le nouveau règne qui allait s'ouvrir sous de si heureux auspices:
_Novus rex, nova lex, novum gaudium!_ et le chancelier de France
ajoutait, en confirmant au nom du jeune roi le dernier acte de Charles
V: «Un gouvernement modéré et sage fut toujours utile au royaume;
l'obéissance régulière des peuples fait sa force. Les rois ne règnent
que par l'appui de leurs peuples et leur doivent la puissance qui les
rend redoutables. Sachez donc que le roi ne veut point abuser de son
autorité, mais vous gouverner avec clémence et douceur, afin que,
libres du joug de toute servitude, vous viviez heureux et jouissant de
la paix.» Le lendemain, il ne restait plus rien des efforts que
Charles V avait tentés, des projets qu'il avait conçus. Les ducs de
Bourgogne, de Berry, d'Anjou et de Bourbon se disputaient l'exercice
de la puissance royale; l'un de ces princes dérobait même le trésor de
Charles V; mais il n'en était aucun qui songeât à exécuter son dernier
vœu.
Jamais les circonstances n'avaient été plus favorables au comte de
Flandre: il en profita pour diriger de nouvelles tentatives contre la
ville de Gand. Robert de Namur l'avait rejoint avec ses hommes
d'armes, et il voyait chaque jour s'augmenter le nombre des chevaliers
de l'Artois et du Hainaut qui espéraient recueillir à la conquête de
Gand quelque gloire et peut-être aussi quelques dépouilles. Le plan du
siége fut modifié. Le comte, qui avait d'abord placé son camp dans les
prairies de Tronchiennes, jugea qu'il était plus avantageux de
s'établir au nord de la ville: ce n'était qu'en occupant cette
position qu'il pouvait intercepter les approvisionnements que la
commune de Gand tirait du pays de Waes, et empêcher ses relations avec
les villes du Brabant.
Il n'était d'ailleurs pas moins important pour le comte de Flandre de
s'opposer aux excursions des divers capitaines de Gand. Jamais elles
n'avaient été plus fréquentes. Pierre Van den Bossche, Rasse
d'Herzeele, Arnould Declercq, Jean de Lannoy et Jacques Vander Beerst,
qui avait quitté Ypres pour s'associer à la défense de Gand,
parcouraient toutes les châtellenies où le comte n'avait point
d'armées, et c'est ainsi qu'ils avaient conquis tour à tour Termonde,
Alost, Ninove et Grammont. Arnould Declercq réussit même à surprendre
une partie de la garnison d'Audenarde, et le sire de Steenhuyse, cet
implacable ennemi des Gantois, atteint à l'abbaye d'Eenhaem, venait
d'être la victime de la cruelle loi des représailles, lorsqu'ils se
virent eux-mêmes entourés au lever de l'aurore par six cents
chevaliers _leliaerts_ et de nombreux arbalétriers qu'avait réunis le
sire d'Enghien. Arnould Declercq succomba avec un grand nombre des
siens (23 octobre 1380).
Louis de Male, qui deux fois avait fait attaquer inutilement les
retranchements de Langerbrugge, reprit courage au bruit de la défaite
d'Arnould Declercq, et les attaques devinrent plus vives et plus
multipliées.
Parmi les bourgeois assiégés se trouvait un poète. Baudouin Vander
Lore, dont la postérité a à peine recueilli le nom, traçait dans des
vers admirables le tableau de cette triste lutte à laquelle sans doute
il prit une part active:
«Il me semblait que je me trouvais dans un bois verdoyant, où le
parfum des plantes s'unissait pour me charmer au chant des oiseaux
cachés dans le feuillage; j'y errais depuis longtemps au milieu des
fleurs lorsque, dans un vallon où se réunissaient deux rivières,
j'aperçus devant moi le joyau le plus précieux qu'ait créé la nature:
c'était une noble vierge qui portait un écu de sable, comme si ces
couleurs eussent dû retracer son deuil, et je vis s'élancer sur ses
genoux un lion de perles couronné d'or. La vierge le pressait dans ses
bras pour l'y réchauffer; elle le couvrait de ses baisers. Puis elle
chanta, et sa voix s'élevait jusqu'aux cieux: «Vivre vertueux et libre
vaut mieux que de l'or ou de riches pierreries. O Jésus de Nazareth!
conserve-moi une vie vertueuse et libre.»
«A peine avait-elle cessé de chanter que je vis paraître un prince
monté sur un fier coursier, et, à sa suite, un si grand nombre de
chevaliers et d'écuyers que tout le bois en tressaillit. Tous
menaçaient la noble vierge, mais aucun n'osait traverser la rivière
jusqu'à elle; car le lion, se dressant contre eux, leur montrait ses
griffes et ses dents.
«Cependant le prince s'irritait: «Fille perverse! s'écriait-il, je
m'indigne de ta désobéissance; et si jamais j'en ai le pouvoir, je te
punirai.» Alors la vierge, s'agenouillant, lui répliqua: «Mon père et
mon seigneur, au nom de Dieu, faites de moi tout ce que vous voudrez,
mais laissez-moi ma vie vertueuse et libre.» En achevant ces mots, ses
larmes coulèrent; et je pensais que le prince allait lui répondre: «Tu
es ma fille!» Mais, parmi ceux qui l'entouraient, plusieurs
l'excitaient à la repousser, en le trompant par le mensonge et de
honteuses paroles; il n'en était point toutefois qui réussît dans ses
efforts contre la noble vierge.
«En ce moment la vierge me vit: «Ami, viens vers moi, me dit-elle;
près de moi est libre quiconque ose se confier en ma protection. Je
suis une vierge innocente et pure, quoique mon père, séduit par des
conseillers perfides, ne cesse de me persécuter.» Je me hâtai de lui
répondre: «Comment, ô chaste fleur! osez-vous donc rester ici seule
avec votre noble lion, tandis que vous avez tant d'ennemis?--Mon ami,
reprit-elle, je ne suis pas seule ici; regarde autour de toi et tu
verras ceux qui me protégent.»
«Je regardai et j'aperçus d'un côté le Christ suspendu sur la croix,
saint Jacques, saint Bavon, saint Macaire, saint Liévin, saint Amand;
de l'autre, saint George, sainte Catherine, saint Jean; plus loin,
Notre-Dame, saint Pierre, sainte Amelberge, saint Bertulf, saint
Quentin, saint Aubert, saint Nicolas, saint Michel, saint Martin,
saint François, saint Dominique, saint Augustin; plus loin encore,
saint Christophe, saint Denis et sainte Claire, veillant tous sur les
fidèles assemblés à l'ombre de leurs autels. Je croyais voir tous les
saints descendre, sur leurs ailes, du trône de Dieu et se réunir sous
des bannières de cendal; mais la vierge les remerciait de leur appui,
et adressait ses prières à Dieu pour que son père reconnût ses torts
et cessât d'outrager celle qui est l'aînée de ses filles.
«Que Dieu veille longtemps sur cette noble vierge! qu'il réconcilie
tous ses amis avec son père, afin que la Flandre ne soit plus la Forêt
sans merci, mais l'asile de la paix!»
Le 1er novembre, on avait combattu depuis le matin jusqu'au soir; cinq
jours après, le pont de Langerbrugge fut le but d'un autre assaut;
cependant les Gantois résistaient vaillamment et les _Leliaerts_
n'avaient obtenu aucun succès, quand, au milieu de la nuit, Rasse
d'Herzeele et Pierre Van den Bossche, s'élançant inopinément au milieu
des assiégeants avec une partie des bourgeois des paroisses de
Saint-Michel et de Saint-Jacques, enlevèrent aux _Leliaerts_ brugeois
toutes leurs bannières et tuèrent leur capitaine, Josse d'Halewyn. Dès
le lendemain, le comte de Flandre, renonçant à l'espoir de dompter les
Gantois, leur fit offrir la paix, qui fut proclamée le 11 novembre.
Louis de Male s'y engageait à pardonner entièrement aux bourgeois
insurgés et à respecter leurs vies, leurs biens, leurs libertés et
leurs franchises.
Louis de Male n'était pas plus sincère dans cette réconciliation qu'il
ne l'avait été en 1379: il l'avait de nouveau subie comme une
nécessité, et peu de jours après, écrivant à la comtesse de Bar que
déjà il avait obtenu des bourgeois de Bruges et d'Ypres la restitution
du traité d'Audenarde, il ajoutait que s'il avait accordé la paix aux
Gantois, son intention «n'en estoit pas moins de remettre et ordonner
son pays en aultre ploy,» et qu'il espérait bien «que les besoignes
venront en meilleur point l'une après l'autre.» Il supportait d'autant
plus impatiemment la convention du 11 novembre qu'elle avait, malgré
ses prétentions, consacré tous les droits des magistratures des bonnes
villes; et il suffit pour en apprécier exactement le caractère de
remarquer qu'immédiatement après sa conclusion, les bourgeois de Gand
élurent pour second échevin de la keure l'un des frères de Jean Yoens.
Les événements qui se succèdent en France et en Flandre attestent
également les progrès du mouvement communal. A peine les Gantois
ont-ils réduit le comte à déposer les armes, que les bourgeois de
Paris se réunissent pour supplier le jeune roi Charles VI, qui revient
de Reims, de ratifier l'abolition des tailles ordonnée par son père.
Le prévôt des marchands parle en leur nom, de même qu'Etienne Marcel
s'est trouvé l'organe de réclamations à peu près semblables en 1355.
Le roi cède: toutes les tailles établies par Philippe le Bel et ses
successeurs sont révoquées par une ordonnance du 16 novembre, qu'une
assemblée des états de la Langue-d'oïl confirme solennellement.
Cependant cette réforme pacifique ne se maintint que peu de temps en
France, et dès que les oncles de Charles VI l'entravèrent par leurs
intrigues, Louis de Male, à leur exemple, recommença la guerre. Il fit
arrêter à Bruges les biens des bourgeois de Gand, prétendant qu'ils
n'étaient que le fruit de leurs déprédations; puis il s'avança avec
une armée de vingt mille hommes pour combattre les Gantois, qui
étaient sortis de leur ville sous les ordres de Rasse d'Herzeele et de
Jean de Lannoy. Il les rencontra près de Nevele. Les Gantois étaient
peu nombreux et les marais de la Cale empêchaient Pierre Van den
Bossche, qui revenait de Courtray, de leur porter secours. Le sire
d'Herzeele se confiait dans la fortune de Gand, et sans écouter aucun
conseil, il engagea le combat. La mêlée fat sanglante; mais les rangs
des Gantois furent rompus par le choc des chevaliers _leliaerts_.
Poursuivis vivement à travers les champs et jusque dans les rues de
Nevele, ils cherchèrent à se défendre en se ralliant auprès de
l'église; cependant avant qu'ils eussent pu se réfugier dans la tour,
qui avait été fortifiée avec soin, plusieurs de leurs plus intrépides
compagnons avaient péri: là succomba, en protégeant leur retraite,
Rasse d'Herzeele, de la maison de Liedekerke, «qui avoit été un grand
capitaine en Gand, et que les Gantois aimoient moult pour son sens et
pour sa prouesse.» Jean de Lannoy et ses compagnons, qui s'étaient
retranchés dans le clocher, ne furent pas plus heureux. Le comte avait
fait allumer un grand feu devant l'église, et ils n'échappèrent à
l'incendie qu'en se précipitant au milieu des piques de leurs ennemis.
Lorsque la nouvelle de ce revers arriva à Gand, la désolation y fut
générale: on pleurait surtout le sire d'Herzeele qui avait dignement
représenté, dans le camp des communes, cette patriotique fraction de
la noblesse qui ne s'était jamais associée au parti des _Leliaerts_.
Les bourgeois qui favorisaient le comte profitaient déjà de la
consternation publique pour répandre le bruit que Pierre Van den
Bossche avait trahi les Gantois au lieu de leur porter secours. Ils se
flattaient d'exciter, par ces rumeurs, le peuple à le perdre, ne
doutant pas que sa mort ne rendît plus aisée la conclusion de la paix
avec le comte de Flandre. Les chefs de ce complot étaient Gilbert de
Gruutere et Simon Bette, dont nous avons déjà signalé le dévouement à
Louis de Male; mais ils ne réussirent point dans leur projet. Pierre
Van den Bossche protesta de son zèle et justifia aisément sa conduite.
Soit que le comte eût placé ses espérances dans les intrigues de ses
amis, soit que le grand effort qu'il avait fait à Nevele contre les
six mille Gantois du sire d'Herzeele eût épuisé toutes ses forces, il
s'était retiré à Bruges après avoir conduit son armée au nord de Gand
jusqu'au village d'Artevelde. Il croyait inutile de s'opposer à de
nouvelles excursions des Gantois, et s'attribuait l'honneur d'avoir
exterminé tous leurs combattants; mais ses illusions furent de peu de
durée. Gand équipa cinq armées qui se dirigèrent le même jour, l'une
vers Grammont, les autres vers Courtray, Deynze, Termonde et le pays
des Quatre-Métiers. La première réussit complètement dans la mission
qui lui avait été confiée: elle chassa de Grammont la garnison que le
comte y avait laissée, et rétablit sur les remparts de cette ville la
bannière de Gand.
Cependant la confiance que les bourgeois de Gand plaçaient dans leurs
propres forces leur fut fatale, et de nouveaux désastres leur
enlevèrent le fruit de leurs derniers armements. Le sire d'Enghien
avait réuni quatre mille hommes d'armes, et à peine avait-il paru
devant Grammont qu'il ordonna un assaut général. Bien que les assiégés
se défendissent vaillamment, les portes furent brisées et les
_Leliaerts_ se précipitèrent dans les rues en égorgeant tous ceux
qu'ils rencontraient; puis ils mirent le feu à la ville, et un grand
nombre de femmes et de vieillards périrent dans les maisons où ils
s'étaient réfugiés (30 juin 1381).
Louis de Male était déjà arrivé devant les murailles de Gand lorsqu'on
lui annonça la prise de Grammont. Tandis qu'il félicitait le sire
d'Enghien, qui était venu le rejoindre, du courage qu'il avait montré
au sac de cette ville, il y avait à Gand des hommes qui priaient
chaque jour le ciel de permettre qu'il fût vengé: c'étaient des
habitants de Grammont qui n'étaient parvenus à fuir de leurs foyers
embrasés, qu'en y abandonnant leurs femmes ou leurs enfants. Ils
connaissaient l'aventureuse intrépidité du sire d'Enghien et lui
tendirent des embûches. En effet, il arriva peu de jours après qu'il
sortit un matin du camp avec Michel de la Hamaide, Eustache de
Montigny et quelques autres chevaliers. Il avait résolu d'aller
reconnaître les moyens les plus aisés d'attaquer la ville de Gand et
s'avança si loin qu'il se vit tout à coup entouré de bourgeois armés
de piques qui s'élançaient vers lui en criant: «A la mort! à la mort!»
Gauthier d'Enghien, surpris, demanda conseil à ses amis: «Conseil!
répondit le sire de Montigny, il est trop tard; vendons nos vies ce
que nous pourrons: car ici il n'y a pas de rançon.» Les chevaliers,
s'étant recommandés à Dieu et à monseigneur saint George, se
préparèrent aussitôt à combattre; mais leur courage ne put les sauver.
Louis de Male versa des larmes en apprenant la triste fin du sire
d'Enghien, que les chroniqueurs nous dépeignent jeune et beau.
Gauthier d'Enghien était le dernier duc d'Athènes: il avait aussi des
prétentions à la seigneurie de la république de Florence; mais les
bourgeois italiens avaient repoussé ce jeune prince, qui devait
trouver la mort en luttant contre les communes flamandes.
Le siége de Gand avait été levé immédiatement après la mort du sire
d'Enghien. Louis de Male s'était contenté d'augmenter les garnisons
des villes voisines et de chercher à intercepter tous les
approvisionnements destinés à la ville de Gand, mais le succès de ses
efforts semblait douteux. Toutes les villes de Flandre, accablées par
les exactions du comte, étaient secrètement favorables aux Gantois, et
la crainte d'être la cause de la mort de leurs otages maintenait seule
leur soumission. Hors de la Flandre, les Gantois rencontraient
d'autres sympathies. La cité de Liége, invitée à interrompre toutes
ses relations avec les bourgeois de Gand, avait répondu fièrement
qu'ayant toujours été libre, elle voulait en délibérer avec les
communes de Saint-Trond, de Huy et de Dinant. En Zélande et dans le
Hainaut, les populations n'étaient pas moins bien disposées pour la
Flandre, malgré les ordres les plus sévères des baillis et de leurs
sergents.
Louis de Male eut de nouveau recours à la ruse: il feignit d'accepter
la médiation d'Albert de Bavière; des conférences s'ouvrirent à
Harlebeke, et le comte de Flandre, pour se concilier plus aisément les
communes flamandes, y fit donner lecture de plusieurs lettres de
Charles VI, qui ordonnait de punir les corsaires qui inquiéteraient
les marchands flamands, et assurait à ceux-ci la liberté du commerce
dans ses Etats, aussi bien par terre que par mer.
Parmi les députés de Gand qui s'étaient rendus à Harlebeke se
trouvaient les deux chefs du parti _leliaert_, Simon Bette et Gilbert
de Gruutere; ces négociations n'étaient pour eux qu'un prétexte, afin
de poursuivre plus librement leurs complots avec le comte, dont la
rentrée à Gand eût été le signal de supplices non moins nombreux que
ceux qui avaient naguère ensanglanté les places d'Ypres. Un crime
devait préparer cette trahison: le premier capitaine de Gand, Gilles
de Meulenaere, périt le 2 janvier 1381 (v. st.), frappé, comme Simon
de Mirabel en 1346, par les amis du comte.
Une confusion extrême régnait à Gand, et les bourgeois, reportant leur
souvenir vers une ère de gloire et de grandeur, ne cessaient de
répéter: «Si Jacques d'Artevelde vivait, nos choses seraient en bon
état, et nous aurions paix à volonté.» Pierre Van den Bossche avait
entendu souvent Jean Yoens raconter combien la Flandre avait été
puissante et redoutée dans ces années à jamais fameuses où elle
repoussait Philippe de Valois pour dominer le génie belliqueux
d'Edouard III, et sans hésiter plus longtemps il conçut le projet de
placer la résistance des communes sous la protection du nom le plus
illustre du quatorzième siècle.
Le 25 janvier, le peuple s'assembla. On lui proposa divers capitaines,
mais il n'en était aucun qui voulût accepter une mission aussi
difficile ou qui fût capable de la remplir. Pierre Van den Bossche
avait gardé pendant quelque temps le silence; enfin il éleva la voix:
«Seigneurs, je crois que cils qui ont esté nommés méritent d'avoir le
gouvernement de la ville de Gand; mais je en sais un qui point n'y
vise, n'y ni pense, et si il s'en vouloit ensoigner, il n'y auroit pas
de plus propice, ni de meilleur nom: c'est Philippe d'Artevelde, qui
fut tenu sur fonts, à Saint-Pierre de Gand, de la noble reine
d'Angleterre, en ce temps que son père, Jacques d'Artevelde, séoit
devant Tournay avec le roi d'Angleterre, le duc de Gueldre et le comte
de Hainaut; lequel Jacques d'Artevelde gouverna la ville de Gand et le
pays de Flandre si très bien que oncques puis ne fut si bien
gouvernée, à ce que j'en ai ouï et ois encore recorder tous les jours;
ni ne fut oncques depuis si bien gardée, ni tenue en droit que elle
fut de son temps, car Flandre estoit toute perdue quand par son grand
sens il la recouvra. Et sachez que nous devons mieux aimer les
branches qui viennent de si vaillant homme que de nul autre.»--«Nous
ne voulons autre, nous ne voulons autre!» s'écrièrent tous les
bourgeois, pleins d'enthousiasme; et, sans tarder plus longtemps, ils
se dirigèrent vers la maison de Philippe d'Artevelde, qu'ils
honoraient beaucoup et qu'ils avaient même chargé, l'été précédent, du
commandement de l'une de leurs armées. Le sire d'Herzeele, Pierre Van
den Bossche, Pierre de Wintere et les doyens des métiers exposèrent à
Philippe d'Artevelde quels étaient les vœux unanimes des habitants de
Gand. Philippe d'Artevelde rappela tristement la mort de son père,
victime de l'ingratitude de ses concitoyens, auxquels il avait rendu
tant de services; mais Pierre Van den Bossche le rassura en lui disant
que grâce à sa sagesse, «toutes gens se loueroient de lui.»--«Je ne le
voulroie mie faire autrement,» répondit noblement Philippe
d'Artevelde. Dès ce jour, il ne fut pas seulement premier capitaine de
la ville de Gand, mais _rewaert_ de Flandre, «et acquit en ce
commencement grand'grâce, car il parloit à toutes gens qui à besogner
à lui avoient, doucement et sagement, et tant fit que tous
l'aimoient.» Avec Philippe d'Artevelde avaient été élus quatre autres
capitaines de la ville de Gand: l'un était Pierre Van den Bossche; les
autres se nommaient Rasse Van de Voorde, Jacques Derycke et Jean
d'Heyst.
Le plus grand péril qui menaçât la liberté de Gand était la trahison
des bourgeois favorables au comte. Simon Bette et Gilbert de Gruutere,
revenant d'Harlebeke à Gand, y avaient trouvé le zèle de la commune
ranimé par l'élection de Philippe d'Artevelde; cependant ils se
persuadèrent qu'en portant des paroles de paix au milieu de ces
populations décimées par une longue guerre, ils triompheraient de tous
les obstacles, et ils se rendirent sans délai sur la place publique.
Là, Gilbert de Gruutere vanta longuement la générosité de Louis de
Male qui consentait à pardonner aux Gantois pourvu qu'ils lui
livrassent deux cents de leurs concitoyens. Pierre Van den Bossche
rejeta avec indignation cet avis, et mille voix s'élevèrent pour
reprocher à Simon Bette et à Gilbert de Gruutere leurs complots, qui
n'étaient plus ignorés. «Ils se découvrirent trop tôt à leurs amis,»
dit Froissart. Simon Bette et Gilbert de Gruutere furent arrêtés par
l'ordre du _rewaert_ et conduits dans la salle des échevins. Le 2
février, Simon Bette fut décapité; deux jours après, Gilbert de
Gruutere subit le même supplice. Avec eux périt un frère de Gilbert
Mahieu.
Aussitôt après, Philippe d'Artevelde fit publier une ordonnance ainsi
conçue:
Toutes les haines privées seront suspendues jusqu'au quatorzième jour
qui suivra la conclusion de la paix avec le comte.
Celui qui commettra un homicide aura la tête tranchée. Les combats
dans lesquels aucune blessure n'aura été faite seront punis d'une
détention sévère de quarante jours dans la prison. Ceux qui
blasphémeront dans les mauvais lieux, joueront aux dés ou ameuteront
le peuple, subiront la même peine.
Chaque mois il sera rendu compte de l'emploi des deniers publics, et
tous les bourgeois pourront assister à l'assemblée de la commune.
Tout habitant de Gand portera un gantelet blanc sur lequel seront
écrits ces mots: «Dieu ayde!»
Ces mesures étaient insuffisantes: il fallait assurer
l'approvisionnement de la ville de Grand. Barthélemi Coolman reçut le
commandement d'une flotte destinée à aller chercher des vivres dans
les ports de la Hollande et de la Zélande, tandis que François
Ackerman se plaçait à la tête de trois mille hommes chargés de
parcourir le pays dans le même but. Lorsque ces mesures eurent été
adoptées, Philippe d'Artevelde exigea que tous les autres bourgeois et
tous les corps de métiers reprissent paisiblement leurs occupations.
En associant l'ordre à la liberté, il voulait renouveler cet admirable
spectacle de l'histoire des communes flamandes: l'industrie florissant
au sein de la guerre, comme l'alcyon bâtit son nid sur des flots
soulevés par la tempête.
Le nom d'Artevelde reparaissant après quarante années d'agitations
stériles semble le drapeau d'un nouveau mouvement qui assurera le
triomphe des libertés communales. A peine quelques jours se sont-ils
écoulés qu'Ackerman paraît aux portes de Bruxelles, où les bourgeois
viennent lui apporter des vivres. Les habitants de Louvain lui font
grand accueil; à Liége, il réunit en deux jours six cents chariots de
blé. «Si cil pays, lui disaient les communes des bords de la Meuse,
vous fût aussi prochain comme sont Brabant et Hainaut, vous fussiez
autrement confortés de nous que vous n'êtes, car nous savons bien que
tout ce que vous faites c'est sur votre bon droit et pour garder vos
franchises.»
Vers la même époque, c'est-à-dire dans les derniers jours de février
1381 (v. st.), Paris se soulève contre les collecteurs des impôts
réclamés par le duc d'Anjou. Les bourgeois, qui depuis longtemps ont
préparé leurs armes et leurs chaînes, s'emparent de l'hôtel de ville
et du Châtelet et poursuivent les fermiers des aides; mais un sage
vieillard, l'avocat général Jean Desmarets, se fait porter en litière
dans les rues de Paris: sa parole apaise le peuple qui le respecte,
et, de concert avec l'évêque, l'université et les premiers bourgeois
de la cité royale, il se rend à Vincennes, où les oncles du roi
n'osent pas résister à ses représentations. La volonté de Charles V
expirant sera respectée, toutes les franchises des Parisiens seront
confirmées et les états généraux s'assembleront le 15 avril à
Compiègne. Dans d'autres villes le même mouvement avait éclaté, et
tous les historiens du temps l'expliquent par les relations étroites
qui s'étaient établies entre les communes françaises et les communes
flamandes.
Cependant la lutte recommença presque aussitôt. Les oncles du roi
firent prévaloir de nouveau leur autorité à Paris, et lorsque les
députés des trois ordres se réunirent à Compiègne, loin d'écouter
leurs plaintes, on leur ordonna d'aller engager ceux dont ils étaient
les mandataires à consentir au rétablissement des tailles.