butin. Depuis plusieurs mois, les fermiers du sud de la Lys, prévoyant
leur arrivée, avaient conduit tout leur bétail dans les riantes
prairies de la West-Flandre. C'était aussi dans ce pays que l'on
fabriquait des étoffes précieuses qui étaient recherchées dans toutes
les contrées de l'Europe. Un vaste marché s'était établi au camp de
Charles VI: on y offrait à vil prix ce qui, peu de jours auparavant,
formait le trésor du laboureur ou la laborieuse récompense des efforts
de l'ouvrier; enfin, les Bretons trouvèrent que leurs pillages
encombraient trop le marché: ils réunirent des chariots et les
chargèrent des dépouilles de la Flandre. Plusieurs jours s'écoulèrent
dans ces scènes d'épouvante et de désolation. Les chefs de l'armée ne
pouvaient retenir leurs hommes d'armes sous les drapeaux: Louis de
Male lui-même n'osait se plaindre de ce dont il était chaque jour le
témoin. De plus en plus méprisé par ceux-là mêmes qui s'étaient armés
à sa prière, il n'était plus appelé au conseil du roi, et les
maréchaux avaient ordonné à ses hommes d'armes de crier: «Montjoie
Saint-Denis!» et de ne plus porter l'antique massue armée du
_scharmsax_, énergique emblème de leur nationalité, que les historiens
du quatorzième siècle appellent le bâton à viroles. Il leur avait été
également défendu de parler la langue flamande, désormais condamnée
comme le peuple dont elle rappelait l'existence. Antoine Flotte,
compagnon d'armes de Charles VI, se souvenait sans doute que ce
n'était point en français que Breydel et Coning avaient prononcé à
Bruges et à Courtray le _væ victis_!
Dès que Philippe d'Artevelde avait connu le passage de la Lys, il
s'était rendu à Gand où dix mille bourgeois s'éloignèrent aussitôt de
leurs foyers pour le suivre à Bruges. Pierre Van den Bossche, à peine
guéri de ses blessures, et Pierre de Wintere, que les mêmes revers
avaient chassé de Warneton, exhortèrent également les bourgeois à
résister vaillamment aux Français, leur disant que si Charles VI
s'était avancé jusqu'à Ypres, ils ne pouvaient oublier que l'armée de
Philippe le Bel avait aussi pénétré jusqu'aux remparts de Courtray. A
Damme, à Ardenbourg, à l'Ecluse et dans le pays des Quatre-Métiers,
les communes armèrent de nouvelles milices. Philippe d'Artevelde avait
déjà choisi vingt mille combattants parmi ceux qui assiégeaient
Audenarde, de sorte que toutes ses forces réunies comprenaient environ
cinquante ou soixante mille hommes.
Il a paru à quelques historiens que Philippe d'Artevelde avait fait
une grande faute en quittant le siége d'Audenarde, car les pluies et
le mauvais temps n'eussent peut-être pas permis d'aller l'y combattre;
selon une autre opinion, il eût agi plus habilement s'il était resté à
Courtray, placé sur le flanc de l'armée ennemie, prêt à la surprendre
au premier moment favorable, et ne pouvant être lui-même attaqué qu'en
la forçant de tenter de nouveau le passage de la Lys, qu'aurait
défendu cette fois une armée plus nombreuse que celle de Pierre Van
den Bossche. N'y avait-il pas d'ailleurs, dans les souvenirs des
plaines de Courtray, une source éternelle d'enthousiasme et presque un
gage de victoire? Cependant, en étudiant la situation des choses, on
reconnaît bientôt qu'il ne dépendit de Philippe d'Artevelde de livrer
bataille aux Français ni devant Audenarde, ni à Courtray. C'eût été
assurément un immense avantage que de temporiser jusqu'à l'arrivée des
Anglais, dont les ambassadeurs étaient venus chercher à Calais la
ratification du _rewaert_ et renouveler eux-mêmes leurs promesses
d'alliance, et surtout de pouvoir attendre un secours bien plus
prochain, bien plus certain que celui des Anglais, l'approche de
l'hiver, qui devait inévitablement dissoudre tout l'armement de
Charles VI; mais après la perte d'Ypres, il était un devoir auquel le
_rewaert_ de Flandre ne pouvait se dérober: il fallait défendre Bruges
dont il avait lui-même fait démanteler les murailles, et il était
d'autant plus urgent de protéger cette ville qu'il était à craindre
que les _Leliaerts_, qui s'y trouvaient en grand nombre, ne
s'empressassent d'imiter ce qui avait eu lieu à Ypres en livrant leurs
portes aux Français.
A ce point de vue, la position que Philippe d'Artevelde occupa le 25
novembre à Roosebeke était admirablement choisie: elle commandait la
route d'Ypres à Bruges et s'appuyait à la fois sur Dixmude, sur
Roulers et sur Thourout. Son camp, placé sur une colline parsemée de
broussailles, au pied de laquelle coulait un ruisseau, était à peu
près inabordable pour la chevalerie française. En conservant cette
position, il pouvait troubler les ennemis dans leur mouvement s'ils se
dirigeaient vers la forteresse d'Audenarde, dont le siége n'avait
point été levé; il les obligeait, s'ils voulaient l'attaquer, à
accepter pour champ de bataille le terrain où il avait élevé ses
retranchements.
Dès que l'on eut appris à Zillebeke la marche des Flamands de Courtray
vers Boulers, l'armée française, que le duc de Berri venait de
rejoindre avec des renforts considérables, se porta en avant; mais les
maréchaux ne tardèrent point à annoncer que Philippe d'Artevelde
s'était avancé jusqu'à Roosebeke pour couvrir la route de Bruges, et
les Français s'arrêtèrent sur les hauteurs de Passchendale. Les
conseillers de Charles VI avaient jugé utile de prendre des
précautions extraordinaires pour mettre le jeune prince à l'abri de
tout péril: on voulut même enlever le commandement de l'armée au sire
de Clisson pour le charger de ce soin; mais le connétable maintint sa
prérogative, et l'on se contenta de placer près du roi huit braves
chevaliers qui ne devaient point le quitter un instant. Lorsque toutes
ces dispositions eurent été approuvées, un dernier message fut adressé
à Philippe d'Artevelde: on lui offrait la paix si ses compagnons
voulaient demander merci au comte et s'engager à payer six mois de
solde aux hommes d'armes français; mais les capitaines des communes
flamandes répondirent unanimement qu'ils ne déposeraient point les
armes tant que le comte ne leur aurait pas rendu les priviléges qu'ils
avaient reçus de Robert de Béthune après la bataille de Courtray.
Cependant Philippe d'Artevelde ne comprenait point le péril qui le
menaçait, et la prudence eût pu donner de meilleurs conseils à son
audace. Il se souvenait de son triomphe du Beverhoutsveld, où, avec
cinq mille Gantois résolus à mourir, il avait vaincu une multitude
confuse et tumultueuse, et, par un vain désir de gloire, il se
persuadait qu'il pourrait, avec ses milices réunies à la hâte,
disperser aussi aisément la grande ligue de la royauté absolue et de
la noblesse féodale. En vain plusieurs des chefs gantois l'avaient-ils
conjuré de ne pas compromettre dans une lutte douteuse les destinées
de la Flandre et peut-être celle de l'Europe. En vain lui
représentait-on que déjà des chevaliers anglais avaient abordé à
Calais pour le rejoindre. Le 26 novembre au soir, il réunit tous les
capitaines dans un pompeux banquet et leur annonça la bataille pour le
lendemain, en les exhortant à montrer pour la légitime défense de
leurs franchises tout le courage qu'attendaient d'eux les communes de
France.
Philippe d'Artevelde cherchait à propager chez ses compagnons une
confiance qui n'était peut-être point exempte de quelque inquiétude
secrète: lorsqu'il s'était éloigné d'Audenarde, de nombreuses troupes
de corbeaux avaient, disait-on, fait entendre leurs lugubres
croassements au-dessus de sa tête. La veille même de la bataille, de
sombres pressentiments vinrent l'agiter de nouveau; sa femme, Yolande
Van den Broucke, l'avait accompagné et veillait dans sa tente. Peu de
jours s'étaient écoulés depuis que son frère avait péri à Ypres,
victime de son dévouement à la cause des communes: peu d'heures
encore, et un semblable sacrifice devait la rendre veuve. Pendant
quelque temps, elle avait suivi en silence le pétillement de la flamme
qui dévorait lentement le charbon à demi éteint dans le foyer du
_rewaert_; le sommeil se dérobait à ses yeux, et chaque souffle du
vent qui frémissait entre les troncs des arbres couverts de givre lui
semblait quelque voix de menaçant augure. Enfin, vers minuit elle
sortit de sa tente et dirigea ses regards vers le camp de Charles VI
où brûlaient un grand nombre de feux, lorsque tout à coup elle crut
entendre les cris des Français qui profitaient des ténèbres pour
surprendre les Flamands. Elle réveilla précipitamment Philippe
d'Artevelde, et celui-ci reconnut les mêmes cris. On sonna aussitôt la
trompette, et toutes les milices communales s'armèrent: cependant on
apprit bientôt, par les hommes qui faisaient le guet, que les
Français n'avaient point quitté leur position, et Froissart ne peut
expliquer cette étrange aventure qu'en rapportant «qu'aucuns disoient
que c'estoient les diables d'enfer qui là jouoient et tournoient où la
bataille devoit estre pour la grand'proie qu'ils en attendoient.»
La nuit était déjà avancée: l'armée flamande ne songea plus qu'à se
préparer au combat. Les communes de Gand, d'Alost et de Grammont se
placèrent au premier rang; au second, se trouvaient les milices de
Bruges, de Damme et de l'Ecluse; au troisième, celles du Franc, toutes
différentes de costumes, toutes groupées autour de leurs bannières et
composées de bourgeois qui n'avaient le plus souvent point de casques
et de cuirasses, mais des maillets, des épieux ferrés et de grands
couteaux suspendus à leurs ceintures. Au milieu d'elles, quelques
archers anglais aiguisaient leurs flèches. Les uns avaient été
recrutés par Philippe d'Artevelde à l'époque où il avait commencé le
siége d'Audenarde; les autres étaient accourus de Calais au bruit de
l'invasion du roi de France.
Cette même nuit, le comte de Flandre avait été désigné par le
connétable pour faire le guet avec ses hommes d'armes, parmi lesquels
on remarquait le bourreau, nommé le grand Coppin, et ses seize valets;
mais c'était assez que les chevaliers français lui eussent confié le
soin de veiller tandis qu'ils se reposaient: ils ne combattaient pas
pour lui et avaient résolu de combattre sans lui. En effet, dès le
lever de l'aurore, les capitaines chargés de régler les préparatifs de
la journée, firent ordonner que dès que la lutte s'engagerait, sa
_bataille_ se retirât à part de toutes les autres. Ils prétendaient
qu'il ne leur était point permis d'admettre parmi leurs compagnons de
périls et de gloire le comte et ses chevaliers, qui appartenaient à la
communion du pape de Rome. Louis de Male souffrit sans murmurer ce
nouvel outrage; mais parmi les nobles _leliaerts_ qui l'entouraient,
il y en eut quelques-uns dont le cœur s'émut aux tristes images de la
honte de leur prince et de la désolation de leur pays: ceux-là
envoyèrent secrètement un message à Philippe d'Artevelde pour lui
annoncer que les Français étaient bien décidés à l'attaquer.
Cependant les Flamands s'étonnaient de plus en plus de ce que les
Français ne paraissaient point: ils avaient vu seulement le bâtard de
Langres et quelques autres chevaliers qui comprenaient la langue
flamande s'approcher de leur position pour la reconnaître et
s'éloigner. Leur patience se lassait: il était huit heures du matin et
un épais brouillard leur rappelait la fameuse journée de Courtray,
sans qu'ils songeassent à imiter la prudence de leurs aïeux, qui
avaient attendu sans s'ébranler le choc de la chevalerie française.
Philippe d'Artevelde ne se croyait que trop assuré du succès, parce
qu'à l'exemple de Guillaume de Juliers, de funeste mémoire, il avait
recommandé à tous les siens d'entrelacer leurs bras et de porter leurs
lourds épieux de fer droit devant eux: au moment de la mêlée, les
balles des canons et les traits des arbalétriers devaient leur ouvrir
les rangs des chevaliers et des sergents d'armes. Dans cette
disposition, tout était prévu pour la victoire, rien pour le revers.
Les Flamands avaient reçu l'ordre de se porter en avant, et, renonçant
aussitôt à la protection de leurs retranchements, ils cherchèrent un
étroit défilé au milieu des fondrières qui se prolongeaient devant eux
pour gravir une vaste colline qu'on nommait le mont d'Or. Ce fut là
qu'ils rencontrèrent l'armée française. Le sire de Villiers y avait
déployé l'oriflamme autour de laquelle on avait vu voltiger une
colombe et presqu'au même moment les rayons du soleil, dispersant la
brume, vinrent frapper les milices communales au visage.
Déjà les bombardes flamandes ont donné le signal de la lutte et dès
leur première détonation deux chevaliers de Flandre, qui combattent
sous les étendards de Charles VI, ont succombé, comme si le ciel ne
leur permettait pas d'être les témoins d'un triomphe que leur trahison
a préparé: l'un est le sire d'Halewyn; l'autre, le sire de Wavrin;
Antoine Flotte a été renversé à leurs côtés. Un cri de victoire
retentit parmi les Flamands: leur immense bataillon, poursuivant sa
marche, heurte avec une force irrésistible l'armée française qui
recule d'un pas et demi; la bannière royale est tombée en leur
pouvoir, mais c'est à tort qu'ils se vantent d'avoir conquis
l'oriflamme, ignorant que Pierre de Villiers, de même qu'Anselme de
Chevreuse, ne livre aux chances de la guerre qu'une bannière «par
droite semblance pareille» à celle qui est restée déposée dans le
trésor de l'abbaye de Saint-Denis.
Cependant le sire de Clisson avait prévu la tactique des Flamands, et,
par une manœuvre habile, il avait étendu rapidement les deux ailes
placées sous les ordres des ducs de Berri et de Bourbon, ordonnant aux
chevaliers de renvoyer leurs chevaux et de frapper de loin avec leurs
longues lances les bourgeois de Flandre, tandis que leurs valets, se
glissant sur le gazon, pénétraient sous les épieux des milices
communales et poignardaient leurs adversaires. Ce fut dans cette
attaque, d'un caractère tout nouveau dans les fastes de la chevalerie,
que se signalèrent les sires de Saint-Didier, de Vergy, de la
Roche-Guyon, de Châlons, de Charny, de Villersexel, de Ray, de
Châtillon, de Chambly. Ce fat là que Boucicault fit ses premières
armes. Il était à peine âgé de vingt ans et comme un Flamand, à la
stature gigantesque, se riant de sa jeunesse et de sa petite taille,
lui criait de retourner dans les bras de sa mère, il lui enfonça sa
dague dans le flanc en lui disant: «Sont-ce là les jeux des enfants de
ton pays?» L'armée flamande reculait à son tour. Les premiers rangs,
blessés sans pouvoir se défendre, se rejetaient sur ceux qui les
suivaient: si quelques-uns étaient frappés par le fer ennemi,
d'autres, plus nombreux, sentaient leurs poitrines se briser dans cet
affreux reflux de cinquante mille hommes qui roulaient les uns sur les
autres. Sur dix combattants, neuf mouraient étouffés. Parfois cette
masse énorme s'arrêtait dans sa lente et tumultueuse retraite, et
telle que le sanglier aux abois elle semait l'effroi parmi les
chasseurs. Le duc de Bourbon, s'étant trop avancé, fut blessé et jeté
à terre et le sire de Cuzant tomba près de lui: mais cette escarmouche
fut sans résultat. Les communes flamandes étaient arrivées près du
ruisseau au delà duquel elles avaient campé la veille. A mesure
qu'elles descendaient dans un terrain humide et marécageux le désordre
s'accroissait; chacun s'efforçait d'atteindre le premier la colline
opposée. En vain Philippe d'Artevelde cherchait-il à les rallier: il
fut entraîné dans leur fuite jusque près d'une montagne qui doit à un
sol aride et chargé de gravier, le nom de _Keyaerts-berg_. Pour la
tourner et gagner Staden et Thourout et de là Thielt ou Bruges, il
n'existait qu'une seule route, tracée dans un profond ravin, au milieu
d'un bois dont les rameaux entrelacés formaient tantôt un dôme épais
et tantôt une barrière. Ce fut là que Philippe d'Artevelde périt foulé
aux pieds des siens, sourds à sa voix et impatients de s'ouvrir un
passage pour se dérober à la poursuite des Français. Etrange destinée
du père et du fils! Tous les deux, après avoir consacré leur vie à
l'affranchissement et à la gloire de leurs concitoyens, leur durent la
mort; l'un assassiné par des traîtres dans sa ville natale, près du
foyer domestique; l'autre, finissant ses jours au milieu d'une
bataille, sans que du moins il lui eût été donné d'être frappé par une
main étrangère.
Trois mille Gantois, témoins du désastre du corps principal de
l'armée, s'étaient retirés à gauche de la route de Roosebeke vers des
prairies à demi couvertes de saules et de broussailles, qu'arrosent
les sources de la Mandel: ils y élevèrent à la hâte quelques
retranchements et cherchèrent à se défendre, mais, entourés de toutes
parts par les Français, ils se virent bientôt chassés de leur position
et la plupart furent tués. Toute lutte avait cessé, mais le massacre
continua jusqu'au soir sur le champ de bataille. Jamais la Flandre
n'eut plus de sujet de deuil; car la plupart des chroniqueurs évaluent
le nombre des morts à vingt-cinq mille et il en est qui le portent à
quarante et à soixante mille. «La terre, dit le moine de Saint-Denis,
était inondée d'un déluge de sang.»
Le jeune roi de France n'avait entendu que de loin les acclamations
des vainqueurs et les gémissements des mourants. Lorsque tout danger
eut disparu, ses oncles allèrent le féliciter de sa victoire et lui
montrèrent la plaine couverte des cadavres de ses ennemis. Le royal
enfant n'était point satisfait toutefois: il voulait qu'on lui fît
voir ce fameux Philippe d'Artevelde dont il avait si souvent entendu
répéter le nom. On savait déjà qu'il n'était pas parmi ceux qui
avaient quitté le champ de bataille, mais on ignorait ce qu'il était
devenu. Les valets de l'armée, espérant une riche récompense,
poursuivirent leurs recherches pendant toute la nuit à la lueur des
feux qu'on avait allumés avec les débris des épieux flamands;
cependant le lendemain vers l'aurore, ils aperçurent, au milieu des
victimes sanglantes du combat de la veille, un bourgeois de Gand ou de
Bruges qui respirait encore. Ils le relevèrent et ce fut lui qui leur
indiqua le corps du _rewaert_. «Je devais hier, dit-il, recevoir de
ses mains l'ordre de chevalerie.» Charles VI put considérer à loisir
cet homme, plus puissant peut-être par son nom que par son génie, puis
il ordonna qu'on le pendît à un arbre, qui longtemps après resta
célèbre dans toute la contrée. Plus généreux à l'égard du soldat
blessé qui survivait à son capitaine, il lui offrit de faire panser
ses plaies s'il consentait à devenir Français. «C'est en vain que
vous cherchez à me séduire, répliqua le héros expirant, déjà je sens
que mes forces et la vie m'abandonnent. Je fus, je suis et serai
toujours Flamand.» Charles VI, loin d'honorer un si noble courage chez
ceux qu'il avait vaincus, ne s'éloigna qu'après avoir fait défendre
qu'on les ensevelît, afin qu'ils servissent de pâture aux chiens et
aux oiseaux: Philippe le Bel lui en avait donné l'exemple après la
journée de Mont-en-Pévèle.
Une profonde terreur régnait à Bruges. Bien que les bourgeois eussent
porté tout ce qu'ils possédaient de plus précieux sur des bateaux
prêts à appareiller pour les îles de la Zélande, ils avaient résolu de
recourir aux prières les plus humbles pour conjurer la colère du roi
et l'avidité des Bretons. Charles VI s'était avancé dès le lendemain
de la bataille de Roosebeke jusqu'à Thourout. Douze députés de la
commune de Bruges, qu'accompagnaient deux frères mineurs, se rendirent
près de lui pour implorer sa miséricorde et lui annoncer qu'ils
avaient rétabli sur leurs murailles la bannière du comte. Le duc de
Bourgogne appuya leurs efforts pour sauver une cité qui, par ses
richesses et son commerce avec les nations étrangères, était l'un des
plus brillants joyaux de l'héritage de Marguerite de Flandre, et ils
trouvèrent également des protecteurs dans le connétable, dans le
maréchal de Sancerre, dans le sire de Beaumanoir et dans d'autres
chevaliers auxquels ils avaient offert de nombreux présents. Mais
Charles VI ne consentit à leur pardonner qu'à cette condition qu'ils
indemniseraient les _grandes compagnies_ recrutées en Bretagne. Cela
n'était point aisé: les députés brugeois eurent à ce sujet de longues
conférences avec le sire de Ray, et dès que le chiffre de l'amende eut
été fixé, ils firent acte d'hommage, de foi et d'obéissance comme
hommes liges du roi de France. Ils renoncèrent à toutes les alliances
faites avec les Anglais par Jacques ou Philippe d'Artevelde, et
jurèrent de reconnaître dorénavant le pape Clément VII.
Les Bretons, irrités d'avoir vu s'évanouir les espérances qu'ils
fondaient sur le sac de Bruges, ravageaient les champs et pillaient
les villages. «Les Français, raconte le religieux de Saint-Denis,
égorgeaient tous ceux qu'ils rencontraient, n'épargnant ni le rang, ni
l'âge, ni le sexe, de telle sorte qu'on pouvait dire d'eux: Ils ont
tué la veuve avec l'orphelin, le jeune homme avec la jeune fille,
l'enfant à la mamelle avec le vieillard.» Le comte de Flandre
approuvait ce qu'il ne pouvait empêcher. «Il est quelques personnes,
disait-il à Charles VI, qui demandent, très-redouté seigneur, comment
l'on pourra comprimer l'esprit de révolte inné chez ce peuple
turbulent, soit en épargnant le pays, soit en le réduisant à n'être
plus qu'une vaste solitude; pour moi, je me contenterai de dire que le
comté de Flandre est à vous, si vous le voulez, et j'aurai pour
très-agréable tout ce qu'il plaira à votre royale majesté d'ordonner
de sa conquête.»
Le jeune roi de France semblait prendre plaisir à toutes ces scènes de
dévastation. Sa raison, déjà chancelante, avait éprouvé, à la vue du
massacre de Roosebeke, une émotion profonde qui s'était bientôt
transformée en un délire frénétique. Il faisait trembler par ses
fureurs ceux qui plus tard devaient en profiter dans l'intérêt de leur
ambition. En vain ses conseillers l'engagèrent-ils à marcher vers les
remparts de Gand pour y terminer la guerre de Flandre, ou bien à se
diriger rapidement vers Calais, afin de reconquérir sur les Anglais
surpris cette porte toujours ouverte aux invasions ennemies: leurs
efforts furent inutiles. On lui avait raconté que l'on conservait à
Courtray, dans l'église de Notre-Dame, cinq cents paires d'éperons,
glorieux trophée de la journée de Groeninghe; on lui avait dit aussi
que c'était au milieu des dépouilles des serviteurs de Philippe le Bel
que l'on avait déposé les lettres secrètes d'alliance des communes de
Flandre et de France. C'était assez pour qu'il crût devoir détruire
cette ville dont les hommes d'armes du duc de Bourbon s'étaient
emparés immédiatement après la bataille de Roosebeke. Depuis sa
victoire, il se croyait l'Alexandre d'un autre combat d'Arbelles: il
lui fallait l'incendie de Persépolis.
Cependant le comte de Flandre s'était jeté aux pieds du roi et l'avait
supplié de renoncer à ses desseins. Charles VI ne voulut point
l'écouter: il avait résolu de ne se rendre à Courtray que pour y
prononcer une sentence d'extermination. A peine le duc de Bourgogne
eut-il le temps de faire enlever de la tour des Halles une horloge qui
passait pour l'une des merveilles de la chrétienté: toute la ville fut
livrée aux flammes, et les habitants, femmes, enfants et jeunes
filles, furent emmenés pour être vendus «par manière de servage.»
Les Bretons avaient renversé dans le château de Courtray les statues
des aïeux de ce comte de Flandre dont les malheurs avaient été le
prétexte de leur expédition; mais les dépouilles qu'ils avaient
conquises ne les satisfaisaient point, et ils se préparèrent à quitter
les campagnes désolées de la Flandre pour piller le Hainaut, afin de
châtier, disaient-ils, la neutralité douteuse qu'Albert de Bavière
avait observée pendant cette guerre. D'autres s'enrôlaient pour
soutenir les querelles particulières du sire de Dixmude contre la
ville de Valenciennes. Ce fut à grand'peine que le comte de Blois
réussit à les détourner de leurs projets. On leur promettait cette
fois qu'on leur abandonnerait le pillage de Gand. Les Français se
tenaient chaque jour prêts à aller investir cette ville; il était trop
tard. Les habitants de Gand n'avaient rien négligé pour assurer leur
défense; après avoir recueilli au milieu d'eux le corps qui avait
continué le siége d'Audenarde et les débris de l'armée qui avait
combattu à Roosebeke, ils avaient ouvert leurs portes à tous les
fugitifs et à tous les bannis, déclarant qu'ils considéraient comme
jouissant du droit de cité dans leurs murs tous ceux à qui l'invasion
étrangère enlèverait une patrie; c'était y appeler toute la Flandre.