toutes les communes de Flandre convoquassent leurs nombreuses milices.
Elles se hâtèrent d'accourir à sa voix, et dans les premiers jours de
juin, cent mille hommes campaient aux bords de l'Escaut. Philippe
d'Artevelde voyait autour de lui les fils des compagnons de son père,
Simon de Vaernewyck, Jean de Beer, Goswin Mulaert. Toute son armée
demandait à grands cris le combat, et ce fut une faute irréparable de
ne pas profiter de cet enthousiasme, puisqu'il s'agissait
non-seulement de rétablir la paix de la Flandre, mais de la rétablir
assez tôt pour que la Flandre pût, en secondant les efforts des
communes françaises, rendre impossible l'exécution des desseins
hostiles des oncles de Charles VI. On racontait dans toutes les
contrées voisines, et cela n'était que trop vrai, que Philippe
d'Artevelde avait résolu de s'emparer d'Audenarde sans livrer un seul
assaut, espérant beaucoup de ses machines de guerre et encore plus de
la famine, qui ne devait pas tarder à se faire sentir parmi les
assiégés. On arrivait du Brabant et même de l'Allemagne pour visiter
les tentes innombrables des milices communales; les uns admiraient les
halles qu'elles avaient construites pour les marchands de draps et de
pelleteries, le marché où les fermières, couvertes de riches joyaux,
étalaient leur beurre, leur lait et leurs fromages, les vastes
tavernes où coulaient sans cesse les vins les plus précieux du Rhin et
de Malvoisie; d'autres passaient du quartier des Gantois, placé du
côté du Hainaut, par un pont construit sur l'Escaut, au quartier des
Brugeois, et de là ils reconnaissaient au nord d'Audenarde, à leurs
pavillons variés, les communes d'Ypres, de Courtray, de Poperinghe, de
Cassel et du Franc. Ce qui excitait surtout leur étonnement, c'étaient
les balistes, les canons et les terribles engins des Flamands, parmi
lesquels se voyait une grande bombarde dont on entendait la détonation
à six lieues.
Le sire d'Halewyn continuait à opposer à la supériorité numérique des
assiégeants la plus héroïque résistance. Par ses ordres, on avait
détruit ou couvert de terre les maisons situées le plus près des
remparts, et l'on avait même jugé prudent d'enfermer tous les
habitants dans les églises, afin que les hommes d'armes n'eussent à
redouter ni leurs plaintes, ni quelque émeute imprévue. Ce fut
toutefois parmi les sergents eux-mêmes que le mécontentement se
manifesta d'abord. Depuis plusieurs semaines, ils ne recevaient plus
de solde; enfin un marchand consentit à leur avancer six mille francs
pourvu que le comte fît déposer cette somme chez un changeur de
Valenciennes, et un valet traversa pendant la nuit les eaux de
l'Escaut et le retranchement des assiégeants pour aller annoncer à
Louis de Male l'arrangement qui avait été conclu.
Le comte de Flandre se trouvait en ce moment à Hesdin, les lettres que
lui adressait Daniel d'Halewyn lui apprirent la triste situation des
défenseurs d'Audenarde, et, s'arrachant de son honteux repos, il se
rendit sans délai près du duc de Bourgogne, afin de réclamer l'appui
de son influence dans le conseil du roi. Le duc de Bourgogne, qui
avait épousé l'héritière de la Flandre, était plus intéressé que
personne à voir comprimer le mouvement des communes flamandes. Il
s'empressa d'accourir à Senlis où était la cour, et y eut une longue
conférence avec son frère le duc de Berri. Ils s'entretenaient des
troubles de Flandre, lorsque Charles VI arriva tout à coup auprès
d'eux en riant et un épervier sur le poing. Il s'écria aussitôt que
son plus grand plaisir serait d'abattre l'orgueil des Flamands.
L'héritier de Charles le Sage, pauvre enfant à l'esprit prématurément
affaibli, ne voyait dans cette grande lutte qu'un champ clos
chevaleresque où il pourrait, en brisant sans danger quelques lances,
s'égaler aux preux dont les romans avaient charmé ses premiers
loisirs. Il ne cessait d'en entretenir tous ceux qui l'entouraient, et
les mêmes images le préoccupaient pendant son sommeil. Peu de jours
après son entrevue avec ses oncles, il rêva qu'il se trouvait au
milieu de tous les barons de son royaume: le comte de Flandre était
venu lui offrir un beau faucon, et, dans son impatience de l'essayer,
il le faisait lancer par le sire de Clisson; l'oiseau avait pris son
essor vers la Flandre, et il l'avait suivi à cheval jusqu'à ce qu'il
se vît arrêté par de vastes marais couverts de ronces et de
broussailles, mais un cerf ailé vint s'offrir à lui et le porta à
travers les airs: son faucon s'était emparé d'un si grand nombre de
hérons qu'on ne saurait le dire. Ce songe plaisait beaucoup au jeune
prince, qui ne tarda point à placer le cerf volant dans sa devise; et
les oncles du roi, mettant à profit cette ardeur puérile, convoquèrent
immédiatement à Arras le ban et l'arrière-ban du royaume.
Ce fut dans ces circonstances qu'un héraut de Philippe d'Artevelde
arriva à Senlis avec une lettre «moult douce et moult amiable,» dans
laquelle les communes flamandes priaient le roi de vouloir bien les
réconcilier avec leur seigneur et de se contenter d'une médiation
pacifique, lui promettant, s'il renonçait à soutenir le comte par la
force des armes, de conserver elles-mêmes la neutralité dans les
querelles de la France et de l'Angleterre. Les conseillers du roi ne
répondirent rien au messager et le firent même mettre en prison;
cependant quelques jours après il fut délivré: on s'était souvenu de
la puissance de Jacques d'Artevelde et de son alliance avec Edouard
III, et les oncles de Charles VI avaient résolu de chercher, comme
Philippe de Valois, à détourner à la fois les communes flamandes de
leurs projets hostiles et du respect qu'elles portaient au _rewaert_.
Les évêques de Laon, d'Auxerre et de Beauvais, Gui d'Honnecourt,
Arnould de Corbie, le sire de Rayneval et d'autres chevaliers se
rendirent à Tournay: mais les capitaines des milices flamandes avaient
déclaré qu'ils n'entameraient aucune négociation pour la paix avant la
reddition d'Audenarde et de Termonde, les seules villes qui n'eussent
point reconnu leur autorité. Les ambassadeurs français n'étaient pas
autorisés à céder à de si grandes exigences: le but de leur mission
n'était pas de conclure la paix en livrant aux communes les
forteresses du comte, mais de chercher à les sauver par leurs
négociations. Ils insistèrent pour qu'on leur adressât des
sauf-conduits, en se contentant d'exprimer le désir de traiter avec
les magistrats des bonnes villes, et, dès le 16 octobre, ils signèrent
des lettres qui, bien que le nom de Philippe d'Artevelde y fût inséré,
furent toutefois adressées directement aux trois bonnes villes de
Flandre.
Philippe d'Artevelde se trouvait à Gand lorsque ces lettres y furent
portées: telles étaient la confiance et l'autorité dont il était
investi, que s'il eût été absent personne n'eût osé les ouvrir. A
Bruges et à Ypres on arrêta les messagers envoyés par les ambassadeurs
français, et, le 20 octobre, Philippe d'Artevelde termina les
négociations par un important manifeste où il justifiait toute la
conduite des communes flamandes, en déclarant que si Charles VI
refusait d'exercer la médiation pacifique qu'elles attendaient de lui
comme de leur souverain seigneur, ses projets d'éveiller des discordes
dans le pays ne réussiraient point, et que l'on ne redoutait pas
davantage ses armées ni sa grande puissance.
Les oncles du roi se trouvaient à Péronne. Ils furent fort irrités de
voir que Philippe d'Artevelde rejetait ainsi les propositions qu'ils
lui adressaient. Le comte de Flandre était le seul qui s'applaudît de
l'orgueil des Flamands, parce qu'il se flattait de pouvoir rentrer
triomphant dans ses Etats, comme son père après la bataille de Cassel.
«Comte, lui avait dit le roi au milieu de tous ses conseillers, vous
retournerez en Artois et brièvement nous serons à Arras, car mieux ne
pouvons-nous montrer que la querelle soit nôtre que de approcher nos
ennemis.»
Il semble que Philippe d'Artevelde ait conservé assez longtemps, après
la bataille de Beverhoutsveld, l'espoir de voir le roi de France céder
aux plaintes des communes françaises et à l'avis de plusieurs de ses
conseillers qui s'efforçaient de le dissuader de toute expédition en
Flandre. Lorsque les tentatives des ambassadeurs arrivés à Tournay
l'eurent convaincu qu'ils ne cherchaient qu'à exciter des troubles
pour affaiblir la Flandre, il n'hésita plus à traiter avec les
Anglais. Les lettres de sauf-conduit accordées par le roi Richard II
portent la date du 7 octobre 1382, et ce ne fut que deux jours avant
l'arrivée des messagers français dans les bonnes villes de Flandre que
les communes envoyèrent des députés à Londres, parmi lesquels il faut
citer François Ackerman et Rasse Van de Voorde, et au premier rang un
savant théologien nommé Jean de West, qui, après avoir été tour à tour
chapelain de Saint-Donat de Bruges, et doyen de Cambray et de Tournay,
avait été élu, lors du schisme, évêque de Tournay par les partisans du
pape Urbain VI, tandis que le siége de cette ville restait occupé par
un prélat favorable à Clément VII. Les députés des communes flamandes
se dirigèrent de Bourbourg vers Gravelines et de là vers Calais, où le
gouverneur anglais, messire Jean d'Evereux, l'un des ancêtres du comte
d'Essex, si fameux sous le règne d'Elisabeth, leur fit grand accueil.
Un vent favorable favorisa leur débarquement à Douvres, et ils
poursuivirent aussitôt leur voyage vers Londres. Une audience
solennelle leur fut accordée au palais de Westminster: ils y
exposèrent leur mission en présence du duc de Lancastre, des comtes de
Buckingham, de Kent et de Salisbury, «et partout, dit Froissart,
estoient bien venus espécialement du commun d'Angleterre, quand ils
dirent qu'ils estoient de Gand, et disoient que les Gantois estoient
bonnes gens.»
Cependant tout se préparait en France pour une lutte complète et
décisive; mais ce n'est point dans quelques séditions et au milieu de
quelques tentatives anarchiques qu'il faut en chercher le véritable
caractère. Certes, parmi les laboureurs de France et d'Angleterre,
chez les fils de Jacques Bonhomme, de même que chez les compagnons de
Wat-Tyler et de Jack Straw, il y avait une excitation violente
provoquée par les malheurs de tout genre qui s'étaient appesantis sur
les pauvres cultivateurs, pillés par les gens de guerre: leurs
passions grossières et brutales les portaient à d'horribles excès;
mais dans les classes éclairées, parmi tous les bourgeois et même chez
un grand nombre de nobles, on retrouvait un sincère enthousiasme pour
les traditions des libertés communales. Le vénérable Jean Desmarets
était l'un de ces hommes qui avaient appris par une longue expérience,
comme Charles V dans ses dernières années, à placer le salut des
peuples dans une paix stable que garantiraient le respect de leurs
droits et la régularité de leurs institutions. Leurs adversaires
étaient au contraire des princes cruels et jaloux qui ne voulaient
rendre la royauté absolue que pour être seuls à s'en disputer la
tutelle, des barons qu'effrayait le mouvement communal, parce que
leurs rigueurs dans leurs domaines avaient contribué à le faire
naître, ou des chevaliers de noblesse douteuse dont les ancêtres
étaient les courtisans de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois. Ce
fut ainsi que l'on vit les comtes de Foix et d'Armagnac, si redoutés
dans le Midi, oublier leurs querelles et se diriger vers la Flandre en
même temps qu'un sire de Revel, qui s'appelait Antoine Flotte. Jusque
dans les montagnes de la Savoie et de l'Auvergne, jusque dans les
plaines de la Lorraine et de la Gascogne, les feudataires de Charles
VI s'empressaient de déployer leur pennon et d'obéir au mandement du
roi qui était allé lui-même prendre l'oriflamme à Saint-Denis.
Tandis que Philippe d'Artevelde exhortait les bourgeois d'Ypres et de
Courtray à se bien défendre, le roi de France recevait, à l'abbaye de
Saint-Nicolas-au-Bois, l'hommage de Louis de Male; mais le dessein
d'envahir la Flandre paraissait si périlleux que son frère avait été
laissé à Péronne, afin qu'un désastre commun ne détruisît point toute
la postérité de Charles V. Lorsque Charles VI arriva le 4 novembre à
Arras, rien n'était encore décidé sur la route que suivrait l'armée,
et l'on commençait à croire que si les passages de la Lys étaient bien
gardés, il serait impossible d'entrer en Flandre. Les uns proposaient
de remonter jusqu'aux sources de la Lys; mais la saison était si
avancée que l'on devait craindre de trouver des chemins impraticables
dans les terres argileuses des pays de Cassel, de Bourbourg et de
Furnes. Les autres jugeaient préférable de se diriger vers Tournay et
d'y traverser l'Escaut pour aller attaquer les Gantois au pied des
murailles d'Audenarde. Le connétable de France, Olivier de Clisson,
soutint au contraire qu'il fallait sans hésiter marcher droit aux
Flamands, afin de les combattre avant l'arrivée des Anglais. On savait
que Philippe d'Artevelde avait annoncé à Ypres la conclusion d'une
étroite fédération avec Richard II, et qu'il s'applaudissait de voir
régner dans le ciel les vents d'ouest qui devaient favoriser la
navigation de ses alliés: on ajoutait qu'une flotte était prête à
aborder à Calais. L'avis d'Olivier de Clisson prévalut, et l'on ne
songea plus qu'à régler l'ordre de marche de l'armée. Un chevalier
flamand, Josse d'Halewyn, qui, de même que Guillaume de Mosschere en
1302, conduisait les étrangers dans le domaine de ses pères avant de
concourir à leurs efforts pour ruiner sa patrie, guidait dix-huit
cents ouvriers chargés d'élargir les routes, de couper les haies, de
combler les ruisseaux. A l'avant-garde paraissaient les maréchaux de
l'armée avec six mille quatre cents hommes d'armes, quatorze mille
arbalétriers et cinq mille gens de pied recrutés en Artois. Le corps
de bataille où se trouvait le roi comptait douze mille hommes d'armes
et dix-huit mille arbalétriers. Le comte de Flandre avait prodigué
tous ses trésors pour réunir seize mille hommes sous sa bannière dans
ce camp où l'on rêvait la dévastation de ses Etats. A son exemple, le
duc de Bourgogne avait fait fondre à Malines une partie de la
vaisselle et des joyaux de Marguerite de Male, pour entretenir à ses
frais un grand nombre de chevaliers, parmi lesquels on remarquait les
comtes d'Eu et de la Marche, l'amiral de France, Jean de Vienne, les
sires de Châlons, de Vergy, d'Antoing, de Charny, de Montaigu. A ces
corps principaux se joignaient un grand nombre de troupes
indisciplinées, composées principalement d'aventuriers bretons qui
conservaient le nom si redouté de grandes compagnies. Les oncles du
roi avaient jugé utile de réclamer leur concours depuis que, dans un
conseil tenu à Montargis, ils avaient résolu que l'on n'associerait à
cette expédition aucun corps de milices communales. Suivant les
données les plus exactes, l'armée de Charles VI ne comptait pas moins
de quatre-vingt mille hommes.
D'Arras le roi s'était dirigé vers Lens et de là vers Lille, où l'on
avait préparé un hôtel pour le recevoir; mais des espions flamands y
mirent le feu, et les Français s'avancèrent de Seclin jusqu'à l'abbaye
de Marquette. C'était à Commines qu'ils se proposaient de franchir la
Lys; mais lorsque les maréchaux s'approchèrent, ils trouvèrent le pont
rompu et remarquèrent sur l'autre rive Pierre Van den Bossche, qui
s'était placé, une hache à la main, devant neuf ou dix mille hommes
rangés en bon ordre. On ne pouvait plus songer à tenter en cet endroit
le passage de la rivière; les valets que l'on avait envoyés pour
reconnaître le pays n'avaient point aperçu de gués, et le connétable
lui-même se voyait, à son grand regret, réduit à déclarer qu'il ne
restait d'autre ressource que de se retirer vers Aire où existait un
pont sur la Lys.
La folle témérité de quelques jeunes bannerets devait déjouer toutes
les prévisions des conseillers les plus sages de Charles VI et
renverser les espérances des Flamands. Trois nacelles avaient été
portées de Lille; on les lança secrètement dans la Lys à quelque
distance du pont de Commines. Les sires de Saimpy, d'Enghien, de
Vertaing et d'autres chevaliers s'y précipitèrent aussitôt, et à
mesure qu'ils atteignaient la rive opposée, ils se cachaient dans un
petit bois d'aunes pour attendre leurs compagnons. Le maréchal de
Sancerre les avait rejoints avec quatre cents hommes d'armes, et un si
grand enthousiasme les animait que le sire de Rieux, envoyé vers eux
par le connétable, oublia sa mission pour s'associer à leur
entreprise. Olivier de Clisson ne s'en alarma que davantage:
cependant, voyant qu'il était trop tard pour faire entendre ses
conseils et qu'il ne lui restait plus qu'à employer tous les moyens
qui étaient en son pouvoir pour aider ses compagnons d'armes, il donna
aux arbalétriers l'ordre de s'avancer vers le pont de Commines. Ils
avaient amené avec eux de nombreuses bombardes qu'ils placèrent
vis-à-vis des ennemis, et multiplièrent leurs efforts pour s'emparer
du passage de la Lys. Quoique toutes leurs attaques eussent été
repoussées, ils avaient réussi à attirer sur un seul point, pendant
toute la journée, l'attention des milices communales de Flandre.
L'étonnement de Pierre Van den Bossche fut extrême quand il vit vers
le soir la petite armée du sire de Saimpy qui venait bravement lui
présenter bataille: quelques-uns de ses amis l'engageaient à
l'attaquer sans délai; mais il rejeta leur avis, soit qu'il subît
cette influence fatale qui désarme le courage à l'approche des revers,
soit que, par une prudence mal justifiée, il se crût plus assuré de la
vaincre le lendemain. Les Flamands, dociles à sa voix, restaient
immobiles dans leur position; autant leur attitude était calme et
silencieuse, autant l'agitation était grande parmi les Français, qui,
sur l'autre rive de la Lys, se voyaient condamnés à être les témoins
d'une lutte inégale dans laquelle ils ne pourraient secourir leurs
amis et leurs frères. Olivier de Clisson était surtout en proie à une
vive anxiété, et on l'entendait répéter à haute voix: «Pourquoi
suis-je connétable de France?»
Déjà le jour finissait et la nuit approchait froide et longue comme
elle l'est toujours en Flandre au mois de novembre, surtout dans un
pays couvert de prairies et de marais. Tandis que les hommes d'armes
du connétable s'efforçaient de rétablir le pont de Commines, en jetant
sur les piliers à demi détruits des planches et des débris de
boucliers, le sire de Saimpy et ses compagnons campaient au milieu de
la boue, n'ayant point de provisions pour réparer leurs forces, et
glacés par la pluie qui ne cessait de tomber à torrents; tous se
montraient toutefois pleins de courage et d'espoir: ils comprenaient
que de leur succès dépendait l'issue de l'expédition de Charles VI, et
chacun d'eux faisait entendre tour à tour les cris d'armes de tous les
barons français, afin d'exagérer leur nombre aux yeux des défenseurs
de Commines.
Lorsqu'au lever de l'aurore les Flamands s'avancèrent en silence pour
surprendre les Français, ceux-ci trouvèrent dans la supériorité des
armes un avantage propre à balancer celui que les Flamands plaçaient
dans la force du nombre. Les chevaliers arrêtaient de loin les hommes
des communes avec leurs longues lances, et déchiraient aisément leurs
cottes de mailles, grâce à leurs glaives de Bordeaux. Le désordre se
mit bientôt dans les rangs des assaillants: une devineresse leur avait
annoncé qu'elle ferait la première couler le sang français et que ce
serait le signal de la victoire: mais elle fut tuée dès le
commencement du combat. Au même moment, Pierre Van den Bossche reçut
deux blessures, l'une à l'épaule, l'autre à la tête; son frère, qui
était capitaine du château de Gavre, périt en voulant le défendre, et
ce fut à grand'peine que ses compagnons parvinrent à le porter hors de
la mêlée. Privés de leur chef, les Flamands reculaient, mais ils
étaient prêts à se rallier, et le tocsin qui retentissait dans les
campagnes appelait tous les laboureurs à leur aide, lorsqu'un cri
effroyable retentit des remparts de Commines. Le pont avait été
rétabli, et le connétable venait de passer la Lys avec l'avant-garde
de l'armée française qu'appuyaient les hommes d'armes du comte de
Flandre. Louis de Male introduisait lui-même le successeur de Philippe
le Bel dans l'héritage de Gui de Dampierre.
La résistance avait cessé. La ville de Commines fut saccagée et l'on
égorgea tous les habitants, qui s'étaient réfugiés dans les églises,
et bientôt les flammes, qui s'élevaient de ces ruines vers le ciel, se
reflétèrent dans un autre incendie: c'était celui du bourg de Wervicq,
fameux par ses richesses et l'industrie des tisserands: les Bretons du
sire de Laval y avaient trouvé tant d'or et tant d'argent qu'ils
avaient abandonné les draps les plus précieux aux sergents d'armes.
Charles VI avait quitté l'abbaye de Marquette: il crut avoir sa part
dans le triomphe des siens en passant la nuit au milieu des cendres
fumantes de Commines; le lendemain, il poursuivit sa marche et campa
sur le mont Saint-Eloi; il n'était plus qu'à une lieue d'Ypres.
Ce fut au mont Saint-Eloi que les princes français reçurent
d'importantes nouvelles de Paris. Pendant quelque temps, les Parisiens
avaient été calmés par les pompeuses promesses du duc de Bourgogne;
mais un secret pressentiment leur annonçait que l'armement du roi
Charles VI menaçait autant leurs priviléges que ceux des cités
flamandes. Ils n'hésitèrent plus et arrêtèrent les chariots destinés à
l'expédition. Ils eussent même renversé le château du Louvre et les
autres forteresses qui entouraient Paris, si un de leurs chefs n'eût
réussi à leur faire entendre le langage de la prudence et de la
modération. «Attendez, leur disait-il, que nous ayons appris le
triomphe des Gantois.» Le bourgeois, respecté de tous, qui parlait
ainsi, était un vieillard qui avait autrefois été l'ami de Marcel. Son
nom expliquait peut-être aussi bien son influence que ses sympathies:
il s'appelait Nicolas le Flamand.
Ce mouvement des Parisiens inquiétait d'autant plus les oncles du roi
que, bien qu'ils eussent obtenu un éclatant succès au pont de
Commines, ils n'avaient encore soumis aucune ville importante de la
Flandre. Une tentative dirigée la veille contre Ypres avait été
repoussée, et le bruit courait que toutes les communes des
châtellenies d'Ypres, de Cassel et de Bergues s'armaient pour les
attaquer en leur rendant toute retraite impossible; il arriva même,
dans la soirée du 19 novembre, que les Français prirent le bruit que
faisaient quelques valets en se disputant, pour une agression
imprévue. On alluma à la hâte des flambeaux. Les chevaliers s'armèrent
et rangèrent leurs gens sous leurs pennons, et la nuit s'était presque
entièrement écoulée lorsqu'ils se crurent assez rassurés pour rentrer
dans leurs tentes.
Il était trop tard pour reculer: c'était dans les campagnes de la
Flandre, théâtre de tant de sanglants combats, que devait se dénouer
cette lutte mémorable où derrière les milices flamandes combattaient
toutes les communes de France. Du sommet du mont Saint-Eloi Charles VI
pouvait apercevoir les hauteurs de Cassel et les prairies de Courtray:
devant lui s'ouvrait l'avenir, c'est-à-dire le triomphe ou le revers,
sombre mystère caché dans les desseins de la Providence.
Cependant Charles VI se sentait plus faible: il défendit aux hommes
d'armes de piller les biens de ceux qui se soumettraient, et offrit
des conditions si avantageuses à la ville d'Ypres qu'elle livra son
capitaine, Pierre Van den Broucke. Les Français avaient promis aux
bourgeois d'Ypres que tous leurs biens seraient respectés et que
personne ne pénétrerait dans leurs remparts. En effet, Charles VI
avait porté son camp près des étangs de Zillebeke, et un grand nombre
de membres des métiers avaient pu se retirer à Courtray, quand le sire
de Neuillac et d'autres chevaliers français, se proposant d'aller
attaquer la partie occidentale de la Flandre, jugèrent que pour
atteindre leur but ils devaient traverser Ypres. Ils y laissèrent même
quelques-uns de leurs hommes d'armes qu'on empêcha à grand'peine de
piller. Ceux qui accompagnaient le sire de Neuillac se dédommagèrent à
Poperinghe où ils égorgèrent les habitants et saccagèrent tout ce
qu'ils possédaient. Cassel, Bergues, Bourbourg, Dunkerque, Bailleul,
Messines, redoutant une semblable dévastation, se soumirent. Toutes
ces villes, imitant l'exemple des habitants d'Ypres, avaient aussi
livré leurs capitaines qui furent immédiatement décapités.