Enfin, après huit jours passés à s'observer réciproquement, et après

quelques légères escarmouches, les deux armées se disposèrent à une

action générale. La relation arabe déjà citée donne à entendre que

la bataille s'engagea aux environs de Tours; et c'est l'opinion qu'a

suivie Roderic Ximenès, qui écrivait surtout d'après le récit des

Arabes[73]. D'un autre côté, la plupart des chroniques françaises,

notamment celle de l'abbaye de Moissac, rédigée à l'époque même de

l'événement, affirment que le combat eut lieu près de Poitiers, ou

même dans un faubourg de Poitiers. On pourrait concilier ces deux

opinions en disant que la première rencontre des deux armées se fit aux

portes de Tours, où déjà les faubourgs avaient été livrés au pillage;

que, dans l'engagement qui eut lieu aux environs de cette ville, les

Sarrazins perdirent du terrain, mais que leur ruine se consomma sous

les murs de Poitiers[74].

[73] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 87, l'auteur des

_Cartas_, p. CLXI, Isidore de Beja, p. LVIII, et Roderic Ximenès,

p. 13.

[74] Une ancienne tradition qui a cours à Tours place le théâtre de

la bataille dans les environs, au lieu nommé Saint-Martin-le-Bel

(_Sanctus Martinus à Bello_, et non, comme l'ont écrit quelques

auteurs, _Sanctus Martinus à Betto_). M. Chalmel, auteur d'une

_Nouvelle Histoire de Tours_, publiée en 1828, 4 vol. in-8º, et

d'une dissertation relative à la bataille, qui déjà avait paru dans

ses _Tablettes chronologiques_, Tours, 1818, veut que la bataille

se soit livrée à environ trois lieues de la ville, dans une grande

plaine appelée les _Landes de Charlemagne_, et qui, suivant lui,

devrait se nommer les _Landes de Charles-Martel_. M. Chalmel cite

à ce même sujet, dans son histoire de Tours, une relation arabe de

la bataille, écrite par un musulman qui y était présent, et cette

relation, ajoute-t-il, lui a été envoyée traduite en français

par une main inconnue. Comme cette relation ne se trouve ni dans

les manuscrits arabes de la Bibliothèque royale, ni dans les

traductions espagnoles de Conde, tout porte à croire qu'elle est

supposée.

On était alors, suivant quelques auteurs, au mois d'octobre de l'année

732. Ce furent les Sarrazins qui commencèrent l'action par une charge

de toute leur cavalerie. Les Français étaient soutenus par le souvenir

de leurs victoires passées et par la présence de Charles-Martel, qui

se portait partout où le danger était le plus pressant. Vainement les

Sarrazins, par la légèreté de leurs mouvemens, cherchèrent à mettre le

désordre dans les rangs; les chrétiens, pesamment armés, et, suivant

l'expression d'un écrivain contemporain, semblables à un mur, ou à une

glace qu'aucun effort ne peut rompre[75], virent se briser devant eux

les attaques les plus impétueuses. Le combat dura tout le jour, et la

nuit seule sépara les deux armées. Le lendemain, l'action recommença.

Les guerriers musulmans, altérés de sang, et qui ne s'attendaient pas

à une telle résistance, redoublèrent d'efforts. Tout-à-coup leur camp

se trouva envahi par un détachement chrétien, probablement dirigé par

le duc d'Aquitaine[76]. A cette nouvelle, les Sarrazins quittèrent

leurs rangs pour voler à la défense de leur butin. En vain Abd-alrahman

accourut pour rétablir l'ordre; ses efforts furent inutiles; il fut

lui-même atteint d'un trait lancé par les chrétiens, et tomba expirant.

Dès ce moment, un désordre effroyable se mit parmi les Sarrazins; ils

parvinrent à délivrer leur camp; mais une grande partie d'entre eux

resta sans vie sur le champ de bataille.

[75] Voici les expressions d'Isidore de Beja: «Atque dum acriter

dimicant gentes septentrionales in ictu oculi ut paries immobiles

permanentes, sicut et zona rigoris glacialiter manent adstrictæ,

Arabes gladio enecant.»

[76] Paul Diacre, dans Muratori, _rerum italicarum scriptores_, t.

I, part. I, p. 505. Paul Diacre a peut-être confondu ensemble la

bataille de Poitiers et la bataille de Toulouse en 721.

La nuit étant venue, Charles se disposa à recommencer le combat le

lendemain; mais les Sarrazins, qui s'étaient avancés en France dans

l'intention de la subjuguer, et qui se voyaient désormais hors d'état

de faire une conquête aussi difficile, jugèrent inutile d'en venir de

nouveau aux mains. Profitant des ténèbres de la nuit, ils reprirent

en toute hâte le chemin des Pyrénées. Telle était leur précipitation,

qu'ils ne se donnèrent pas la peine d'abattre leurs tentes ni

d'emporter le butin qu'ils avaient fait.

Le lendemain, Charles se présenta avec son armée, pour tenter de

nouveau la fortune des armes. Instruit de ce qui s'était passé, il fit

occuper le camp ennemi, et distribua à ses soldats les richesses qui y

étaient amoncelées. Mais il négligea de poursuivre les barbares, soit

qu'il craignît que cette retraite subite ne cachât quelque piége, soit

que, voyant ses états dorénavant à l'abri de tout danger, il dédaignât

de terrasser ses ennemis vaincus. Il est certain qu'immédiatement après

la bataille il repassa la Loire, et se dirigea vers le nord, fier de

l'éclatant triomphe qu'il venait de remporter, et joignant à son nom de

Charles, déjà illustré par tant de victoires, le titre de martel ou de

marteau, à cause de la part qu'il avait, suivant son usage, prise en

personne au succès obtenu à cette occasion, et parce que, suivant la

chronique de Saint-Denis, «comme li martiaus debrise et froisse le fer

et l'acier, et tous les autres métaux, aussi froissait-il et brisait-il

par la bataille tous ses ennemis et toutes autres nations[77].»

[77] Recueil des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. III,

p. 310.

Tel fut le résultat des immenses efforts qui avaient été faits pendant

plusieurs années par le gouvernement arabe d'Espagne. On ne peut pas

admettre le récit de certains chroniqueurs chrétiens, qui font monter

le nombre des Sarrazins tués dans le combat à trois cent soixante

et quinze mille hommes. Tous les Sarrazins ne périrent pas dans la

bataille: où donc trouver une armée de quatre ou cinq cent mille

hommes, à une époque de guerres intestines et de désordres, comme

celle où l'on était alors? Et supposé que cette armée eût existé,

comment aurait-elle pu se nourrir et s'entretenir dans un pays tel que

l'Aquitaine, qui avait été dévasté plusieurs fois, soit à la suite des

précédentes invasions des Sarrazins, soit dans le cours des guerres

sanglantes qui avaient eu lieu entre Charles et Eudes? Mais on ne

saurait nier que l'armée d'Abd-alrahman ne fût la plus nombreuse et la

mieux aguerrie de toutes celles que les musulmans dirigèrent contre

notre belle patrie; et rien ne le prouve mieux que les efforts faits

par la France tout entière, et que la place que ce grand événement n'a

pas cessé d'occuper dans la mémoire des hommes.

Les écrivains arabes, qui n'avaient qu'une idée confuse du théâtre de

cette guerre, et pour lesquels il n'existait pas, non plus que pour les

chrétiens, de relation détaillée de cette expédition, n'ont pu donner

de notions précises sur la marche de leurs troupes. Ils se contentent

d'appeler le lieu où se livra la principale bataille _Pavé des

Martyrs_[78]. En effet, un très-grand nombre de disciples de Mahomet y

perdirent la vie. Ils ajoutent qu'on y entend encore le bruit que les

anges du ciel font dans un lieu si saint, pour y inviter les fidèles à

la prière.

[78] <mot en arabe> Maccary, no 704, fol. 63 recto, et no 705, fol. 3

verso.

Les débris de l'armée sarrazine s'étaient dirigés vers les Pyrénées,

détruisant tout sur leur passage. Un de leurs détachemens traversa

la Marche, près de Guéret[79], ainsi que le Limousin, où il détruisit

l'abbaye de Solignac[80]. Peut-être est-ce à cette retraite désespérée

des Sarrazins qu'il faut attribuer une partie des ravages dont nous

avons parlé à l'occasion de leur entrée en France. Un auteur arabe

suppose qu'ils furent poursuivis l'épée dans les reins par les

chrétiens, jusque sous les murs de Narbonne[81]. Il serait possible

qu'Eudes, non content de rentrer dans ses états, eût cherché à se

venger des violences qui y avaient été commises par les barbares.

[79] Voy. les _Bollandistes_, 6 octobre, _Vie de saint Pardou_,

abbé de Waract.

[80] _Gallia Christiana_, t. II, p. 566.

[81] Maccary, no 704, fol. 72 recto. Maccary veut peut-être parler

de ce qui eût lieu cinq ans plus tard, lorsque Charles-Martel

pénétra en Languedoc.

La nouvelle du désastre éprouvé par les armes musulmanes en France

produisit en Espagne un effet bien différent sur les chrétiens et les

musulmans. Les chrétiens des Pyrénées et des provinces septentrionales

de l'Espagne crurent voir dans cet événement une marque de la

protection du ciel, et ils se hâtèrent de prendre les armes pour

assurer leur indépendance[82]. Les musulmans, au contraire, que leurs

succès précédens avaient enflés d'orgueil, tombèrent dans l'abattement

et la tristesse. Ceux d'entre eux qui nourrissaient des sentimens

pieux, profitèrent de l'occasion pour s'élever contre la corruption qui

s'était introduite dans les rangs des disciples du prophète. En effet,

l'amour du luxe et des plaisirs avait pénétré chez des hommes occupés

jusque-là de la gloire de l'islamisme, et chacun ne songeait qu'à

satisfaire ses passions.

[82] On lit dans les _Essais historiques sur le Bigorre_, de M.

d'Avezac, t. I, p. 118, qu'un détachement de l'armée musulmane

s'étant réfugié dans le Bigorre, les chrétiens du pays, conduits

par un prêtre de Tarbes, saint Missolin, prirent les armes et

taillèrent les Sarrazins en pièces. Le fait en lui-même n'a

rien d'invraisemblable; mais M. d'Avezac a reconnu plus tard que

saint Missolin est antérieur de plusieurs siècles aux invasions

sarrazines. Voy. Grégoire de Tours, édit. de Ruinart, _de gloria

confessorum_, p. 934 et 1402.

Le lieutenant d'Abd-alrahman à Cordoue s'était hâté de mander ce

malheureux événement au gouverneur d'Afrique et au khalife de Damas.

Un nouveau gouverneur fut envoyé d'Afrique avec des renforts. Ce

gouverneur se nommait Abd-almalek. Il avait ordre du khalife de ne

rien négliger pour venger le sang musulman, si abondamment répandu.

Abd-almalek marcha sans s'arrêter, vers les Pyrénées, et voyant ces

guerriers, naguères si superbes, en proie à une sombre terreur, il

chercha à ranimer leur courage: «Les plus beaux jours qui luisent

pour les vrais croyans, leur dit-il, ce sont les jours de combat, les

jours consacrés à la guerre sainte: c'est là l'échelle du paradis. Le

prophète ne s'appelait-il pas le Fils de l'Épée? Ne se vantait-il pas

d'aspirer au repos, à l'ombre des drapeaux pris sur les ennemis de

l'islamisme? La victoire, la défaite et la mort sont dans les mains

de Dieu; il les distribue comme il lui plaît. Tel qui fut vaincu hier,

triomphe aujourd'hui.» Ces paroles ne produisirent pas tout l'effet que

les bons musulmans en attendaient[82a].

[82a] Voyez Conde, _Historia_, t. I, p. 89.

On a vu que les chrétiens des provinces septentrionales de l'Espagne

avaient tous repris les armes. Un auteur arabe parle même d'une

expédition partie de France à travers les Pyrénées, et à la suite

de laquelle les Français se seraient emparés de Pampelune et de

Gironne[83]. En effet, les chrétiens du nord de l'Espagne et ceux

du midi de la France obéissaient à la même foi; ils s'attribuaient

même une origine commune, et ils se rappelaient encore l'époque où

une nombreuse colonie, partie des bords de l'Èbre, vint s'établir en

Gascogne[84].

[83] Comparez l'auteur des _Cartas_, p. CLXV, et _Gallia

Christiana_, t. XII, p. 270.

[84] Voy. l'article _Basques_, de M. Walckenaer, dans

l'_Encyclopédie des Gens du Monde_, t. III, p. 117.

Abd-almalek dirigea ses premiers efforts contre la Catalogne, l'Aragon

et la Navarre; ensuite il pénétra dans le Languedoc, et mit les villes

occupées par les Sarrazins en état de défense. Il ne tarda même

pas à reprendre l'offensive. Les invasions des Sarrazins en France

n'avaient pas pu se faire sans relâcher tous les liens de la société.

Le désordre fut surtout sensible en Septimanie et en Provence. Ces

deux provinces, depuis la chute du gouvernement des Goths d'Espagne,

se trouvant privées de toute espèce de gouvernement, quelques hommes

ambitieux du pays avaient profité des circonstances pour se créer

des principautés. Sous le titre de comtes et de ducs, ils s'étaient

rendus maîtres des villes principales, et ils avaient chacun leurs

partisans et leurs intérêts. Pour que l'ordre fût rétabli, il fallait

que ces chefs se missent sous la dépendance soit du duc d'Aquitaine,

soit de Charles-Martel, et ils redoutaient également l'un et l'autre.

Ils firent donc un appel aux Sarrazins de Narbonne, et s'allièrent

avec eux. Parmi ces chefs, on remarquait Mauronte, auquel nos vieilles

chroniques donnent le titre de duc de Marseille, et dont l'autorité

s'étendait sur presque toute la Provence.

Pendant ce tems, Charles-Martel était occupé à faire reconnaître

son autorité en Bourgogne et dans le Lyonnais, deux provinces qui ne

se trouvaient que tout nouvellement comprises dans la dépendance du

royaume d'Austrasie, et où d'ailleurs l'invasion récente des Sarrazins

avait introduit les plus grands désordres. Il confia les postes les

plus importans du pays à ses _leudes_ ou fidèles, et se fit rendre

hommage par toutes les personnes notables. Ensuite il marcha contre

les Frisons, qui avaient de nouveau pris les armes. Il est à déplorer

que la position où se trouvait Charles ne lui permit pas de tourner

tous ses efforts contre les Sarrazins. Parvenu par la violence à la

place éminente de maire du palais, et ayant à se défendre à la fois

contre les ennemis du dehors et du dedans, il avait été obligé de tout

sacrifier pour s'assurer le dévouement de ses soldats. Faute d'autres

moyens, il abandonnait à ses guerriers les biens des églises et des

monastères, et il s'était aliéné le clergé, alors très-puissant. De

plus, il existait une ligne de démarcation entre les habitans d'une

partie du midi de la France, Goths ou Romains, et les habitans du nord,

Francs ou Bourguignons. Voilà comment Charles rencontra en général

si peu de sympathie parmi les populations mêmes qui lui devaient leur

délivrance.

En 734, le gouverneur sarrazin de Narbonne, Youssouf, d'accord

avec Mauronte, passe le Rhône avec des forces considérables, et

s'empare, sans coup férir, d'Arles, où il fait saccager les couvens

des Saints-Apôtres et de la Vierge et détruire le tombeau de

Saint-Césaire[85]. Ensuite il s'avance au coeur de la Provence, et

s'empare, après un long siége, de la ville de Fretta, aujourd'hui

Saint-Remi. Il se dirige de là vers Avignon. En vain les guerriers de

cette ville essayèrent de lui disputer le passage de la Durance; les

Sarrazins surmontèrent tous les obstacles[86]. Avignon se bornait alors

au rocher où fut bâti plus tard le palais des papes; c'est le lieu que

les auteurs arabes paraissent désigner par le nom de _Roche d'Anyoun_.

Une partie de la Provence se trouva en proie aux ravages des barbares,

et cette occupation dura près de quatre ans[87].

[85] _Gallia Christiana_, t. I, p. 537, 544, 600 et 620.

[86] Voici en quels termes s'exprime la chronique de l'_Abbaye de

Moissac_: «Jusseph... Rhodanum fluvium transiit; Arelate civitate

pace ingreditur, thesaurosque civitatis invadit, et per quatuor

annos totam Arelatensem provinciam depopulat.» Voy. le recueil

des _Historiens de France_, t. II, p. 655. On lit également dans

la continuation de Frédegaire, _ibid._, t. II, p. 456, ces mots:

«Denuo rebellante gente validissima Ismahelitarum, irrumpenteque

Rhodanum fluvium, insidiantibus infidelibus hominibus sub dolo et

fraude mauronto, Avenionem urbem munitissimam ac montuosam Saraceni

ingrediuntur, illisque rebellantibus ea regione vastata.» Le

siége de Fretta ne nous est connu que par un roman provençal écrit

long-tems après l'événement. Voy. l'_Histoire de Provence_, par

Papon, t. I, p. 85. Mais une armée sarrazine a dû stationner auprès

de la ville actuelle de Saint-Remy; car on trouve des monnaies

arabes du tems dans le pays. Voy. la _Description de quelques

médailles inédites de Massilia_, par M. de Lagoy, Aix, 1834, in-4º,

p. 23. A l'égard du combat livré sur les bords de la Durance, on

peut citer à l'appui l'inscription latine qu'on lisait jadis dans

une chapelle aux environs de Bonpas, et qui était ainsi conçue:

«Sepultura nobilium avenionensium, qui occubuerunt in bello contra

Saracenos.» Voy. Bouche, _Histoire de Provence_, Aix, 1664, 2 vol.

in-fol., t. I, p. 700.

[87] Maccary, no 704, fol. 72.

Eudes étant mort en 735, Charles-Martel accourut en Aquitaine, et se

fit rendre hommage par ses deux fils.

Sur ces entrefaites, Abd-almalek, satisfait de la tournure que les

affaires des Sarrazins avaient prise en France, était retourné dans

les montagnes des Pyrénées pour achever de dompter les habitans, qui

continuaient à opposer de la résistance. Mais s'étant laissé surprendre

pendant la saison des pluies au milieu des montagnes, il essuya une

défaite complète. A cette nouvelle, le khalife donna le gouvernement de

l'Espagne à Ocba, et il ne resta à Abd-almalek que le commandement des

provinces situées dans le voisinage des Pyrénées.

Les auteurs arabes représentent Ocba comme un homme plein de zèle

pour l'islamisme. Ayant eu le choix entre plusieurs provinces, il

préféra l'Espagne, uniquement par la facilité que ce gouvernement lui

procurerait de se signaler contre les chrétiens. Quand il faisait

un prisonnier, il ne manquait jamais de le solliciter de se faire

musulman. Sous son gouvernement, les Sarrazins du Languedoc établirent

des positions fortifiées dans tous les lieux susceptibles de défense

jusqu'aux rives du Rhône[88]. Ces positions, appelées par les Arabes

_rebath_[89], étaient garnies de troupes, et les musulmans pouvaient

observer de là tout ce qui se passait chez les chrétiens.

[88] Maccary, no 704, fol. 63 verso, no 705, fol. 4 verso, et

Ibn-Alcouthya, fol. 61.

[89] <mot en arabe>.

C'est sans doute à cette époque que les Sarrazins renouvelèrent leurs

incursions dans le Dauphiné. Saint-Paul-Trois-Châteaux et Donzère se

couvrirent de ruines[90]; Valence fut occupée, et toutes les églises

voisines de Vienne, sur l'une et l'autre rive du Rhône, qui avaient

échappé aux dévastations précédentes, furent réduites en cendres.

Les barbares essayèrent même de se venger sur les provinces de

Charles-Martel de la défaite que ce grand capitaine leur avait fait

essuyer quelques années auparavant. Leurs détachemens, occupant de

nouveau Lyon, envahirent la Bourgogne.

[90] _Gallia Christiana_, t. I, p. 703 et 737.

Charles-Martel ne pouvait laisser de tels attentats impunis. En

737, se voyant tranquille du côté du nord et de l'Orient, il fit

partir pour Lyon une armée commandée par son frère Childebrand, qui

l'avait puissamment secondé dans toutes ses guerres. En même tems,

il écrivit à Luitprand, roi des Lombards, en Italie, pour réclamer

son secours[91]. Il paraît que les Sarrazins de Provence, favorisés

par Mauronte, s'étaient établis jusque dans les montagnes du Dauphiné

et du Piémont, et que, sans le concours d'une armée venue des bords

du Pô, il eût été impossible aux chrétiens d'éloigner les Barbares.

Childebrand chassa les Sarrazins devant lui, et descendant le Rhône,

commença le siége d'Avignon. Cette ville était alors très-forte,

et Childebrand fut obligé de recourir aux machines en usage dans ce

tems-là. Bientôt Charles lui-même s'avança avec une nouvelle armée. En

même tems Luitprand attaqua les Sarrazins du côté de l'Italie[92]. La

ville d'Avignon fut prise d'assaut, et les Sarrazins qui la défendaient

furent passés au fil de l'épée[93]. Charles se hâta de traverser le

Rhône, et s'avança jusqu'à Narbonne. Celui qui commandait dans cette

célèbre cité se nommait, suivant nos vieilles chroniques, Athima. Les

passages des Pyrénées étant interceptés par la population chrétienne

en armes, l'Espagne et la Septimanie ne communiquaient entre elles

que par mer. A la nouvelle du danger qui menaçait Narbonne, Ocba

envoya par eau une armée commandée par Amor[94]. Cette armée débarqua

à quelque distance de la ville, du côté du midi. Aussitôt Charles

marcha à sa rencontre avec une partie de ses forces. L'action eut lieu

un dimanche, sur les bords de la rivière de Berre, dans la vallée

de Corbière, à quelques lieues de Narbonne. L'armée musulmane était

postée sur un lieu élevé, et l'émir qui la commandait, fier du nombre

de ses soldats, avait négligé de prendre aucune précaution. Charles ne

lui laissa pas le tems de se reconnaître, et l'attaqua avec la plus

grande impétuosité. La défaite des Sarrazins fut complète; leur chef

lui-même resta parmi les morts. En vain ceux qui avaient échappé au

carnage essayèrent de regagner leurs vaisseaux à travers les étangs

qui avoisinent la cité. Les Francs, montant sur des barques, les

poursuivirent à coup de traits, et bien peu parvinrent à se sauver dans

la ville[95].

[91] Paul Diacre, dans le grand recueil de Muratori, t. I, p. 508.

[92] L'épitaphe de Luitprand, à Pavie, était en vers latins et

renfermait ces mots:

.....Deinceps tremuere feroces

Usque Saraceni, quos dispulit impiger, ipso,

Cum premerent Gallos, Carolo poscente juvari.

Voy. Sigonius, _de Regno Italiæ_, ann. 743.

[93] Voici en quels termes le continuateur de Frédegaire rend

compte de la prise d'Avignon: «Carolus urbem aggreditur, muros

circumdat in modum Hierico cum strepitu hostium et sonitu tubarum,

cùm machinis et restium funibus super muros et ædium mænia irruunt,

urbem succendunt, hostes capiunt, interficientes trucidant.» Voy.

le recueil des _Historiens des Gaules_, t. II, p. 456.

[94] Isidore de Beja, p. LX.

[95] Comparez la continuation de Frédegaire, tom. II du recueil des

_Historiens de France_, p. 456, la chronique de Moissac, _ibid._,

p. 656, et Maccary, manuscrits arabes, no 704, fol. 72, recto.

Malgré ce brillant succès, la garnison de Narbonne continua à se

défendre, et Charles, dont le caractère ne s'accommodait pas des

lenteurs d'un siége, qui d'ailleurs était appelé d'un autre côté par

le caractère indomptable des Frisons et des Saxons qu'il avait si

souvent vaincus, renonça à prendre une ville dont tout concourait

alors à rendre l'accès difficile. Mais en s'éloignant, il résolut de

désarmer la population chrétienne du pays dont les dispositions lui

étaient suspectes, et de mettre les Sarrazins dans l'impossibilité de

s'établir d'une manière solide ailleurs qu'à Narbonne. Il fit raser

les fortifications de Béziers, d'Agde et d'autres cités considérables.

Nîmes, chose déplorable, Nîmes vit ses magnifiques portes renversées,

et une partie de son amphithéâtre qui, par ses dimensions et sa

solidité, aurait pu servir de boulevart aux barbares, livrée aux

flammes. Le même traitement fut fait à Maguelone, ville qui, à une

époque où Montpellier n'existait pas encore, présentait un aspect

imposant, et qui d'ailleurs, par la commodité de son port, offrait un

lieu de retraite aux navires sarrazins venus d'Espagne et d'Afrique.

Telle était la défiance de Charles, qu'il emmena avec lui, outre un

grand nombre de prisonniers sarrazins, plusieurs otages choisis parmi

les chrétiens du pays[96].

[96] Comparez le chroniqueur de Moissac et le continuateur de

Frédegaire. L'histoire se tait au sujet de Carcassonne. Il est

probable que cette ville, alors bâtie au haut du rocher où se voit

encore la cathédrale et défendue par le cours de l'Aude, ne tarda

pas à retomber au pouvoir des chrétiens.

Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère · 第 4 / 19 段