On comprend à quel point ces récits, amplifiés dans la suite

Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées. Voir la note plus détaillée à la fin de ce livre.

INVASIONS

DES SARRAZINS

EN FRANCE

ET

DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET EN SUISSE.

Ouvrage du même auteur se trouvant à la même librairie:

_Monumens arabes, persans et turcs, du cabinet de M. le duc de Blacas

et d'autres cabinets; considérés et décrits d'après leurs rapports

avec les croyances, les moeurs et l'histoire des nations musulmanes._

Paris, 1828, deux vol. in-8º, avec dix planches. Prix: 18 fr.

IMPRIMERIE DE VEUVE DONDEY-DUPRÉ,

Rue Saint-Louis, No 46, au Marais.

INVASIONS

DES SARRAZINS

EN FRANCE

ET

DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE,

PENDANT LES 8e, 9e ET 10e SIÈCLES DE NOTRE ÈRE,

D'APRÈS LES AUTEURS CHRÉTIENS ET MAHOMÉTANS,

PAR M. REINAUD,

MEMBRE DE L'INSTITUT (ACADÉMIE ROYALE DES INSCRIPTIONS ET

BELLES-LETTRES), CONSERVATEUR-ADJOINT DES MANUSCRITS ORIENTAUX

DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE, ETC.

[Illustration]

PARIS,

A LA LIBRAIRIE ORIENTALE DE Ve DONDEY-DUPRÉ,

Rue Vivienne, 2.

1836.

A

Monsieur Raynouard,

MEMBRE DE L'INSTITUT,

L'ILLUSTRE ÉDITEUR DES POÉSIES DES TROUBADOURS, LE RESTAURATEUR

DES MONUMENS DE LA LITTÉRATURE ROMANE.

HOMMAGE DE SON CONFRÈRE.

INTRODUCTION.

Il fut un tems où la France était continuellement exposée aux attaques

et aux violences d'un peuple étranger; et ce peuple, qui déjà avait

subjugué l'Espagne et quelques autres contrées voisines, amenait

avec lui un nouveau langage, une nouvelle religion et de nouvelles

moeurs. Il s'agissait, pour la France et pour les pays de l'Europe

qui n'avaient pas encore subi le joug, de savoir s'ils conserveraient

tout ce que les hommes ont de plus cher: le culte, la patrie et les

institutions.

On s'était plus d'une fois demandé quel était le caractère de ces

attaques qui furent accompagnées de l'occupation d'une partie de notre

territoire, d'où elles venaient, quelles en furent les circonstances

et les vicissitudes. Les envahisseurs appartenaient-ils à une seule et

même nation, à la nation arabe? ou bien remarquait-on dans leurs rangs

des hommes de divers pays? Les envahisseurs, qui s'accordaient tous

dans le même but, professaient-ils la même religion? ou bien y avait-il

parmi eux des juifs, des idolâtres et même des chrétiens? Enfin, quels

furent les résultats d'invasions si souvent répétées, et en reste-t-il

encore des traces?

Une partie de ces questions avait déjà été plus d'une fois examinée;

mais personne, ce nous semble, n'avait essayé de les envisager toutes

et d'en tirer des conséquences générales[1]. Pour traiter un pareil

sujet dans toute son étendue, il était indispensable de réunir aux

témoignages des écrivains chrétiens occidentaux, ceux des écrivains

arabes; aux témoignages des peuples vaincus, ceux des peuples

vainqueurs.

[1] Nous devons cependant faire mention du _Précis historique

des guerres des Sarrazins dans les Gaules_; par M. B.... N. C.

F., Paris, 1810; et de l'_Histoire générale du moyen-âge_; par M.

Desmichels, Paris, 1831, t. II.

Depuis bien des années on avait remarqué l'insuffisance des récits des

écrivains de l'Europe chrétienne. L'époque des invasions des Sarrazins

en France se lie précisément aux tems les plus désastreux et les plus

obscurs de notre histoire. Lorsque ces invasions commencèrent, vers

l'an 712 de notre ère, la France était morcelée entre les Francs du

Nord, lesquels occupaient la Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne;

les Francs du Midi, qui étaient maîtres de l'Aquitaine, depuis la

Loire jusqu'aux Pyrénées, et les débris des Visigoths qui avaient

conservé une partie du Languedoc et de la Provence. Or, depuis

long-tems la faiblesse des souverains et l'ambition des grands avaient

mis le désordre dans le gouvernement et dans la société; une foule

d'intérêts divers partageaient les populations. Aussi, ne nous est-il

parvenu que des notions très-imparfaites sur cette partie de nos

annales. Avec Pepin et Charlemagne, à mesure que l'unité politique

se rétablit, l'horizon historique s'étend et s'éclaire d'une lumière

nouvelle; mais dès lors les Sarrazins sont repoussés loin de notre

territoire. Lorsqu'ensuite, sous les fils de Louis-le-Débonnaire et

leurs descendans, les Sarrazins se montrèrent de nouveau en-deçà de nos

frontières, l'anarchie et tous les maux qui en sont la suite avaient

encore fondu sur notre belle patrie. Aussi, l'horizon historique

recommença-t-il à se rembrunir, à tel point que la France, étant

alors devenue comme un vaste champ de pillage et de massacre, où les

Sarrazins, les Normands et les Hongrois s'étaient donné rendez-vous, on

a souvent de la peine à démêler ce qui fut l'ouvrage des uns et ce qui

fut l'ouvrage des autres.

Le récit des écrivains arabes sur des tems si éloignés, surtout pour ce

qui concerne les invasions des Sarrazins en France, n'est pas toujours

plus satisfaisant. Les auteurs arabes, ceux du moins dont les ouvrages

nous sont parvenus, ont écrit long-tems après les événemens. Sans doute

il y eut dès l'origine, parmi les conquérans, des hommes empressés de

transmettre à la postérité des faits si merveilleux, si honorables en

général pour la nation arabe. La bibliographie orientale fait mention

d'une histoire de Moussa, conquérant de l'Espagne, écrite par son

petit-fils[2], et d'un poème sur Tarec, rival de gloire de Moussa,

composé également deux générations après lui[3]. Mais le récit que ces

hommes laissèrent par écrit était sans doute bien imparfait, puisque

les auteurs postérieurs ont le plus souvent l'air de parler d'après des

traditions orales[4]. Il ne faut pas oublier que les Arabes, à cette

époque d'enthousiasme et de gloire, étaient presque uniquement occupés

de ce qui pouvait relever l'éclat de leur religion. La seule branche

de la littérature qui attirât leurs hommages était la poésie. Aussi,

la même disette de monumens se fait-elle sentir pour les exploits

et les succès des conquérans de la Syrie, de l'Égypte et du reste de

l'Ancien-Monde.

[2] Casiri, _Bibliotheca arabico-hispana Escurialensis_, t. II, p.

139.

[3] _Ibid._, p. 36.

[4] Nous ne disons rien de l'_Histoire des deux conquêtes de

l'Espagne par les Mores, par Abulcacim-Tarif-Aben-Tarique, l'un

de ceux qui y ont pris part_. Cet ouvrage est apocryphe, et il fut

composé dans le seizième siècle, par Miguel de Luna, interprète de

Philippe II.

Les récits historiques des Arabes, surtout en ce qui se rapporte à

notre sujet, sont postérieurs au neuvième siècle de notre ère, et

appartiennent par conséquent à une époque où le souvenir des événemens

était en partie effacé. Il y a d'ailleurs des séries considérables de

faits dont ils n'ont rien dit.

Les Arabes avaient bien des moyens de connaître l'intérieur de la

France et des contrées voisines. Ils en occupèrent long-tems une

partie; plus tard, les relations qu'ils entretinrent avec ces pays

furent presque continuelles. On verra, dans le cours de cet ouvrage,

qu'indépendamment des incursions à main armée qu'ils y faisaient, des

ambassadeurs se rendaient fréquemment d'une contrée à l'autre. On sait

d'ailleurs, par Massoudi, que vers l'an 939 de Jésus-Christ, un évêque

de Gironne, en Catalogne, appelé Godmar, ayant été envoyé en députation

auprès du khalife de Cordoue, Abd-alrahman III, composa, pour Hakam,

fils et héritier présomptif du prince, et connu par son zèle éclairé

pour tous les genres de lumières, une Histoire de France depuis Clovis

jusqu'à son tems[5]. La Catalogne, depuis Charlemagne, était sous la

domination française, et l'évêque de Gironne reconnaissait l'autorité

de Louis-d'Outremer; ainsi on peut croire que cette Histoire de France

était exacte. Massoudi déclare avoir vu un exemplaire de cet ouvrage

en Égypte; malheureusement il ne nous est connu que par le peu de mots

qu'il en dit.

[5] Les noms de Godmar et de Gironne, ainsi que le passage entier

sont altérés dans la plupart des exemplaires de Massoudi qui

se trouvent à la bibliothèque Royale. Nous avons fait usage des

divers manuscrits de la Bibliothèque, notamment d'un exemplaire

ayant appartenu à feu M. Schulz, et acquis récemment. Voyez aussi

Deguignes, _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, t. XLV, p.

21; M. d'Ohsson, _Des Peuples du Caucase_; Paris, 1828, p. 123, et

le recueil espagnol intitulé _Espana Sagrada_, t. XLIII, p. 126 et

suiv.

Une cause qui dut rebuter les écrivains arabes eux-mêmes, ce fut la

multitude de noms d'hommes et de lieux qui se présentaient sous leur

plume, et qui étaient nouveaux pour leurs lecteurs. Les Arabes, en

écrivant, ne sont pas dans l'usage de marquer les voyelles; quelquefois

même, pour les lettres de l'alphabet qui se ressemblent, les copistes

omettent les points placés en-dessus ou en-dessous qui doivent servir

à les distinguer. Aussi un grand nombre des noms propres qui n'ont

pas d'analogue dans leur langue, sont-ils méconnaissables pour les

nationaux eux-mêmes.

A défaut d'autres témoignages, les monnaies frappées par les vainqueurs

auraient pu être de la plus grande utilité. On sait de quel secours, en

général, sont ces monumens pour fixer les noms d'hommes et de lieux,

ainsi que les dates. Mais jusqu'au dixième siècle, les Sarrazins

d'Espagne et de France ne connurent qu'un hôtel des monnaies, celui

de Cordoue; et les monnaies antérieures à cette époque, qui nous sont

parvenues, renferment seulement quelques passages de l'Alcoran, sans

nom de souverain ni de gouverneur de province.

On peut juger par là des nombreuses difficultés que présentent les

premiers tems de l'établissement des Sarrazins en Espagne, et à plus

forte raison de leur établissement en France. Il existe, au sujet de

l'occupation de l'Espagne par les Maures, un ouvrage espagnol publié

il y a quelques années et qui renferme des renseignemens précieux.

C'est l'_Histoire de la domination des Arabes en Espagne_ par Conde[6].

L'auteur a eu à sa disposition les manuscrits arabes de la bibliothèque

de l'Escurial et de quelques bibliothèques particulières d'Espagne;

et bien que certains écrits qui se trouvent à la Bibliothèque royale

de Paris lui soient restés inconnus, il a, en général, puisé à des

sources plus abondantes qu'il ne serait possible de le faire ailleurs.

Malheureusement Conde n'a pas eu le tems de mettre la dernière main

à son travail. Peut-être aussi manquait-il de la critique nécessaire

pour une tâche aussi difficile. On peut citer un autre ouvrage espagnol

que Conde paraît n'avoir pas connu, et qui lui aurait été fort utile.

C'est un recueil de lettres servant à éclaircir l'histoire de l'Espagne

sous les Arabes[7]. Cet ouvrage, publié à Madrid en 1796, est destiné

à combattre certains passages du douzième volume de l'_Histoire

d'Espagne_ de Masdeu. L'auteur laisse trop souvent percer l'envie qu'il

a de trouver en faute l'écrivain qu'il attaque. D'ailleurs une partie

des passages arabes qu'il allégue paraissent altérés. Néanmoins il fait

souvent preuve de beaucoup de sagacité; et les questions qu'il soulève

au sujet des différentes races dont se composaient les armées des

conquérans, des diverses religions qu'ils professaient, des déchiremens

qui furent la suite presque immédiate d'élémens aussi hétérogènes,

auraient mérité de fixer l'attention de Conde.

[6] _Historia de la dominacion de los Arabes en Espana_; Madrid,

1820, 3 vol. in-4º. Il a paru deux traductions françaises,

libres et abrégées de cet ouvrage, l'une par M. Audiffret dans

la _Continuation de l'art de vérifier les dates_; l'autre par M.

de Marlès, et formant un livre à part. Une traduction complète de

cet ouvrage avait été préparée par M. d'Avezac qui, à la parfaite

connaissance de l'espagnol, joint celle de la géographie et de

l'histoire de l'Espagne et de l'Afrique; mais cette traduction est

restée inédite. Nous devons encore faire mention d'un ouvrage écrit

en allemand; c'est le _Geschichte von Spanien_: par M. Lembke,

Hambourg, 1831. Le premier volume, le seul qui ait paru, s'étend

jusqu'en 822.

[7] _Cartas para illustrar la historia de la Espana arabe_, 1 vol.

in-4º; par Faustino Borbon, qui avait l'avantage de pouvoir puiser

dans les manuscrits arabes de la bibliothèque de l'Escurial.

En nous livrant à ce travail, nous ne nous sommes pas dissimulé les

nombreux obstacles qui devaient ralentir notre marche; mais il nous

a semblé qu'il était possible d'ajouter à la masse des faits déjà

connus. Une autre circonstance nous a encouragé; c'est que, même pour

certaines expéditions des Sarrazins sur lesquelles il n'existe d'autres

ressources que les témoignages des écrivains chrétiens du pays, nous

avons cru pouvoir aller beaucoup plus loin que les Muratori, les dom

Bouquet et d'autres érudits non moins éminens.

Voici la marche que nous avons suivie. Au milieu des récits souvent

incohérens que l'histoire nous a conservés, nous avons tâché de démêler

les témoignages contemporains, ou du moins les témoignages les plus

rapprochés des événemens. Sous ce rapport, nous devons nous hâter

de dire que les récits des écrivains chrétiens de l'époque, quelque

défectueux qu'ils soient, nous ont paru, en général, dignes de beaucoup

de considération. Quand ces témoignages et ceux des Arabes s'accordent

ensemble, nous avons cru y reconnaître le caractère de la vérité; quand

ils ne s'accordent pas, nous les avons rapportés les uns et les autres,

en indiquant ce qui nous paraissait le plus probable. Nous avons

d'ailleurs, autant qu'il nous a été possible, puisé aux sources. Pour

les auteurs originaux que nous n'avons pu consulter, nous avons eu soin

d'en avertir; c'est ce qui nous est arrivé pour certains événemens que

Conde a fait connaître d'après les écrivains arabes. Sans doute, il eût

mieux valu pouvoir vérifier ces faits sur les originaux eux-mêmes, qui

doivent exister encore en Espagne. Mais Conde a négligé ordinairement

d'indiquer les ouvrages auxquels il faisait des emprunts[8].

[8] Une partie des extraits originaux faits par Conde se trouvent

aujourd'hui à Paris, et appartiennent à la Société Asiatique; mais

nous n'avons dans ces extraits rien trouvé d'important pour notre

objet.

A la fin de l'ouvrage, nous parlons des différens peuples qui, mêlés

aux Arabes, furent sur le point de soumettre toute l'Europe aux lois

de l'Alcoran. Pour le moment, il nous suffit de dire que nous avons

désigné ces peuples, tantôt par le nom générique de _Sarrazins_, mot

dont l'origine n'est pas bien connue, mais qui s'appliquait alors aux

nomades en général; tantôt par celui de _Maures_, parce que c'est

par l'Afrique que les Arabes s'introduisirent en Espagne, et que

beaucoup de guerriers africains se joignirent à eux. Nous avons eu soin

d'ailleurs de distinguer les invasions des Sarrazins de celles des

Normands, des Hongrois et des autres peuples barbares, qui, après la

mort de Charlemagne, fondirent de toutes parts sur les provinces de son

vaste empire, et s'en disputèrent les tristes lambeaux.

A l'époque où les Sarrazins traversaient la France, le fer et la

flamme à la main, et dévastaient le nord de l'Italie et la Suisse,

d'autres bandes, venues des mêmes contrées, régnaient en maîtres dans

la Sicile et la partie méridionale de l'Italie. Ces dernières invasions

se détachant tout-à-fait des premières, nous avons dû nous borner à

indiquer l'influence que des attaques, disséminées sur un si large

théâtre, exercèrent quelquefois les unes sur les autres.

Il existe dans les divers pays qui ont été occupés, plus ou moins

long-tems, par les Sarrazins, des traditions relatives à cette

occupation même. Ici, on montre l'emplacement d'une forteresse d'où ils

répandaient la terreur dans les campagnes voisines. Là, est le passage

d'une rivière où ils rançonnaient les habitans du pays. Dans cette

vallée est une grotte où ils avaient coutume d'enfermer leur butin. Sur

ces montagnes est une suite de tours du haut desquelles leurs bandes

formidables, au moyen de signaux particuliers, étaient dans l'usage

de concerter leurs mouvemens. Pour celles de ces traditions qui ne

reposent sur aucun monument contemporain, nous nous sommes cru dispensé

d'en parler. Nous citerons, comme exemple, l'opinion qui a cours au

sujet de Castel-Sarrazin, nom d'une ville située sur les bords de la

Garonne. Il n'est presque personne, surtout dans le midi de la France,

qui n'ait la conviction que cette place a été ainsi appelée parce

qu'elle servit jadis de position fortifiée aux Sarrazins; et cependant

cette dénomination n'est qu'une altération d'un nom jadis en usage dans

le pays[9].

[9] Castel-Sarrazin dérive évidemment de _Castrum Cerrucium_, nom

sur lequel on peut consulter le _Gallia Christiana_, t. I, p. 160,

et l'_Histoire générale du Languedoc_, par dom Vaissette, t. I, p.

544.

Nous avons également évité de nous appesantir sur certains épisodes,

au sujet desquels des écrivains postérieurs n'ont pas craint de donner

les détails les plus circonstanciés, et dont les auteurs contemporains

n'ont quelquefois pas dit un seul mot. Ces épisodes sont l'ouvrage

de quelques esprits amis du merveilleux, notamment des auteurs de

romans de chevalerie, ou bien ils reposent sur des opinions évidemment

erronées; il nous a semblé qu'il suffisait d'en indiquer l'objet et la

source.

A cette occasion nous ne pouvons nous dispenser de dire quelques mots

de certains de ces épisodes, qui tiennent directement à notre sujet,

et qui, ayant servi de base à une partie des monumens de notre vieille

littérature, formèrent long-tems l'opinion générale de nos pères.

Les Sarrazins sont souvent appelés par les écrivains contemporains

du nom de _payens_, parce qu'on remarquait dans leurs rangs beaucoup

d'idolâtres, et parce que d'ailleurs, aux yeux du vulgaire ignorant,

les disciples de Mahomet rendaient au fondateur de leur religion un

culte divin. Plus tard, à l'époque des croisades, lorsque les restes du

paganisme furent éteints en Europe, les chrétiens d'Occident, n'ayant

plus d'ennemis à combattre que les musulmans, les mots _islamisme_ et

_paganisme_ devinrent synonymes; et on appela indifféremment du nom de

payens et de Sarrazins, non seulement les sectateurs de l'Alcoran, mais

encore les peuples idolâtres antérieurs à Mahomet, tels que les Francs

qui avaient envahi la France, avant Clovis, et même les Grecs et les

Romains. Un chapitre de la chronique de Guillaume de Nangis commence

ainsi: «Ci commencent les chroniques de tous les rois de France,

chrétiens et sarrazins[10].»

[10] _Catalogus codicum bibliothecæ Bernensis_, par Sinner, t. II,

p. 244.

Par une idée analogue, dans le roman français de _Parthenopeus_, dont

l'action est censée se passer sous Clovis, plusieurs chefs sarrazins

se trouvent en scène[11]. Il n'est pas étonnant d'après cela que, dans

plus d'un écrit du moyen-âge, les restes imposans de la domination

romaine à Orange, à Lyon, à Vienne en Dauphiné, portent le nom

d'_ouvrage sarrazin_. Il n'est pas étonnant non plus qu'à la fin le

nom sarrazin eût couvert tous les autres noms, et que les véritables

sources de notre histoire étant négligées, les longues guerres de

Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne contre les peuples de la

Germanie, eussent, pour ainsi dire, disparu sous les interminables

récits de leurs exploits, la plupart fabuleux, contre les disciples du

prophète des Arabes.

[11] _Parthenopeus de Blois_, publié par M. Crapelet, Paris, 1834,

2 vol. in-4º. Dans ce poème, t. II, p. 77, l'Espagne musulmane est

dépeinte telle qu'elle fut à partir du onzième siècle, c'est-à-dire

morcelée entre une foule de principautés. Ainsi ce poème ne remonte

pas à une haute antiquité.

Ce ne fut pas la seule source d'erreurs: le grand nom de Charlemagne

avait fini par éclipser les noms de ses indignes successeurs, et même

ceux de son aïeul Charles-Martel et de son père Pepin. Plusieurs

auteurs de romans de chevalerie, et après eux, la plupart des

chroniqueurs, mirent sur le compte de ce prince les événemens les

plus importans qui l'avaient précédé ou suivi. C'est ainsi que la

prétendue chronique de l'archevêque Turpin[12] place sous le règne de

Charlemagne l'ensemble des invasions sarrazines en France, à partir

de Charles-Martel jusqu'au dixième siècle, et même le mouvement qui,

vers la fin du onzième siècle, précipita les guerriers de la France en

Espagne, pour secourir les chrétiens de la Péninsule, menacés à la fois

par les musulmans du pays et les populations armées de l'Afrique[13].

Il en est à peu près de même du _roman_ de Philomène[14], qui suppose

sous Charlemagne les Sarrazins maîtres de tout le midi de la France, à

peu près comme ils l'avaient été un moment sous Charles-Martel, et qui

fait honneur à Charlemagne de leur expulsion opérée long-tems avant

lui. Il n'est pas besoin d'ajouter que chacun de ces écrivains, en

déplaçant ainsi les événemens, a employé dans ses tableaux les couleurs

qui étaient propres à son tems.

[12] _De vita Caroli Magni et Rolandi_, édition de M. Ciampi,

Florence, 1822, in-8º. D'après les événemens auxquels il est fait

allusion dans cette prétendue chronique, elle a nécessairement

été écrite après l'an 1100. M. Ciampi, l'éditeur, qui connaissait

imparfaitement les tems et les lieux, a méconnu beaucoup de noms

propres.

[13] Il s'agit du moment où les Maures d'Espagne, vivement pressés

par les chrétiens de Tolède, appelèrent à leur secours Youssouf,

fils de Taschefin, fondateur de la ville de Marok et de l'empire

des Almoravides.

[14] _Gesta Caroli Magni ad Carcassonam et Narbonam_, édition de

M. Ciampi, Florence, 1823, in-8º. Le roman de Philomène, d'abord

écrit en provençal, est d'une composition postérieure à celle de la

chronique de Turpin.

D'un autre côté, des auteurs qui écrivaient au moment de la lutte de

nos rois avec leurs principaux vassaux, tout en plaçant arbitrairement

les événemens dont nous parlons sous les règnes de Pepin et de

Charlemagne, ont attribué l'honneur du triomphe aux aïeux vrais ou

supposés des seigneurs de qui ils dépendaient. C'est l'idée qui domine

dans le _poème de Guillaume au-court-nez_, ainsi appelé du nom de

Guillaume comte de Toulouse, qui en est le principal héros, et à qui

le poète attribue le mérite d'avoir chassé les Sarrazins de Nismes,

d'Orange et d'autres cités du midi de la France[15]. C'était une

manière de célébrer la part réelle que les guerriers de ces contrées

prirent plus tard, non seulement à l'entière expulsion des mahométans,

mais à la conquête successive de l'Espagne sous les Maures.

[15] Le _Poème de Guillaume au-court-nez_ est en français, et se

compose de près de quatre-vingt mille vers. On le trouve manuscrit

à la Bibliothèque royale, fonds de Lavallière, no 23. Le poème au

reste se divise en plusieurs branches ou parties.

On comprend à quel point ces récits, amplifiés dans la suite par les

poètes italiens, notamment par l'Arioste, durent égarer les esprits.

Voici une autre source de confusion. On sait que les Hongrois, dans

la première moitié du dixième siècle, quittant les bords du Danube

où était établie leur demeure, franchirent les barrières du Rhin, et

mirent presque toute la France à feu et à sang. Leurs brigandages,

par le vaste théâtre où ils s'exercèrent autant que par leurs effets

désastreux, rappelèrent l'invasion des Vandales, qui, cinq cents

ans auparavant, étaient partis des mêmes lieux et avaient, par

rapport à la France, suivi presque les mêmes chemins. Or, dans les

rangs des Hongrois, se trouvaient plusieurs tribus slaves appelées

Venèdes ou Wendes. Il paraît que les écrivains allemands et français,

particulièrement les poètes, voulant établir un rapprochement entre

les Hongrois et les Vandales, dont le nom désigne encore tout ce que la

barbarie peut enfanter de plus monstrueux, s'attachèrent de préférence

au mot _Wandes_, qu'ils écrivirent aussi _Vandres_ et _Vandales_,

et l'appliquèrent aux Hongrois. Jacques de Guise, écrivain belge du

quatorzième siècle[16], parlant des peuples qui, aux huitième, neuvième

et dixième siècles, couvrirent la France de ruines, dit que le mot

_Vandale_, dans les langues du Nord, est synonyme de _coureur_ et de

_vagabond_; et que, comme ces peuples, avant de se fixer dans un pays,

couraient d'une contrée à l'autre, on les avait tous compris sous cette

dénomination[17].

[16] _Histoire de Hainaut_, en latin, publiée pour la première

fois en entier avec une traduction française, par M. le marquis de

Fortia d'Urban, Paris, 1826 et années suiv. 15 vol. in-8º.

[17] Il est certain que, d'après le récit de Jacques de Guise,

les Vandales étaient venus en France à travers le Rhin, et que

cependant plusieurs faits rapportés par l'auteur appartiennent

aux Normands. A la vérité, il raconte deux fois l'invasion des

Vandales, une fois sous les règnes de Charles-Martel et de Pepin

(voy. t. VIII, p. 263 et suiv.); et une autre fois, sous les

règnes de Charles-le-Simple et de Louis d'Outremer (t. IX, p. 220

et suiv.). La première fois, il sacrifie au goût des auteurs des

romans de chevalerie; la seconde fois il est guidé par l'ordre réel

des événemens. Du reste, sans vouloir garantir l'étymologie que

Jacques de Guise donne du mot _vandale_, nous ferons observer que

le verbe allemand _wandeln_ signifie _marcher_.

Jacques de Guise paraît surtout avoir fait des emprunts au _roman de

Garin le Loherain_, poème français composé vers le douzième siècle[18].

Dans le _roman de Garin_, l'invasion des Vandales est placée sous

Charles-Martel, et les héros du poème sont censés avoir fait plus

tard partie des paladins de Charlemagne[19]. Mais d'un côté, le poète

raconte le martyre de saint Nicaise, évêque de Rheims, et la mort de

saint Loup, évêque de Troyes, deux prélats qui vivaient au cinquième

siècle; d'un autre côté, les détails du poème appartiennent au dixième

siècle, et même aux siècles postérieurs. En effet, au moment où se

passe l'action, Paris obéissait à un duc particulier, et le roi de

France s'était retiré à Laon. Le pays situé entre la Champagne et

l'Alsace, et d'où le principal héros du poème a reçu son surnom de

_Loherain_, portait déjà le nom de _Lotharingia_ ou de Lorraine, mot

dérivé du nom de Lothaire, petit-fils de Charlemagne. De plus, il

existait des ducs particuliers de Metz et d'autres villes; ajoutez

à cela que, dans le poème, les Vandales sont quelquefois nommés

Hongres ou Hongrois. Enfin, les Sarrazins étaient alors maîtres de la

Maurienne, appelée aujourd'hui Savoie[20].

[18] Le _Roman de Garin le Loherain_, publié pour la première fois

par M. Paulin Paris; Paris, 1833. Il a été publié une _Analyse

critique et littéraire_ de ce poème, par M. Leroux de Lincy; Paris,

Techener, 1835, in-8º.

[19] Comparez le _Roman de Garin_, t. I, p. 49 et suiv., et la

chronique de Turpin, p. 26, 81 et 83.

[20] Ces observations s'appliquent à un passage d'une vieille

compilation française intitulée _La Fleur des histoires_, sur

laquelle on peut consulter le catalogue des manuscrits de la

bibliothèque de Berne, t. II, p. 189; ainsi qu'à un passage d'un

poème français inédit, intitulé _Renard le contrefait_, dont M.

Robert, conservateur de la bibliothèque Sainte-Geneviève, prépare

la publication.

Maintenant, il se présente une question. Les Sarrazins furent-ils

entièrement étrangers aux invasions du peuple appelé du nom de

Vandales? et s'ils n'y furent pas étrangers, quelle est la part qu'on

doit leur attribuer? De cette question, dépend la fixation des limites

entre lesquelles les courses des Sarrazins eurent lieu. Plusieurs

passages de martyrologes et de légendes de saints, à la vérité,

d'une origine postérieure au huitième siècle, font mention, à ce même

siècle, d'églises détruites et de saints personnages mis à mort par

les Vandales. Or, sous les règnes de Charles-Martel, de Pepin et de

Charlemagne, les contrées situées entre le Rhin, les Pyrénées, les

Alpes et la mer, n'eurent à souffrir des incursions d'aucun autre

peuple étranger que les Sarrazins. D'un autre côté, les Vandales, dans

le _roman de Garin_, la chronique de Jacques de Guise et le _roman du

Renard le contrefait_, sont plus d'une fois appelés _Sarrazins_. Enfin,

les véritables Sarrazins, notamment les Sarrazins d'Afrique, sont

quelquefois appelés _Vandales_, sans doute par allusion aux Vandales

qui avaient été conduits en Afrique par Genseric[21].

[21] Voyez la _vie de saint Nicolas_, publiée par M. Monmerqué dans

la collection de la _Société des bibliophiles Français_. Paris,

1834, p. 258.

La question fut examinée, il y a cent cinquante ans, par le P.

Lecointe, dans son histoire ecclésiastique de France[22]. Ce savant

oratorien n'hésita pas à voir des Sarrazins dans les Vandales, et

son opinion fut adoptée par dom Mabillon, le P. Pagi, dom Vaissette,

dom Bouquet, en un mot par les hommes les plus érudits. Mais, c'est

dans les derniers tems seulement, qu'on s'est occupé de mettre en

lumière les monumens de notre vieille littérature, où les invasions

des Vandales sont décrites avec le plus de détail et de suite. Ces

ouvrages supposent que les Vandales envahirent non seulement le midi

et le centre de la France, où les Sarrazins ont réellement pénétré,

mais encore les environs de Paris, la Lorraine, la Flandre et les

divers pays riverains du Rhin, qui n'ont jamais vu flotter l'étendard

du prophète. C'est le cas de dire que ce qui prouve trop, ne prouve

quelquefois rien.

[22] _Annales ecclesiastici Francorum_, t. IV, p. 728 et suiv.

Nous le répétons: aucun des témoignages relatifs à l'invasion d'un

peuple vandale en France, au huitième siècle, n'est contemporain.

Tous ces témoignages sont postérieurs au dixième siècle. Là, où les

Vandales sont appelés Sarrazins, le mot _sarrazin_ ne peut-il pas

être synonyme de _payen_. Déjà, dom Mabillon[23] et dom Vaissette[24]

avaient remarqué que certains faits, relatifs aux prétendus Vandales du

huitième siècle, appartenaient à une autre époque[25].

[23] _Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti_, sæc. III, part. II,

p. 534, et _Annales benedictini_, t. II, p. 90.

[24] _Histoire générale du Languedoc_, t. I, notes, p. 638 et suiv.

[25] Voyez ci-après, p. 31; voyez aussi, au sujet de la prise de

l'abbaye de Luxeuil par les Vandales, les _Mémoires historiques sur

la ville de Poligny_, par Chevalier; Lons-le-Saulnier, 1767, t. I,

p. 45 et 66.

En vain dira-t-on que ces faits ont été admis dans les grandes

chroniques de Saint-Denis, qui jouirent de la plus haute estime chez

nos pères. Les chroniques de Saint-Denis n'ont commencé à être mises

par écrit, que vers le milieu du douzième siècle; et pour les événemens

antérieurs, le rédacteur s'est borné à reproduire les récits qui

avaient cours de son tems. N'a-t-il pas également adopté les contes

absurdes de la chronique de Turpin?

Tout cela vient à l'appui de ce qu'on savait déjà. C'est que,

pendant long-tems, les véritables sources de notre histoire restèrent

délaissées, et que jusqu'au dix-septième siècle, c'est-à-dire jusqu'au

rétablissement des études historiques, le roman de Garin et les

ouvrages analogues furent presque les seules autorités consultées.

C'est là ce qui explique la confusion qui avait passé des romans dans

les chroniques, et des chroniques dans beaucoup de légendes de saints.

Maintenant, revenons à notre ouvrage. Il ne s'agit pas ici de ces

sujets qui ne forment qu'un objet de curiosité ou qui n'intéressent

que de petites localités. Pendant plus ou moins long-tems, une grande

partie de la France fut en proie aux funestes effets des invasions des

Sarrazins. Plus tard, ces effets se firent sentir en Savoie, en Piémont

et en Suisse; et les barbares occupèrent les lieux les mieux fortifiés

du centre de l'Europe, depuis le golfe de Saint-Tropès jusqu'au lac

de Constance, depuis le Rhône et le mont Jura jusqu'aux plaines du

Mont-Ferrat et de la Lombardie. Sans doute le souvenir des ravages

faits par les Sarrazins ne fut pas étranger aux guerres des croisades,

à ce mouvement général, qui précipita l'Europe chrétienne sur l'Asie

et l'Afrique, et qui mit pendant plusieurs siècles en présence

l'Évangile et l'Alcoran. D'ailleurs, dans toutes les contrées occupées

par les Sarrazins, et même au-delà, le nom sarrazin est resté présent

à tous les esprits, et il se mêle encore aux diverses traditions de

l'antiquité et du moyen-âge.

Les faits sont disposés dans un ordre chronologique. Si quelques

événemens ont échappé à nos recherches, il sera facile de les insérer

à leur place; s'il y en a qui ne soient pas présentés sous leur

véritable jour, on pourra leur restituer leur vrai caractère. A cet

égard, nous invoquons le zèle et les lumières des personnes que de si

grands événemens ne trouveront pas indifférentes, et qui, à portée des

lieux mêmes où les faits se passèrent, auront à leur disposition des

documens inconnus. L'écrit que nous publions, et qui, bien qu'assez

court, nous a coûté de longues recherches, peut être considéré comme

le cadre où viendront successivement prendre place les divers épisodes

du sujet que nous traitons. La longue distance qui nous sépare de ces

tems éloignés ne permet pas d'espérer qu'on parvienne à remplir toutes

les lacunes qui existent encore; mais sans doute il se présentera de

nouveaux faits. Dans tous les cas, si on jugeait que cet écrit a jeté

quelque lumière sur la partie la plus obscure et la plus difficile de

nos annales, nous nous croirons suffisamment dédommagé de toutes nos

peines.

L'ouvrage est divisé en quatre parties. Dans la première, il est parlé

des invasions des Sarrazins, venant surtout d'Espagne, à travers les

Pyrénées, jusqu'à leur expulsion de Narbonne et de tout le Languedoc

par Pepin-le-Bref, en 759. La deuxième partie est consacrée aux

invasions des Sarrazins venant par terre et par mer, jusqu'à leur

établissement sur les côtes de Provence, vers l'an 889. La troisième

fait voir comment les mahométans pénétrèrent par la Provence en

Dauphiné, en Savoie, en Piémont et dans la Suisse. Nous montrons,

dans la quatrième, quel fut le caractère général de ces invasions, et

quelles en furent les suites.

PREMIÈRE PARTIE.

PREMIÈRES INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE JUSQU'A LEUR EXPULSION DE

NARBONNE ET DE TOUT LE LANGUEDOC, EN 759.

Un auteur arabe, racontant la conquête de l'Espagne par ses

compatriotes, rapporte d'abord ces paroles, qu'il place dans la bouche

de Mahomet: «Les royaumes du monde se sont présentés devant moi, et

mes yeux ont franchi la distance de l'Orient et de l'Occident. Tout

ce que j'ai vu fera partie de la domination de mon peuple[26].» On

put croire, en effet, que tout l'univers allait fléchir sous le joug

du prophète. En quelques années, la Mésopotamie, la Syrie, la Perse,

l'Égypte et l'Afrique jusqu'à l'Océan atlantique, furent soumises par

le glaive. D'une part, les guerriers arabes envahissaient l'Espagne,

et, s'avançant à travers la France, menaçaient de subjuguer le reste de

l'Europe; de l'autre, franchissant l'Oxus et l'Indus, ils semblaient ne

vouloir reconnaître d'autres bornes que celles que la nature elle-même

a données à la terre que nous habitons.

[26] _Description géographique et historique de l'Espagne_, en

arabe, par Maccary. Voyez les manuscrits arabes de la Bibliothèque

royale, ancien fonds, no 704, fol. 61 verso. Cet ouvrage est

une compilation en plusieurs volumes, rédigée au commencement du

dix-septième siècle, mais où l'auteur met à contribution certains

ouvrages qui ne nous sont point parvenus. Conde n'a pas eu cette

compilation à sa disposition.

Le centre de cet immense empire était en Syrie, dans l'antique ville

de Damas. La souveraine puissance, tant pour le spirituel que pour le

temporel, se trouvait entre les mains des khalifes ommiades; celui qui

régnait alors se nommait Valid.

Les Arabes, en pénétrant dans l'Afrique, avaient rencontré dans

l'intérieur, particulièrement dans les chaînes du mont Atlas,

d'innombrables tribus nomades, appelées du nom général de Berbers. Ces

peuplades, qui avaient successivement défendu leur liberté contre les

Carthaginois et les Romains, professaient, les unes le judaïsme, les

autres le christianisme, quelques-unes le culte des idoles. La plupart

de ces peuplades parlaient une langue particulière appelée le berber,

qui subsiste encore. Mais quelques-unes faisaient usage d'un langage

qui se rapprochait de l'arabe, de l'hébreu et du phénicien[27], soit

que ces tribus fussent des restes des peuples du pays de Chanaan et

de la Phénicie qui, du tems de Josué et dans les tems postérieurs,

s'embarquèrent pour les parages d'Afrique[28], soit que, comme le

disent les plus savans d'entre les écrivains arabes, dans les premiers

siècles de notre ère, plusieurs tribus de l'Yémen ou Arabie Heureuse,

qui professaient le judaïsme, ayant été obligées de s'expatrier pour

échapper aux persécutions des Éthiopiens, alors maîtres de cette partie

de la presqu'île, se fussent réfugiées à travers les provinces romaines

dans ces régions éloignées[29]: quoi qu'il en soit, ces rapports de

langage ne contribuèrent pas peu à hâter les succès des Arabes; et,

bien que les Berbers continuassent en général à professer la religion

qu'ils avaient suivie jusque-là, ils furent d'un immense secours aux

vainqueurs pour les nouvelles conquêtes qu'ils étaient sur le point

d'entreprendre. En effet, les uns et les autres étaient habitués à la

vie nomade, à une vie dure et sauvage, qui se prêtait admirablement à

une guerre d'enthousiasme et de triomphes.

[27] _Nouveau Journal Asiatique_, extrait des Prolégomènes

d'Ibn-Khaldoun, par M. Schultz, t. II, p. 117 et suiv.

[28] Procope, _Histoire de la guerre des Vandales_, liv. II, ch. 10;

et M. Dureau de Lamalle, _Recherches sur l'histoire de la partie de

l'Afrique septentrionale, connue sous le nom de régence d'Alger_,

par une commission de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres;

Paris, 1835, t. I, p. 114 et suiv.

[29] Voy. les témoignages mentionnés par Ibn-Khaldoun, dans l'extrait

déjà cité, p. 127, 132 et 141, bien qu'Ibn-Khaldoun lui-même ne

partage pas cette opinion. Voy. aussi l'article _berber_ de

l'_Encyclopédie Pittoresque_, par M. d'Avezac.

Dès que la puissance des vainqueurs en Afrique commença à être

affermie, ils songèrent à traverser le petit détroit qui sépare cette

partie du monde de l'Europe. On était alors dans l'année 710. Celui

qui gouvernait l'Afrique au nom du khalife s'appelait Moussa, fils de

Nossayr. Né dans les dernières années du règne du khalife Omar, Moussa

avait pour ainsi dire sucé avec le lait les idées de prosélytisme et

de guerre qui caractérisaient l'islamisme. Il était alors âgé de près

de quatre-vingts ans; mais il avait encore toute l'ardeur d'un jeune

guerrier. Quant à l'Espagne, elle était au pouvoir des Goths, et le

prince qui régnait s'appelait Rodéric. La monarchie des Goths, qui

comprenait dans ses limites le Roussillon et une partie du Languedoc

et de la Provence, renfermait des villes florissantes, des armées

nombreuses. Mais l'esprit de faction s'était emparé de chacun, et la

corruption générale avait énervé les courages. Il était facile de voir

qu'un royaume, en apparence très-puissant, succomberait devant un petit

nombre d'enthousiastes et de sectaires, excités par la soif du butin et

qui se croyaient envoyés de Dieu même.

Moussa fit faire une première tentative par quelques Berbers, qui,

débarquant au lieu où fut bâti plus tard Tharifa[30], parcoururent

les côtes de l'Andalousie, enlevant les troupeaux et pillant les

villes ouvertes. Comme les Berbers ne rencontrèrent pas de résistance,

Moussa, l'année suivante (711), fit partir une nouvelle expédition

beaucoup plus nombreuse. Celle-ci, composée de douze mille hommes,

presque tous Berbers, était commandée par son affranchi Tharec, fils

de Zyad, le même qui donna son nom au rocher de Gibraltar, près

duquel il débarqua[31]. Pour les musulmans pieux, la guerre qu'on

allait entreprendre devait accroître le nombre des fidèles, et ils

s'assuraient à eux-mêmes le paradis; pour ceux qui ne visaient qu'à la

gloire, aux richesses ou aux plaisirs, ils entraient dans un pays riche

et fertile, où ils trouveraient tout ce qui excite ordinairement les

désirs des hommes.

[30] Ce lieu fut ainsi appelé parce que le détachement des Berbers

avait pour chef Tharif.

[31] _Gibraltar_ est l'altération de _Gibel-Tharec_ ou montagne

de Tharec. C'est par erreur que Conde n'a fait qu'un personnage de

Tharif et de Tharec. Voy. Novayry, man. arab. de la Biblioth. roy.,

anc. fonds, no 702, fol. 9.

La petite armée de Tharec suffit pour renverser l'armée des Goths. Le

roi fut vaincu, et sa tête envoyée comme trophée à la cour de Damas.

En moins d'un an, Tharec s'empara de Cordoue, de Malaga et de Tolède.

Un écrivain arabe rapporte que, pour inspirer plus de terreur, il

avait fait tuer quelques-uns de ses captifs, et après les avoir fait

cuire, les avait donnés à manger à ses soldats[32]. Une des principales

causes de ces succès sans exemple, ce fut l'appui que les vainqueurs

trouvèrent dans les juifs, alors très-nombreux en Espagne. Les juifs

étaient impatiens de se venger des vexations auxquelles ils étaient en

butte de la part des chrétiens, et d'ailleurs ils voyaient des frères

dans une partie des conquérans.

[32] _Histoire de la Conquête de l'Espagne par les Musulmans_,

par Ibn-Alcouthya; manuscrits arabes de la Biblioth. roy., anc.

fonds, no 706, fol. 4. Ibn-Alcouthya écrivait dans la dernière

moitié du dixième siècle de notre ère. Son nom signifie _fils de la

Gothe_, et il fut ainsi appelé parce qu'il descendait des anciens

maîtres de l'Espagne. On trouve dans le même volume une chronique

des premiers siècles de la domination des Maures en Espagne, par

un écrivain de la même époque qui cite quelquefois pour garant le

témoignage des anciens du pays.

A la nouvelle de progrès si glorieux, Moussa éprouva le désir d'en

partager l'honneur. Il accourut du fond de l'Afrique avec une autre

armée composée d'Arabes et de Berbers, comptant d'autant plus sur le

succès, qu'on remarquait dans ses rangs un des compagnons du prophète,

âgé de près de cent ans, et plusieurs enfans des compagnons de Mahomet.

Moussa porta ses pas d'un autre côté que son lieutenant, et subjugua

successivement Mérida, Saragosse et d'autres cités. Puis se disposant

à s'éloigner encore plus du centre de ses forces, il prit avec lui une

troupe d'élite armée à la légère. Les fantassins, du reste en petit

nombre, ne portaient que leurs armes. Les cavaliers, qui formaient la

meilleure portion de l'armée, et qui étaient montés en partie sur les

chevaux des vaincus, n'avaient avec leurs armes qu'un petit sac pour

les provisions et une écuelle en cuivre. Chaque escadron et chaque

bataillon reçut un nombre déterminé de mulets pour le transport des

bagages.

Suivant les auteurs arabes, Moussa porta ses courses jusqu'en France. A

Narbonne, il trouva dans une église sept statues équestres en argent;

et, à Carcassonne, l'église de Sainte-Marie offrit à son avidité sept

colonnes d'argent de grandeur colossale[33]. Les Arabes donnent à la

France le surnom de _grande terre_, désignant par là toute la contrée

située entre les Pyrénées, les Alpes, l'Océan, l'Elbe et l'empire

grec, vaste contrée, qui en effet répond à la France du tems de

Charles-Martel, de Pepin, et surtout de Charlemagne, et où, suivant la

remarque des auteurs arabes, il se parlait un grand nombre de langues.

[33] Maccary, no 704, fol. 73 recto.

Ce qui étonnait le plus les chrétiens, c'était de voir leurs

ennemis presque partout en même tems. Quand un pays se soumettait

de lui-même, les vainqueurs respectaient les propriétés et le culte

établi. Seulement ils s'emparaient d'une partie des églises qu'ils

convertissaient en mosquées, et prenaient les richesses des églises,

les terres vacantes, et les biens dont les propriétaires s'étaient

expatriés: ils s'emparaient également des armes et des chevaux qui

leur étaient si utiles dans cette carrière de guerres et d'aventures

continuelles; enfin ils imposaient aux habitans un tribut qui variait

suivant les circonstances, et ils se faisaient donner des otages comme

un garant de fidélité. Pour les pays qui ne s'étaient soumis qu'à

la force, ils étaient exposés à toute la violence de la conquête, et

le tribut qui leur était imposé s'élevait au double des autres[34].

Quelquefois les vainqueurs jugeaient nécessaire de laisser une

garnison; et cette garnison se composait en partie de juifs espagnols

dont la haine pour les chrétiens était un gage assuré de dévouement.

[34] Il sera parlé, dans la dernière partie, des impôts établis par

les Sarrazins en France, et de leur système d'administration.

Les auteurs arabes ajoutent que le projet de Moussa était de s'en

retourner à Damas auprès du khalife son maître, à travers l'Allemagne,

le détroit de Constantinople et l'Asie-Mineure, menaçant de ne faire

de la mer Méditerranée qu'un grand lac qui aurait servi de voie de

communication aux diverses provinces de cet immense empire[35].

[35] Maccary, no 704, fol. 62 verso et 73 recto.

Quant aux auteurs chrétiens, ils ne font aucune mention de l'entrée

de Moussa en France, et il est probable que cette invasion se borna

à quelques légères incursions. Mais il est certain que la chrétienté

courait en ce moment le plus grand danger, et l'on frémit à l'idée de

ce qui aurait pu arriver, si la discorde ne s'était mise de bonne heure

parmi les vainqueurs.

Moussa, dès l'origine de la conquête de l'Espagne, avait vu avec un vif

sentiment de jalousie la gloire dont se couvrait son lieutenant Tharec.

D'ailleurs il aurait voulu s'approprier la meilleure partie du butin,

se réservant de satisfaire, par le don de quelques objets précieux,

au précepte de l'Alcoran qui attribue au souverain le cinquième des

richesses prises sur l'ennemi. Tharec, au contraire, qui désirait

exécuter le précepte dans toute sa rigueur, mettait fidèlement le

cinquième du butin à part, et distribuait le reste aux soldats. La

querelle en vint au point que le khalife crut devoir appeler les deux

rivaux devant son tribunal.

La conquête de l'Espagne et d'une partie du Languedoc s'était faite

en moins de deux ans. Moussa choisit pour le remplacer dans les pays

subjugués son fils Abd-alazyz, qui fixa sa résidence à Séville, et

il le mit sous la surveillance d'un autre de ses fils, à qui il avait

donné le gouvernement de l'Afrique. Celui-ci résidait à Cayroan, ville

située à quelques journées de Tunis, dans l'intérieur des terres.

Comme Moussa n'avait pas à sa disposition de flotte qui pût le conduire

en Syrie, il prit la voie de terre. Traversant le détroit de Gibraltar,

il longea la côte d'Afrique jusqu'en Egypte. Il était suivi des

otages, au nombre de trente mille, qu'il s'était fait livrer par les

peuples vaincus. Parmi ces otages, on remarquait quatre cents personnes

choisies dans les familles les plus illustres, et qui, au rapport des

auteurs arabes, avaient le droit de porter une ceinture et une couronne

d'or. Quant au butin, il était immense. Une partie était portée sur des

chars, une autre à dos d'animaux[36].

[36] Maccary, no 704, fol. 63 recto.--Ibn-Alcouthya, fol. 4 verso.

Invasions des Sarrazins en France et de France en Savoie, en Piémont et dans la Suisse, pendant les 8e, 9e et 10e siècles de notre ère · 第 1 / 19 段