arrivé au mois de décembre. Les pluies se succédaient sans relâche et
toutes les rivières débordaient. Après de longues délibérations, on
jugea prudent que le roi allât se reposer à Tournay pour y célébrer
les fêtes de Noël. On congédia en même temps les hommes d'armes des
provinces les plus éloignées, tels que ceux de l'Auvergne, du Dauphiné
ou de la Bourgogne. Les Bretons restèrent, et les désordres qui
avaient signalé leur marche ne cessèrent point d'accabler les
populations. Les oncles du roi, tour à tour prodigues et avares, les
encourageaient peut-être dans leurs excès. On en vit un triste exemple
à Tournay. Cette ville, qui avait été à plusieurs reprises le
boulevard de la France, fut rançonnée comme les villes de Flandre et
contrainte à payer la somme énorme de douze cent mille francs. On
n'avait point de rébellion à lui reprocher, mais on l'accusait d'avoir
refusé de reconnaître le pape d'Avignon.
Charles VI prolongea son séjour à Tournay, se flattant de recevoir la
soumission des Gantois, auxquels il avait écrit de Thourout, trois
jours après la bataille de Roosebeke, pour les engager à se soumettre,
leur promettant «raison, justice et grâce.» Des conférences
s'ouvrirent, mais ès parlements qui là furent ordonnés, dit
Froissart, on les trouva aussi durs et aussi orgueilleux que si ils
eussent tout conquêté et eu à Rosebecque la journée pour eux.» Pierre
Van den Bossche exhortait constamment ses concitoyens à ne point
perdre courage. Ackerman, revenu à Gand par la Zélande, leur faisait
aussi espérer l'arrivée prochaine d'une armée anglaise. On ne put
jamais obtenir de leurs députés qu'ils renonçassent à leurs franchises
ou à l'obédience du pape de Rome, et les oncles du roi reconnurent
bientôt qu'il fallait ajourner la guerre au printemps. Ils laissèrent
Jean de Ghistelles avec deux cent cinquante lances à Bruges, le sire
de Saimpy à Ypres, Jean de Jumont à Courtray, Gilbert de Leeuwerghem à
Audenarde. Deux cents lances bretonnes occupèrent Ardenbourg pour
interrompre toutes les communications des Gantois avec le port de
l'Ecluse.
Peut-être les oncles du roi étaient-ils impatients de recueillir les
résultats de leur victoire de Roosebeke en châtiant les communes de
France. Charles VI traversa, entouré de toute son armée comme s'il se
trouvait encore sur une terre étrangère, Arras, que pillèrent les
Bretons, Péronne, où le quitta le comte de Flandre, Noyon, Compiègne,
Senlis et Meaux: la terreur régnait dans toutes ces villes depuis
longtemps favorables à la cause des libertés communales; elle se
répandit bientôt jusque dans la capitale du royaume; car l'on assurait
que les oncles du roi avaient promis aux Bretons de leur y payer la
solde méritée par leurs services dans la guerre de Flandre. La commune
de Paris s'arma tout entière par un vague sentiment d'inquiétude, et
se rangea en ordre de bataille devant la colline de Montmartre,
protestant qu'elle voulait seulement montrer de quel secours ses
nombreuses milices pouvaient être au roi. Elle croyait qu'en étalant
toutes ses forces elle se rendrait redoutable et obtiendrait de
meilleures conditions; c'était une grave erreur; les vainqueurs
s'intimident rarement, et plus la commune de Paris était puissante,
plus il fallait l'affaiblir. Ne connaissait-on pas d'ailleurs son
alliance avec les communes flamandes? Le roi de France avait résolu de
la traiter en ennemie, afin de pouvoir user contre elle dans toute
leur rigueur des droits de la victoire. Le connétable envoya ses
hérauts demander un sauf-conduit aux Parisiens, puis il les somma de
déposer les armes. Pour compléter ce menaçant simulacre d'hostilité,
les barrières furent brisées, et le jeune prince passa à cheval,
suivi de ses hommes d'armes, sur les portes de la première cité de son
royaume arrachées de leurs gonds, sans vouloir écouter le prévôt des
marchands qui venait avec les principaux bourgeois lui adresser une
courte et humble harangue.
Les Bretons commencèrent aussitôt à piller les maisons, mais on les
arrêta: les oncles du roi avaient d'autres desseins. Ils avaient
d'abord fait enlever les chaînes des rues et fait porter à Vincennes
toutes les armes des bourgeois, qui eussent suffi, selon le témoignage
évidemment exagéré d'un historien contemporain, pour équiper huit cent
mille hommes; on défendit en même temps toutes les confréries établies
à l'instar des gildes flamandes. Enfin, aussitôt qu'on n'eut plus rien
à craindre de Paris, on arrêta trois cents des plus riches bourgeois:
parmi ceux-ci se trouvaient l'honneur de la magistrature française, le
prudent ami de Charles V, Jean Desmarets, qui avait plus d'une fois,
par l'autorité d'une haute vertu, réconcilié le roi et le peuple, et
Nicolas le Flamand, coupable d'avoir exhorté la commune à s'abstenir
de toute agitation pour espérer dans l'avenir. Ils montèrent sur le
même échafaud, et avec eux des chevaliers, des notables bourgeois, des
avocats au parlement. Le même jour, une ordonnance royale abolit tous
les priviléges de la ville de Paris, et lui retira le droit d'élire le
prévôt des marchands. Enfin, lorsque la hache du bourreau se fut
émoussée, lorsque les eaux de la Seine eurent charrié assez de
cadavres, une solennelle assemblée fut convoquée au palais, et là le
chancelier, se plaçant au pied de la statue de Philippe le Bel,
raconta la défaite des Flamands et les rébellions des Parisiens. Des
femmes échevelées demandèrent grâce pour leurs pères et leurs époux,
et quand les oncles du roi eurent pris part à cette scène réglée
d'avance, Charles VI déclara pardonner à ses sujets de Paris et
commuer la peine criminelle en peine civile, c'est-à-dire que,
satisfait du sang des bourgeois qui avaient péri dans les supplices,
il n'exigeait plus que l'or de ceux qui leur survivaient. Tous les
habitants, quel que fût leur rang, se virent réduits à une affreuse
misère, et leurs trésors ne servirent qu'à leur préparer de nouveaux
malheurs. Deux tiers des amendes devaient couvrir les frais de
l'expédition de Roosebeke; le dernier tiers était destiné à rétablir
l'ordre dans les finances du royaume; mais les oncles du roi s'en
emparèrent pour alimenter leurs complots et les intrigues que
multipliait leur ambition jalouse et envieuse; le surplus de la somme
resta aux mains des maréchaux et des capitaines, et les hommes
d'armes, n'ayant rien reçu de ce qu'on leur avait promis, se
répandirent dans les campagnes pour arrêter les marchands et piller
les laboureurs.
A Rouen, à Reims, à Châlons, à Troyes, à Sens, à Orléans, les mêmes
châtiments firent place à de semblables exactions.
Louis de Male imitait en Flandre les rigueurs de Charles VI. Il y
ordonna de nombreux supplices, de plus nombreuses confiscations; une
foule de malheureux, qui n'avaient pas réussi à se réfugier à Gand,
cherchèrent un asile à bord des navires qui mettaient à la voile pour
la Rochelle ou les rivages de l'Angleterre; ils ne s'éloignèrent
toutefois du port de l'Ecluse qu'après avoir vu de loin suspendre à un
gibet Barthélemi Coolman, que Philippe d'Artevelde avait créé amiral
de la flotte flamande. L'aspect de ces tortures accrut leur terreur,
et lorsque le comte de Flandre leur offrit une amnistie complète s'ils
consentaient à rentrer dans ses Etats, il n'y en eut point qui osèrent
se confier dans ses promesses.
Par une mesure générale, Louis de Male avait exigé que toutes les
villes de Flandre lui livrassent leurs chartes de priviléges. C'était
le premier usage qu'il eût fait de son autorité depuis qu'elle avait
été rétablie par les armes françaises, car il avait donné cet ordre
sur le champ même de Roosebeke; cependant la remise des chartes des
communes n'eut lieu que quelques mois plus tard, au château de Lille;
les échevins de Warneton, de Bailleul, d'Ypres, de Nieuport, de
Poperinghe, de Cassel, puis ceux de Bruges et de vingt autres villes
ou bourgs, jouissant d'une juridiction particulière, vinrent tour à
tour déposer entre ses mains leurs archives municipales; mais on
soupçonna les Yprois de posséder «autres choses qu'ils n'avoient point
apportées.» Les Brugeois s'étaient montrés plus obéissants. Louis de
Male leur enleva la plupart des documents authentiques qui retraçaient
la concession ou le développement de leurs priviléges: ce fut ainsi
qu'il fit détruire successivement les chartes octroyées par Philippe
de Thiette après la journée de Courtray, les lettres d'alliance
scellées en 1321 par les communes de Gand et de Bruges, et les fameux
traités conclus quarante années auparavant par Jacques d'Artevelde et
Edouard III.
La liberté flamande avait perdu ses titres, mais elle respirait
encore.
Le 27 janvier, c'est-à-dire le jour même de la confiscation des
franchises de Paris et de la mort de Jean Desmarets et de Nicolas le
Flamand, François Ackerman chassa les Bretons d'Ardenbourg et y arbora
la bannière du pape Urbain VI. Il savait combien toutes les
populations flamandes étaient attachées à l'Eglise de Rome, et que
rien ne leur avait paru plus avilissant, dans les volontés de Charles
VI, que l'obéissance au siége d'Avignon qu'il avait imposée à toutes
les villes soumises.
La guerre contre les Français devint une croisade religieuse: elle
l'était en Flandre par une forte conviction; elle le fut en Angleterre
par intérêt politique. On avait publié à Londres une bulle du pape de
Rome qui ordonnait de prendre les armes pour combattre les clémentins.
Urbain VI y rappelait que des bandes de Bretons et de Gascons avaient
envahi les domaines pontificaux, et ajoutait qu'après avoir vainement
essayé de ramener ses adversaires par la persuasion, il se trouvait
réduit à opposer la force à la force. Tels étaient les motifs qui
l'engageaient à charger l'évêque de Norwich de diriger une expédition
qui devait jouir de tous les priviléges accordés aux guerres de la
terre sainte; en conséquence de cette délégation, l'évêque de Norwich,
Henri Spencer, avait adressé, le 9 février 1382, à tous les recteurs,
vicaires et chapelains d'Angleterre, des lettres par lesquelles il les
exhortait à enrôler leurs paroissiens: dès ce moment, il déposa
lui-même la mitre pour ceindre l'épée. Petit-fils de Hugues Spencer,
décapité sous le règne d'Edouard II, il était devenu, encore fort
jeune, évêque de Norwich en 1369; mais c'était pendant les mouvements
insurrectionnels de 1381 qu'il avait révélé toute l'énergie de ses
mœurs belliqueuses. Portant un casque, une cuirasse et une épée à
deux tranchants, il avait pénétré le premier dans le camp des
laboureurs à Northwalsham, et un éclatant succès lui avait livré Jean
Littestere, qu'ils nommaient leur roi. Henri Spencer se souvenait
qu'un autre évêque de Norwich avait été envoyé en Flandre par Jean
sans Terre pour arrêter les succès de Philippe-Auguste: si le premier
n'avait point réussi à prévenir la déroute de Bouvines, le second se
vantait de pouvoir réparer la défaite de Roosebeke.
L'évêque de Norwich s'était embarqué précipitamment à Northbourne, à
bord des vaisseaux qu'avait réunis son ami Jean Philippot, qui s'était
aussi illustré dans les troubles de 1381 en tuant Walter Tyler. Il
devait attendre à Calais le maréchal de Beauchamp retenu aux
frontières d'Ecosse; mais son impatience l'entraîna bientôt à
commencer la guerre. Il consulta ses compagnons d'armes, et ils
décidèrent, d'un commun accord, qu'il fallait la porter en Flandre. Le
lendemain, trois mille Anglais se dirigèrent vers Gravelines, dont les
retranchements tombèrent en leur pouvoir. Louis de Male se trouvait en
ce moment à Lille: il se hâta d'envoyer à l'évêque de Norwich deux
chevaliers, Jean Vilain et Jean Vander Meulen, pour lui représenter
qu'il s'étonnait d'autant plus de cette agression qu'il reconnaissait
le pape de Rome: dès qu'ils nommèrent monseigneur de Flandre, les
Anglais leur demandèrent de quel seigneur ils voulaient parler; car à
leurs yeux les véritables seigneurs du pays, par l'exercice de
l'autorité et le droit de la conquête, étaient le roi de France et le
duc de Bourgogne, tous les deux clémentins.
Les Anglais continuaient leur marche en suivant le rivage de la mer;
ils avaient reçu des renforts de Calais et de Guines, et leur armée
comptait, selon quelques chroniqueurs, quinze cents archers et plus de
six cents lances; selon d'autres, huit cents chevaux et dix mille
fantassins. Henri Spencer, qui faisait déployer devant lui la bannière
de saint Pierre sur laquelle brillaient les clefs pontificales, avait
déjà dépassé le village de Mardyck lorsqu'on vint l'avertir que toutes
les garnisons des châtellenies voisines, sous les ordres du Haze de
Flandre et de Jacques Metteneye, s'étaient rangées en ordre de
bataille devant Dunkerque pour l'arrêter: elles formaient environ
quatorze mille hommes, en y comprenant dix-neuf cents Français ou
Bretons. Un héraut alla sommer les _Leliaerts_ de déclarer s'ils
étaient urbanistes ou clémentins; ils le tuèrent: ce fut le signal du
combat. Un capitaine gantois, qui avait été l'un des députés des
communes en Angleterre, Rasse Vande Voorde, s'élance le premier pour
les attaquer. L'enthousiasme des croisés est extrême: il leur semble
que Dieu même les conduit au triomphe; car ils entendent retentir
au-dessus de leurs têtes les roulements menaçants du tonnerre, et la
foudre frappe leurs ennemis, mêlée aux traits de leurs archers:
bientôt toute l'armée du comte fuit vers Dunkerque, où les Anglais
entrent avec les vaincus. Cette glorieuse journée entraîne la
soumission de Bergues, de Cassel et de Bourbourg (25 mai 1383).
De Dunkerque l'évêque de Norwich se dirigea vers Aire; mais comme
cette ville était bien gardée, il passa outre et s'empara de
Saint-Venant, puis il marcha vers Bailleul. Poperinghe et Messines lui
ouvrirent leurs portes; à sa voix, toutes les populations des bords de
la mer s'insurgeaient depuis Furnes jusqu'à Blankenberghe, et, dans
les premiers jours de juin, Ackerman, qui avait pendant quelques jours
campé devant Bruges, vint avec vingt mille Gantois se joindre aux
Anglais.
Le siége d'Ypres fut résolu: il était important de reconquérir cette
ville qui ouvrait aux ennemis l'entrée de la Flandre. Si la garnison
qu'elle avait reçue de Charles VI était peu nombreuse, elle possédait
d'intrépides défenseurs: c'étaient les chevaliers qui avaient naguère
sauvé Audenarde. Ils détruisirent les faubourgs dont l'industrieuse
population avait émigré l'année précédente, et employèrent les débris
des habitations à former de nouvelles palissades. Ces travaux duraient
encore lorsque la cloche du beffroi annonça l'approche des croisés;
tous les chevaliers accoururent aussitôt sur les remparts, et ils
ordonnèrent qu'on tirât les canons. Par un hasard qui parut aux
assiégés un favorable augure, cette première décharge renversa un
noble anglais, nommé Guillaume de Felton, qui chevauchait sur un
cheval blanc au premier rang des siens.
Cependant l'évêque de Norwich espérait un triomphe facile; il ne
doutait même pas que la prise d'Ypres n'obligeât Louis de Male à
abandonner Charles VI pour chercher un protecteur dans Richard II, et
l'on nous a conservé des lettres royales, portant la date du 20 juin
1383, où il se faisait autoriser «à prendre et recevoir du comte et
des gens de Flandre, homage lige et tous autres sermentz de foialté et
de loyalté au roy Richard comme vray roy de France et leur soverain
seigneur.» Les Gantois avaient, dit-on, promis à l'évêque de Norwich
qu'ils prendraient Ypres en trois jours. Ils se confiaient dans les
sympathies des bourgeois dont la plupart comptaient un frère ou un ami
parmi les assiégeants, et leur criaient de loin: «Pensez pour le temps
passé, nous vous aiderons et serons ensemble;» mais cet appel ne fut
point entendu. Ceux qui n'avaient pas eu le courage de s'exiler à
l'invasion de Charles VI n'osèrent pas briser le joug qui pesait sur
eux. Deux assauts échouèrent, et les assiégeants se virent réduits, au
moment où ils se croyaient maîtres de la ville, à se résigner à toutes
les lenteurs d'un siége régulier.
Les Anglais se divisèrent en trois quartiers. Le premier corps était
sous les ordres de l'évêque de Norwich; les deux autres campaient à
l'est et au sud-ouest de la ville. Les Gantois s'étalent placés vers
le nord, près de l'église de Saint-Jean, et rivalisaient de zèle et de
valeur. Près de la porte de Boesinghe on avait détourné les eaux qui
alimentaient les fossés; ailleurs, près de la porte de Menin, on avait
établi des batteries de pierriers qui ne cessaient de tirer aussi bien
la nuit que le jour: elles enfoncèrent deux fois la porte et
vingt-sept fois les barrières; mais chaque fois les assiégés
réussirent à les réparer.
Le 27 juin, les Anglais avait tenté un nouvel assaut près de la porte
du Temple: ils avaient été repoussés quand une seconde armée de
Gantois, commandée par Pierre Van den Bossche et Pierre de Wintere,
rejoignit celle d'Ackerman. Des renforts non moins considérables
arrivèrent d'Angleterre: c'était une multitude d'ouvriers et de serfs
confondus avec des prêtres et des moines, qui, au premier bruit de la
victoire de Dunkerque, avaient pris les chaperons blancs, ornés de la
croix rouge et les glaives enveloppés d'un fourreau rouge, qui
formaient le signe distinctif des urbanistes. N'ayant ni haubert ni
cuirasse, et moins guidés par leur zèle religieux que par le désir de
parcourir le monde en s'enrichissant de dépouilles, ils avaient
traversé la mer, sur la flotte de Jean Philippot, sans argent et sans
vivres, mais pleins de confiance dans l'avenir. Quel que fût leur
nombre, ils semblèrent aux chefs de la croisade peu dignes de prendre
part à la guerre sainte, et, aux yeux des hommes les plus sages, leur
présence fut l'une des causes des malheurs des Anglais, qui, jusqu'à
cette époque, se croyaient protégés par le ciel. Un instant les
assiégés, intimidés par ce vaste déploiement de forces, entamèrent des
négociations pour livrer la ville; mais ils les rompirent dès qu'ils
eurent appris que Louis de Male avait réclamé l'appui du duc de
Bourgogne, et que bientôt l'on verrait entrer en Flandre une armée
française aussi nombreuse que celle qui avait combattu à Roosebeke:
les mêmes bruits s'étaient répandus dans le camp anglais, et l'évêque
de Norwich ne négligeait rien pour presser les attaques. Afin que les
fossés de la ville fussent complètement mis à sec, il fit écouler
toutes les eaux des étangs de Diekebusch et de Zillebeke. Les
laboureurs apportaient à l'envi des claies et des fascines qui
formaient des ponts jusqu'au pied des remparts; des tours roulantes
avaient également été construites, et les bombarbes lançaient sans
relâche sur la ville des projectiles enflammés qui la menaçaient d'une
complète destruction.
Déjà quelques Bretons, hâtant leur marche pour délivrer Ypres, étaient
arrivés à Commines, guidés par le sire de Saint-Léger et Yvonnet de
Tainteniac; mais ils se laissèrent surprendre sur les bords de la Lys
par deux cents lances anglaises qui les attendaient. Ce fut une
affreuse déroute: la poursuite ne cessa qu'aux portes de Lille. Le
sire de Saint-Léger avait péri: parmi ceux de ses compagnons qui
rendirent leur épée se trouvaient Jean sans Terre, bâtard du comte, et
plusieurs chevaliers _leliaerts_. Ce fut en vain que les capitaines
d'Ypres voulurent payer leur rançon, l'évêque de Norwich leur répondit
orgueilleusement que tout ce qu'ils possédaient «estoit de son
trésor.»
Ces revers mirent le comble à la désolation des assiégés. L'eau
manquait dans les puits, et la ville étroitement bloquée ne recevait
plus de vivres. Louis de Male était lui-même tellement inquiet qu'il
avait chargé l'évêque de Liége, Arnould de Hornes, d'annoncer à
l'évêque de Norwich qu'il joindrait à sa croisade contre les
clémentins un secours de cinq cents lances, s'il consentait à la
conduire dans un autre pays. Mais les capitaines gantois ne virent
dans ces propositions de Louis de Male qu'une ruse pour faire lever le
siége d'Ypres, et ce fut par leur conseil que l'évêque de Norwich
déclara qu'il fallait d'abord que les assiégés se remissent en son
pouvoir.
Dans ces tristes circonstances, les défenseurs d'Ypres égalent, par
leur résistance à la croisade de Henri Spencer, le noble dévouement
qu'avait montré l'année précédente Daniel d'Halewyn à Audenarde. Ils
repoussent tous les assauts, et l'évêque de Norwich ne parvient ni à
les séduire par ses flatteries, ni à les effrayer par ses menaces. Le
30 juillet, il mande près de lui, sous la garantie d'une trêve, quatre
prêtres, quatre chevaliers et quatre bourgeois de la ville assiégée:
revêtu de son costume pontifical, la mitre sur le front et le bâton
pastoral à côté de l'épée sanglante, il leur fait lire la bulle
d'Urbain VI qui l'a placé à la tête de la croisade, puis, en vertu de
cette bulle, il les excommunie solennellement; mais le prévôt de
Saint-Martin calme immédiatement la terreur religieuse des chevaliers
_leliaerts_ en appelant de l'excommunication de l'évêque de Norwich au
pape Urbain lui-même.
Enfin, le 8 août, on apprit au camp anglais que l'armée française
approchait, et Henri Spencer ordonna un dernier assaut. Pour les
chevaliers d'Ypres, résister encore quelques heures, c'était se
sauver; pour les Anglais, un succès immédiat était le seul moyen
d'éviter une honteuse retraite: cette tentative devait être soutenue
et repoussée des deux parts avec le courage du désespoir. A l'aube du
jour, l'évêque de Norwich donna l'absolution à tous les croisés, et
les Anglais se précipitèrent vers la porte de Messines. Décimés par
l'artillerie de leurs ennemis, ils se rallièrent presque aussitôt près
du couvent des Frères prêcheurs. Pendant qu'ils multipliaient leurs
efforts, les Gantois se portaient vers la porte de Dixmude et
l'attaque devint générale. Autant les uns montraient d'impétuosité et
d'ardeur en assaillant les remparts, autant les autres se
distinguaient par leur constance et leur héroïsme à les défendre.
Pourquoi la Flandre comptait-elle deux bannières, l'une protégée par
les Anglais, l'autre arborée par les Français? Le spectacle même des
ambitions rivales de Charles VI et de Richard II ne devait-il pas lui
apprendre combien lui étaient funestes toutes ses divisions.
L'assaut du 10 août s'était inutilement prolongé jusqu'au soir et rien
ne pouvait plus retarder la délivrance de la ville: pendant plusieurs
siècles, des processions et des fêtes devaient rappeler le souvenir de
cette journée.
Deux jours après, Ackerman et les autres capitaines flamands se
retirèrent à Gand. L'évêque de Norwich avait mis le feu à ses
logements, abandonnant quelques gros canons et quelques machines, et
cherchant à excuser sa honte en faisant planer des soupçons de
trahison sur plusieurs de ses capitaines, entre autres sur Guillaume
Helmham et Nicolas de Triveth.