plus important qu'il touchait aux mêmes questions de rivalité
politique représentées par les noms les plus illustres du quatorzième
siècle. L'une des parties était le connétable de France, Bertrand
Duguesclin; l'autre, l'un des fils du roi d'Angleterre, le duc Jean de
Lancastre, qui se trouvait alors en Flandre, et il s'agissait de la
rançon de messire Jean d'Hastings comte de Pembroke. Jean d'Hastings
avait brillé parmi les plus intrépides chevaliers de ce temps: après
avoir eu pour première femme Marguerite d'Angleterre, il avait épousé
en secondes noces la fille de Gauthier de Mauny, si noblement célébré
par Froissart, qui, digne héritière de sa gloire, devait rendre aux
arts, par la fondation du musée de Cambridge, tout ce que les lettres
avaient fait pour immortaliser son père. C'était en 1372 qu'il avait
été pris dans la baie de la Rochelle par des corsaires espagnols.
Livré aussitôt à Henri de Transtamare, il avait passé une année dans
une étroite prison, et tout annonçait qu'on l'y laisserait jusqu'à sa
mort, lorsque ses amis résolurent de s'adresser au plus généreux de
ses adversaires, à Bertrand Duguesclin, qui avait placé la couronne
sur le front de Henri de Transtamare. Bertrand Duguesclin se hâta de
répondre qu'il était prêt à sacrifier toutes les terres qu'il
possédait en Castille pour obtenir la liberté du comte de Pembroke,
s'il s'engageait à l'en indemniser plus tard. Ces terres comprenaient
le domaine de Soria, c'est-à-dire les ruines de l'ancienne Numance,
renversée par Scipion, qui attendaient pour se relever qu'un héros du
moyen-âge effaçât les traces de la dévastation du conquérant romain.
Bertrand Duguesclin ignorait peut-être les glorieuses traditions de
son bailliage de Soria: s'il les eût connues, il n'eût pas hésité
davantage à briser les fers de l'un des compagnons de Chandos, dont il
avait été lui-même le prisonnier. Le comte de Pembroke, délivré grâce
à sa médiation, se rendit aussitôt à Paris, et là il fut convenu qu'il
payerait au connétable cent vingt mille francs, savoir immédiatement
cinquante mille francs et le reste six semaines après son retour en
Angleterre. Le connétable avait également promis de le faire
reconduire hors des frontières de France avant les fêtes de Pâques;
mais il fut impossible au comte de Pembroke de trouver l'argent dont
il avait besoin pour le premier payement: un délai fut accordé, et
l'évêque de Bayeux alla à Bruges avec le comte de Sarrebruck pour
sceller, chez un marchand lombard, nommé Forteguierre, le sac dans
lequel avaient été enfermées, outre vingt-trois mille cent trente-cinq
nobles et demi et deux gros, valant cinquante mille francs, des
obligations représentant une somme de soixante et dix mille francs,
garanties par les comtes de Warwick, de Strafford, de Salisbury, de
Suffolk, et d'autres chevaliers anglais. Cependant le comte de
Pembroke épuisé de fatigue ou peut-être affaibli par un poison secret
qui lui avait été donné en Castille, avait rendu le dernier soupir sur
la route de Paris à Calais, à Moreuil, pauvre bourg de Picardie, le
lundi des Rameaux, et les gens du connétable s'étaient hâtés
d'enlever son cadavre, afin que leur captif atteignît vif ou mort les
frontières anglaises; mais lorsqu'ils se présentèrent aux portes de
Guines, les Anglais refusèrent de les laisser passer: ils avaient eu
l'ordre de recevoir le comte de Pembroke et non pas un cercueil. On
fut réduit à déposer dans une abbaye voisine les restes de l'infortuné
chevalier, qui ne devait rentrer dans sa patrie que pour y trouver un
tombeau; mais les fêtes de Pâques étaient arrivées avant que ce triste
voyage s'accomplît.
C'était dans ces circonstances que les héritiers du comte de Pembroke
réclamaient la restitution des sommes déposées à Bruges et Bertrand
Duguesclin l'exécution de sa promesse. Les magistrats de Bruges
évoquèrent cette contestation; mais le duc de Lancastre intervint
aussitôt, alléguant que les sommes confiés à Forteguierre avaient été
prêtées par le roi d'Angleterre.
A cette époque appartient un mémoire qui nous a été conservé: c'est
celui de maître Yves de Kaërenbars, procureur du connétable. L'exposé
des faits y est aussi intéressant que l'argumentation y est logique et
pressante. N'existe-t-il pas en faveur de Bertrand Duguesclin des
principes de justice et d'équité consacrés par les Pandectes au titre
_De captivis et redemptis ab hostibus?_ Ulpien n'ajoute-t-il pas que
le rachat d'un captif suffit pour lui imposer, à l'égard de son
bienfaiteur, les mêmes devoirs que ceux d'un fils vis-à-vis de son
père: _Potestatis verbum non solum ad liberos, verum etiam ad eum quem
redemit ab hostibus?_ Ce n'est pas toutefois uniquement dans le droit
romain que ces règles se trouvent tracées: elles ne sont pas
étrangères aux devoirs de la chevalerie. Si l'on vit un lion délivré
de l'attaque d'un serpent garder une éternelle reconnaissance à son
libérateur, les héritiers et les amis du comte de Pembroke se
montreront-ils moins généreux vis-à-vis de celui qui le sauva si ce
n'est de la mort, du moins de la captivité la plus cruelle? Rien n'est
d'ailleurs, remarque Yves de Kaërenbars, plus odieux que
l'ingratitude; «car c'est contre Dieu, contre vérité et contre bonne
foy.»
La réponse du procureur anglais ne nous est point parvenue, et en
présence du mémoire de maître Yves de Kaërenbars nous ne pouvons nous
empêcher de soupçonner les échevins de Bruges de s'être laissé dominer
dans ce procès par des sympathies politiques. Nous ne connaissons même
exactement ni les termes, ni l'époque de leur jugement; nous savons
seulement, par un acte du 20 juillet 1375, que le roi, prenant en
considération l'appel interjeté par Bertrand Duguesclin, ordonna
d'ajourner le bourgmestre et les échevins de Bruges à comparaître le
13 août devant son parlement. Le 25 juillet, l'un des sergents d'armes
royaux, nommé Pierre le Cochetier, arrivait à Bruges porteur de la
citation du roi; dès le lendemain, il se présenta sous le portique de
l'antique hôtel des échevins, bâti par Baudouin Bras de Fer, que Louis
de Male se préparait à faire démolir. Cependant, bien que Pierre le
Cochetier eût annoncé qu'il était envoyé par le roi, on lui fit dire
qu'on ne pourrait le recevoir qu'à l'heure des vêpres. Le sergent
d'armes français n'ignorait pas les mauvaises dispositions des
communes flamandes pour tout ce qui leur rappelait la suzeraineté d'un
prince étranger: la réponse des échevins lui parut peu favorable. Il
s'effraya, essaya inutilement de remettre les lettres du roi à
l'huissier qui gardait les portes de la salle où s'assemblaient les
magistrats, et lorsqu'on lui demanda dans quelle hôtellerie il était
logé, il n'osa point dire la vérité et indiqua celle qui était située
«en la grant rue, à l'enseigne du Mirouir.» On alla bientôt l'y
chercher pour le conduire auprès des échevins, mais on ne l'y
découvrit point. Mille bruits se répandirent aussitôt parmi les
bourgeois, qui ne voyaient plus dans le sergent du roi qu'un espion ou
un imposteur. Les _scaerwetters_, chargés de la police de la ville,
allaient d'hôtel en hôtel sommer quiconque lui aurait donné
l'hospitalité de le déclarer, sous peine de forfaire la moitié de ses
biens, et déjà ils s'approchaient de la maison qu'habitait Pierre le
Cochetier, lorsque celui-ci, averti du tumulte pendant qu'il se
trouvait à table, jugea prudent de fuir en toute hâte loin des
remparts de Bruges.
Le duc de Lancastre ne quitta la Flandre qu'après y avoir obtenu cette
double manifestation du zèle des échevins et du peuple pour la cause
anglaise; il ne devait plus y revenir. En 1376, il y eut d'autres
conférences à Bruges, mais elles furent sans résultats, «car les
Anglois demandoient, dit Froissart, et les François aussi.» Ce
n'étaient pas seulement les contestations des rois de France et
d'Angleterre qui s'opposaient à la paix; les prétentions de leurs
alliés n'étaient pas plus aisées à concilier en Bretagne et en
Castille. Enfin un prince de plus en plus enclin aux crimes et aux
intrigues ténébreuses, le roi Charles de Navarre, cherchait dans de
nouvelles discordes le moyen de relever sa puissance détruite. Ses
espions parcouraient toute l'Europe pour lui rendre compte de ce qui
se passait en France, en Flandre, en Angleterre, de ce que faisaient
le duc de Bourgogne, le duc d'Anjou, le connétable Bertrand Duguesclin
et l'amiral Jean de Vienne. Leurs lettres ne contenaient toutefois que
des noms mystérieux, afin que ceux qui les intercepteraient n'y
pussent rien comprendre. Dans ce langage énigmatique, ils appelaient
la France la caverne, la Flandre le lac. Ils désignaient Louis de Male
par le nom de l'habitant du marais, les ducs de Berry et de Bourgogne
par ceux d'Orphée et d'Arion. Le parlement était le zodiaque, la
chambre des comptes l'abîme. Ces ruses réussirent si bien qu'au moment
même où les derniers députés des deux rois s'éloignaient de Bruges,
Edouard III désigna d'autres ambassadeurs pour qu'ils traitassent avec
le roi de Navarre. Dans un document qui nous a été conservé, Edouard
III, en remerciant le roi de Navarre de son bon vouloir, fait allusion
à une alliance secrète du roi de France avec le duc de Lancastre, qui,
depuis la mort du Prince noir, convoitait le vaste héritage promis à
un enfant. Il rappelle aussi que Charles V a privé le roi de Navarre
du duché de Bourgogne qui lui appartenait légitimement, qu'il empêche
les pairs de battre monnaie, et qu'il veut asservir le roi de Navarre,
le duc de Bretagne et le comte de Foix, «quar eux supplantés, il ne
tient compte des aultres.»
Bien que Louis de Male eût résolu de demeurer dorénavant étranger à
toutes les négociations, le duc de Bretagne, qui était resté à Bruges,
cherchait à l'attirer dans le parti des Anglais. Un événement fortuit
vint favoriser ses efforts: Charles V, voulant profiter de la mort
d'Edouard III, décédé à Sheen, le 21 juin 1377, avait chargé le sire
de Bournazel d'aller engager les Ecossais à s'associer à ses
expéditions contre l'Angleterre. Le sire de Bournazel se dirigea vers
l'Ecluse pour s'y embarquer, mais les vents étaient contraires, et il
fut réduit à y passer quinze jours pendant lesquels il déploya tout le
faste d'un ambassadeur, sans aller jusqu'à Bruges pour y saluer le
comte de Flandre. Le bailli de l'Ecluse se hâta de rendre compte à
Louis de Male de l'arrivée d'un chevalier français qui vivait comme un
prince. Le duc de Bretagne réussit aisément à exciter l'orgueil
offensé du comte de Flandre, et il se trouvait avec lui causant
vivement près d'une fenêtre, quand Louis de Namur, qui avait reçu
l'ordre de conduire à Bruges l'ambassadeur du roi, revint avec le sire
de Bournazel. Celui-ci se mit aussitôt à genoux devant le comte en lui
disant: «Monseigneur, voici votre prisonnier.--Comment, répliqua
vivement le comte, tu dis que tu es mon prisonnier parce que je t'ai
mandé ici? Les gens du roi peuvent bien se présenter devant moi, et tu
t'es mal conduit en faisant un si long séjour à l'Ecluse sans daigner
venir me parler.» Le chevalier voulait s'excuser, mais on ne l'écouta
point: «Beaux discoureurs du palais, s'était écrié le duc de Bretagne,
vous disposez du royaume et vous vous jouez du roi en éloignant de lui
les princes de son sang; mais un jour viendra où l'on pendra tant de
ces flatteurs que les gibets en seront remplis.»
Lorsque le sire de Bournazel rentra à l'Ecluse, les Anglais
connaissaient déjà ses projets, et il n'osa plus continuer son voyage
de peur de tomber entre leurs mains: il retourna donc à Paris où le
roi fut étonné de le revoir, et il eut grand soin d'y raconter tout ce
qui lui était arrivé en Flandre, l'exagérant peut-être afin de se
faire pardonner plus aisément la triste issue de sa mission.
Un chambellan du roi, allié à la maison de Flandre, se trouvait en ce
moment à la cour de Charles V. Ce fut en vain que Jean de Ghistelles
interrompit le sire de Bournazel pour maintenir l'honneur de Louis de
Male: le roi, profondément irrité de l'outrage fait à son ambassadeur,
adressa des lettres «moult dures» à Louis de Male, où il lui
reprochait l'hospitalité qu'il donnait à l'un de ses ennemis les plus
redoutables; mais Louis de Male s'obstinait à ne point céder à ces
menaces, et le duc de Bretagne ne sortit de Bruges qu'après avoir
réussi à le séparer, du moins pour quelque temps, du roi de France.
Cinq cents lances anglaises, commandées par le comte de Salisbury,
l'attendaient près de Gravelines, afin de le protéger contre les
entreprises des capitaines français; elles le conduisirent jusqu'à
Calais, et ce fut dans ce port qu'il s'embarqua pour Douvres, où le
roi Richard II lui fit un grand accueil.
Froissart raconte que Louis de Male, ayant montré aux députés des
communes les lettres de Charles V, en reçut cette réponse:
«Monseigneur, nous ne savons aujourd'hui quel qu'il soit, s'il vous
vouloit faire guerre, que vous ne trouvissiez dedans votre comté deux
cent mille hommes tout armés et bien à point pour eux défendre.» Mais
Louis de Male ne voyait dans le zèle des bonnes villes qu'une occasion
favorable pour lever de nouveaux impôts: il voulait, dit le religieux
de Saint-Denis, comme un autre Roboam, faire peser sur ses sujets des
tributs qu'ils n'avaient jamais connus. Ses favoris lui servaient de
conseillers, et il passait ses journées tantôt à faire de la musique
avec ses ménestrels, tantôt à s'occuper de ses oiseaux, de ses singes
et de ses chiens.
Le funeste exemple du prince, qui sacrifiait à ses débauches et à ses
fêtes les trésors réunis par l'industrieuse activité de son peuple, se
répandait peu à peu dans toute la Flandre. La plupart des nobles
oubliaient ce qu'ils devaient au nom qu'ils avaient reçu de leurs
ancêtres; de semblables désordres avilissaient les dignitaires du
clergé, et s'étendaient de la maison crénelée du bourgeois jusqu'au
foyer rustique du laboureur. Les habitants des villes et des campagnes
passaient leurs journées à s'enivrer ou à jouer aux dés: il n'en était
point qui ne portassent des vêtements aussi somptueux que ceux des
plus illustres seigneurs de France. Tandis que les hommes étalaient
leurs manteaux de fourrures, leurs ceintures émaillées, leurs grands
chapeaux de bièvre, leurs souliers à poulaines d'argent, les femmes se
paraient de robes d'écarlate dont les boutons étaient de perles ou
d'émeraudes, de voiles de soie, de failles de cendal rouge ou de samyt
vert: au milieu de ce faste se multipliait le nombre des usuriers
lombards, qui avaient payé à Louis de Male de fortes sommes afin de
pouvoir se fixer dans ses Etats. C'est ainsi que, dès la fin du
quatorzième siècle, on voit poindre dans toute la Flandre cette
déplorable transformation des mœurs qui sera l'un des caractères du
gouvernement des ducs de Bourgogne.
Un cordelier, dont on vantait la science en astrologie, avait fait de
nombreuses prédictions sur l'année 1379. Vers les derniers jours du
mois de mai de cette année, c'est-à-dire peu après l'affaire du sire
de Bournazel et le départ du duc de Bretagne, le comte s'était rendu à
Gand pour présider à une joute à laquelle avaient été invités les
chevaliers du Brabant, de la Hollande, du Hainaut, de la Picardie et
de l'Artois. Ce fut au milieu des préparatifs de ces fêtes qu'il fit
proclamer la nouvelle taxe qu'il avait résolu d'établir; mais un
bourgeois de Gand, nommé Goswin Mulaert, éleva la voix pour protester
contre cette exaction illégale: «Il ne faut plus, s'écria-t-il, que
les impôts payés par le peuple soient employés aux folies des princes
et à l'entretien des histrions et des baladins;» et tous les autres
bourgeois s'associèrent à son refus.
Le comte rentra fort irrité à Bruges où il réclama le même subside de
la commune, ajoutant qu'il était lui-même prêt à accorder tout ce
qu'on lui demanderait. Les Brugeois, guidés par la jalousie qui sépara
presque constamment, pour le malheur de la Flandre, ses deux plus
grandes cités, formèrent aussitôt le projet de la satisfaire en
ruinant les Gantois. Il ne s'agissait de rien moins que de détourner
la Lys par un canal qui la joindrait à la Reye, ce qui permettrait de
fixer à Bruges l'étape des blés de l'Artois dont Gand avait joui sans
interruption.
Ces concessions du comte ne restent pas longtemps secrètes. Une
extrême agitation éclate dans la cité de Gand. Ses habitants se
pressent sur les places publiques, pleins d'inquiétude et se
communiquant les uns aux autres leurs craintes et leur indignation.
Tout à coup une femme, les vêtements en désordre et les pieds couverts
de poussière, paraît au milieu d'eux et s'assied près de la croix du
marché. On l'interroge: elle répond qu'elle revient d'un pèlerinage à
Notre-Dame de Boulogne, et qu'elle a vu cinq cents pionniers brugeois
qui, travaillant jour et nuit, ne tarderont pas à s'emparer du cours
de la Lys. Ces paroles excitent un nouveau mouvement. Les Gantois
s'écrient qu'ils ne le souffriront pas, et comme autrefois, sous le
règne de Louis de Nevers, ils se hâtent d'aller réclamer les conseils
d'un de leurs concitoyens dont ils honorent le patriotisme et le
dévouement.
Le sage bourgeois de 1379 s'apppelait Jean Yoens. Son nom n'était
point inconnu des Gantois, car Guillaume Yoens avait été en 1338 l'un
des collègues de Jacques d'Artevelde dans le commandement de
l'expédition de Biervliet. Jean Yoens avait siégé lui-même à deux
reprises parmi les échevins de la keure. Froissart ajoute qu'il avait
été aussi doyen des francs bateliers. Mais une de ces haines privées
dont l'histoire de la Flandre offre de fréquents exemples, l'avait
bientôt éloigné de l'exercice de toute magistrature et de toute
autorité. D'après un récit qui n'a rien d'invraisemblable, il y avait
eu autrefois au port de Damme «guerre mortelle de deux riches hommes
et de leurs lignages.» Le premier se nommait sire Jean Piet; le
second, sire Jean Baert. Au lignage de l'un appartiennent les Yoens; à
celui de l'autre, les Mahieu. Vers 1330, Pierre Mahieu figure parmi
les bourgeois les plus riches de Bruges: ses fils s'établissent à
Gand, et dans le laps de vingt-deux ans, c'est-à-dire de 1358 à 1379,
on remarque quinze fois leurs noms cités dans l'énumération des
échevins. C'est à Gand qu'ils retrouvent les Yoens qui ont oublié
leurs anciennes querelles. Ils se rencontrent, se parlent, s'asseient
aux mêmes banquets; mais les Mahieu ne songent qu'à satisfaire ce que
Froissart nomme «leurs haines couvertes.» L'un d'eux, Gilbert Mahieu,
«subtil et entreprenant grandement, trop plus que nuls de ses frères,»
court près du comte accuser Yoens. A l'entendre, Jean Yoens est le
seul obstacle qui empêche Louis de Male d'établir un nouvel impôt de
six ou sept mille florins sur le commerce de l'Escaut et de la Lys.
«Le comte, qui ne véoit mie bien clair, car la convoitise de la
chevance l'aveugloit,» donna Gilbert Mahieu pour successeur à Jean
Yoens.
La popularité de Jean Yoens n'en fut que plus grande, et lorsque les
Gantois apprirent le péril qui menaçait leur commerce et leur
prospérité, ils se réunirent tous autour de lui et le supplièrent de
les aider de ses conseils. «Seigneurs, leur répondit Yoens, il faut
que en la ville de Gand un ancien usage qui jadis y fut, soit
renouvelé, c'est que les blancs chaperons soient remis avant.--Nous le
voulons, répondit toute la commune: or avant aux blancs chaperons!» En
1337, Jacques d'Artevelde avait donné aussi à ses amis ce signe de
ralliement, et en 1357 les chaperons rouges et bleus avaient également
été adoptés en France par tous les membres du parti des états.
Deux troupes de bourgeois revêtus du chaperon blanc, commandées par
Arnould Declercq et Simon Colpaert, avaient immédiatement quitté Gand
pour s'opposer aux travaux des Brugeois, qui voulaient réunir la Lys à
la Reye par un canal qui devait se diriger de Deynze vers
Saint-George-au-Chardon. Ils se trouvaient occupés à le creuser entre
Aeltre et Knesselaere quand les Gantois arrivèrent. La plupart des
ouvriers prirent la fuite: ceux qui résistèrent furent tués.
Cependant l'un des Gantois s'étant éloigné de ses compagnons avait été
arrêté et conduit à Eecloo; peu de jours après, un sergent du comte
osa, au milieu de la ville de Gand, mettre la main sur un habitant qui
portait le chaperon blanc et criait: Bourgeoisie! Le lendemain, tous
les bourgeois de Gand se rendaient près de Roger de Hauterive, bailli
du comte, pour demander qu'il fût mis en liberté; mais celui-ci les
repoussa rudement en leur disant qu'il châtierait de même désormais
quiconque oserait prendre le chaperon blanc. Cette réponse accrut
l'agitation. Les capitaines des chaperons blancs se réunirent, et le
doyen des tisserands qui avaient vu renaître leur puissance, ordonna
la suspension de tous les travaux tant que le bailli n'aurait point
délivré les deux prisonniers. «Seigneurs, disaient les Gantois à leurs
magistrats, on tient en la prison du comte un notre bourgeois, et
avons sommé le baillif de monseigneur de Flandre; mais il dit que il
ne le rendra point; ainsi se dérompent petit à petit et affoiblissent
nos franchises, qui du temps passé ont été si hautes, si nobles et si
prisées, et avecques ce si bien tenues et gardées, que nul ne les
osoit prendre ni briser, non plus les nobles chevaliers que les
autres; et s'en tenoient les plus nobles chevaliers de Flandre à bien
parés quand ils estoient bourgeois de Gand.»
Les échevins de Gand partirent sans délai pour le château de Male. Le
comte, instruit par Gilbert Mahieu de ce qui se passait, dissimulait
sa colère: dans sa réponse aux députés de Gand, il se montra disposé à
leur rendre leurs concitoyens captifs et à faire défendre aux Brugeois
de continuer leur canal; mais il exigeait que les Gantois renonçassent
à leurs chaperons. «Tels les portent maintenant, se disait Mahieu,
devenu le confident du comte, qui temprement n'auront que faire de
chaperons.»
Jean Yoens soupçonna la ruse de Louis de Male: «Ce sont les chaperons
blancs qui vous ont sauvés, dit-il à l'assemblée de la commune: en les
prenant vous êtes devenus libres; vous cesserez de l'être dès que vous
les quitterez.» «Yoens, ajoute Froissart, parloit si belle rhétorique
et par si grand art que ceux qui l'oyoient estoient tout réjouis de
son langage.» Toute la commune approuva son avis, et les tisserands ne
déposèrent plus les armes.
Il avait été décidé à Male, dans une assemblée des chefs du parti
_leliaert_, que Roger de Hauterive réunirait deux cents chevaux et
entrerait à Gand, la bannière du comte déployée, en se dirigeant vers
le marché aux Grains où les amis de Gilbert Mahieu l'auraient rejoint.
De là il se serait rendu immédiatement devant la maison de Jean Yoens
qu'il aurait fait conduire avec le doyen des chaperons blancs et six
ou sept de ses amis les plus influents au château de Gand où ils
devaient être mis à mort.
Roger de Hauterive avait peut-être compté sur l'effet des promesses et
des paroles pacifiques du comte; cependant, bien qu'on lui annonce que
les tisserands ne se sont point séparés, il n'hésite pas: Gilbert
Mahieu et ses frères le reçoivent au marché aux Grains; mais déjà un
cri d'alarme a retenti dans toute la cité. «Trahison! trahison!»
répètent les bourgeois qui accourent de toutes parts. Le sire de
Hauterive, abandonné par les Mahieu, cherche en vain à se défendre: il
devient la victime de l'exaspération populaire. Elle est si vive que
les Gantois déchirent la bannière du comte (5 septembre 1376), et
trois jours après ils vont brûler le château de Wondelghem, dont la
construction, source de nombreuses exactions, avait coûté plus de deux
cent mille francs. A leur retour, ils détruisent les ponts de la
maison de la Poterne, résidence habituelle de Louis de Male, qui était
placée à l'extrémité de leurs remparts du côté de la campagne, «afin
que nul ne puest entrer dedans la ville sans leur congiet.»
Cependant des bourgeois de Grand étaient déjà arrivés à Male pour
s'excuser de la mort du bailli et pour rétablir la paix. Quand le
comte apprit l'incendie du château de Wondelghem, sa fureur ne connut
plus de bornes. «Males gens, s'écria-t-il en s'adressant aux députés
gantois, vous me priez de paix l'épée en la main. Je vous avois
accordé toutes vos requêtes ainsi que vous vouliez, et vos gens m'ont
ars l'hôtel au monde que je aimois le mieux. Ne leur sembloit-il que
ils m'eussent fait des dépits assez, quand ils m'avoient occis mon
baillif faisant son office, et desciré ma bannière et foulé aux pieds?
Sachez que, si ce ne fût pour mon honneur et que je vous ai donné
sauf-conduit, je vous fisse à tous trancher les têtes. Partez, et
dites bien à vos males gens orgueilleux de Gand que jamais paix ils
n'auront, ni à nul traité je n'entendrai, tant que j'en aurai des
quels je voudrai; et tous les ferai decoller, ni nul ne sera pris à
merci.» Et, sans vouloir leur permettre de se justifier, il ordonna
qu'on les chassât de sa présence.