l'insurrection des Gantois. Deux de leurs troupes furent battues, à
Seveneecken et près d'Audenarde; mais ce qu'ils redoutaient bien plus
que le glaive des chevaliers _leliaerts_, c'était la famine. Tous les
approvisionnements venus de Liége et du Brabant étaient épuisés, et
les mesures prohibitives adoptées par Albert de Bavière ne
permettaient point aux communes hollandaises et zélandaises, amies de
la Flandre, de continuer à les renouveler; tous les greniers étaient
vides. En vain Philippe d'Artevelde avait-il acheté, pour le
distribuer au peuple, le blé déposé dans les abbayes et chez les plus
riches bourgeois: la disette s'accroissait de jour en jour, et l'une
des villes les plus prospères et les plus puissantes du monde se
voyait réduite à envier le pain des serfs et des pauvres.
Philippe d'Artevelde, ému de ce triste spectacle, quitta Gand pour
assister à des conférences qui s'ouvrirent à Tournay à l'époque où les
états généraux s'assemblaient à Compiègne. Il demanda que le comte
jurât de respecter la vie et les franchises des bourgeois de Gand, et
se contentât de bannir ceux qu'il désignerait «à toujours, sans nul
rappel, ni espérance de ravoir la ville, ni le pays.» Philippe
d'Artevelde ne s'en exceptait point, car il se fût volontiers dévoué
pour le salut de Gand; mais les conditions du comte étaient de plus en
plus rigoureuses. Il exigeait que tous les habitants de Gand, depuis
l'âge de quinze ans jusqu'à celui de soixante, vinssent au devant de
lui jusqu'à Buscampveld, à mi-chemin de Bruges: ce n'était qu'alors
qu'il devait se résoudre à les condamner ou à les pardonner. Le comte
semblait d'ailleurs si irrité contre les Gantois qu'il avait mandé à
tous les vassaux qu'il comptait dans le Hainaut de se trouver à Bruges
le jour de la célèbre procession du Saint-Sang «pour détruire» les
bourgeois de Gand. Il avait également fait part de son dessein aux
bonnes villes de Flandre qui lui étaient restées fidèles.
Philippe d'Artevelde rentra à Gand le 29 avril 1382. Les bourgeois
étaient accourus en foule au devant de lui pour l'interroger: «Ah!
cher sire, réjouissez-nous, dites-nous comment vous avez exploité.»
Mais Philippe d'Artevelde baissait la tête et gardait le silence; à
peine une ou deux fois l'entendit-on répondre: «Retournez en vos
hôtels, Dieu nous aidera; et demain, au matin à neuf heures, venez au
marché du Vendredi, là orrez-vous toutes nouvelles.» Le même soir,
Pierre Van den Bossche se rendit près du _rewaert_. «Dedans briefs
jours, s'écria-t-il en apprenant la menaçante issue des conférences de
Tournay, la ville de Gand sera la plus honorée ville des chrétiens ou
la plus abattue.»
Le lendemain, à neuf heures, Philippe d'Artevelde, suivi des autres
capitaines de Gand, paraissait au milieu du peuple assemblé. Lorsqu'il
eut raconté que le comte voulait que tous les bourgeois se remissent
en sa merci, et que ses conseillers n'avaient point caché qu'il se
proposait d'en condamner le plus grand nombre, un profond gémissement
s'échappa du sein de la foule agitée; mais le silence se rétablit
presque aussitôt et Philippe d'Artevelde continua: «Bonnes gens de
Gand, vous avez ouï ce que j'ai dit: si n'y vois d'autre remède ni
porvéance nulle que brief conseil, car vous savez comme nous sommes
estreints de vivres et il y a tels trente mille testes en cette ville
qui ne mangèrent de pain, passé à quinze jours. Si nous faut faire de
trois choses l'une: la première si est que nous nous enclouons en
cette ville et enterrons toutes nos portes et nous confessions à nos
loyaux pouvoirs et nous boutons ens ès églises et ès moûtiers, et là
mourons confès et repentans comme martyrs de qui on ne veut avoir
nulle pitié. En cel état, Dieu aura merci de nous et de nos âmes, et
dira-t-on, partout où les nouvelles en seront ouïes et sçues, que nous
sommes morts vaillamment et comme loyaux gens. Ou nous mettons tous en
tel parti que, hommes, femmes et enfans, allons crier merci, les hars
au col, nuds pieds et nuds chefs, à monseigneur de Flandre. Il n'a pas
le cœur si dur, ni si hautain que quand il nous verra en tel état,
que il ne se doie humilier et amollir et de son povre peuple il ne
doie avoir merci; et je tout premier lui présenterai ma tête, et vueil
bien mourir pour l'amour de ceux de Gand. Ou nous élisions en cette
ville cinq ou six mille hommes des plus aidables et les mieux armés et
le allons quérir hâtivement à Bruges et le combattre. Si nous sommes
morts en ce voyage, ce sera honorablement; et aura Dieu pitié de nous
et le monde aussi, et dira-t-on que vaillamment et loyaument nous
avons soutenu et parmaintenu notre querelle. Et si en cette bataille
Dieu a pitié de nous, qui anciennement mit puissance en la main de
Judith qui occit Olofernes, nous serons le plus honoré peuple qui ait
régné puis les Romains.» Cédant aux instances du peuple qui le
pressait de faire connaître son avis, il se prononça pour le dernier
parti, le seul qui, au-dessus de l'héroïsme du désespoir ou des
tristes nécessités de la famine, plaçât l'espérance, quelque faible
qu'elle pût être, d'un triomphe glorieux. «Nous le voulons ni
autrement ne finirons,» répondirent unanimement les bourgeois.
Toutes les portes de la ville avaient aussitôt été fermées afin que la
résolution des Gantois restât plus longtemps secrète. Les connétables
des paroisses avaient choisi les hommes les plus robustes pour qu'ils
prissent part à l'expédition, et l'on chargeait en même temps deux
cents chariots de canons et d'autres machines destinées à lancer des
projectiles; mais l'on en comptait à peine sept qui portassent des
approvisionnements, c'est-à-dire quelques pains et deux tonneaux de
vin, les seuls que l'on eût trouvés dans toute la ville de Gand. La
famine avait fait des progrès si rapides que cinq mille hommes épuisés
par les privations représentaient dans cette lutte suprême l'une des
communes les plus populeuses de l'Europe, mais leur courage suppléait
à leurs forces. Ils comprenaient qu'ils étaient les derniers
dépositaires de l'honneur de leur patrie et du salut de leurs
familles. Les prêtres avaient béni leur dévouement, et, prêts à
quitter Gand, ils avaient entendu leurs concitoyens s'écrier: «N'ayez
nulle espérance de retourner si ce n'est à votre honneur, car sitôt
que orrons nouvelles si vous êtes morts ou déconfits, nous bouterons
le feu en la ville et nous détruirons nous-mêmes ainsi que des gens
désespérés.»
Les capitaines de Gand s'arrêtèrent le premier jour à Somerghem; le
lendemain, ils poursuivirent leur marche vers Bruges, jusqu'à ce
qu'arrivés près d'Oedelem, ils quittèrent tout à coup le chemin qu'ils
avaient suivi pour se porter vers les vastes bruyères de
Beverhoutsveld. Là, ils se construisirent des retranchements devant
lesquels s'étendait une mare couverte de joncs et attendirent le
retour des députés qu'ils avaient chargés de tenter une dernière
démarche près du comte. Ainsi s'acheva la journée du 2 mai: les
Gantois, réservant pour l'heure de la lutte les approvisionnements
qu'ils avaient apportés de Gand, n'avaient vécu depuis leur départ
que de ce qu'ils avaient trouvé dans les campagnes et dans les
villages.
Lorsque l'aurore se fut levée, on vit trois chevaliers, montés sur des
coursiers rapides, sortir des portes de Bruges et s'approcher du camp
des Gantois pour en examiner la situation. C'était la réponse de Louis
de Male aux pacifiques propositions de la veille. Philippe d'Artevelde
fit aussitôt prendre les armes à tous les siens. Sept frères mineurs
célébrèrent la messe, puis ils prêchèrent et leurs sermons durèrent
plus d'une heure. Ils comparaient les Gantois, opprimés par Louis de
Male, aux Israélites persécutés par Pharaon et appelés par Dieu des
misères de la servitude aux délices de la terre de promission. Ils
leur citaient les exploits des Macchabées et ceux des Romains, et
empruntèrent peut-être aux annales de la Flandre quelques exemples non
moins admirables d'héroïsme et de dévouement. Philippe d'Artevelde
harangua aussi ses compagnons. Il raconta en peu de mots toutes les
atteintes portées aux priviléges de Gand et les conditions insultantes
que le comte avait mises au rétablissement de la paix. Puis il leur
fit distribuer le pain et le vin qu'ils avaient avec eux. «Voilà
toutes vos provisions, leur dit-il en terminant, partagez-les
paisiblement comme des frères: celles dont vous vivrez demain, il faut
les demander à la victoire.»
Cependant les hommes d'armes que le comte avait mandés à Bruges, et
les bourgeois dévoués à sa cause qu'y avait attirés la procession du
Saint Sang, s'élançaient précipitamment hors des portes de la ville.
Les métiers, qui avaient vaincu en 1380 les bourgeois de Gand sur le
marché du Vendredi (c'étaient les tailleurs, les bouchers, les
poissonniers et les vairiers), se montraient surtout pleins d'ardeur
pour les combattre, et se vantaient de pouvoir en moins d'une heure
exterminer tous les Gantois. En vain un sage chevalier, nommé Alard de
Poucke, représenta-t-il qu'il était imprudent d'aller, avec des hommes
marchant en désordre et la plupart pris de vin, attaquer des ennemis
intrépides: ses conseils ne furent point écoutés, et le comte se vit
réduit à se joindre, avec huit cents chevaliers et écuyers, à cette
multitude armée, qui ne comptait pas moins de quarante mille hommes.
La lutte s'était déjà engagée; les partisans du comte, arrivés aux
limites de Beverhoutsveld, s'étaient séparés pour faire le tour du
marais, qui les empêchait d'assaillir les Gantois de front: en ce
moment, les rayons du soleil les frappaient directement au visage; ils
s'avançaient au hasard, par petites troupes, lorsqu'on entendit la
détonation de toute l'artillerie gantoise, et sans hésiter plus
longtemps, les Gantois sortirent de leurs retranchements en poussant
leur cri de guerre. Une confusion inexprimable régnait parmi les
_Leliaerts_. Atteints par les balles des canons et les pierres que
lançaient les espringales, poursuivis en même temps le fer dans les
reins par des ennemis qu'animait l'énergie du désespoir, ils se
culbutaient les uns les autres et cherchaient inutilement à reformer
leurs rangs. Un instant seulement Alard de Poucke réussit à rallier
les fuyards près de l'église d'Assebrouck: sa mort mit fin à toute
résistance. Les Gantois s'avançaient si rapidement qu'ils arrivèrent
mêlés aux vaincus jusqu'au pied des remparts de Bruges, et l'un d'eux,
jetant sa pique entre les battants de la porte qu'on se hâtait de
fermer à leur approche, assura à ses amis la conquête de la ville.
Louis de Male avait pris part à la bataille du Beverhoutsveld. Il y
avait même été renversé, mais il était aussitôt remonté à cheval et
s'était dirigé vers Bruges, suivi de trente ou quarante chevaliers.
Tandis que les gardiens des portes recevaient l'ordre de les fermer
(le temps leur manqua pour l'exécuter), il rentrait précipitamment
dans son hôtel et envoyait ses hérauts publier dans les rues que tous
les bourgeois devaient se rendre immédiatement sur la place du marché
sous peine de mort. Il espérait encore pouvoir réunir ses partisans et
se venger des Gantois.
Il était trop tard. Les clercs des doyens des métiers parcouraient les
divers quartiers de la ville pour convoquer les nombreuses
corporations qu'on comptait à cette époque à Bruges lorsqu'un
chevalier, qui avait épousé l'une des filles illégitimes du comte (il
se nommait Robert Maerschalck), accourut annonçant que les Gantois
avaient pénétré dans la ville; Louis de Male ne voulut rien entendre,
tant il était impatient de tirer une seconde fois l'épée pour réparer
l'outrage fait à son honneur. Déjà la nuit était venue; ses serviteurs
le précédaient avec des torches et criaient autour de lui: «_Flandre
au Lion au comte!_» Mais à peine s'approchait-il de la place du marché
qu'il y aperçut la bannière de Gand.
Philippe d'Artevelde avait été instruit des projets des _Leliaerts_;
divisant son armée en deux corps, il avait envoyé l'un attaquer près
de l'église de Saint-Jacques et au delà de l'ancienne enceinte de la
ville les bouchers, les poissonniers et les autres corporations qui se
préparaient à tenter un dernier effort en faveur du comte: il avait
conduit lui-même le reste de son armée sur la place du marché, où les
tisserands et les foulons se rangèrent sous ses bannières. En voyant
de loin les flambeaux que portaient les serviteurs de Louis de Male,
il le croyait déjà son prisonnier; cependant le comte avait compris de
quel péril il était menacé: il avait fait éteindre toutes les torches
et se disposait à regagner son hôtel quand il entendit derrière lui le
métier des maréchaux qui avaient quitté leur quartier, sous le
commandement de leur doyen, Simon Cockermoes, pour rejoindre les
Gantois. Il n'eut que le temps de s'écrier: «_Chacun se sauve qui
peut!_» et se jeta aussitôt derrière une petite chapelle consacrée à
saint Amand. Ce fut là qu'il échangea sa brillante armure contre la
houppelande d'un de ses valets.
Louis de Male était resté seul. Il était près de minuit et il avait à
peine osé faire quelques pas lorsqu'il vit passer près de lui un
Gantois nommé Regnier Campioen qui le reconnut. C'était un bourgeois
accoutumé à recevoir dans sa maison les bateliers de la Lys, et, bien
qu'il eût combattu au Beverhoutsveld, il partageait peut-être toutes
les sympathies de leur ancien doyen, Gilbert Mahieu. Il eut pitié
d'une si grande infortune, et, jugeant qu'il ne fallait point perdre
un instant pour sauver le comte, il l'entraîna dans une maison dont la
porte était entr'ouverte.
Qu'on se représente une pauvre habitation où il n'y avait qu'une
chambre qui servait de cuisine. Dans une large cheminée, dont quelques
lambeaux de toile ornaient le manteau, brûlait un feu de tourbes, et
la fumée qui sortait de l'âtre était si noire et si épaisse qu'elle
permettait à peine d'apercevoir une échelle qui conduisait au grenier.
Une femme était assise près du foyer: elle s'effraya en voyant deux
hommes paraître sur le seuil de sa demeure. «Femme, sauve-moi, lui dit
Louis de Male vivement ému, je suis ton seigneur, le comte de
Flandre.» Cette femme avait reçu quelquefois l'aumône aux portes de
l'hôtel du comte; elle n'hésita point à se montrer digne de ses
bienfaits et le fit monter sans retard sous le toit, en lui
recommandant de se cacher dans la paille d'un méchant grabat. «Or
regardez, vous qui oez cette histoire, s'écrie Froissart, les
merveilleuses adventures ou fortunes qui arrivent par le plaisir de
Dieu: au matin, le comte de Flandre se véoit l'un des plus grands
princes de la terre des crestiens, et au vespre il le convint muchier
en celle povre maison de povre femme.»
Regnier Campioen s'était à peine éloigné lorsqu'il rencontra des
Gantois qui allaient de maison en maison chercher le comte de Flandre.
Il les rejoignit pour les accompagner dans leurs investigations et
pénétra avec eux dans l'humble asile du prince fugitif. La pauvre
femme berçait son plus jeune enfant: elle répondit avec calme à toutes
les questions qui lui furent adressées. Campioen feignit même de
vouloir visiter son grenier, mais il déclara bientôt qu'il n'y avait
rien découvert, et ses compagnons, persuadés par ses paroles, allèrent
continuer ailleurs leurs recherches désormais inutiles.
Combien dut paraître longue au comte de Flandre, poursuivi par ses
ennemis, cette triste nuit du 3 mai 1382! Des clameurs lamentables
s'élevaient de toutes parts vers le ciel, car les Gantois frappaient
sans merci les magistrats et les membres des métiers qui avaient
accompagné, la veille, Louis de Male au Beverhoutsveld. Cependant
Philippe d'Artevelde et Pierre Van den Bossche avaient, vers les
premières heures du jour, fait défendre, sous peine de mort, que l'on
pillât les maisons ou qu'on se livrât à des actes de violence. Les
mesures les plus énergiques avaient été prises pour protéger les
marchands étrangers, surtout les marchands anglais, et les bourgeois
de Bruges avaient été convoqués sur la place du marché. «Voulez-vous,
leur dit Philippe d'Artevelde, vivre désormais comme nos frères et nos
alliés?» Toutes les mains se levèrent en signe d'assentiment. Au
milieu de cette assemblée, on vint annoncer à Philippe d'Artevelde que
l'un de ses compagnons, qui n'était même point étranger à sa famille,
avait méprisé ses ordres et poursuivait le cours de ses vengeances. Il
le manda près de lui, et sans lui laisser le temps de se justifier:
«Vous eussiez dû, lui dit-il, donner l'exemple de l'obéissance et vous
avez été le premier à la violer.» Aussitôt après, plaçant les devoirs
publics du _rewaert_ au-dessus de l'affection privée, il fit
précipiter le coupable du haut d'une fenêtre au milieu de ses frères
d'armes. Dès ce moment, l'ordre et la paix furent complètement
rétablis, toutes les relations commerciales reprirent leur cours, et
les bourgeois de Bruges s'écrièrent: «En Philippe a bon justichier:
il est bien taillés d'estre capitaine de Flandre.»
Les chefs des Gantois s'étaient empressés de faire porter à leurs
concitoyens, exténués par la famine, les nombreux approvisionnements,
déposés à Damme et à l'Ecluse, de sorte qu'en peu d'heures la
désolation fit place à l'allégresse la plus vire; car l'on vit comme
par prodige les vivres abonder tout à coup à Gand, comme si l'on eût
été à Valenciennes ou à Tournay. En même temps, voulant faire
disparaître tout ce qui retraçait l'hostilité des Brugeois et la
rendre désormais impossible, ils avaient résolu de démolir les portes
de Sainte-Croix, de Sainte-Catherine et de Gand, et autour de chacune
de ces trois portes trente pieds de murailles. De nombreux otages
avaient été désignés dans le parti des _Leliaerts_, et deux capitaines
avaient été chargés de rester à Bruges: l'un était Pierre Van den
Bossche; l'autre, Pierre de Wintere, qui, proscrit autrefois de sa
ville natale, y rentrait les armes à la main plus puissant que ceux
qui l'avaient exilé.
Au milieu de ces soins, les capitaines gantois continuaient à ignorer
ce qu'était devenu le comte. La plupart persistaient à croire qu'il
avait réussi à sortir de Bruges le soir même de la mêlée du
Beverhoutsveld. Le 4 mai il quitta son asile pendant la nuit pour se
diriger, à travers le cimetière et le pré de Saint-Sauveur, vers le
fossé de la ville, qu'il traversa dans une nacelle. Il ne connaissait
point toutefois les chemins, et entendit bientôt qu'on s'approchait de
lui; il s'était réfugié dans une haie, quand il reconnut la voix de
Robert Maerschalck: ceci se passait à Saint-Michel, près du château de
Craenenburg, nom de sinistre augure, qui devait rappeler à Maximilien
d'Autriche les revers de Louis de Male.
Le comte de Flandre ne dédaignait plus les conseils de Robert
Maerschalck. Il le pria de lui enseigner la route de Lille, et ne
cessa point de marcher jusqu'à ce qu'il eût rencontré un laboureur à
qui il acheta une jument, sur laquelle il se plaça «sans selle et sans
pannel.» Ce fut dans ce modeste équipage que l'un des princes les plus
illustres de l'Europe s'arrêta à Roulers chez un bourgeois qui tenait
l'hôtellerie du _Cornet_, à qui il dit comme à la pauvre veuve de
Bruges: «Sauve-moi, je suis ton sire le comte de Flandre.» Celui-ci,
s'honorant par la même fidélité au malheur, lui donna le meilleur
cheval de ses écuries, et ne le quitta que lorsqu'il l'eut conduit à
Lille. Chaque jour de nombreux chevaliers, échappés aux mêmes
désastres, venaient l'y rejoindre, et ce fut dans cette ville qu'il
apprit la mort de sa mère qui lui laissait le comté d'Artois, au
moment même où sa puissance paraissait plus faible et plus ébranlée
que jamais.
Ypres, Courtray, Bergues, Cassel, Poperinghe et Bourbourg avaient
embrassé successivement la cause des communes flamandes. A Ypres,
Philippe d'Artevelde harangua le peuple du haut d'une tribune qui
avait été élevée sur la place du marché; à Courtray, il présida à
l'élection des nouveaux échevins. Lorsqu'il rentra à Gand, tous les
bourgeois se rendirent au devant de lui en le saluant par de longues
acclamations. Il était plus respecté dans toute la Flandre que s'il
eût été le comte lui-même: il avait autant de valets et de coursiers
qu'un grand prince, et chaque jour les trompettes sonnaient aux portes
de l'hôtel, où, vêtu d'écarlate et de menu vair, il réunissait les
dames et damoiselles dans de somptueux banquets.
L'écho de la bataille de Beverhoutsveld avait retenti, selon le
témoignage de Froissart, depuis le Rhin jusqu'au delà des Pyrénées.
Les villes du Brabant et du pays de Liége se souvenaient de la
confédération de 1339, et elles dissent de nouveau: «Nous serons tous
un, eux avec nous et nous avec eux.»
En France, les états généraux, invités à faire connaître leur réponse
aux intimations menaçantes des oncles de Charles VI, avaient déclaré
que tous leurs commettants préféraient la mort au rétablissement des
impôts. On avait vu, disait-on, une flamme brillante serpenter, par un
temps serein, autour des remparts de Paris et se montrer
successivement à tous les points de l'horizon: c'était le mouvement
qui partait de la capitale du royaume pour se propager dans toutes ses
cités et dans toutes ses provinces, à Reims comme à Orléans, à Rouen
comme à Blois, dans le Beauvoisis comme dans la Champagne.
En Angleterre, le roi Richard II avait réussi à disperser les
rassemblements tumultueux des hommes des communes qu'un grand nombre
de Flamands avaient rejoints; mais la mort de Walter Tyler n'empêchait
point le parlement de déclarer que si l'on voulait sauver le royaume,
une réforme immédiate était devenue nécessaire, et qu'il fallait
concilier la dignité royale avec les besoins et les droits des
communes.
Louis de Male avait quitté Lille où il ne se croyait plus en sûreté,
et s'était retiré d'abord à Hesdin, puis à Bapaume. Ce fut dans cette
dernière ville qu'il fit décapiter les otages de Courtray, pour punir
leurs concitoyens d'avoir accueilli les Gantois: vengeance qui
rappelait ses revers sans pouvoir lui tenir lieu de victoire.
Cependant le parti _leliaert_ comptait encore des chevaliers aussi
intrépides que ceux qui, sous Louis de Nevers, avaient combattu les
communes flamandes alliées à Edouard III. Le 17 mai, Daniel d'Halewyn
et ses frères, réunissant sous leur bannière les sires de Moorslede,
d'Haveskerke, de Moerkerke, de la Hamaide, de Condé, de Meetkerke, de
Wavrin, de Montigny, de Poucke, d'Hondschoote, de Rasseghem, de Rodes,
de Masmines, de Liedekerke, de Calonne, et d'autres nobles des plus
illustres maisons de Flandre, d'Artois et de Hainaut, s'enfermèrent
précipitamment à Audenarde. Ils formaient à peine cent cinquante
lances; mais Daniel d'Halewyn, avant de s'éloigner de Lille, avait
juré au comte qu'il défendrait vaillamment les murailles d'Audenarde:
jamais serment ne fut plus important ni mieux gardé.