Ce jour-là était pour les barbares un jour de fête, où ils avaient

coutume d'offrir un sacrifice à Dieu. Le chroniqueur d'après lequel

nous parlons ne dit pas en quoi consistait ce sacrifice. Il paraît

seulement qu'il consistait en libations; d'où on pourrait induire que

la bande sarrazine qui envahit le Velay n'était pas mahométane, mais

se composait de Berbers, dont plusieurs étaient encore plongés dans

les ténèbres de l'idolâtrie. Quoi qu'il en soit, les barbares s'étant

retirés à l'écart pour s'acquitter de leurs devoirs religieux, le

saint, qui s'en aperçut, crut que c'était une occasion favorable pour

les faire rentrer en eux-mêmes. Là-dessus, il s'approcha d'eux, et leur

représenta qu'au lieu de se prostituer ainsi au culte des démons, ils

feraient bien mieux de réserver leurs hommages pour l'auteur de toutes

choses, pour celui qui a créé les élémens et tout ce qui existe. Mais

cette exhortation ne fit que redoubler la fureur des barbares; ils

tournèrent leur rage contre lui, et l'homme qui célébrait le sacrifice,

saisissant un gros caillou, le lui jeta à la tête, et le fit tomber

par terre presque sans vie. Les Sarrazins se disposaient même à mettre

le feu au monastère, et à n'y pas laisser pierre sur pierre, lorsqu'on

annonça l'approche de troupes chrétiennes, ou plutôt, si on en croit

l'auteur d'après lequel nous parlons, lorsque le Seigneur, justement

irrité d'un tel attentat, suscita une horrible tempête, accompagnée de

grêle et de tonnerre, qui força les barbares à prendre la fuite. Le

saint mourut quelques jours après; mais les moines purent revenir en

toute sûreté[51].

[51] L'église célèbre la fête du saint le 19 octobre. Pour sa

vie, on peut consulter Mabillon, _Acta sanctorum ordinis sancti

Benedicti_, sec. III, part. I, p. 476 et suiv. Le Monastier,

autrement appelé Saint-Chaffre, s'est conservé jusqu'à la

révolution.

C'est probablement à la même époque, bien que les écrivains arabes ne

s'expriment pas clairement, et que les auteurs chrétiens varient entre

eux, qu'il faut placer l'invasion des Sarrazins en Dauphiné, à Lyon et

dans la Bourgogne. Un écrivain mahométan s'exprime ainsi: «Dieu avait

jeté la terreur dans le coeur des infidèles. Si quelqu'un d'eux se

présentait, c'était pour demander merci. Les musulmans prirent du pays,

accordèrent des sauvegardes, s'enfoncèrent, s'élevèrent, jusqu'à ce

qu'ils arrivèrent à la vallée du Rhône. Là, s'éloignant des côtes, ils

s'avancèrent dans l'intérieur des terres[52].»

[52] Maccary, no 704, fol. 72 recto.

On ne connaît les lieux où pénétrèrent les Sarrazins que par les

souvenirs des dégâts qu'ils y commirent. Aux environs de Vienne, sur

les bords du Rhône, les églises et les couvens n'offrirent plus que

des ruines. Lyon, que les arabes appellent _Loudoun_, eut à déplorer la

dévastation de ses principales églises[53]; Mâcon et Châlons-sur-Saône

furent saccagées[54]; Beaune fut en proie à d'horribles ravages; Autun

vit ses églises de Saint-Nazaire et de Saint-Jean livrées aux flammes;

le monastère de Saint-Martin, auprès de la ville, fut abattu[55]; à

Saulieu, l'abbaye de Saint-Andoche fut pillée[56]; près de Dijon, les

Sarrazins abattirent le monastère de Bèze[57].

[53] _Gallia Christiana_, t. IV, p. 51.

[54] _Ibid._ t. IV, p. 860 et 1042.

[55] Voy. la chronique de Moissac, recueil des _Historiens des

Gaules_, t. II, p. 655. Il existe sur ce même sujet une charte de

Charles-le-Chauve de l'année 844. Voy. l'_Histoire de Bourgogne_,

par dom Plancher, t. I, preuves, p. VII, et le _Gallia Christiana_,

t. IV, p. 450.

[56] _Histoire de Bourgogne_, à l'endroit cité.

[57] _Spicilège_ de d'Achery, édit. in-fo, t. II, p. 411.

Ces diverses incursions des Sarrazins, qui, suivant l'opinion commune,

se seraient étendues beaucoup plus loin[58], étaient faites sans un

plan arrêté d'avance; néanmoins elles ne rencontrèrent qu'une faible

résistance, ce qui montre l'état déplorable où se trouvait la France,

et l'absence de tout gouvernement tutélaire. Mais si on les compare à

ce qui s'était passé quelques années auparavant en Espagne, elles font

voir que nulle part, si on excepte quelques individus sans religion et

sans patrie, les envahisseurs ne trouvèrent de la sympathie, que nulle

part une portion notable de la population ne fit cause commune avec

eux. Dans les villes mêmes telles que Narbonne, Carcassonne, où les

Sarrazins s'établirent d'une manière fixe, la masse resta fidèle aux

lois de l'Évangile.

[58] On a cru jusqu'à ce jour que les Sarrazins avaient envoyé des

détachemens d'un côté sur les bords de la Loire, auprès de Nevers,

et de l'autre en Franche-Comté. D'après cette opinion, le monastère

de Saint-Colomban, à Nevers, aurait été détruit. A Besançon, le

clergé et la plus grande partie des moines auraient été mis à mort.

Cette opinion n'a rien d'invraisemblable, surtout par rapport à

la Franche-Comté, où plusieurs localités rappellent encore le

nom Sarrazin. On a ajouté que l'abbaye de Luxeuil au pied des

Vosges, avait été renversée, et les religieux, dirigés par saint

Mellin, passés au fil de l'épée. Voy. le P. Lecointe, _Annales

ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv., et 795 et suiv.

Voyez aussi Mabillon, _Annales Benedictini_, t. II, p. 88, et _Acta

Sanctorum ordinis Sancti Benedicti_, t. III, part. 1re, p. 527 et

suiv.

D'après cette même opinion, les Sarrazins n'auraient rencontré

d'obstacle sérieux que devant Sens. Cette ville avait alors

pour évêque un ancien comte de Tonnerre, Ebbes ou Ebbon, que ses

vertus ont fait ranger au nombre des saints. Voy. le recueil des

_Bollandistes_, au 27 août. Aux approches des barbares, Ebbes

s'occupa lui-même de préparer les moyens de défense. En vain les

Sarrazins eurent recours aux machines employées à cette époque.

L'évêque fit lancer du haut des murs des traits enflammés qui

mirent le feu aux machines; en même tems il fit une sortie à la

tête des habitans, et obligea les assaillans à prendre la fuite.

Mais aucun des témoignages sur lesquels se fonde cette opinion

n'est contemporain, et dans aucun le mot _sarrazin_ ni aucun

des mots qui s'appliquaient alors aux disciples de Mahomet n'est

prononcé. Il y est simplement question des _Wandes_, _Vandales_

ou _Gandales_; et comme ces mots servirent plus tard à désigner

les Hongrois qui, à l'exemple des anciens Vandales, dans la

première moitié du dixième siècle, vinrent en France à travers

l'Allemagne et dévastèrent successivement l'Alsace, la Lorraine, la

Franche-Comté, la Bourgogne, la Champagne et presque tout le reste

de la France, et que d'un autre côté pendant long-tems les auteurs

de romans de chevalerie, et à leur exemple les chroniqueurs, se

mirent sur le pied de placer sous les règnes de Charles-Martel,

de Pepin et de Charlemagne, les principaux événemens de notre

histoire antérieurs et postérieurs de plusieurs siècles, il nous

paraît que les ravages commis par les Vandales et attribués par

les bénédictins et les savans les plus éminens aux Sarrazins,

doivent s'appliquer du moins en partie soit aux Hongrois, soit

aux véritables Vandales. Ce qui explique comment des savans aussi

respectables ont pu faire cette confusion, c'est que les écrits où

les ravages d'un peuple quelconque appelé Wande ou Vandale sont

racontés avec le plus de détail et de suite, tels que le _Roman

de Garin le Loherain_, et l'_Histoire de Hainaut_, par Jacques de

Guyse, n'ont été publiés que dans ces dernières années. Voy. ce que

nous avons déjà dit à ce sujet dans l'introduction.

Pendant tout ce tems, il n'est rien dit d'Eudes, duc d'Aquitaine, ni de

Charles-Martel, qui était alors maire du palais du royaume d'Austrasie.

Eudes n'étant pas, comme dans les années précédentes, attaqué au centre

de ses états, hésitait à armer de nouveau un aussi formidable ennemi

contre lui. Quant à Charles, il était occupé à soumettre les Frisons,

les Bavarois et les Saxons, qui menaçaient sans cesse de passer le

Rhin et de s'établir au siége même de sa puissance. Voilà sans doute

le motif qui l'empêcha de se venger de la tentative faite par les

Sarrazins contre la Bourgogne, province qui reconnaissait son autorité.

D'ailleurs Eudes et Charles, quoique ayant fait la paix, s'observaient

mutuellement avec jalousie, et il était facile de voir que l'un serait

obligé de céder à l'autre. Les auteurs arabes, qui ne savaient rien de

cette funeste politique, et qui avaient appris à connaître la vigueur

avec laquelle Charles-Martel, qu'ils nomment _Karlé_[59], repoussait

les injures, éprouvaient le besoin de s'expliquer cette apparente

inaction, et ils font le récit suivant:

«Plusieurs seigneurs français étant allés se plaindre à Charles de

l'excès des maux occasionés par les musulmans, et parlant de la honte

qui devait rejaillir sur le pays, si on laissait ainsi des hommes

armés à la légère, et en général dénués de tout appareil militaire,

braver des guerriers munis de cuirasses et armés de tout ce que la

guerre peut offrir de plus terrible, Charles répondit: «Laissez-les

faire; ils sont au moment de leur plus grande audace; ils sont comme

un torrent qui renverse tout sur son passage. L'enthousiasme leur tient

lieu de cuirasse, et le courage de place forte. Mais quand leurs mains

seront remplies de butin, quand ils auront pris du goût pour les belles

demeures, que l'ambition se sera emparée des chefs, et que la division

aura pénétré dans leurs rangs, nous irons à eux, et nous en viendrons à

bout sans peine[60].»

[59] <mot en arabe>.

[60] Maccary, no 704, fol. 72 verso.

En 730, le gouvernement de l'Espagne fut déféré à Abd-alrahman,

le même qui, à la mort d'Alsamah devant Toulouse, avait ramené

l'armée musulmane en Espagne. Dans l'intervalle, il avait exercé

le commandement d'une partie de la Péninsule du côté des Pyrénées.

Homme sévère et juste, Abd-alrahman se faisait chérir des troupes par

le désintéressement avec lequel il leur abandonnait le butin fait

sur l'ennemi. De plus, il était l'objet de la vénération des pieux

musulmans, parce qu'il avait eu l'avantage de vivre dans l'intimité

d'un des fils d'Omar, deuxième khalife, ce qui l'avait mis à même de

s'instruire d'une foule de particularités relatives au prophète[61].

[61] Maccary, no 705, fol. 3 verso.

Abd-alrahman était impatient de venger les échecs partiels essuyés

les années précédentes par les armes musulmanes en France. Il voulait

subjuguer cette contrée tout entière, et une fois cet obstacle

surmonté, il se flattait de pouvoir joindre l'Italie, l'Allemagne

et l'empire grec aux autres conquêtes déjà si vastes, faites par les

champions de l'Alcoran. Comme l'enthousiasme religieux était encore

dans sa force, que d'ailleurs l'Espagne et le midi de la France, par

la douceur du climat et la fertilité du sol, offraient les habitations

les plus attrayantes, il arrivait continuellement des guerriers et

des aventuriers de tous les pays, particulièrement des chaînes de

l'Atlas et des lieux sablonneux de l'Afrique et de l'Arabie. A mesure

que ces hommes arrivaient, on les façonnait au maniement des armes. En

attendant que les préparatifs fussent terminés, Abd-alrahman, dont la

résidence ordinaire était Cordoue, devenue le siége du gouvernement,

visita les diverses provinces de l'Espagne, pour faire droit aux

réclamations qui s'élevaient de toutes parts. Les cayds ou gouverneurs

de place, qui avaient prévariqué, furent destitués et remplacés par

des hommes probes. Musulmans et chrétiens, tous furent traités, sinon

de la même manière, du moins d'après les lois et les conventions

jurées. Abd-alrahman restitua aux chrétiens les églises qu'on leur

avait injustement enlevées; mais il fit abattre celles que la vénalité

de certains gouverneurs leur avait laissé construire. En effet, il a

de tout tems été de la politique musulmane de ne pas laisser bâtir de

nouveaux temples pour un autre culte que le leur; souvent même elle n'a

pas permis de réparer les anciens.

Sans doute, dans l'intervalle, les Sarrazins, maîtres de Narbonne,

de Carcassonne et du reste de la Septimanie, continuèrent à faire

des courses dans les contrées voisines. Une circonstance singulière

dut néanmoins préserver pendant quelque tems une partie des provinces

chrétiennes. Celui qui commandait pour les musulmans dans la Cerdagne

et dans le voisinage des Pyrénées était, suivant Isidore de Beja

et Roderic Ximenès, un de ces guerriers d'Afrique qui, unissant

leurs efforts à ceux des Arabes, avaient puissamment contribué à la

conquête de l'Espagne. Ce gouverneur, appelé Munuza, s'était d'abord

montré impitoyable envers les chrétiens du pays, et avait fait brûler

vif un évêque appelé Anambadus. Dans les querelles qui s'élevèrent

entre les Berbers et les Arabes, il prit naturellement parti pour

ses compatriotes, qu'il regardait comme victimes de la plus horrible

injustice. Il fit même alliance avec Eudes, duc d'Aquitaine, qui, pour

se l'attacher, lui donna en mariage sa fille, appelée par quelques

auteurs Lampegie, et célèbre par sa beauté[62].

[62] Isidore de Beja, p. LVI, et Roderic Ximenès, p. 12.

Conde, sans doute d'après quelque écrivain arabe, raconte cet événement

un peu autrement. Munuza, qu'il confond avec un personnage d'origine

arabe, appelé Osman fils d'Abou-Nassa, lequel avait à deux reprises

différentes exercé le gouvernement de l'Espagne, était en rivalité

de puissance avec Abd-alrahman, et se croyait plus de titres que

lui au poste de gouverneur. Dans une de ses courses, il fit Lampegie

prisonnière. Épris de sa beauté, il l'épousa, et s'unit d'intérêt avec

Eudes. Aussi, quand Abd-alrahman manifesta l'intention de pénétrer de

nouveau les armes à la main jusqu'au coeur de la France, Munuza se

crut obligé d'opposer les liens qui l'unissaient à Eudes; et comme

Abd-alrahman refusait de reconnaître un traité qu'il n'avait pas

lui-même dicté, disant qu'il ne pouvait pas exister entre les musulmans

et les chrétiens d'autre intermédiaire que le glaive, Munuza se hâta

d'instruire son beau-père de ce qui se passait, afin qu'il eût le tems

de se mettre sur la défensive[63].

[63] Conde, _Historia_, t. I, p. 83. Un auteur chrétien, le

continuateur de Frédegaire, rapporte qu'Eudes avait non seulement

fait alliance avec les Sarrazins, mais qu'il les appela en France.

Ce récit, qui a été adopté par plusieurs écrivains anciens et

modernes, paraît sans fondement. En effet, comme le remarque

le P. Pagi, critique des _Annales de Baronius_, an. 732, no

1, le continuateur de Frédegaire écrivait sous l'influence de

Childebrand, frère de Charles-Martel; et comme après la bataille

de Poitiers, de nouvelles discussions d'intérêt s'élevèrent entre

Eudes et Charles, il ne serait pas étonnant que les partisans

eux-mêmes de Charles eussent donné naissance à un bruit pareil.

Quoi qu'il en soit, Abd-alrahman, informé des relations qui existaient

entre son lieutenant et les chrétiens, résolut de le prévenir, de

peur qu'il ne devînt plus tard un obstacle à ses projets. Des troupes

choisies s'avancèrent vers les Pyrénées et attaquèrent Munuza au

moment où il s'y attendait le moins. Vivement pressé, et hors d'état

de résister, il s'enfuit dans les montagnes, accompagné de Lampegie.

Ses ennemis se mirent à sa poursuite sans lui laisser le tems de

se reconnaître; enfin, poursuivi de rocher en rocher, couvert de

blessures, souffrant de la soif et de la faim, et ne pouvant compter

sur l'appui des chrétiens, qu'il avait si cruellement offensés, il se

précipita du haut d'une roche. Aussitôt on lui coupa la tête, qui fut

envoyée à Damas. On fit également partir pour Damas Lampegie, qui fut

admise dans le sérail du khalife. L'événement qu'on vient de lire se

passa à Puycerda ou dans les environs[64].

[64] Isidore de Beja, p. LVI; et Roderic Ximenès, p. 12.

A la même époque, si on en croit Roderic Ximenès, les troupes

sarrazines du Languedoc firent une tentative contre la ville d'Arles.

La ville était alors très-florissante, et elle opposa une vive

résistance. Roderic parle d'un sanglant combat qui fut livré sur les

bords du Rhône, et où un grand nombre de chrétiens perdirent la vie.

Plusieurs furent emportés par les eaux du Rhône; les autres furent

recueillis respectueusement et enterrés dans l'Aliscamp, nom de

l'antique cimetière d'Arles, où encore du tems de Roderic, c'est-à-dire

au commencement du treizième siècle, les fidèles allaient visiter

dévotement leurs tombeaux[65]. La ville d'Arles n'est pas positivement

nommée par les auteurs arabes. Ils font néanmoins mention d'une ville

qui est peut-être cette illustre cité. «Parmi les lieux, dit un d'entre

eux, où les musulmans portèrent leurs armes, était une ville située

en plaine, dans une vaste solitude, et célèbre par ses monumens.» Un

autre auteur ajoute que cette ville était bâtie sur un fleuve, sur le

plus grand fleuve du pays, à deux parasanges ou trois lieues de la mer.

Les navires pouvaient y venir de la mer. Les deux rives communiquaient

l'une à l'autre par un pont de construction antique, si vaste et si

solide, qu'on avait pratiqué dessus des marchés. Les environs étaient

couverts de moulins et coupés par des chaussées[66].

[65] L'Aliscamp existe encore aujourd'hui; mais il a été dépouillé

de la plupart de ses anciens monumens. Voy. la _Statistique du

département des Bouches-du-Rhône_, t. II, p. 438. Si on en croyait

la chronique attribuée à Turpin, le fait dont parle Roderic se

serait passé sous Charlemagne, et ce qui est dit des chrétiens

enterrés dans l'Aliscamp se rapporterait à une partie des guerriers

français tués à Roncevaux. Voy. l'édition de cette chronique, par

M. Ciampi, p. 83. D'un autre côté il existe un vieux poème français

intitulé _Poème de Guillaume au court nez_, qui, supposant les

Sarrazins maîtres sous Charlemagne de tout le midi de la France,

fait livrer auprès d'Arles une grande bataille, où beaucoup de

chrétiens furent tués. La partie du poème où il est question

de cette bataille, porte le nom de _Bataille d'Aleschans_. Il

y est dit que les chrétiens étaient commandés par les enfans et

petits-enfans d'Aimeri de Narbonne. Guillaume, fils d'Aimeri, y

courut plusieurs fois risque de perdre la vie; son neveu, Vivien,

resta parmi les morts. Ce récit, qui nous a été indiqué par M.

Paulin Paris, se trouve à la Bibliothèque du Roi, manuscrits de la

Vallière, no 23.

[66] Voy. Maccary, manuscrits arabes de la Biblioth. roy., no 704,

fol. 73, et le no 596, fol. 37. A l'égard du pont d'Arles, c'était

peut-être le pont dont il est parlé dans ces vers d'Ausone:

Præcipitis Rhodani sic intercisa fluentis,

Ut mediam facias navali ponte plateam.

Per quem Romani commercia suscipis orbis.

Voy. Ausone, _Ordo nobilium urbium_, VIII.

Il existe à Arles un grand nombre de traditions relatives à

l'occupation du pays par les Sarrazins. M. Anibert, avocat d'Arles,

publia, en 1779, une dissertation dans laquelle il prétendit que

la montagne de Cordes, située aux environs de la ville, avait

été ainsi appelée, parce que les Sarrazins, dont la capitale

était Cordoue, s'y étaient établis, pour inquiéter de là tout

le voisinage. On a également disputé au sujet de l'amphithéâtre

d'Arles, et quelques personnes ont supposé que ce monument, étant

contre l'ordinaire surmonté de tours, dont deux subsistent encore,

ces tours avaient été élevées à l'époque où la ville, menacée par

les Sarrazins, avait besoin de nouveaux moyens de défense. Ces

questions n'étant pas encore éclaircies, et faute de témoignages

contemporains, ne devant probablement l'être jamais, nous nous

bornons à les indiquer.

L'attaque faite devant Arles n'avait probablement pour objet que

de détourner l'attention des chrétiens. Les préparatifs auxquels

Abd-alrahman travaillait depuis deux ans étant terminés, l'armée

se dirigea vers les Pyrénées. Les auteurs varient sur l'époque où

cette expédition eut lieu. On se trouvait probablement au printems

de l'année 732. L'armée était nombreuse et pleine d'enthousiasme. Il

paraît qu'Abd-alrahman prit sa route à travers l'Aragon et la Navarre,

et qu'il entra en France par les vallées du Bigorre et du Béarn[67].

C'est d'ailleurs ce qu'indiquent les traces des dévastations qui se

commirent sur son passage. Partout les églises étaient brûlées, les

monastères détruits, les hommes passés au fil de l'épée. Les abbayes

de Saint-Savin, près de Tarbe, et de Saint-Sever-de-Rustan, en Bigorre,

furent rasées; Aire, Bazas, Oleron, Bearn se couvrirent de ruines[68].

L'abbaye de Sainte-Croix, près de Bordeaux, fut livrée aux flammes[69].

[67] Isidore de Beja s'exprime ainsi: «Tunc Abderraman multitudine

sui exercitus repletam prospiciens terram, montana Vaccæorum

dissecans, et fretosa ut plana percalcans, terras Francorum intus

experditat.» D'un autre côté on lit dans la chronique de l'_Abbaye

de Moissac_: «Abderaman cum exercitu magno per Pampelonam et montes

Pyreneos transiens, Burdigalem civitatem obsidet.»

[68] _Gallia Christiana_, t. I, p. 1149, 1192, 1244, 1247, 1261 et

1286. Bearn est une ancienne ville épiscopale dont le siége porta

plus tard le nom de Lescar.

[69] _Gallia Christiana_, t. II, p. 858.

Bordeaux n'opposa qu'une légère résistance. En vain Eudes, qui avait

eu le tems d'assembler toutes ses forces, essaya-t-il d'arrêter les

Sarrazins au passage de la Dordogne; il fut battu, et le nombre des

chrétiens tués fut si grand que, suivant l'expression d'Isidore de

Beja, Dieu seul put s'en faire une idée. Eudes n'étant plus en état de

tenir la campagne, alla invoquer l'appui de Charles-Martel, dont les

états étaient à la veille d'être envahis, et qui déjà avait appelé ses

vieilles bandes des bords du Danube, de l'Elbe et de l'Océan. Rien ne

pouvait satisfaire la rage des barbares. Aux environs de Libourne, ils

détruisirent le monastère de Saint-Emilien; à Poitiers, ils brûlèrent

l'église de Saint-Hilaire[70].

[70] _Gallia Christiana_, t. II, p. 881, et recueil de dom Bouquet,

t. II, p. 454, 684, etc.

Les auteurs arabes parlent d'un comte de la contrée qui, ayant osé

soutenir la présence des Sarrazins, fut vaincu, pris et décapité.

Les vainqueurs firent dans sa capitale un riche butin, dans lequel

on remarquait des topazes, des hyacinthes et des émeraudes. Tel était

leur enthousiasme et leur impétuosité, que leurs propres auteurs les

comparent à une tempête qui renverse tout, à un glaive pour qui rien

n'est sacré[71].

[71] Conde, _Historia_, t. I, p. 86.

Les Sarrazins se disposaient à faire subir un sort semblable à la

ville de Tours, où ils étaient attirés par le riche trésor de l'abbaye

de Saint-Martin, lorsqu'on annonça l'arrivée de Charles-Martel sur

les bords de la Loire. Aussitôt les deux armées se préparèrent à en

venir aux mains. Jamais de plus grands intérêts ne furent en présence.

Pour les chrétiens, il s'agissait de sauver leur religion, leurs

institutions, leurs propriétés, leur vie même. Pour les musulmans,

outre l'intime persuasion où ils étaient qu'ils défendaient la cause

même de Dieu, ils avaient à conserver le riche butin dont ils s'étaient

emparés; ils voyaient de plus que la victoire seule pouvait leur

assurer une retraite honorable.

Un auteur arabe rapporte qu'aux approches de Charles, Abd-alrahman fut

effrayé du relâchement qui, par suite des immenses richesses que ses

soldats traînaient après eux, s'était introduit dans leurs rangs, et

qu'il eut un instant l'idée de les engager à abandonner une partie de

leur butin. Il craignait qu'au moment de l'action, ces biens acquis

au prix de tant de fatigues et d'excès ne devinssent un embarras.

Néanmoins il ne voulut pas, dans un moment si critique, mécontenter ses

troupes, et s'en reposa sur leur bravoure et sur sa fortune; et cette

faiblesse, ajoute l'auteur, eut bientôt les suites les plus fatales.

Le même auteur raconte qu'en présence même de Charles, les musulmans

se précipitèrent sur la ville de Tours, et que, semblables à des

tigres furieux, ils s'y gorgèrent de sang et de pillage; ce qui sans

doute, ajoute-t-il, irrita Dieu contre eux, et occasiona leur prochain

désastre[72]. Les auteurs chrétiens, dont, il est vrai, le récit est

extrêmement défectueux, ne font aucune mention de la prise de Tours,

et supposent que le trésor de Saint-Martin resta intact; d'où l'on peut

induire que les faubourgs seuls furent un instant livrés à la merci des

barbares.

[72] Conde, _Historia_, t. I, p. 87.

Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère · 第 3 / 19 段