur zèle nouveau

plusieurs témoignages propres à redoubler leur enthousiasme. On

commença à raconter que le prophète s'étant un jour endormi dans

la maison d'un de ses compagnons d'armes, avait vu dans son sommeil

quelques-uns des siens faisant des courses sur mer pour le triomphe

de l'islamisme, et que, dans la joie qu'il eut de les voir entourés

de captifs, il s'éveilla en sursaut, célébrant la gloire d'une telle

entreprise. Aussi quelques années après, lorsque Moavia fit son

expédition contre l'île de Chypre, Omm-Heram, veuve de ce compagnon du

prophète, voulut avoir part aux mérites d'une tentative si sainte; et

comme Omm-Heram mourut dans le cours de l'expédition, les musulmans

lui élevèrent un tombeau, où dans la suite ils allaient implorer la

miséricorde de Dieu, lorsque la terre manquait d'eau.

On rapportait encore qu'en 716, lorsque la grande flotte qui alla

assiéger Constantinople partit d'Alexandrie, un des fils du khalife

Omar, qui se trouvait alors dans le port, demanda à l'amiral ce qu'il

pensait des péchés dont la plupart des hommes de l'équipage devaient

avoir l'ame chargée; l'amiral ayant répondu qu'à l'exemple de chacun de

nous, ils devaient avoir leurs péchés pendus au cou: «Non pas pour ces

hommes-ci, s'écria le fils d'Omar; j'en jure par celui qui tient mon

ame dans ses mains, ils ont laissé leurs péchés sur le rivage.»

D'après le récit des docteurs musulmans, Mahomet aurait dit que la

guerre sacrée faite par mer a dix fois plus de mérite que la guerre

faite par terre, et que ceux qui devaient venir après lui étant privés

de la faveur de combattre sous ses yeux, jouiraient des mêmes avantages

s'ils se livraient aux expéditions maritimes. Mahomet aurait encore dit

que le musulman qui meurt en combattant sur terre éprouve l'effet d'une

piqûre de fourmi, tandis que celui qui meurt sur mer reçoit la même

sensation que l'homme à qui, au moment d'une soif ardente, on présente

de l'eau fraîche mêlée avec du miel. C'est par une suite de la même

idée qu'on fait dire à Ayescha, femme chérie du prophète, que, si elle

avait été homme, elle se serait vouée à la guerre sacrée sur mer[103].

[103] Pour tous les détails qu'on vient de lire, voyez le traité

arabe destiné à exciter les musulmans à faire la guerre aux peuples

d'une autre religion que la leur, et intitulé: _les Routes de

l'empressement vers les rendez-vous des Amans, et le Guide de la

Passion vers le séjour de la Paix_. Cet ouvrage a été imprimé au

Caire, l'an 1242 de l'hégire (1826 de J.-C.). Voy. la notice que

nous en avons donnée, dans le _Nouveau Journal Asiatique_, t. VIII,

p. 337, et t. IX, p. 189.

Les premières expéditions maritimes faites par les musulmans partirent

des ports de Syrie et d'Égypte, et furent surtout dirigées contre les

provinces de l'empire grec, presque en guerre continuelle avec les

khalifes. Lorsque la ville de Carthage tomba au pouvoir des Arabes,

il ne paraît pas que les vainqueurs songeassent d'abord aux avantages

que leur offrait cette fameuse cité pour se rendre maîtres du bassin

de la mer Méditerranée. Ils y songeaient si peu que leur chef,

voulant bâtir une ville qui leur servît d'asile au besoin, choisit

l'emplacement de Cayroan, à plusieurs journées de la côte[104]. Moussa,

gouverneur d'Afrique, à l'époque où il envahit l'Espagne, n'avait à sa

disposition que quatre navires, et il fallut que ces navires allassent

et revinssent plusieurs fois pour transporter l'armée musulmane d'un

côté du détroit de Gibraltar à l'autre[105]. Mais Moussa comprit tout

de suite la nécessité d'avoir une flotte à ses ordres pour maintenir

les communications libres entre la Péninsule et les rivages africains;

aussi il se hâta de faire construire des vaisseaux dans tous les ports

de son vaste gouvernement. Depuis Barcelonne jusqu'à Cadix, les côtes

espagnoles offraient plusieurs ports excellens. Il en était de même

des bords africains, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'à Tripoli

de Barbarie. En 736, un gouverneur d'Afrique fit construire à Tunis

un arsenal formidable. C'est alors que Carthage vit disparaître son

antique renommée devant la nouvelle cité.

[104] _Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du

Roi_, t. II, p. 157.

[105] Ibn-Alcouthya, fol. 52 verso.

En Espagne, il y avait un émir chargé spécialement de la direction des

flottes. Cet émir portait le titre d'_émir-alma_, ou d'émir de l'eau.

C'est probablement de là qu'est venu notre mot _amiral_[106].

[106] Novayry, manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ancien

fonds, no 702, fol. 10 verso.

Les auteurs arabes font mention d'une expédition envoyée par Moussa

dans l'île de Sardaigne, dès l'année 712. Les auteurs chrétiens parlent

d'une descente faite deux ans auparavant dans l'île de Corse[107].

Ces deux îles, ainsi que celle de Sicile, avaient long-tems dépendu

des empereurs de Constantinople; mais à mesure que la puissance de

ces princes s'affaiblit, des pays aussi éloignés du siége de l'empire

se trouvèrent abandonnés à leurs propres forces; aussi les flottes

sarrazines, pour qui ces îles étaient un lieu de relâche commode,

durent n'y rencontrer qu'une faible résistance. Les barbares se

bornèrent d'abord à piller les églises et les maisons des riches. Ces

moyens commençant à s'épuiser, ils firent des courses dans l'intérieur,

massacrant les hommes qui résistaient, et emmenant les femmes et les

enfans en esclavage.

[107] Un auteur corse du quinzième siècle a prétendu que les

Sarrazins étaient entrés dans l'île de Corse dès le tems de

Mahomet, et qu'ils occupèrent l'île sans interruption jusqu'à

Charlemagne. Ce récit est controuvé.

La première descente que les Sarrazins firent sur les côtes de France

eut lieu dans l'île de Lerins, aux environs d'Antibes; mais on est

incertain sur l'année où cette descente eut lieu. Les auteurs varient

depuis l'an 728 jusqu'en 739. Voici de quelle manière ce malheureux

événement est raconté.

L'île de Lerins était alors célèbre dans toute la chrétienté par

son couvent de moines, qui ne cessait pas de fournir à l'Église des

docteurs, des évêques et des martyrs. En ce moment, le couvent était

sous la conduite de saint Porcaire, et l'on y comptait cinq cents

moines venus de la France, de l'Italie et des autres contrées de

l'Europe, non compris un certain nombre d'enfans qui venaient s'y

former à la culture des lettres. Aux approches des pirates, saint

Porcaire fit embarquer les enfans et les plus jeunes des religieux pour

l'Italie. Quant au reste des moines, le saint, qui n'avait peut-être

ni le tems ni les moyens de les conduire ailleurs, les assembla et

les exhorta à attendre les Sarrazins, se résignant d'avance au sort

que ces barbares voudraient leur réserver; tous consentirent à rester,

excepté un seul, qui alla se cacher dans une grotte. Les Sarrazins, en

arrivant, se mirent à parcourir l'île, croyant y trouver de grandes

richesses. Comme ils ne rencontrèrent que de vils habits et d'autres

objets de peu de valeurs, ils déchargèrent leur fureur sur les moines,

qu'ils accablèrent de coups. En même tems ils se mirent à briser

les croix, renversèrent les autels et détruisirent les édifices. Ne

pouvant tirer aucun parti des vieux religieux, ils voulurent au moins

emmener les jeunes; et, pour les forcer à embrasser l'islamisme, ils se

livrèrent devant eux à l'égard des vieux à tout ce que la violence peut

suggérer; mais leurs menaces comme leurs promesses furent inutiles;

jeunes et vieux, tous restèrent fidèles à leur religion. Alors les

barbares les mirent à mort, et ne laissèrent en vie que les quatre

plus jeunes et les mieux faits, qu'ils embarquèrent sur leurs navires.

Heureusement le vaisseau sur lequel les moines étaient montés aborda

sur la côte voisine, au port d'Aguay[108], et les quatre religieux

profitèrent de l'occasion pour se sauver dans les bois, d'où retournant

dans l'île de Lerins, ils rétablirent le couvent[109].

[108] _Portus Agathonis._

[109] La fête de saint Porcaire et de ses compagnons est célébrée

au 12 août. Voy. le recueil des _Bollandistes_. Voy. aussi la _Vie

de saint Honorat_, en vers provençaux, par le troubadour Raimond

Féraud.

Charles-Martel étant mort en 741, son fils Pepin-le-Bref, qui lui

succéda dans le poste de maire du palais, consacra les premières

années de sa puissance à faire reconnaître son autorité, tant dans

l'Aquitaine, possédée par les enfans d'Eudes, que dans la France

septentrionale et les provinces situées au-delà du Rhin. Les Sarrazins

auraient pu profiter d'une aussi belle occasion pour renouveler leurs

funestes tentatives contre les provinces méridionales de la France;

mais il survint parmi eux des divisions qui les mirent pour long-tems

hors d'état de rien entreprendre.

On a vu que dans le principe les armées des conquérans s'étaient

formées des élémens les plus hétérogènes. Chaque détachement avait son

langage particulier, ses croyances, ses intérêts. La discorde ne tarda

pas à éclater entre les Arabes et les Berbers. Les Berbers prétendaient

avoir contribué autant que les autres aux conquêtes précédentes, et ils

se plaignaient de n'avoir pas été traités aussi bien.

Les Arabes eux-mêmes ne s'entendaient pas entre eux. On sait que de

tout tems les nomades ont mis une grande importance à connaître la race

et la tribu à laquelle ils appartiennent. C'est ce qui fait que, dans

leurs chroniques nationales, le nom de chaque individu est accompagné

de celui de son père et du nom de la tribu à laquelle il doit son

origine. Les Arabes admettent parmi eux deux races bien distinctes,

l'une descendant de Yactan ou Kahtan, petit-fils de Sem, fils de

Noé, et l'autre d'Ismaël, fils d'Abraham. Les Kahtanites, pour se

distinguer des autres, reçurent le titre d'_Ariba_ ou d'_Arabes_ par

excellence. Ils occupaient jadis l'est et le sud-ouest de l'Arabie,

particulièrement le Yémen ou Arabie-Heureuse, d'où ils furent encore

surnommés _Yemenis_. Les Ismaélites, descendant d'Ismaël par ses

rejetons Cayssy et Modhar, furent désignés par les titres de _Cayssys_

et de _Modharys_. Ils s'étaient établis de préférence dans le Hedjaz,

auprès de la Mecque et de Médine, et ils rappelaient avec orgueil

l'honneur qu'ils avaient eu de compter Mahomet dans leurs rangs. De

tout tems un vif sentiment de jalousie exista entre les deux races,

et l'esprit de faction, après avoir ensanglanté l'Arabie, l'Égypte, la

Syrie, pénétra jusqu'en Espagne et en France.

Tout-à-coup les conquérans coururent aux armes, et Arabes et

Berbers, Cayssys et Yemenys, chaque faction se décida pour le parti

qui convenait le mieux à ses intérêts. Le signal de cette vaste

conflagration partit de l'Afrique. Dans les premiers tems de la

conquête, les généraux arabes voulant attirer les populations,

s'étaient relâchés de leur sévérité envers les hommes qui se

soumettaient volontairement. Non seulement ils avaient laissé les

Berbers libres de professer leur religion, mais ils avaient réduit

l'impôt que ceux-ci étaient obligés de payer; ils les avaient même

quelquefois exemptés de toute charge, se contentant d'enrôler les

hommes en état de porter les armes. A l'époque dont il est question

ici, c'est-à-dire en 737, le gouverneur d'Afrique, pensant qu'il était

tems de faire disparaître toutes ces distinctions, annonça l'intention

de suivre dans toute leur rigueur les leçons laissées par le prophète,

et voulut obliger les Berbers à acquitter le droit établi par la

loi[110]. Or, ce droit consistait à payer deux et demi pour cent pour

les biens meubles, tels que le bétail et l'argent, seule richesse qui

puisse exister chez les nomades[111]. Les Berbers, habitués à toute

l'indépendance du désert, traitèrent ce droit de tyrannique, et prirent

les armes pour s'en affranchir. On les vit accourir du fond des déserts

situés au midi de l'Atlas, nus jusqu'à la ceinture, et montés sur leurs

chevaux, petits de taille, mais très-légers à la course, montrant la

plus grande valeur pour la défense de leur liberté.

[110] Novayry, no 702, fol. 11 verso.

[111] De tout tems les nomades se sont refusés à toute espèce

d'impôts; il fallut toute l'adresse de Mahomet pour y soumettre

les Arabes bédouins, et ceux-ci s'en affranchirent dans la suite.

Comparez Gagnier, _Vie de Mahomet_, t. III, p. 119; les _Annales

d'Aboulfeda_, tom. I, p. 214, et Burckhardt, _Voyages en Arabie_,

traduction française, t. II, p. 26 et 296.

Les Berbers ne pouvant être domptés, le gouverneur de l'Espagne, Ocba,

traversa le détroit pour aider à les ramener à l'obéissance, et cette

retraite ne contribua pas peu à faciliter les succès de Charles-Martel

dans le midi de la France. Ocba étant mort, son prédécesseur

Abd-almalek le remplaça.

Cependant les efforts des Berbers n'avaient pu être réprimés, et une

partie des troupes arabes, battues sur tous les points, avaient été

obligées de chercher un refuge en Espagne. A cette nouvelle, les Arabes

et les Berbers établis dans la Péninsule et en France, et qui, en

récompense de leurs exploits, avaient reçu des terres considérables,

craignirent que l'arrivée de ces nouveaux venus n'occasionât un second

partage des terres. Aussitôt ils coururent aux armes et se disposèrent

à repousser par la force les Arabes d'Afrique. Un seul fait donnera une

idée de l'acharnement qui régnait parmi les conquérans. Le gouverneur

Abd-almalek étant tombé au pouvoir du parti opposé, fut attaché à un

gibet sur le pont de Cordoue, et sa tête fut exposée entre un cochon

et un chien. Le commandant de Narbonne, Abd-alrahman, s'était déclaré

pour Abd-almalek. Impatient de venger sa mort, il prit avec lui toutes

les troupes dont il pouvait disposer, et se rendit à marches forcées

en Andalousie. L'action eut lieu aux environs de Cordoue. L'armée

d'Abd-alrahman se montait, dit-on, à cent mille hommes. Au plus fort

du combat, Abd-alrahman, qui était un très-habile tireur, lança un

trait au général ennemi, et le tua. Après cet exploit, il rentra dans

Narbonne[112].

[112] Ibn-Alcouthya, fol. 7 verso.

Les khalifes de Damas étaient hors d'état de rétablir l'ordre à une

distance si éloignée. Des partis rivaux se formaient dans les provinces

orientales de l'empire, et les nombreuses armées envoyées du côté de

l'Occident avaient fini par épuiser les khalifes eux-mêmes[113].

[113] Voy. les annales d'Aboulfeda, en arabe et en latin,

Copenhague, 1789, t. I, p. 468 et suiv.

Ces guerres cruelles, malgré l'inaction de Pepin, ne restèrent pas

sans influence sur le sort de la Septimanie. Les Sarrazins de Narbonne

avaient repris possession de Nîmes et des villes voisines; mais ces

villes finirent par se dégarnir presque de troupes, et les commandans

furent obligés de s'en remettre sur beaucoup de points aux chrétiens

du pays. Les Goths, qui formaient encore la partie principale de

la population, recouvrèrent une partie de leur ancien crédit. C'est

alors qu'on voit les villes du Languedoc, telles que Béziers, Nîmes,

Maguelone, bien que soumises au pouvoir des Sarrazins, avoir leur comte

particulier et une administration qui leur était propre[114].

[114] Voy. l'_Histoire du Languedoc_, par dom Vaissette, et

l'_Histoire de Nîmes_, par Menard. Il sera question de ces mêmes

faits plus tard.

Un changement analogue eut lieu chez les chrétiens des Asturies, de

la Navarre et des autres provinces septentrionales de l'Espagne. Ces

hommes généreux commencèrent à combiner leurs efforts, et jouirent

enfin de quelque indépendance. En 747, un émir appelé Youssouf étant

parvenu, non sans peine, à se mettre à la tête du gouvernement de

l'Espagne, il fit partir son fils Abd-alrahman pour les Pyrénées, afin

de soumettre les populations chrétiennes en armes; mais les chrétiens

résistèrent avec succès.

Les communications entre les Sarrazins de Narbonne et le siége du

gouvernement étant interceptées, la Septimanie ne pouvait tarder à

secouer le joug musulman. Ce pays était également convoité par le fils

d'Eudes, Vaifre, duc d'Aquitaine, et par Pepin. En 751, Vaifre fit une

incursion du côté de Narbonne. Mais tel était l'ascendant que prenait

chaque jour Pepin, que lui seul pouvait offrir aux habitans quelque

garantie de repos et de prospérité. Il venait de se faire accorder

par le pape le titre de roi, et ce titre que Charles-Martel, malgré

ses victoires, n'avait osé s'arroger, le relevait encore aux yeux des

peuples.

En 752 Pepin se rendit avec une armée en Languedoc, et un seigneur

goth, appelé Ansemundus, lui livra les villes de Nîmes, Agde,

Maguelone et Béziers[115]. Tous les efforts de Pepin purent alors se

diriger contre Narbonne; et comme cette ville était en état d'opposer

une longue résistance, il se contenta de laisser quelques troupes,

commandées par Ansemundus, pour en faire le blocus. Une circonstance

qui ralentit beaucoup les progrès des troupes françaises, ce fut d'une

part la mort d'Ansemundus qui se laissa surprendre par les Sarrazins

dans une embuscade, de l'autre une horrible famine qui désola le midi

de la France et l'Espagne. La disette des vivres devint telle, que les

mouvemens des armées en furent suspendus[116].

[115] Chronique de Moissac dans le recueil des _Historiens de

France_, t. V, p. 68.

[116] Comparez la chronique de Moissac, dans le recueil de dom

Bouquet, et Ibn-Alcouthya, fol. 75.

Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère · 第 5 / 19 段