quelques légères escarmouches, les deux armées se disposèrent à une
action générale. La relation arabe déjà citée donne à entendre que
la bataille s'engagea aux environs de Tours; et c'est l'opinion qu'a
suivie Roderic Ximenès, qui écrivait surtout d'après le récit des
Arabes[73]. D'un autre côté, la plupart des chroniques françaises,
notamment celle de l'abbaye de Moissac, rédigée à l'époque même de
l'événement, affirment que le combat eut lieu près de Poitiers, ou
même dans un faubourg de Poitiers. On pourrait concilier ces deux
opinions en disant que la première rencontre des deux armées se fit aux
portes de Tours, où déjà les faubourgs avaient été livrés au pillage;
que, dans l'engagement qui eut lieu aux environs de cette ville, les
Sarrazins perdirent du terrain, mais que leur ruine se consomma sous
les murs de Poitiers[74].
[73] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 87, l'auteur des
_Cartas_, p. CLXI, Isidore de Beja, p. LVIII, et Roderic Ximenès,
p. 13.
[74] Une ancienne tradition qui a cours à Tours place le théâtre de
la bataille dans les environs, au lieu nommé Saint-Martin-le-Bel
(_Sanctus Martinus à Bello_, et non, comme l'ont écrit quelques
auteurs, _Sanctus Martinus à Betto_). M. Chalmel, auteur d'une
_Nouvelle Histoire de Tours_, publiée en 1828, 4 vol. in-8º, et
d'une dissertation relative à la bataille, qui déjà avait paru dans
ses _Tablettes chronologiques_, Tours, 1818, veut que la bataille
se soit livrée à environ trois lieues de la ville, dans une grande
plaine appelée les _Landes de Charlemagne_, et qui, suivant lui,
devrait se nommer les _Landes de Charles-Martel_. M. Chalmel cite
à ce même sujet, dans son histoire de Tours, une relation arabe de
la bataille, écrite par un musulman qui y était présent, et cette
relation, ajoute-t-il, lui a été envoyée traduite en français
par une main inconnue. Comme cette relation ne se trouve ni dans
les manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ni dans les
traductions espagnoles de Conde, tout porte à croire qu'elle est
supposée.
On était alors, suivant quelques auteurs, au mois d'octobre de l'année
732. Ce furent les Sarrazins qui commencèrent l'action par une charge
de toute leur cavalerie. Les Français étaient soutenus par le souvenir
de leurs victoires passées et par la présence de Charles-Martel, qui
se portait partout où le danger était le plus pressant. Vainement les
Sarrazins, par la légèreté de leurs mouvemens, cherchèrent à mettre le
désordre dans les rangs; les chrétiens, pesamment armés, et, suivant
l'expression d'un écrivain contemporain, semblables à un mur, ou à une
glace qu'aucun effort ne peut rompre[75], virent se briser devant eux
les attaques les plus impétueuses. Le combat dura tout le jour, et la
nuit seule sépara les deux armées. Le lendemain, l'action recommença.
Les guerriers musulmans, altérés de sang, et qui ne s'attendaient pas
à une telle résistance, redoublèrent d'efforts. Tout-à-coup leur camp
se trouva envahi par un détachement chrétien, probablement dirigé par
le duc d'Aquitaine[76]. A cette nouvelle, les Sarrazins quittèrent
leurs rangs pour voler à la défense de leur butin. En vain Abd-alrahman
accourut pour rétablir l'ordre; ses efforts furent inutiles; il fut
lui-même atteint d'un trait lancé par les chrétiens, et tomba expirant.
Dès ce moment, un désordre effroyable se mit parmi les Sarrazins; ils
parvinrent à délivrer leur camp; mais une grande partie d'entre eux
resta sans vie sur le champ de bataille.
[75] Voici les expressions d'Isidore de Beja: «Atque dum acriter
dimicant gentes septentrionales in ictu oculi ut paries immobiles
permanentes, sicut et zona rigoris glacialiter manent adstrictæ,
Arabes gladio enecant.»
[76] Paul Diacre, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t.
I, part. I, p. 505. Paul Diacre a peut-être confondu ensemble la
bataille de Poitiers et la bataille de Toulouse en 721.
La nuit étant venue, Charles se disposa à recommencer le combat le
lendemain; mais les Sarrazins, qui s'étaient avancés en France dans
l'intention de la subjuguer, et qui se voyaient désormais hors d'état
de faire une conquête aussi difficile, jugèrent inutile d'en venir de
nouveau aux mains. Profitant des ténèbres de la nuit, ils reprirent
en toute hâte le chemin des Pyrénées. Telle était leur précipitation,
qu'ils ne se donnèrent pas la peine d'abattre leurs tentes ni
d'emporter le butin qu'ils avaient fait.
Le lendemain, Charles se présenta avec son armée, pour tenter de
nouveau la fortune des armes. Instruit de ce qui s'était passé, il fit
occuper le camp ennemi, et distribua à ses soldats les richesses qui y
étaient amoncelées. Mais il négligea de poursuivre les barbares, soit
qu'il craignît que cette retraite subite ne cachât quelque piége, soit
que, voyant ses états dorénavant à l'abri de tout danger, il dédaignât
de terrasser ses ennemis vaincus. Il est certain qu'immédiatement après
la bataille il repassa la Loire, et se dirigea vers le nord, fier de
l'éclatant triomphe qu'il venait de remporter, et joignant à son nom de
Charles, déjà illustré par tant de victoires, le titre de martel ou de
marteau, à cause de la part qu'il avait, suivant son usage, prise en
personne au succès obtenu à cette occasion, et parce que, suivant la
chronique de Saint-Denis, «comme li martiaus debrise et froisse le fer
et l'acier, et tous les autres métaux, aussi froissait-il et brisait-il
par la bataille tous ses ennemis et toutes autres nations[77].»
[77] Recueil des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. III,
p. 310.
Tel fut le résultat des immenses efforts qui avaient été faits pendant
plusieurs années par le gouvernement arabe d'Espagne. On ne peut pas
admettre le récit de certains chroniqueurs chrétiens, qui font monter
le nombre des Sarrazins tués dans le combat à trois cent soixante
et quinze mille hommes. Tous les Sarrazins ne périrent pas dans la
bataille: où donc trouver une armée de quatre ou cinq cent mille
hommes, à une époque de guerres intestines et de désordres, comme
celle où l'on était alors? Et supposé que cette armée eût existé,
comment aurait-elle pu se nourrir et s'entretenir dans un pays tel que
l'Aquitaine, qui avait été dévasté plusieurs fois, soit à la suite des
précédentes invasions des Sarrazins, soit dans le cours des guerres
sanglantes qui avaient eu lieu entre Charles et Eudes? Mais on ne
saurait nier que l'armée d'Abd-alrahman ne fût la plus nombreuse et la
mieux aguerrie de toutes celles que les musulmans dirigèrent contre
notre belle patrie; et rien ne le prouve mieux que les efforts faits
par la France tout entière, et que la place que ce grand événement n'a
pas cessé d'occuper dans la mémoire des hommes.
Les écrivains arabes, qui n'avaient qu'une idée confuse du théâtre de
cette guerre, et pour lesquels il n'existait pas, non plus que pour les
chrétiens, de relation détaillée de cette expédition, n'ont pu donner
de notions précises sur la marche de leurs troupes. Ils se contentent
d'appeler le lieu où se livra la principale bataille _Pavé des
Martyrs_[78]. En effet, un très-grand nombre de disciples de Mahomet y
perdirent la vie. Ils ajoutent qu'on y entend encore le bruit que les
anges du ciel font dans un lieu si saint, pour y inviter les fidèles à
la prière.
[78] <mot en arabe> Maccary, no 704, fol. 63 recto, et no 705, fol. 3
verso.
Les débris de l'armée sarrazine s'étaient dirigés vers les Pyrénées,
détruisant tout sur leur passage. Un de leurs détachemens traversa
la Marche, près de Guéret[79], ainsi que le Limousin, où il détruisit
l'abbaye de Solignac[80]. Peut-être est-ce à cette retraite désespérée
des Sarrazins qu'il faut attribuer une partie des ravages dont nous
avons parlé à l'occasion de leur entrée en France. Un auteur arabe
suppose qu'ils furent poursuivis l'épée dans les reins par les
chrétiens, jusque sous les murs de Narbonne[81]. Il serait possible
qu'Eudes, non content de rentrer dans ses états, eût cherché à se
venger des violences qui y avaient été commises par les barbares.
[79] Voy. les _Bollandistes_, 6 octobre, _Vie de saint Pardou_,
abbé de Waract.
[80] _Gallia Christiana_, t. II, p. 566.
[81] Maccary, no 704, fol. 72 recto. Maccary veut peut-être parler
de ce qui eût lieu cinq ans plus tard, lorsque Charles-Martel
pénétra en Languedoc.
La nouvelle du désastre éprouvé par les armes musulmanes en France
produisit en Espagne un effet bien différent sur les chrétiens et les
musulmans. Les chrétiens des Pyrénées et des provinces septentrionales
de l'Espagne crurent voir dans cet événement une marque de la
protection du ciel, et ils se hâtèrent de prendre les armes pour
assurer leur indépendance[82]. Les musulmans, au contraire, que leurs
succès précédens avaient enflés d'orgueil, tombèrent dans l'abattement
et la tristesse. Ceux d'entre eux qui nourrissaient des sentimens
pieux, profitèrent de l'occasion pour s'élever contre la corruption qui
s'était introduite dans les rangs des disciples du prophète. En effet,
l'amour du luxe et des plaisirs avait pénétré chez des hommes occupés
jusque-là de la gloire de l'islamisme, et chacun ne songeait qu'à
satisfaire ses passions.
[82] On lit dans les _Essais historiques sur le Bigorre_, de M.
d'Avezac, t. I, p. 118, qu'un détachement de l'armée musulmane
s'étant réfugié dans le Bigorre, les chrétiens du pays, conduits
par un prêtre de Tarbes, saint Missolin, prirent les armes et
taillèrent les Sarrazins en pièces. Le fait en lui-même n'a
rien d'invraisemblable; mais M. d'Avezac a reconnu plus tard que
saint Missolin est antérieur de plusieurs siècles aux invasions
sarrazines. Voy. Grégoire de Tours, édit. de Ruinart, _de gloria
confessorum_, p. 934 et 1402.
Le lieutenant d'Abd-alrahman à Cordoue s'était hâté de mander ce
malheureux événement au gouverneur d'Afrique et au khalife de Damas.
Un nouveau gouverneur fut envoyé d'Afrique avec des renforts. Ce
gouverneur se nommait Abd-almalek. Il avait ordre du khalife de ne
rien négliger pour venger le sang musulman, si abondamment répandu.
Abd-almalek marcha sans s'arrêter, vers les Pyrénées, et voyant ces
guerriers, naguères si superbes, en proie à une sombre terreur, il
chercha à ranimer leur courage: «Les plus beaux jours qui luisent
pour les vrais croyans, leur dit-il, ce sont les jours de combat, les
jours consacrés à la guerre sainte: c'est là l'échelle du paradis. Le
prophète ne s'appelait-il pas le Fils de l'Épée? Ne se vantait-il pas
d'aspirer au repos, à l'ombre des drapeaux pris sur les ennemis de
l'islamisme? La victoire, la défaite et la mort sont dans les mains
de Dieu; il les distribue comme il lui plaît. Tel qui fut vaincu hier,
triomphe aujourd'hui.» Ces paroles ne produisirent pas tout l'effet que
les bons musulmans en attendaient[82a].
[82a] Voyez Conde, _Historia_, t. I, p. 89.
On a vu que les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne
avaient tous repris les armes. Un auteur arabe parle même d'une
expédition partie de France à travers les Pyrénées, et à la suite
de laquelle les Français se seraient emparés de Pampelune et de
Gironne[83]. En effet, les chrétiens du nord de l'Espagne et ceux
du midi de la France obéissaient à la même foi; ils s'attribuaient
même une origine commune, et ils se rappelaient encore l'époque où
une nombreuse colonie, partie des bords de l'Èbre, vint s'établir en
Gascogne[84].
[83] Comparez l'auteur des _Cartas_, p. CLXV, et _Gallia
Christiana_, t. XII, p. 270.
[84] Voy. l'article _Basques_, de M. Walckenaer, dans
l'_Encyclopédie des Gens du Monde_, t. III, p. 117.
Abd-almalek dirigea ses premiers efforts contre la Catalogne, l'Aragon
et la Navarre; ensuite il pénétra dans le Languedoc, et mit les villes
occupées par les Sarrazins en état de défense. Il ne tarda même
pas à reprendre l'offensive. Les invasions des Sarrazins en France
n'avaient pas pu se faire sans relâcher tous les liens de la société.
Le désordre fut surtout sensible en Septimanie et en Provence. Ces
deux provinces, depuis la chute du gouvernement des Goths d'Espagne,
se trouvant privées de toute espèce de gouvernement, quelques hommes
ambitieux du pays avaient profité des circonstances pour se créer
des principautés. Sous le titre de comtes et de ducs, ils s'étaient
rendus maîtres des villes principales, et ils avaient chacun leurs
partisans et leurs intérêts. Pour que l'ordre fût rétabli, il fallait
que ces chefs se missent sous la dépendance soit du duc d'Aquitaine,
soit de Charles-Martel, et ils redoutaient également l'un et l'autre.
Ils firent donc un appel aux Sarrazins de Narbonne, et s'allièrent
avec eux. Parmi ces chefs, on remarquait Mauronte, auquel nos vieilles
chroniques donnent le titre de duc de Marseille, et dont l'autorité
s'étendait sur presque toute la Provence.
Pendant ce tems, Charles-Martel était occupé à faire reconnaître
son autorité en Bourgogne et dans le Lyonnais, deux provinces qui ne
se trouvaient que tout nouvellement comprises dans la dépendance du
royaume d'Austrasie, et où d'ailleurs l'invasion récente des Sarrazins
avait introduit les plus grands désordres. Il confia les postes les
plus importans du pays à ses _leudes_ ou fidèles, et se fit rendre
hommage par toutes les personnes notables. Ensuite il marcha contre
les Frisons, qui avaient de nouveau pris les armes. Il est à déplorer
que la position où se trouvait Charles ne lui permit pas de tourner
tous ses efforts contre les Sarrazins. Parvenu par la violence à la
place éminente de maire du palais, et ayant à se défendre à la fois
contre les ennemis du dehors et du dedans, il avait été obligé de tout
sacrifier pour s'assurer le dévouement de ses soldats. Faute d'autres
moyens, il abandonnait à ses guerriers les biens des églises et des
monastères, et il s'était aliéné le clergé, alors très-puissant. De
plus, il existait une ligne de démarcation entre les habitans d'une
partie du midi de la France, Goths ou Romains, et les habitans du nord,
Francs ou Bourguignons. Voilà comment Charles rencontra en général
si peu de sympathie parmi les populations mêmes qui lui devaient leur
délivrance.
En 734, le gouverneur sarrazin de Narbonne, Youssouf, d'accord
avec Mauronte, passe le Rhône avec des forces considérables, et
s'empare, sans coup férir, d'Arles, où il fait saccager les couvens
des Saints-Apôtres et de la Vierge et détruire le tombeau de
Saint-Césaire[85]. Ensuite il s'avance au coeur de la Provence, et
s'empare, après un long siége, de la ville de Fretta, aujourd'hui
Saint-Remi. Il se dirige de là vers Avignon. En vain les guerriers de
cette ville essayèrent de lui disputer le passage de la Durance; les
Sarrazins surmontèrent tous les obstacles[86]. Avignon se bornait alors
au rocher où fut bâti plus tard le palais des papes; c'est le lieu que
les auteurs arabes paraissent désigner par le nom de _Roche d'Anyoun_.
Une partie de la Provence se trouva en proie aux ravages des barbares,
et cette occupation dura près de quatre ans[87].
[85] _Gallia Christiana_, t. I, p. 537, 544, 600 et 620.
[86] Voici en quels termes s'exprime la chronique de l'_Abbaye de
Moissac_: «Jusseph... Rhodanum fluvium transiit; Arelate civitate
pace ingreditur, thesaurosque civitatis invadit, et per quatuor
annos totam Arelatensem provinciam depopulat.» Voy. le recueil
des _Historiens de France_, t. II, p. 655. On lit également dans
la continuation de Frédegaire, _ibid._, t. II, p. 456, ces mots:
«Denuo rebellante gente validissima Ismahelitarum, irrumpenteque
Rhodanum fluvium, insidiantibus infidelibus hominibus sub dolo et
fraude mauronto, Avenionem urbem munitissimam ac montuosam Saraceni
ingrediuntur, illisque rebellantibus ea regione vastata.» Le
siége de Fretta ne nous est connu que par un roman provençal écrit
long-tems après l'événement. Voy. l'_Histoire de Provence_, par
Papon, t. I, p. 85. Mais une armée sarrazine a dû stationner auprès
de la ville actuelle de Saint-Remy; car on trouve des monnaies
arabes du tems dans le pays. Voy. la _Description de quelques
médailles inédites de Massilia_, par M. de Lagoy, Aix, 1834, in-4º,
p. 23. A l'égard du combat livré sur les bords de la Durance, on
peut citer à l'appui l'inscription latine qu'on lisait jadis dans
une chapelle aux environs de Bonpas, et qui était ainsi conçue:
«Sepultura nobilium avenionensium, qui occubuerunt in bello contra
Saracenos.» Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, Aix, 1664, 2 vol.
in-fol., t. I, p. 700.
[87] Maccary, no 704, fol. 72.
Eudes étant mort en 735, Charles-Martel accourut en Aquitaine, et se
fit rendre hommage par ses deux fils.
Sur ces entrefaites, Abd-almalek, satisfait de la tournure que les
affaires des Sarrazins avaient prise en France, était retourné dans
les montagnes des Pyrénées pour achever de dompter les habitans, qui
continuaient à opposer de la résistance. Mais s'étant laissé surprendre
pendant la saison des pluies au milieu des montagnes, il essuya une
défaite complète. A cette nouvelle, le khalife donna le gouvernement de
l'Espagne à Ocba, et il ne resta à Abd-almalek que le commandement des
provinces situées dans le voisinage des Pyrénées.
Les auteurs arabes représentent Ocba comme un homme plein de zèle
pour l'islamisme. Ayant eu le choix entre plusieurs provinces, il
préféra l'Espagne, uniquement par la facilité que ce gouvernement lui
procurerait de se signaler contre les chrétiens. Quand il faisait
un prisonnier, il ne manquait jamais de le solliciter de se faire
musulman. Sous son gouvernement, les Sarrazins du Languedoc établirent
des positions fortifiées dans tous les lieux susceptibles de défense
jusqu'aux rives du Rhône[88]. Ces positions, appelées par les Arabes
_rebath_[89], étaient garnies de troupes, et les musulmans pouvaient
observer de là tout ce qui se passait chez les chrétiens.
[88] Maccary, no 704, fol. 63 verso, no 705, fol. 4 verso, et
Ibn-Alcouthya, fol. 61.
[89] <mot en arabe>.
C'est sans doute à cette époque que les Sarrazins renouvelèrent leurs
incursions dans le Dauphiné. Saint-Paul-Trois-Châteaux et Donzère se
couvrirent de ruines[90]; Valence fut occupée, et toutes les églises
voisines de Vienne, sur l'une et l'autre rive du Rhône, qui avaient
échappé aux dévastations précédentes, furent réduites en cendres.
Les barbares essayèrent même de se venger sur les provinces de
Charles-Martel de la défaite que ce grand capitaine leur avait fait
essuyer quelques années auparavant. Leurs détachemens, occupant de
nouveau Lyon, envahirent la Bourgogne.
[90] _Gallia Christiana_, t. I, p. 703 et 737.
Charles-Martel ne pouvait laisser de tels attentats impunis. En
737, se voyant tranquille du côté du nord et de l'Orient, il fit
partir pour Lyon une armée commandée par son frère Childebrand, qui
l'avait puissamment secondé dans toutes ses guerres. En même tems,
il écrivit à Luitprand, roi des Lombards, en Italie, pour réclamer
son secours[91]. Il paraît que les Sarrazins de Provence, favorisés
par Mauronte, s'étaient établis jusque dans les montagnes du Dauphiné
et du Piémont, et que, sans le concours d'une armée venue des bords
du Pô, il eût été impossible aux chrétiens d'éloigner les Barbares.
Childebrand chassa les Sarrazins devant lui, et descendant le Rhône,
commença le siége d'Avignon. Cette ville était alors très-forte,
et Childebrand fut obligé de recourir aux machines en usage dans ce
tems-là. Bientôt Charles lui-même s'avança avec une nouvelle armée. En
même tems Luitprand attaqua les Sarrazins du côté de l'Italie[92]. La
ville d'Avignon fut prise d'assaut, et les Sarrazins qui la défendaient
furent passés au fil de l'épée[93]. Charles se hâta de traverser le
Rhône, et s'avança jusqu'à Narbonne. Celui qui commandait dans cette
célèbre cité se nommait, suivant nos vieilles chroniques, Athima. Les
passages des Pyrénées étant interceptés par la population chrétienne
en armes, l'Espagne et la Septimanie ne communiquaient entre elles
que par mer. A la nouvelle du danger qui menaçait Narbonne, Ocba
envoya par eau une armée commandée par Amor[94]. Cette armée débarqua
à quelque distance de la ville, du côté du midi. Aussitôt Charles
marcha à sa rencontre avec une partie de ses forces. L'action eut lieu
un dimanche, sur les bords de la rivière de Berre, dans la vallée
de Corbière, à quelques lieues de Narbonne. L'armée musulmane était
postée sur un lieu élevé, et l'émir qui la commandait, fier du nombre
de ses soldats, avait négligé de prendre aucune précaution. Charles ne
lui laissa pas le tems de se reconnaître, et l'attaqua avec la plus
grande impétuosité. La défaite des Sarrazins fut complète; leur chef
lui-même resta parmi les morts. En vain ceux qui avaient échappé au
carnage essayèrent de regagner leurs vaisseaux à travers les étangs
qui avoisinent la cité. Les Francs, montant sur des barques, les
poursuivirent à coup de traits, et bien peu parvinrent à se sauver dans
la ville[95].
[91] Paul Diacre, dans le grand recueil de Muratori, t. I, p. 508.
[92] L'épitaphe de Luitprand, à Pavie, était en vers latins et
renfermait ces mots:
.....Deinceps tremuere feroces
Usque Saraceni, quos dispulit impiger, ipso,
Cum premerent Gallos, Carolo poscente juvari.
Voy. Sigonius, _de Regno Italiæ_, ann. 743.
[93] Voici en quels termes le continuateur de Frédegaire rend
compte de la prise d'Avignon: «Carolus urbem aggreditur, muros
circumdat in modum Hierico cum strepitu hostium et sonitu tubarum,
cùm machinis et restium funibus super muros et ædium mænia irruunt,
urbem succendunt, hostes capiunt, interficientes trucidant.» Voy.
le recueil des _Historiens des Gaules_, t. II, p. 456.
[94] Isidore de Beja, p. LX.
[95] Comparez la continuation de Frédegaire, tom. II du recueil des
_Historiens de France_, p. 456, la chronique de Moissac, _ibid._,
p. 656, et Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 72, recto.
Malgré ce brillant succès, la garnison de Narbonne continua à se
défendre, et Charles, dont le caractère ne s'accommodait pas des
lenteurs d'un siége, qui d'ailleurs était appelé d'un autre côté par
le caractère indomptable des Frisons et des Saxons qu'il avait si
souvent vaincus, renonça à prendre une ville dont tout concourait
alors à rendre l'accès difficile. Mais en s'éloignant, il résolut de
désarmer la population chrétienne du pays dont les dispositions lui
étaient suspectes, et de mettre les Sarrazins dans l'impossibilité de
s'établir d'une manière solide ailleurs qu'à Narbonne. Il fit raser
les fortifications de Béziers, d'Agde et d'autres cités considérables.
Nîmes, chose déplorable, Nîmes vit ses magnifiques portes renversées,
et une partie de son amphithéâtre qui, par ses dimensions et sa
solidité, aurait pu servir de boulevart aux barbares, livrée aux
flammes. Le même traitement fut fait à Maguelone, ville qui, à une
époque où Montpellier n'existait pas encore, présentait un aspect
imposant, et qui d'ailleurs, par la commodité de son port, offrait un
lieu de retraite aux navires sarrazins venus d'Espagne et d'Afrique.
Telle était la défiance de Charles, qu'il emmena avec lui, outre un
grand nombre de prisonniers sarrazins, plusieurs otages choisis parmi
les chrétiens du pays[96].
[96] Comparez le chroniqueur de Moissac et le continuateur de
Frédegaire. L'histoire se tait au sujet de Carcassonne. Il est
probable que cette ville, alors bâtie au haut du rocher où se voit
encore la cathédrale et défendue par le cours de l'Aude, ne tarda
pas à retomber au pouvoir des chrétiens.