Cependant Hugues de Calverley, qui avait été l'un des héros du célèbre

combat des Trente et qui depuis lors avait pris part aux plus

aventureuses chevauchées, se signala par son audace pendant la

retraite des Anglais. L'évêque de Norwich était déjà entré à

Gravelines et les Français s'étaient emparés de Cassel sans qu'il eût

voulu quitter Bergues, où il avait résolu de se défendre avec quatre

mille croisés. Il refusait d'ajouter foi aux récits des hérauts qui

racontaient que les Français étaient au nombre de vingt-six mille

hommes d'armes, ce qui, en y comprenant les valets, eût porté leur

armée à plus de cent mille hommes. Tandis qu'il accusait leurs récits

d'exagération, il entendit retentir la trompette du guet: elle

annonçait l'arrivée de l'armée française qui se préparait à investir

la ville. «Or allons, dit Hugues de Calverley à ceux qui

l'entouraient, allons voir ces vingt-six mille hommes d'armes passer;

nostre gaite les corne.» L'avant-garde défilait déjà. Hugues de

Calverley vit s'avancer successivement le connétable, les maréchaux,

le grand maître des arbalétriers, le sire de Coucy avec quinze cents

lances; puis venaient le duc de Bretagne avec la noblesse de son

duché, et le comte de Flandre, près duquel les sires d'Escornay,

d'Halewyn, d'Enghien et de Ghistelles représentaient le parti des

_Leliaerts_, illustré par sa double défense d'Audenarde et d'Ypres.

Hugues de Calverley croyait avoir vu toute l'expédition du roi de

France: il retourna tranquillement dans son hôtel, mais à peine

s'était-il mis à table qu'il entendit de nouveau la trompette du guet.

Hugues de Calverley se hâta de regagner les remparts. Cette fois, il

vit passer le roi, les ducs de Berri et de Bourgogne, les ducs de Bar

et de Lorraine, le duc Frédéric de Bavière, les comtes de la Marche,

de Savoie et d'Auxerre, le dauphin d'Auvergne, le vidame de Chartres,

le vicomte de Narbonne et une foule d'autres barons que suivaient

seize mille lances: plus loin, aux limites de l'horizon, il apercevait

déjà l'arrière-garde qui comptait aussi deux mille lances. Le sire de

Calverley comprit qu'il ne devait point chercher à lutter contre des

forces aussi considérables: il monta sans délai à cheval avec ses

compagnons et parvint à atteindre Bourbourg. Là, protégé par des

fortifications plus importantes, il résolut de venger la honte des

Anglais qui n'avaient pu, durant un siége de deux mois, conquérir une

ville fortifiée à la hâte, en arrêtant à son tour cent mille Français

devant les portes de Bourbourg. Déjà tout était prêt pour l'assaut et

le sire de la Trémouille se vantait qu'avant le soir il compterait

parmi ses prisonniers deux chevaliers gascons qui étaient venus le

saluer dans sa tente, lorsqu'on apprit tout à coup que l'on avait

accordé aux Anglais la permission de se retirer librement avec leurs

bagages et leur butin à Gravelines (21 septembre 1383).

Des nouvelles importantes étaient arrivées de Flandre. Le 17

septembre, François Ackerman, instruit que le sire de Leeuwerghem,

capitaine d'Audenarde, se trouvait auprès de Louis de Male, devant

Bergues, réunissait quatre cents hommes munis d'échelles et profitait

d'une nuit obscure pour traverser les prairies de l'Escaut. Par un

hasard favorable, on avait tiré l'eau des fossés de la ville pour

prendre le poisson et ils n'étaient plus éloignés des murailles quand

une pauvre femme, qui coupait de l'herbe pour ses vaches, les aperçut

et alla donner l'éveil aux gardiens des portes qui jouaient aux dés et

qui refusèrent de l'écouter. Les Gantois remarquèrent le bruit de ces

voix sans pouvoir les comprendre. Ackerman pensa un moment qu'il était

trahi. Cependant quatre de ses compagnons qu'il a envoyés en avant ne

tardent pas à lui rapporter que tout est ténèbres et silence. Les

Gantois sont déjà descendus dans les fossés. Ils ont brisé la première

palissade, et, grâce à leurs échelles, ils escaladent les remparts,

puis ils s'avancent en bon ordre jusqu'à, la place du marché, qui

retentit bientôt de leur cri d'armes: _Gand! Gand!_... Les bourgeois

d'Audenarde accourent de toutes parts pour les rejoindre. En vain

quelques chevaliers cherchent-ils à les combattre; ils sont en petit

nombre et la résistance ne se prolonge point. De vastes

approvisionnements, réunis par les ordres du comte, tombent au pouvoir

des vainqueurs; mais ils respectent tout ce qui appartient, soit à des

marchands étrangers, soit aux communes du Hainaut dont ils connaissent

les sympathies pour leur cause. Si Ypres reste au comte, Audenarde

verra du moins flotter sur ses murs la bannière de Gand.

L'heureuse tentative d'Ackerman avait arrêté les projets des Français.

Les uns disaient que l'on ne pouvait songer à conduire un si grand

nombre d'hommes d'armes dans les plaines de la Flandre, saccagées

l'année précédente; d'autres observaient que la prise d'Audenarde, où

les Gantois étaient maîtres de l'Escaut, rendait impossible le

transport des approvisionnements nécessaires au siége de Gand. Le

trésor royal ne suffisait plus à la solde des gens de guerre, et les

discordes qui avaient éclaté parmi les princes exerçaient si

rapidement leur influence désorganisatrice sur toute l'armée, que deux

jours après la retraite de Hugues de Calverley on vit se dissoudre

comme par prodige l'immense expédition de Charles VI. Le duc de

Bourgogne resta seul à Saint-Omer avec quelques chevaliers de

Picardie, de Ponthieu et de Vimeu pour traiter avec les Anglais de la

reddition de Gravelines; mais l'évêque de Norwich sentit son courage

se ranimer en apprenant le départ de Charles VI: il chargea des

messagers d'aller annoncer en Angleterre que jamais les Français ne

s'approcheraient davantage de Calais et que jamais occasion plus

favorable ne se présenterait pour combattre les débris de leur armée.

Richard II, âgé de dix-sept ans et devenu depuis peu l'époux d'Anne de

Luxembourg, parcourait alors avec elle les provinces de son royaume,

se faisant remettre dans toutes les villes et dans toutes les abbayes

des dons considérables qu'il distribuait le plus souvent à des

baladins, notamment aux bohémiens de la suite de la reine. Il se

trouvait à Daventrée, dans le comté de Northampton, lorsqu'il reçut

les lettres de l'évêque de Norwich au milieu d'un banquet. Les

convives le virent frémir de fureur, et, renversant la table placée

devant lui, il demanda des chevaux et galopa toute la nuit comme s'il

devait avant l'aurore immoler de sa propre main le roi de France.

Parvenu au monastère de Saint-Albans, il y prit le palefroi de l'abbé

et continua sa course avec une si grande rapidité qu'il arriva exténué

de fatigue au palais de Westminster. Il ne voulait s'y reposer que

pendant quelques heures, mais lorsqu'il se réveilla de son pénible

sommeil, il regretta ses loisirs et ses plaisirs faciles, et reconnut

qu'il valait mieux que d'autres chefs allassent en son nom repousser

les Français. Le duc de Lancastre, chargé de ce soin, rassembla

aussitôt une armée et il se préparait à passer la mer quand Henri

Spencer, n'osant attendre plus longtemps les secours qu'on lui avait

promis, abandonna Gravelines et se retira en Angleterre. Le duc de

Lancastre le vit aborder sur le rivage, mais il s'éloigna de lui avec

mépris pour saluer Hugues de Calverley, qui s'était distingué par un

si noble courage à la défense de Bourbourg. Le roi prit aussi prétexte

de ce que l'évêque de Norwich avait désobéi à ses ordres pour saisir

les revenus temporels de son église; en même temps l'on arrêta Nicolas

de Triveth et Guillaume Helmham, comme ayant contribué par leur

trahison à sa honte et à ses revers. Telle fut la fin de la croisade

des urbanistes.

Les stériles résultats que la France et l'Angleterre avaient

recueillis faisaient sentir plus vivement aux deux pays le besoin de

voir cesser la guerre: des négociations s'ouvrirent dès que l'évêque

de Norwich eut licencié ses hommes d'armes. Louis de Male avait

aisément fait comprendre aux princes français combien leur issue

devait être importante, puisque la réconciliation de Charles VI et de

Richard II isolerait les communes flamandes et les priverait de tout

secours et de tout appui: il se porta médiateur entre les deux rois et

réunit leurs plénipotentiaires à Lelinghen, près de Wissant, «sous la

grand'tente de Bruges.» C'étaient, pour la France, les ducs de Berri

et de Bretagne; pour l'Angleterre, le duc de Lancastre et le comte de

Derby. Ils s'assemblèrent chaque jour pendant plus de trois semaines,

mais leurs prétentions étaient si opposées qu'ils abandonnèrent

bientôt tout espoir d'une paix définitive pour ne traiter que de la

conclusion d'une trêve pendant laquelle chacun se conserverait les

positions qu'il occupait. Cependant, même dans ce système qui

paraissait si simple et si peu sujet à litige, de nouvelles

difficultés se présentèrent. Les ambassadeurs anglais déclaraient que,

d'après leurs conventions avec les communes de Flandre, ils ne

pouvaient accepter aucune trêve sans qu'elles y fussent comprises:

peut-être avaient-ils deviné les intentions secrètes des oncles de

Charles VI en maintenant avec énergie une condition qui devait en

rendre l'accomplissement impossible.

Pendant ces conférences, le parti des communes se relevait en Flandre.

Vers le mois de décembre 1383, une armée gantoise passa la Lys et

menaça Lille, tandis que d'autres milices flamandes s'avançaient vers

Calais. Leur mouvement trouvait de nouveau un écho dans les villes de

France si sévèrement opprimées l'année précédente par Charles VI, et

l'agitation populaire se répandait déjà dans les campagnes jusqu'aux

plaines de l'Auvergne et du Poitou. Le duc de Berri s'effraya: jugeant

qu'il fallait à tout prix s'assurer par une trêve que les Anglais ne

profiteraient point, comme ils ne le firent que trop souvent avant et

depuis cette époque, de la faiblesse de la royauté et des murmures du

peuple, il se hâta d'accéder à leurs demandes, et «le pays de Flandre»

fut nommé dans la charte de la trêve de Lelinghen.

Louis de Male avait vainement cherché à s'y opposer. Tombé du faîte de

la splendeur et de la puissance dans une misère où les princes

français daignaient à peine le secourir de leurs aumônes, il vit

s'évanouir toutes ses espérances dans des négociations que son

ambition avait favorisées. «Cousin, lui avait dit le duc de Berri, si

votre imprudence vous a couvert de maux et de honte, il est temps de

renoncer à vos fureurs et de suivre de meilleurs conseils.» Cette

dernière insulte l'accabla: avant que les négociations fussent

terminées, il se retira à Saint-Omer, et ce fut dans cette ville qu'il

apprit qu'une trêve, où tous ses intérêts étaient sacrifiés, avait été

conclue le 26 janvier.

Trois jours après, Louis de Male réunissait dans cette abbaye de

Saint-Bertin, où reposaient Baudouin Bras de Fer et Guillaume de

Normandie, les fidèles compagnons de ses malheurs, les sires de la

Gruuthuse et de Stavele, le doyen de Saint-Donat, Guillaume

Vernachten, Jean de Heusden, prévôt de Notre-Dame de Bruges, qui était

en même temps son médecin, Robert Maerschalk, qui l'avait aidé de son

courage et de ses conseils après la déroute de Beverhoutsveld, Nicolas

Bonin et quelques autres: ce fut au milieu d'eux, et en présence du

duc de Bretagne, qu'il dicta tristement ce qu'un siècle plus tôt Gui

de Dampierre eût appelé _sa dernière devise_: «Je fay savoir à tous

que je, considérans les grans honneurs, biens et possessions que

nostre sauveur Jhésu-Crist, de sa pure grâce, sans ma desserte, m'a

donnez en ce siècle, desquelz je n'ay mie usé, ne ycheaux convertis au

service et honneur de lui, si comme je deusse, mais en vaine gloire...

recommande ma povre âme pécheresse, le plus humblement que je puis, à

Nostre Seigneur Jhésu-Crist, à la beneoite vierge Marie, fontaine de

miséricorde, et à tous les saints et saintes de paradis, auxquelz je

supplie humblement que de mes péchiés, plusieurs et très-grans plus

que raconter ne pourrois, ils me veulent impétrer pardon et

rémission.» Puis il traça quelques mots par lesquels il conjurait le

duc de Bourgogne de réparer ses torts vis-à-vis de son peuple. Le

lendemain (30 janvier) le comte de Flandre rendit le dernier soupir,

et les historiens du quatorzième siècle rapportent avec effroi que,

pendant la nuit où il expira, on vit éclater dans le ciel une

effroyable tempête qui, sans renverser un seul clocher, sans courber

un seul arbre, passa sur toute la Flandre en secouant aux gibets les

cadavres des suppliciés: on disait que c'étaient les démons qui

avaient emporté le comte de Flandre.

Il y eut même des chroniqueurs, trompés par les bruits populaires,

qui racontèrent que si le duc de Berri avait hâté la mort de Louis de

Male, ce n'était point par l'injure et l'outrage qu'il l'avait immolé,

mais par un coup de dague et de poignard. Ils pensaient que toute

cette dynastie, issue d'une maison de braves chevaliers de Champagne,

devait expier à chaque degré l'hymen adultère de Marguerite de

Constantinople. Après Gui de Dampierre, mort dans une prison, ils

plaçaient Robert de Béthune et son fils, tous deux empoisonnés; après

Louis de Nevers, frappé par le duc d'Alençon dans la mêlée de Crécy,

Louis de Male, assassiné par le duc de Berri au cloître de

Saint-Bertin: tant de sang avait coulé sous leurs yeux qu'ils

croyaient partout retrouver le crime ou la trahison.

Les restes de Louis de Male furent transférés à l'abbaye de Looz, et

l'on célébra avec pompe ses funérailles à l'église de Saint-Pierre de

Lille. Tous les chevaliers _leliaerts_ s'étaient empressés de venir

saluer une dernière fois leur ancien comte qui, à défaut de trésors,

léguait leur dévouement et leur fidélité à une dynastie étrangère.

Les sires d'Halewyn, de Masmines, de Noyelles s'avançaient les

premiers dans le cortége des obsèques solennelles. Pierre de Bailleul,

Lampsin de Loo, les sires de Béthencourt, de Quinghien et d'Iseghem

les suivaient. François d'Haveskerke, Matthieu d'Humières, Goswin de

Wilde soutenaient les bannières; les sires de Ghistelles et d'Escornay

précédaient le cercueil. Là se pressaient, portant les écus, les

glaives et le heaume, les sires de la Gruuthuse, d'Antoing, de

Rasseghem, de Lalaing, de la Hamaide, d'Hollebeke, d'Annequin, de

Lambres, d'Auxy, de Lendelede, les châtelains de Furnes, d'Ypres, de

Dixmude et de Saint-Omer: on eût cru, à les voir vêtus de deuil,

défilant lentement sous les nefs, que la Flandre des croisades et des

temps chevaleresques s'était levée, non plus pour accompagner le

premier des Dampierre dans les prisons de Philippe le Bel, mais pour

conduire le dernier prince de sa race au seuil du tombeau.

La mort de Louis de Male ne fut un événement que parce qu'il laissa

pour héritiers les ducs de Bourgogne: c'est en remontant jusqu'au 27

novembre 1382 qu'il faut chercher la fin de l'ère communale de la

Flandre.

FIN DU TOME SECOND.

TABLE.

Pages

LIVRE DIXIÈME.--Luttes héroïques des communes

flamandes.--Batailles de Courtray, de Zierikzee et

de Mont-en-Pévèle 1

LIVRE ONZIÈME.--Robert de Béthune.--Traités d'Athies,

de Paris, de Pontoise, d'Arras.--Confédération des

_alliés_.--Complots de Louis de Nevers et de Robert de

Cassel 47

LIVRE DOUZIÈME.--Louis de Nevers.--Troubles en

Flandre.--Invasion de Philippe de Valois.--Jacques

d'Artevelde 98

LIVRE TREIZIÈME.--Louis de Male.--Continuation des

guerres.--Mouvement des communes en France et en

Flandre.--Bataille de Roosebeke 88

FIN DE LA TABLE DU TOME SECOND.

_Brux._, A. VROMANT, _imp.-édit., r. de la Chapelle, 3_.

Histoire de Flandre (T. 2/4) · 第 30 / 30 段