lorsque le khalife Valid mourut. On était alors en 715. Soliman, frère
et successeur de Valid, qui s'était laissé prévenir contre Moussa,
accueillit fort mal le vieux guerrier; et non content de le soumettre
à une amende très-forte pour laquelle le vainqueur de l'Espagne fut
obligé de recourir à la générosité de ses amis, il déclara une guerre
implacable à ses enfans. Abd-alazyz, gouverneur de l'Espagne, après
s'être distingué par sa bravoure, se faisait chérir par sa justice
et sa douceur envers les vaincus. Mais Abd-alazyz, à l'exemple de
plusieurs d'entre ses compagnons, s'était empressé d'épouser une femme
du pays. Celle dont il fit choix était la veuve même de Roderic. Ses
égards pour son épouse et le soin qu'il avait de ménager les peuples
confiés à sa garde, fournirent à ses ennemis un prétexte pour l'accuser
d'aspirer au trône. Il fut mis à mort, et sa tête ayant été envoyée
dans du camphre à Damas, le khalife ne craignit pas de la montrer à
Moussa, que tant d'ingratitude n'avait pas encore fait renoncer à ses
projets d'ambition. A ce spectacle, le père, saisi d'horreur, maudit le
jour où il avait sacrifié son repos et son sang pour des maîtres aussi
barbares, et alla mourir dans son pays, aux environs de Médine. Quant à
Tharec, il finit ses jours dans l'obscurité.
Ces événemens jetèrent quelque trouble parmi les conquérans, et leurs
progrès durent s'en ressentir. D'ailleurs l'attention du khalife et des
Sarrazins d'Asie et d'Afrique était alors portée vers Constantinople,
qui était assiégée par une armée de cent vingt mille guerriers et une
flotte de dix-huit cent voiles, venue des ports de Syrie et d'Egypte.
Cependant les auteurs arabes[37] font mention de quelques nouvelles
incursions faites en Languedoc sous le gouvernement d'Alhaor, en 718.
Les vainqueurs, d'après leur récit, s'avancèrent jusqu'à Nîmes sans
rencontrer d'obstacle, et repassèrent les Pyrénées emmenant captifs un
grand nombre de femmes et d'enfans. L'usage était alors dans les armées
chrétiennes et mahométanes, et c'est encore l'usage des mahométans
de nos jours, que chaque guerrier eût sa part des objets pris sur
l'ennemi; et les captifs, par la facilité que les vainqueurs avaient
de les employer à leur usage personnel ou de les vendre, formaient en
général la portion la plus précieuse du butin.
[37] Ils sont suivis en cela par Isidore, évêque de Beja, écrivain
contemporain, et par Roderic Ximenès, archevêque de Tolède. Le
récit d'Isidore, tel qu'on le lit dans les éditions ordinaires,
étant déparé par un grand nombre de fautes, nous le citerons
d'après le fragment revu sur plusieurs manuscrits, et inséré dans
les _cartas para illustrar la Historia de la Espana arabe_, p. XX
et suiv. Quant à Roderic Ximenès, qui écrivait dans le treizième
siècle, principalement d'après les auteurs arabes, sa relation se
trouve à la suite de la chronique arabe d'Elmacin, publiée en arabe
et en latin, par Erpenius, Leyde, 1625, in-fo.
Les provinces méridionales de la France se trouvaient hors d'état
d'opposer une résistance efficace. On était au tems des _rois
fainéants_; le Languedoc, appelé _Gothie_, à cause du long séjour
des Goths, et _Septimanie_ à cause de ses sept principales villes,
Narbonne, Nîmes, Agde, Béziers, Lodève, Carcassonne et Maguelone,
se trouvait en partie dans la limite des pays échus à Eudes, duc
d'Aquitaine. Mais Eudes, qui se glorifiait d'être issu du sang
de Clovis, et qui par conséquent était parent des princes du nord
de la France[38], voyait avec ombrage l'ascendant que les maires
du palais prenaient dans cette partie de l'empire; et toute sa
politique consistait à empêcher ces ministres ambitieux de supplanter
leurs maîtres. De leur côté, les maires du palais ne songeaient
qu'à accroître leur autorité; et d'ailleurs occupés à maintenir la
domination des Francs qui s'étendait alors fort loin en Allemagne, ils
voyaient avec quelque indifférence les progrès des Sarrazins dans le
midi.
[38] Nous suivons ici l'opinion que le savant don Vaissette a émise
dans son _Histoire générale du Languedoc_, et qui a été adoptée par
les auteurs de l'_Art de vérifier les Dates_.
Au milieu de ces circonstances, le Languedoc et la Provence, jusque-là
au pouvoir des Goths, se trouvaient pour ainsi dire abandonnés à
eux-mêmes. La masse de la population, issue des anciens Gaulois et
des colons romains, portait encore le nom des antiques maîtres du
monde; mais la classe dominante appartenait aux Goths. Les deux races
conservaient entre elles une ligne de démarcation, et avaient chacune
leurs lois et leurs usages. Il s'était même formé divers partis qui
voulaient s'arroger toute l'autorité.
Ce qui défendait le mieux le midi de la France, c'était le désordre
qui n'avait pas tardé à se mettre parmi les vainqueurs. On a vu que
le gouvernement de l'Espagne relevait du gouvernement de l'Afrique,
lequel relevait à son tour du khalifat de Damas. Il était impossible
qu'une autorité ainsi partagée, et dont le siége se trouvait dans
plusieurs contrées à la fois, maintînt dans le devoir des hommes élevés
au milieu du tumulte des armes. La division éclata entre les différens
peuples qui avaient pris part à la conquête, entre les Arabes et les
Berbers, entre les musulmans et ceux qui ne l'étaient pas. Comme les
terres enlevées aux chrétiens avaient été la proie de quelques hommes
puissans, les guerriers se plaignirent de n'avoir pas été récompensés
dignement de leurs services, et se portèrent plus d'une fois à des
violences sanglantes.
Une autre circonstance fort heureuse pour la France, ce fut la
résistance que quelques chrétiens d'Espagne commencèrent dès lors
à opposer aux oppresseurs de leur patrie. Une poignée de guerriers,
fidèles à leur culte et à leur pays, se réfugièrent dans les montagnes
des Asturies, de la Galice et de la Navarre, et là, sous la conduite
de Pélage, entreprirent une lutte qui ne devait finir qu'à l'entière
expulsion des disciples du prophète[39].
[39] Les efforts que les chrétiens firent de bonne heure dans
les montagnes du nord de l'Espagne, pour se soustraire au joug,
sont mentionnés par les auteurs arabes, comme ils le sont par les
chrétiens. C'est donc à tort que Conde n'a pas jugé convenable
d'en parler, d'autant plus que son silence a donné lieu à quelques
personnes de croire que ce récit était sans fondement.
Le nouveau khalife de Damas, Omar, fils d'Abd-alazyz, s'étant fait
instruire de l'état des choses, choisit, pour remédier à ces maux,
Alsamah, qui s'était fait remarquer en Espagne par son zèle et ses
talens. Alsamah, également célèbre comme administrateur et comme
guerrier, était chargé de rétablir l'ordre dans les finances et de
donner satisfaction aux troupes. En effet, des terres considérables,
provenant des dernières conquêtes, leur furent distribuées, et le reste
des biens fut confié à des hommes intègres qui devaient en verser le
revenu dans le trésor public. Alsamah avait de plus ordre de faire un
recensement exact des pays subjugués, et d'en indiquer la population
respective et les ressources[40].
[40] Voici en quels termes s'exprime Isidore de Beja, écrivain
contemporain, p. L: «Zama ulteriorem vel citeriorem Hiberiam
proprio stylo ad vectigalia inferenda describit. Prædia et
manualia, vel quidquid illud est quod olim prædabiliter indivisum
redemptabat in Hispaniâ gens omnis arabica, sorte sociis dividendo
(partem reliquit militibus dividendam), partent ex omni re mobili
et immobili fisco associat.» Le passage correspondant de Roderic
Ximenès est ainsi conçu: «Zama proprio stylo descripsit vectigalia
Hispanorum; et quod prius indivisum ab Arabibus habebatur, ipse
partem reliquit militibus dividendam, partem fisco de mobilibus
et immobilibus assignavit, et Galliam narbonensem divisione simili
ordinavit.» Roderic Ximenès, _Historia Arabum_, p. 10. Voy. aussi
Conde, p. 70 et 75. Conde attribue au successeur d'Alsamah ce qui
est dit d'Alsamah lui-même. Nous avons déjà dit qu'il sera question
dans la suite des impôts établis par les Sarrazins en Espagne et en
France.
Le khalife, qui était très-pieux, et qui s'effrayait du grand nombre de
personnes restées fidèles à leur ancienne religion, aurait voulu qu'on
forçât tous les chrétiens de l'Espagne et de la Septimanie à quitter
leur patrie, et à venir dans le centre de l'empire, où leur présence
n'inspirerait pas les mêmes craintes. Alsamah rassura le prince, en
disant que le nombre des nouveaux musulmans s'accroissait chaque jour,
et que bientôt l'Espagne ne reconnaîtrait plus d'autres lois que celle
de Mahomet. Les auteurs arabes, de qui nous empruntons ce récit, et qui
écrivaient à une époque où les chrétiens, descendus de leurs montagnes,
avaient commencé à se répandre dans les provinces méridionales de
l'Espagne, déplorent la faiblesse d'Alsamah, et regrettent que la
pensée du khalife n'eût pas été mise à exécution[41].
[41] Ibn-Alcouthya, fol. 5 verso, et 59 verso.--Maccary, no 705
fol. 3 verso.
Enfin Alsamah avait ordre de ranimer parmi les guerriers le zèle contre
les chrétiens un peu refroidi, depuis que tant d'ambitions étaient
parvenues à se satisfaire. Il devait présenter la guerre sacrée comme
l'action la plus agréable à Dieu, comme la source de toutes les faveurs
célestes en cette vie et en l'autre.
Dès que l'ordre eut été rétabli, Alsamah résolut de signaler son ardeur
par quelque exploit éclatant. Il aurait pu tourner ses efforts contre
les chrétiens retranchés dans les montagnes du nord de l'Espagne, et
les accabler avant qu'ils eussent le tems de s'y fortifier; il préféra
se porter en France, se flattant d'exécuter ce que n'avait pu accomplir
Moussa. On était alors en 721, sous le règne du khalife Yezyd: onze
ans s'étaient écoulés depuis la première entrée des Arabes en Espagne.
C'est à ce moment que les chroniqueurs français commencent à parler
des bandes sarrazines et de leur chef, qu'ils appellent Zama. D'après
leur récit, les Sarrazins venaient accompagnés de leurs femmes et de
leurs enfans, dans l'intention d'occuper le pays. En effet, il arrivait
continuellement en Espagne des familles pauvres d'Arabie, de Syrie,
d'Égypte et d'Afrique, et les chefs comptaient sur les conquêtes
futures pour satisfaire des besoins si nombreux[42].
[42] Comparez la chronique de l'abbaye de Moissac, dans le recueil
des _Historiens des Gaules_, par dom Bouquet, t. II, pag. 654;
Paul Diacre, _De Gestis Langobardorum_, dans le recueil de
Muratori, intitulé: _Rerum italicarum Scriptores_, t. I, part. 1re,
pag. 505.
Alsamah, à l'exemple de ses prédécesseurs, s'avança dans le Languedoc,
et forma le siége de Narbonne, qui sans doute avait été fortifiée
dans l'intervalle. La ville ayant été obligée d'ouvrir ses portes, les
hommes furent passés au fil de l'épée, les femmes et les enfans emmenés
en esclavage. Narbonne, par sa situation près de la mer et au milieu
de marais, offrait un accès facile aux navires qui venaient d'Espagne,
et était en état, du côté de terre, d'opposer une longue résistance.
Alsamah résolut d'en faire la place d'armes des musulmans en France, et
il en augmenta les fortifications. Il fit de plus occuper les villes
voisines; puis il marcha du côté de Toulouse. Cette ville était alors
la capitale de l'Aquitaine. Eudes, craignant pour sa capitale, accourut
avec toutes les troupes qu'il put rassembler. Les Sarrazins avaient
commencé le siége de la ville, et ils mettaient en usage les machines
qu'ils avaient apportées. De plus, avec leurs frondes, ils cherchaient
à repousser les habitans de dessus les remparts; la ville était sur
le point de se rendre lorsque Eudes arriva. Au rapport des auteurs
arabes, telle était la multitude des chrétiens, que la poussière
soulevée par leurs pas obscurcissait la lumière du jour. Alsamah,
pour rassurer les siens, leur rappela ces paroles de l'Alcoran: «Si
Dieu est pour nous, qui sera contre nous?» Les deux armées, ajoutent
les Arabes, s'avancèrent l'une contre l'autre avec l'impétuosité
de torrens qui se précipitent du haut des montagnes, ou comme deux
montagnes qui cherchent à se rencontrer. La lutte fut terrible et le
succès long-tems incertain. Alsamah se montrait partout; semblable
à un lion que l'ardeur anime, il excitait les siens de la voix et du
geste, et on reconnaissait son passage aux longues traces de sang que
laissait son épée; mais pendant qu'il se trouvait au plus épais de la
mêlée, une lance l'atteignit et le renversa de cheval. Les Sarrazins
l'ayant vu tomber, le désordre se mit dans leurs rangs, et ils se
retirèrent laissant le champ de bataille couvert de leurs morts. Cette
bataille se donna au mois de mai de l'année 721, et il y périt un grand
nombre d'illustres Sarrazins, notamment de ceux qui avaient eu part
aux conquêtes précédentes[43]. Abd-alrahman, appelé par nos vieilles
chroniques Abdérame, prit le commandement des troupes, et les ramena en
Espagne.
[43] Comparez Conde, _Historia_, t. I, p. 71, Isidore de Beja, p.
L; Anastase le bibliothécaire, _Vie du pape Grégoire II_, dans
le grand recueil de Muratori, t. III, part. 1re, p. 155, et la
chronique de Moissac, recueil des _Historiens de France_, t. II, p.
654.
Ce succès rendit le courage aux chrétiens du Languedoc et des Pyrénées,
qui se hâtèrent de secouer le joug. Malheureusement les Sarrazins
restaient maîtres de Narbonne, et de cette place avancée, ils avaient
la facilité de faire des courses dans les contrées voisines. Des
secours leur ayant été envoyés d'Espagne, ils reprirent l'offensive, et
mirent presque tout le Languedoc à feu et à sang.
A cette époque, le clergé était tout-puissant, et les églises et les
monastères passaient pour receler de grandes richesses. Les Sarrazins
devaient d'ailleurs décharger de préférence leur fureur sur ces asiles
de la piété, comme sur des lieux d'où partait le plus souvent le signal
de la résistance. D'un autre côté, les courts récits qui nous sont
parvenus sur cette déplorable partie de notre histoire sont en général
l'ouvrage des moines et des ecclésiastiques. Il n'est donc pas étonnant
que les églises et les couvens figurent presque exclusivement dans les
récits lamentables qu'ils nous ont transmis de cette époque.
Des documens qui remontent à une assez haute antiquité, font mention de
la destruction du monastère de Saint-Bausile, près de Nîmes, du couvent
de Saint-Gilles, près d'Arles, là où a été bâtie plus tard une ville du
même nom, de la riche abbaye de Psalmodie, aux environs d'Aiguemortes.
Ce dernier monastère était, dit-on, ainsi appelé, parce que les moines
s'étaient imposé pour règle de chanter jour et nuit et à tour de rôle
les louanges du Seigneur. L'arrivée des Sarrazins fut si précipitée,
que, dans ces divers couvens, les moines eurent à peine le tems de se
retirer ailleurs, et d'emporter avec eux les reliques des saints[44].
Les barbares avaient soin de briser les cloches des églises ou plutôt
les instrumens analogues avec lesquels on était alors dans l'usage
d'appeler les fidèles à la prière[45].
[44] Voy. l'_Histoire de Nîmes_, par Menard, t. I, p. 98 et suiv.
[45] Novayry, manuscrits arabes, no 702, fol. 10.
Sans doute les Sarrazins rencontrèrent de la part des habitans quelque
résistance, ou bien les incursions étaient l'ouvrage de quelques bandes
isolées. Il est certain qu'en général les Sarrazins n'avaient pas
exercé les mêmes violences dans les pays qui s'étaient soumis de plein
gré.
En 724, le nouveau gouverneur d'Espagne, Ambissa, franchit lui-même
avec une nombreuse armée les Pyrénées, et résolut de pousser la
guerre avec vigueur. Carcassonne fut prise et livrée à toute la
fureur du soldat. Nîmes ouvrit ses portes, et des otages choisis
parmi ses habitans furent envoyés à Barcelonne pour y répondre de
leur fidélité[46]. Les conquêtes d'Ambissa, suivant Isidore de Beja,
furent plutôt l'ouvrage de l'adresse que de la force; et telle fut
l'importance de ces conquêtes, que sous le gouvernement d'Ambissa
l'argent enlevé de la Gaule fut le double de ce qui en avait été retiré
les années précédentes[47]. Le cours de ces dévastations fut un moment
ralenti par la mort d'Ambissa, qui fut tué dans une de ses expéditions,
en 725; son lieutenant, Hodeyra, fut obligé de ramener l'armée sur la
frontière; mais bientôt la guerre reprit avec une nouvelle fureur, et
de grands secours étant venus d'Espagne, les chefs, enhardis par le
peu de résistance qu'ils rencontraient, ne craignirent pas d'envoyer
des détachemens dans toutes les directions. Le vent de l'islamisme, dit
un auteur arabe, commença dès-lors à souffler de tous les côtés contre
les chrétiens. La Septimanie jusqu'au Rhône, l'Albigeois, le Rouergue,
le Gévaudan, le Velay, furent traversés dans tous les sens par les
barbares, et livrés aux plus horribles ravages. Ce que le fer épargnait
était livré aux flammes. Plusieurs d'entre les vainqueurs eux-mêmes
furent indignés de tant d'atrocités. Les barbares ne conservaient
que les objets précieux qu'ils pouvaient emporter, ou les armes, les
chevaux, et ce qui, en épuisant le pays, devait accroître leurs forces.
[46] Chronique de Moissac, recueil des _Historiens des Gaules_, t.
II, pag. 654.
[47] Voici les propres expressions d'Isidore de Beja, qui ne
sont rien moins que claires: «Ambiza cum gente Francorum pugnas
meditando et per directos satrapas insequendo, infeliciter certat.
Furtivis vero obreptionibus per lacertorum cuneos nonnullas
civitates demutilando stimulat: sicque vectigalia christianis
duplicata exagitans, fascibus honorum apud Hispanias valdè
triumphat.» _Cartas_, pag. LII. Quelques auteurs ont induit de ce
passage qu'Ambiza avait doublé le taux des impôts que payaient
les chrétiens de France; cette explication nous paraît manquer
d'exactitude.
Parmi les lieux qui eurent le plus à souffrir de ces dévastations,
on cite le diocèse de Rhodès. Les barbares s'étaient établis dans un
château-fort, que les uns croient répondre à celui de Roqueprive, et
les autres à celui de Balaguier[48]. Aidés par des hommes du pays, ils
parcouraient impunément tous les environs. Il nous reste à ce sujet le
témoignage d'un poète qui écrivait au commencement du neuvième siècle,
et ce témoignage est trop important pour que nous ne l'insérions pas
ici. Il y est parlé d'un jeune homme appelé Datus ou Dadon, qui, à
l'approche des Sarrazins, avait pris les armes, et qui, laissant sa
mère seule, s'était retiré à quelque distance avec les guerriers du
pays. Pendant son absence, les barbares envahirent sa maison, et après
avoir tout dévasté, ils se retirèrent emmenant sa mère et le reste
du butin dans leur château-fort. A cette nouvelle, Dadon accourt avec
quelques-uns de ses compagnons; il était monté sur un cheval, et armé
de pied en cap. Ici nous allons laisser parler le poète.
[48] Voy. les _Essais historiques sur le Rouergue_, par M. le baron
de Gaujal, Limoges, 1824, 2 vol. in-8º, t. I, p. 170. M. de Gaujal
nous apprend dans une note manuscrite qu'il existe sur le plateau
du Larzac, près de Sainte-Eulalie, les débris d'un troisième fort
appelé _Castel-Sarrazin_, où sans doute les Sarrazins prirent
position.
«Dadon et ses amis étaient disposés à forcer l'entrée du château; mais
de même que le cruel épervier, après avoir enlevé le timide oiseau qui
s'était aventuré dans les airs, se retire avec sa proie et laisse les
compagnons de sa victime faire retentir le ciel de leurs gémissemens,
de même les Maures, tranquilles à l'abri de leurs remparts, se rient
des menaces de Dadon et de ses efforts. A la fin, cependant, un d'entre
eux adresse la parole à Dadon, et, d'un ton railleur, lui demande ce
qui l'a amené. «Si, ajoute-t-il, si tu veux que nous te rendions ta
mère, donne-nous le cheval sur lequel tu es monté; sinon ta mère va
être égorgée sous tes yeux.» Dadon, irrité, répond qu'on peut faire de
sa mère ce qu'on voudra, que jamais il ne cèdera son cheval. Là-dessus
le barbare amène la mère de Dadon sur le rempart, et lui coupant la
tête, il la jette au fils en disant: «Voilà ta mère!» A ce spectacle,
Dadon recule d'horreur. Il pleure, il gémit, il court ça et là en
criant vengeance; mais comment forcer l'entrée de la forteresse?» A
la fin, il s'éloigne, et, disant adieu au monde, il se retire dans une
solitude sur les bords du Dourdon, dans le lieu où s'éleva plus tard le
monastère de Conques[49].
[49] Le poème d'_Ermoldus Nigellus_, publié d'abord par Muratori,
l'a été plus tard par dom Bouquet, recueil des _Historiens des
Gaules_, t. VI; et par M. Pertz, _Monumenta germanicæ historiæ_,
t. II, p. 466 et suiv. Le témoignage d'Ermoldus Nigellus, relatif à
Dadon, et qui commence au vers 207, est confirmé par un capitulaire
de Louis-le-Débonnaire, en faveur de l'abbaye de Conques, en
date de l'année 819. Voy. le _Gallia Christiana_, t. I, p. 236.
A la vérité ni le poète ni le diplôme n'indiquent l'année où les
Sarrazins envahirent le Rouergue; mais d'une part on sait que Dadon
mourut vers la fin du huitième siècle; de l'autre le poète donne à
Dadon l'épithète de _Juvenis_, ce qui nous ramène vers l'an 730. Le
monastère de Conques a subsisté jusqu'à la révolution.
Un autre fait, en l'absence de témoignages plus nombreux, servira
encore à faire connaître le caractère des épouvantables invasions
auxquelles une grande partie de la France fut alors en proie; c'est ce
qui arriva au monastère du _Monastier_, dans le Velay. Les Sarrazins
avaient envahi les diocèses du Puy et de Clermont, et dévasté l'église
de Brioude[50]. Les barbares, approchant du Monastier, saint Théofroi,
autrement appelé saint Chaffre, abbé du monastère, assembla ses moines,
et les exhorta à se retirer dans les bois des environs avec ce que
le couvent renfermait de plus précieux, et à y rester jusqu'à ce
que des tems meilleurs leur permissent de reprendre leurs anciennes
occupations; pour lui, il déclara qu'il était décidé à subir les
traitemens que les barbares voudraient lui faire éprouver, heureux
si par ses exhortations il pouvait les ramener dans la bonne voie;
plus heureux encore si, par sa mort, il obtenait la palme du martyre.
A ces mots, les moines se mirent à fondre en larmes, demandant qu'il
s'enfuît avec eux dans la forêt, ou qu'il leur permît de mourir avec
lui; mais le saint persista dans sa résolution, et, pour ce qui les
concernait, il leur représenta qu'il était plus conforme à la volonté
divine de se dérober à un danger qu'on pouvait éviter, lorsque surtout
on avait l'espoir de se rendre plus tard utile à la religion. Là-dessus
il leur cita l'exemple de saint Paul, qui, étant poursuivi à Damas par
les juifs, ses ennemis, se fit descendre la nuit dans une corbeille
hors des murs de la ville; ainsi que celui de saint Pierre, qui,
en butte aux fureurs de Néron, eut également pris la fuite, si Dieu
lui-même n'était venu à sa rencontre pour arrêter ses pas. Pour ce qui
le regardait personnellement, il fit voir qu'il était quelquefois du
devoir d'un pasteur de se dévouer pour le salut de son troupeau; que
peut-être il aurait le bonheur d'ouvrir les yeux des barbares à la
vérité, et que s'il était mis à mort, son sang désarmerait la colère
céleste, irritée sans doute par les péchés des hommes.
[50] _Gallia Christiana_, t. II, p. 468.
A la fin les moines se résignèrent, et leur départ fut fixé pour le
lendemain. Après qu'ils eurent entendu la messe, l'abbé leur fit une
nouvelle exhortation; ensuite ils se chargèrent des objets les plus
précieux du couvent, et s'éloignèrent. Deux d'entre eux seulement
restèrent secrètement, et allèrent se placer au haut d'une montagne qui
domine le monastère, afin d'être témoins de ce qui arriverait.
Les barbares ne tardèrent pas à se présenter. Comme l'abbé s'était
retiré dans un coin, occupé à prier Dieu, ils ne firent aucune
attention à lui, et se mirent à visiter le monastère, espérant faire un
riche butin. Leur projet était de s'emparer des moines les plus jeunes
et les plus vigoureux, et de les vendre en Espagne comme esclaves.
Quand ils reconnurent que les moines étaient partis, et que les objets
les plus précieux avaient été enlevés, ils entrèrent en fureur, et
l'abbé s'étant enfin offert à leurs yeux, ils l'accablèrent de coups.