garnison d'Audenarde et celle de quelques autres châteaux, Jean Yoens,
proclamé capitaine de Gand, visitait tour à tour Termonde, Alost,
Deynze, Ninove, dont les communes le reçurent avec joie. Yoens
comprenait toutefois aussi bien que Jacques d'Artevelde que ce
mouvement ne serait point considéré en Flandre comme l'expression
unanime du sentiment national tant que les bourgeois de Bruges ne s'y
seraient point associés. Quelle que fût dans cette cité l'influence du
parti _leliaert_, quels que fussent les priviléges que leur eût
accordés le comte, il ne doutait point que leur ancien bourgmestre,
Gilles de Coudebrouck, ne trouvât des vengeurs parmi eux. Plusieurs
doyens des métiers se rendirent aux barrières de Bruges accompagnés
par neuf ou dix mille Gantois. «Allez à Bruges, leur avait dit Jean
Yoens, et que l'on sache que nous ne venons point pour combattre, mais
pour savoir quels sont nos amis.» Pendant que l'on délibérait, Jean
Yoens arriva lui-même près de la ville. Les échevins de Bruges firent
aussitôt ouvrir le guichet et, après avoir parlementé un instant, ils
laissèrent entrer les Gantois. «Et chevauchoit Jean Yoens delez le
bourgmaistre, qui bien sembloit et se montroit être hardi et courageux
hom; et toutes ses gens armés au clair le suivoient par derrière. Et
fut adonc très-belle chose d'eux voir entrer par ordonnance en Bruges;
et s'en vinrent ens ou marché. Ainsi comme ils venoient, ils
s'ordonnoient et rangeoient sur la place, et tenoit Jean Yoens un
blanc bâton en sa main. Entre ceux de Gand et de Bruges furent là
faites alliances, qu'ils devoient toujours demeurer l'un de-lez
l'autre, ainsi comme bons amis et voisins. Et furent en cel état ceux
de Gand en la ville de Bruges moult amiablement.»
Jean Yoens se dirigea de Bruges vers Damme. Un mois lui avait suffi
pour rétablir dans toute la Flandre l'autorité des communes. Ses
rapides succès rappelaient ceux qui, quarante ans plus tôt, avaient
illustré Jacques d'Artevelde; mais l'on ignorait encore si Jean Yoens
montrerait le même génie en consolidant son triomphe. L'avenir ne
devait point lui permettre de justifier les espérances qui le
saluaient: à peine s'était-il arrêté dans la patrie de Jean Piet et de
Jean Baert, où les Mahieu comptaient peut-être quelques parents et
quelques complices, «que moul soudainemeni lui prit une maladie dont
il fut tout enflé; et la propre nuit que la maladie le prit, il avoit
soupé en grand revel avecques damoiselles de la ville, parquoi les
aucuns veulent maintenir qu'il fut empoisonné.» On le mit aussitôt sur
une litière pour le rapporter à Gand, mais il expira avant d'y
arriver, à Ardenbourg, selon les uns; à Eecloo, selon les autres.
Froissart, si fréquemment injuste pour les communes flamandes, nous a
conservé le tableau des regrets que fit naître la triste fin de leur
capitaine. «Quand les nouvelles de la mort furent venues à Gand,
toutes gens furent durement courroucés; car moult y estoit aimé. Si
vinrent les gens d'église à l'encontre du corps; et fut amené en la
ville à aussi grand'solemnité que si ce fût le comte de Flandre; et
fut enseveli moult révéremment en l'église de Saint-Nicolas.»
Si le comte et ses amis affectaient une grande joie de la mort
d'Yoens, le deuil des Gantois n'avait rien qui pût encourager leurs
espérances. Aucun symptôme d'anarchie ne révélait la faiblesse du
parti des communes. Il avait déjà choisi de nouveaux chefs: c'étaient
Pierre Van den Bossche, Jean Pruneel, Jean Bolle et Rasse d'Herzeele.
Ils jurèrent tous de maintenir les franchises de Gand, et le peuple
leur prêta serment d'obéissance. Pierre Van den Bossche fut appelé à
poursuivre la tâche que Jean Yoens avait commencée: il sortit de Gand
le 11 septembre avec douze mille hommes, pour se rendre à Deynze et de
là à Courtray où il passa trois jours. Il s'agissait cette fois de
compléter la restauration de l'autorité politique des communes en la
faisant reconnaître dans la cité d'Ypres, autre métropole de la triade
flamande. Malgré le sire d'Antoing et les chevaliers qui avaient été
chargés de sa défense, les tisserands et les foulons avaient pris les
armes, et mille voix répétaient le cri du doyen des métiers, Jacques
Van der Beerst: «Flandre au lion et nos libertés!» A Ypres comme à
Bruges, aucun désordre ne signala la victoire des Gantois, et
l'alliance des communes flamandes y fut également proclamée.
Le comte de Flandre se trouvait en ce moment à Lille: «Si nous avons
perdu Ypres cette fois, s'écria-t-il en apprenant le mouvement des
Yprois, nous le recouvrerons une autre fois à leur male meschéance;
car j'en ferai encore tant trancher de têtes, et là et ailleurs, que
les autres s'en ébahiront.» Tous ses soins furent désormais employés à
fortifier Audenarde, dont il voulait se faire une citadelle d'où il
pût intercepter le commerce de l'Escaut et dominer toute la Flandre.
La garnison était de plus de huit cents lances: on y remarquait
Gauthier d'Enghien, Thierri de la Hamaide, Gui de Ghistelles, Gauthier
d'Halewyn, Thierri Van der Gracht, François d'Haveskerke, Gérard
d'Uytkerke, Roger de Lichtervelde, les sires de Moerkerke, de
Moorslede, d'Iseghem, d'Avelin, d'Hontschoote, de Liedekerke, de
Lembeke, de Rodes, de Masmines, de Poucke, de Meetkerke, et une foule
d'autres illustres chevaliers. Audenarde était le dernier asile de
l'autorité du comte et de la puissance des _Leliaerts_.
Les capitaines gantois connaissaient l'importance de la forteresse
d'Audenarde. Peu de bourgeois s'étaient associés au sire d'Herzeele
pour attaquer Termonde, où était arrivé Louis de Male; mais quand il
fut décidé que l'on assiégerait Audenarde, toute la Flandre se leva,
et dès le 15 octobre, cent mille hommes de milices communales
dressèrent leurs tentes dans les belles prairies de l'Escaut.
La vieille comtesse de Flandre, Marguerite d'Artois, reprochait
vivement à son fils de s'engager imprudemment dans une grande guerre
contre les communes flamandes: petite-fille de Philippe le Bel, elle
avait appris par une longue expérience qu'elles étaient redoutables
dans les combats, et qu'elles n'avaient jamais été vaincues que par la
ruse. Elle se hâta d'écrire au duc de Bourgogne pour lui exposer que
s'il ne parvenait à calmer les Flamands, son héritage était en péril.
Le duc de Bourgogne n'était ni moins habile, ni moins sage; il se
conforma à ce conseil et accourut à Tournay. Son premier soin fut
d'envoyer tour à tour l'abbé de Saint-Martin au camp flamand pour
prêcher la paix, et le maréchal de Bourgogne à Audenarde pour
s'assurer de la situation des assiégés. Leurs messages le
convainquirent que la paix était nécessaire et qu'elle était possible:
quoique les communes de Flandre se montrassent très-fières et bien
résolues à maintenir leurs libertés, le duc de Bourgogne cherchait à
les apaiser en leur promettant que le comte retournerait à Gand, et
qu'il oublierait tous ses griefs. «Mais les Flamens, dit un
chroniqueur anonyme, ne s'y volrent acorder se le conte ne les
remettoit en leurs libertez et franchises que le conte Robert leur
avoit jadis donné, et tant furent Flamens au siége que il convint par
force que le conte leur accordast leur voulenté.»
Ce fut dans un banquet que le duc de Bourgogne, après avoir
inutilement essayé de séduire les députés flamands par de vaines
protestations, souscrivit à toutes leurs demandes et obtint que les
communes lèveraient le siége d'Audenarde. La paix avait été conclue
aux conditions suivantes:
Le comte pardonnera tout ce qui a été fait jusqu'à ce jour.
Les communes conserveront les priviléges, usages, coutumes et libertés
que le comte, lors de son avénement, leur a promis de maintenir, de
telle manière que le comte soit un seigneur libre et son peuple un
peuple libre.
Tous ceux qui se sont éloignés comme adversaires des communes pourront
requérir enquête légale et jugement, afin que personne ne puisse dire
qu'on procède arbitrairement et non selon la loi.
Tous les baillis seront changés; s'ils réclament une enquête, elle
leur sera accordée; si elle leur est favorable, ils jouiront de toute
protection; mais s'ils étaient jugés coupables, ils ne pourraient à
l'avenir être appelés à d'autres fonctions.
L'enquête légale aura lieu dans toute la Flandre: le bailli du comte y
sera assisté des délégués des trois bonnes villes, et il jurera de
n'épargner personne: de plus, s'il manque à ce serment, il sera
lui-même soumis à l'enquête, et à l'avenir chaque année de semblables
enquêtes seront tenues par vingt-cinq personnes, dont neuf seront
choisies par les échevins de Gand, huit par ceux de Bruges et huit par
ceux d'Ypres, afin qu'elles punissent tous ceux qui se conduiraient
déloyalement, et qu'elles maintiennent les priviléges et les libertés
du pays.
Le comte confirma à Malines, le 1er décembre 1379, ces conventions
importantes. Louis de Male avait aussi promis aux Gantois d'aller
habiter leur ville, pour leur prouver «qu'il leur pardonnoit tout, dit
Froissart, sans nulle réservation, exception ni dissimulation.--Mais
depuis, ajoute un autre chroniqueur, ne volt le conte tenir
l'ordonnanche que ses gens luy avoient fait sceller par force.» La
paix de 1379 ne fut qu'une paix à deux visages, comme l'appelle
Froissart. Un instant, les Gantois parurent soupçonner la mauvaise foi
du comte; lorsqu'ils s'éloignèrent, le 4 décembre, ils regrettaient
d'avoir renoncé à la démolition des murailles d'Audenarde, et
voulaient les détruire avant de rentrer dans leurs foyers: mais on
parvint à les en dissuader. Un de leurs capitaines, Jean Pruneel,
avait déjà fait ratifier le traité par les échevins de Gand, et peu
après il retourna à Tournay pour le faire sceller, «et là, dit
Froissart, lui fit le duc de Bourgogne très-bonne chère.» Nous
raconterons bientôt ce que présageait à Jean Pruneel ce généreux
accueil.
Dès que les milices communales s'étaient séparées, la garnison
d'Audenarde avait reçu de nouveaux approvisionnements et le comte ne
cachait plus combien était peu sincère sa réconciliation avec les
communes. Partout il faisait entendre des plaintes et d'amères
récriminations. Loin d'exécuter la promesse qu'il avait faite aux
Gantois, il avait déclaré qu'il ne retournerait au milieu d'eux que
lorsqu'ils lui auraient livré les principaux auteurs de la rébellion,
puis il s'était rendu à Bruges pour y reprocher aux bourgeois de
l'avoir abandonné le jour où Yoens avait paru devant leurs murailles.
Il ne tarda point toutefois à accepter leur excuses, car il savait
bien que, grâce à leur ancienne rivalité avec les Gantois, il n'était
point de ville où il comptât plus de partisans; mais l'affection même
que le comte témoignait aux habitants de Bruges irritait ceux de Gand;
ils se souvenaient qu'il s'était engagé à résider dans leur ville, et
chargèrent vingt-quatre députés de lui exposer combien ils le
désiraient, afin que la paix fût mieux affermie. Un refus eût
peut-être fait éclater immédiatement une seconde guerre civile à
laquelle le comte n'était point préparé en ce moment. Cédant aux sages
conseils du prévôt d'Harlebeke il quitta Bruges, et s'était déjà
avancé jusqu'auprès de Deynze lorsqu'il rencontra les députés de Gand:
ceux-ci se rangèrent des deux côtés de la route, et, bien qu'ils
s'inclinassent avec un grand respect, le comte porta à peine la main à
son chapeau et continua à chevaucher sans les regarder. Les députés le
suivirent à Deynze, et ce fut là qu'ils s'acquittèrent de leur
ambassade en le priant d'oublier tous ses anciens griefs: «Ah! je
voudrais, répliqua le comte, qu'il ne me souvînt jamais de grandes
cruautés et félonies que j'ai trouvées en ceux de Gand; mais il sera,
veuille ou non.» Les députés gantois s'efforcèrent de l'apaiser, lui
rappelant qu'il avait tout pardonné, et le comte se leva en ordonnant
qu'on apportât le vin.
Le lendemain, Louis de Male entra à Gand: tous les bourgeois s'étaient
portés au devant de lui pour lui faire honneur, les uns à pied, les
autres à cheval; mais il ne leur adressait pas une parole et les
saluait à peine de la tête: arrivé à son hôtel, il y déclara aux
magistrats que son intention était d'observer la paix, mais qu'il
voulait que les chaperons blancs fussent abolis et qu'une amende fût
payée pour le meurtre de Roger de Hauterive. Il persistait aussi à
exiger qu'on lui remît les principaux chefs de la sédition. Le
lendemain matin, le comte parut au marché du Vendredi pour y
haranguer le peuple. Il remarqua tristement que tous les chaperons
blancs s'y étaient réunis; cependant il ne changea pas de projet, et
quoique leurs murmures l'interrompissent, il demanda leur suppression.
«Je ne triompherai jamais de ces chaperons blancs!» s'écria-t-il en
regagnant son hôtel. Trois jours après il sortit de Gand et se retira
à Paris, où Marguerite d'Artois chercha à le réconcilier avec Charles
V.
La fuite du comte annonça à la Flandre le renouvellement des discordes
civiles. Il n'avait point tardé à retourner de Paris à Lille, où il
réunissait toute une armée de mercenaires étrangers. En même temps les
_Leliaerts_ prenaient en Flandre des chaperons rouges pour indiquer
leur hostilité aux chaperons blancs, et ornaient leurs vêtements de
fleurs de lis, tandis que les _Clauwaerts_ adoptaient pour signe de
ralliement trois griffes de lion. Un acte odieux de trahison ouvrit la
guerre. Olivier de Hauterive et quelques autres chevaliers, cherchant
à venger la mort du bailli de Gand, s'emparèrent de quarante barques
qui naviguaient sur la Lys, et renvoyèrent les bateliers à Gand, après
leur avoir fait crever les yeux et couper les mains. Cet affreux
spectacle y souleva tous les esprits. On ne doutait point que ce crime
n'eût eu lieu par l'ordre du comte de Flandre, et il n'y avait
personne qui osât le justifier. Les bourgeois de Gand sentirent de
plus en plus le besoin de réunir leurs forces, et pendant sept années
(c'est Froissart qui le raconte) l'on ne vit point une seule querelle
dans cette ville qu'avaient si fréquemment troublée des discordes
intestines. Les bourgeois se montraient prêts à sacrifier de nouveau
leur or et leurs joyaux pour la défense de leurs franchises.
Jean Pruneel et les chaperons blancs avaient résolu de répondre par
quelque éclatant exploit au défi d'Olivier de Hauterive. Ils sortirent
de Gand le 22 février et se dirigèrent, au nombre de cinq cents, vers
Audenarde. Les chevaliers _leliaerts_, qui n'avaient point prévu cette
attaque, avaient quitté les remparts pour célébrer, au milieu des
banquets et des jeux, les fêtes de la mi-carême, et les Gantois s'en
emparèrent sans rencontrer de résistance.
Cependant quelques riches bourgeois de Gand, qui appartenaient
secrètement au parti des _Leliaerts_, Simon Bette, Gilbert de Gruutere
et Jean Van der Zickele, se hâtèrent d'interposer leur médiation et
la guerre cessa presque aussitôt. Les Gantois (c'était là le grand
désir du comte) évacuèrent Audenarde le 12 mars, et l'on rétablit sans
délai les murailles qu'ils avaient commencé à détruire. Afin de punir
également tous ceux qui avaient violé la paix, une même sentence
d'exil frappa Jean Pruneel et les chevaliers qui avaient mutilé les
bateliers de l'Escaut. L'un de ceux-ci voulait aller habiter
Valenciennes, mais la commune de cette ville refusa de le recevoir.
Quant à Jean Pruneel, il s'était retiré à Ath. S'il n'avait rien à y
craindre des bourgeois, le ressentiment de Louis de Male ne devait
point l'y laisser dans le repos. En effet, à peine était-il arrivé à
Ath qu'il fut enlevé par des hommes d'armes et conduit à Lille, où le
comte lui fit trancher la tête.
La mort de Pruneel est une déclaration de guerre: le 7 avril le comte
traverse la Lys, en mettant à mort tous les laboureurs qu'il surprend
occupés aux travaux des champs, et entre inopinément à Ypres. Sept
cents habitants périssent aussitôt par ses ordres; puis il retourne à
Lille pour y attendre de nouveaux renforts d'Allemagne, de Picardie et
de Bourgogne.
Ces désastreuses nouvelles parvenaient successivement aux bourgeois de
Gand; ils virent une triste leçon dans ces supplices, et se hâtèrent
de reprendre les armes pour aller autour de la ville détruire les
châteaux des chevaliers alliés au comte. Leurs chefs étaient Pierre
Van den Bossche, Jean Bolle, Arnould Declercq, Pierre de Wintere, Jean
de Lannoy et le sire d'Herzeele.
Les _Leliaerts_ avaient aussi leur armée, et le comte leur avait
permis d'y arborer sa bannière. Leurs chefs étaient le sire de
Steenhuyze, qui avait tour à tour immolé à Gand Jean Van de Velde et
surpris à Vyve les juges de Gauthier d'Halewyn, et le sire d'Antoing,
dont la commune d'Ypres avait naguère épargné la vie: l'on remarquait
près d'eux, Gauthier d'Enghien, arrière-petit-fils de Robert de
Béthune, qui faisait ses premières armes. Louis de Male s'était rendu
lui-même à Wervicq pour observer de plus près la marche des
événements.
A Ypres, les bourgeois s'assemblèrent aux portes de l'église de
Saint-Martin. Les amis du comte s'étaient rangés sous la bannière du
grand bailli. Vis-à-vis d'eux s'étaient placés autour de Jacques Van
der Beerst ceux qui soutenaient la cause des Gantois: toute la
paroisse de Saint-Jean leur était favorable; les tisserands et les
foulons les appuyaient. Dès le premier moment du combat, les petits
métiers les rejoignirent et décidèrent la victoire.
La défaite des _Leliaerts_ à Ypres fit triompher la cause communale
dans toute la Flandre. Bruges s'y associa, et là, aussi bien qu'à Gand
et à Ypres, l'on ordonna, selon les anciens usages, une chevauchée
pour aller de ville en ville proclamer la paix du pays; mais cette
mission toute pacifique, loin d'étouffer les discordes intérieures,
devait les rendre plus vives que jamais. Les Gantois et les Brugeois
ne pouvaient, même en se confédérant contre le comte, oublier leurs
anciennes contestations. Le 13 mai une troupe de Gantois était entrée
à Bruges, et le bruit se répandit aussitôt qu'ils avaient formé le
projet de détruire la ville pour mettre fin à toute lutte de puissance
et à toute rivalité d'industrie. Ce n'était évidemment qu'une fausse
rumeur semée par les _Leliaerts_; mais la plupart des bourgeois
s'empressèrent d'accourir armés sur la place publique. Là s'engagea
une sanglante mêlée: deux fois les Gantois, surpris et assaillis de
toutes parts, tentèrent un nouvel effort pour disperser leurs
adversaires, deux fois ils furent repoussés, et bientôt après ils se
retirèrent, abandonnant plusieurs morts et quelques prisonniers.
Au premier avis de ce succès des _Leliaerts_, le comte reparut à
Bruges, et des lettres du 11 juin annoncèrent le rétablissement de son
autorité dans cette ville. Les Gantois, qui venaient de conquérir
Termonde, se préparaient déjà à venger la mort de leurs concitoyens.
Il ne s'agissait de rien moins que d'aller briser les portes de Bruges
pour en chasser le comte et tous ses amis: cependant le moment n'était
pas encore arrivé où ce projet audacieux devait s'accomplir; et Louis
de Male, cédant aux prières des Brugeois effrayés, consentit à
conclure un traité avec les bourgeois de Gand.
Cette paix dure sept semaines, du 19 juin au 8 août. Les tisserands de
Bruges, cruellement opprimés par le comte, qui leur reproche d'avoir
secondé les Gantois dans le combat du 13 mai, accusent Louis de Male
de violer l'amnistie sanctionnée par ses serments: leurs plaintes
réveillent toute la Flandre; Gand, Ypres, Courtray, Thielt, Deynze,
Roulers, s'associent sans hésitation à ce mouvement.
Nous abordons une nouvelle guerre civile: Louis de Male s'est rendu à
Dixmude; là, cherchant un appui dans les populations du Franc, qui
n'ont jamais cessé d'envier aux grandes villes le monopole de
l'industrie, il appelle sous ses bannières les chevaliers du Hainaut
et de l'Artois. Les Yprois, menacés par ces préparatifs, se hâtent
d'envoyer une partie de leurs milices vers Woumen pour s'opposer à
l'entreprise du comte de Flandre; en même temps ils décident, de
concert avec les bourgeois de Gand, qu'une autre expédition empêchera
les _Leliaerts_ de Bruges de se réunir à leurs amis au camp de
Dixmude.
Pierre Van den Bossche avait quitté Gand avec neuf mille hommes;
Arnould Declercq et Jean Bolle, qui se trouvaient avec quatre ou cinq
mille Gantois à Ypres, se préparèrent à le rejoindre avec quelques
bourgeois de cette ville; mais ils se précipitèrent aveuglément dans
les embûches que les _Leliaerts_ leur avaient préparées à Roosebeke.
Douze cents Gantois et autant d'Yprois avaient péri. Louis de Male
profita de cette victoire pour disperser les Gantois qui campaient à
Woumen. Dès le lendemain, Ypres lui ouvrit ses portes. Les députés de
cette ville vinrent se jeter à ses pieds en réclamant des conditions
favorables. Il les leur accorda; mais lorsqu'il fut entré dans leurs
remparts, suivi d'une armée que Froissart évalue à soixante mille
hommes, il changea de langage. Trois cents des plus notables bourgeois
furent chargés de fers et l'on arrêta surtout un grand nombre de
tisserands. Sept cents de ceux-ci furent immédiatement décapités;
quatorze cents, conduits à Bruges, y subirent le même sort: quatre
cents furent exilés à Douay et à Orchies. Ce n'était point assez:
Louis de Male ordonna qu'on mît le feu à une partie de la ville; puis
il convoqua la commune, se vantant que désormais chacun respecterait
son seigneur.
Les bourgeois de Courtray, intimidés par ces supplices, se soumirent
également au comte, qui choisit parmi eux trois cents otages.
Louis de Male, encouragé par ses succès, vint mettre, le 2 septembre,
le siége devant Gand: il avait, dit-on, résolu de détruire
complètement cette célèbre cité. Cependant, quelque nombreuse que fût
son armée, il lui fut impossible d'empêcher les assiégés de recevoir
des renforts et des vivres. C'est à Gand que reposent les destinées de
la Flandre communale, qui s'appuient au dedans sur de glorieux
souvenirs, au dehors sur de vives et sympathiques espérances.
Les habitants de Malines, appelés par Louis de Male pour servir comme
feudataires sous ses drapeaux, ont refusé de combattre les Gantois, et
toutes les communes du Brabant leur sont également favorables. Dans la
cité épiscopale de Liége les bourgeois se sont aussi assemblés, et
d'une voix unanime ils ont adressé à leurs frères des bords de
l'Escaut ce message: «Si vous êtes maintenant assiégés, ne vous
déconfortez pas; car Dieu sait et toutes bonnes villes que vous avez
droit en cette guerre.» Enfin, il semble que la suzeraineté même du
roi de France ne doive plus être pour la Flandre une source de
désastres et un prétexte d'intrigues, mais une garantie de paix et de
protection.
Les échevins de Gand avaient fait exposer au roi de France qu'ils
n'avaient pris les armes que pour la défense de leurs franchises, et
il accueillit favorablement leur message: peut-être n'avait-il pas
oublié que le plus illustre de ses aïeux, dont il se proposait
désormais d'imiter la sagesse, avait rendu le repos à la Flandre
troublée par d'autres discordes, et eût-il voulu, à l'exemple de saint
Louis, imposer la paix à l'arrière-petit-fils de Marguerite de
Dampierre. Si la vie de Charles V s'est écoulée au milieu des guerres
et des discordes civiles, s'il y a pris lui-même une part active plus
par son habileté et ses ruses que par son courage, une longue
expérience lui a montré du moins dans les souvenirs de sa jeunesse une
leçon plutôt qu'un exemple. Après avoir, en 1356, fait échouer la
mémorable réforme abordée par les états généraux, il marche sur leurs
traces en écoutant toutes les plaintes de son peuple. Il recherche les
conseillers les plus instruits et les plus respectables, et dans ses
loisirs il recourt volontiers à l'étude des historiens et des
philosophes. A quarante-six ans, Charles V est devenu Charles le Sage;
mais ses forces s'affaiblissent d'heure en heure; un mal qui résiste à
la science de ses médecins le menace d'une fin prochaine. La crainte
de sa médiation a pu, au moins de juin, engager le comte de Flandre,
qu'il n'a jamais aimé, à conclure la paix; ses infirmités ne lui
permettent plus quelques mois plus tard d'intervenir pour arrêter la
guerre qui se rallume, mais il ne manque pas à sa tâche réparatrice
vis-à-vis des communes françaises, car le jour même où il expire, il
ordonne l'abolition de toutes les tailles injustes établies sous son
règne ou sous celui de ses prédécesseurs.