Au milieu de ces discussions s'agitait à Bruges un procès d'autant

plus important qu'il touchait aux mêmes questions de rivalité

politique représentées par les noms les plus illustres du quatorzième

siècle. L'une des parties était le connétable de France, Bertrand

Duguesclin; l'autre, l'un des fils du roi d'Angleterre, le duc Jean de

Lancastre, qui se trouvait alors en Flandre, et il s'agissait de la

rançon de messire Jean d'Hastings comte de Pembroke. Jean d'Hastings

avait brillé parmi les plus intrépides chevaliers de ce temps: après

avoir eu pour première femme Marguerite d'Angleterre, il avait épousé

en secondes noces la fille de Gauthier de Mauny, si noblement célébré

par Froissart, qui, digne héritière de sa gloire, devait rendre aux

arts, par la fondation du musée de Cambridge, tout ce que les lettres

avaient fait pour immortaliser son père. C'était en 1372 qu'il avait

été pris dans la baie de la Rochelle par des corsaires espagnols.

Livré aussitôt à Henri de Transtamare, il avait passé une année dans

une étroite prison, et tout annonçait qu'on l'y laisserait jusqu'à sa

mort, lorsque ses amis résolurent de s'adresser au plus généreux de

ses adversaires, à Bertrand Duguesclin, qui avait placé la couronne

sur le front de Henri de Transtamare. Bertrand Duguesclin se hâta de

répondre qu'il était prêt à sacrifier toutes les terres qu'il

possédait en Castille pour obtenir la liberté du comte de Pembroke,

s'il s'engageait à l'en indemniser plus tard. Ces terres comprenaient

le domaine de Soria, c'est-à-dire les ruines de l'ancienne Numance,

renversée par Scipion, qui attendaient pour se relever qu'un héros du

moyen-âge effaçât les traces de la dévastation du conquérant romain.

Bertrand Duguesclin ignorait peut-être les glorieuses traditions de

son bailliage de Soria: s'il les eût connues, il n'eût pas hésité

davantage à briser les fers de l'un des compagnons de Chandos, dont il

avait été lui-même le prisonnier. Le comte de Pembroke, délivré grâce

à sa médiation, se rendit aussitôt à Paris, et là il fut convenu qu'il

payerait au connétable cent vingt mille francs, savoir immédiatement

cinquante mille francs et le reste six semaines après son retour en

Angleterre. Le connétable avait également promis de le faire

reconduire hors des frontières de France avant les fêtes de Pâques;

mais il fut impossible au comte de Pembroke de trouver l'argent dont

il avait besoin pour le premier payement: un délai fut accordé, et

l'évêque de Bayeux alla à Bruges avec le comte de Sarrebruck pour

sceller, chez un marchand lombard, nommé Forteguierre, le sac dans

lequel avaient été enfermées, outre vingt-trois mille cent trente-cinq

nobles et demi et deux gros, valant cinquante mille francs, des

obligations représentant une somme de soixante et dix mille francs,

garanties par les comtes de Warwick, de Strafford, de Salisbury, de

Suffolk, et d'autres chevaliers anglais. Cependant le comte de

Pembroke épuisé de fatigue ou peut-être affaibli par un poison secret

qui lui avait été donné en Castille, avait rendu le dernier soupir sur

la route de Paris à Calais, à Moreuil, pauvre bourg de Picardie, le

lundi des Rameaux, et les gens du connétable s'étaient hâtés

d'enlever son cadavre, afin que leur captif atteignît vif ou mort les

frontières anglaises; mais lorsqu'ils se présentèrent aux portes de

Guines, les Anglais refusèrent de les laisser passer: ils avaient eu

l'ordre de recevoir le comte de Pembroke et non pas un cercueil. On

fut réduit à déposer dans une abbaye voisine les restes de l'infortuné

chevalier, qui ne devait rentrer dans sa patrie que pour y trouver un

tombeau; mais les fêtes de Pâques étaient arrivées avant que ce triste

voyage s'accomplît.

C'était dans ces circonstances que les héritiers du comte de Pembroke

réclamaient la restitution des sommes déposées à Bruges et Bertrand

Duguesclin l'exécution de sa promesse. Les magistrats de Bruges

évoquèrent cette contestation; mais le duc de Lancastre intervint

aussitôt, alléguant que les sommes confiés à Forteguierre avaient été

prêtées par le roi d'Angleterre.

A cette époque appartient un mémoire qui nous a été conservé: c'est

celui de maître Yves de Kaërenbars, procureur du connétable. L'exposé

des faits y est aussi intéressant que l'argumentation y est logique et

pressante. N'existe-t-il pas en faveur de Bertrand Duguesclin des

principes de justice et d'équité consacrés par les Pandectes au titre

_De captivis et redemptis ab hostibus?_ Ulpien n'ajoute-t-il pas que

le rachat d'un captif suffit pour lui imposer, à l'égard de son

bienfaiteur, les mêmes devoirs que ceux d'un fils vis-à-vis de son

père: _Potestatis verbum non solum ad liberos, verum etiam ad eum quem

redemit ab hostibus?_ Ce n'est pas toutefois uniquement dans le droit

romain que ces règles se trouvent tracées: elles ne sont pas

étrangères aux devoirs de la chevalerie. Si l'on vit un lion délivré

de l'attaque d'un serpent garder une éternelle reconnaissance à son

libérateur, les héritiers et les amis du comte de Pembroke se

montreront-ils moins généreux vis-à-vis de celui qui le sauva si ce

n'est de la mort, du moins de la captivité la plus cruelle? Rien n'est

d'ailleurs, remarque Yves de Kaërenbars, plus odieux que

l'ingratitude; «car c'est contre Dieu, contre vérité et contre bonne

foy.»

La réponse du procureur anglais ne nous est point parvenue, et en

présence du mémoire de maître Yves de Kaërenbars nous ne pouvons nous

empêcher de soupçonner les échevins de Bruges de s'être laissé dominer

dans ce procès par des sympathies politiques. Nous ne connaissons même

exactement ni les termes, ni l'époque de leur jugement; nous savons

seulement, par un acte du 20 juillet 1375, que le roi, prenant en

considération l'appel interjeté par Bertrand Duguesclin, ordonna

d'ajourner le bourgmestre et les échevins de Bruges à comparaître le

13 août devant son parlement. Le 25 juillet, l'un des sergents d'armes

royaux, nommé Pierre le Cochetier, arrivait à Bruges porteur de la

citation du roi; dès le lendemain, il se présenta sous le portique de

l'antique hôtel des échevins, bâti par Baudouin Bras de Fer, que Louis

de Male se préparait à faire démolir. Cependant, bien que Pierre le

Cochetier eût annoncé qu'il était envoyé par le roi, on lui fit dire

qu'on ne pourrait le recevoir qu'à l'heure des vêpres. Le sergent

d'armes français n'ignorait pas les mauvaises dispositions des

communes flamandes pour tout ce qui leur rappelait la suzeraineté d'un

prince étranger: la réponse des échevins lui parut peu favorable. Il

s'effraya, essaya inutilement de remettre les lettres du roi à

l'huissier qui gardait les portes de la salle où s'assemblaient les

magistrats, et lorsqu'on lui demanda dans quelle hôtellerie il était

logé, il n'osa point dire la vérité et indiqua celle qui était située

«en la grant rue, à l'enseigne du Mirouir.» On alla bientôt l'y

chercher pour le conduire auprès des échevins, mais on ne l'y

découvrit point. Mille bruits se répandirent aussitôt parmi les

bourgeois, qui ne voyaient plus dans le sergent du roi qu'un espion ou

un imposteur. Les _scaerwetters_, chargés de la police de la ville,

allaient d'hôtel en hôtel sommer quiconque lui aurait donné

l'hospitalité de le déclarer, sous peine de forfaire la moitié de ses

biens, et déjà ils s'approchaient de la maison qu'habitait Pierre le

Cochetier, lorsque celui-ci, averti du tumulte pendant qu'il se

trouvait à table, jugea prudent de fuir en toute hâte loin des

remparts de Bruges.

Le duc de Lancastre ne quitta la Flandre qu'après y avoir obtenu cette

double manifestation du zèle des échevins et du peuple pour la cause

anglaise; il ne devait plus y revenir. En 1376, il y eut d'autres

conférences à Bruges, mais elles furent sans résultats, «car les

Anglois demandoient, dit Froissart, et les François aussi.» Ce

n'étaient pas seulement les contestations des rois de France et

d'Angleterre qui s'opposaient à la paix; les prétentions de leurs

alliés n'étaient pas plus aisées à concilier en Bretagne et en

Castille. Enfin un prince de plus en plus enclin aux crimes et aux

intrigues ténébreuses, le roi Charles de Navarre, cherchait dans de

nouvelles discordes le moyen de relever sa puissance détruite. Ses

espions parcouraient toute l'Europe pour lui rendre compte de ce qui

se passait en France, en Flandre, en Angleterre, de ce que faisaient

le duc de Bourgogne, le duc d'Anjou, le connétable Bertrand Duguesclin

et l'amiral Jean de Vienne. Leurs lettres ne contenaient toutefois que

des noms mystérieux, afin que ceux qui les intercepteraient n'y

pussent rien comprendre. Dans ce langage énigmatique, ils appelaient

la France la caverne, la Flandre le lac. Ils désignaient Louis de Male

par le nom de l'habitant du marais, les ducs de Berry et de Bourgogne

par ceux d'Orphée et d'Arion. Le parlement était le zodiaque, la

chambre des comptes l'abîme. Ces ruses réussirent si bien qu'au moment

même où les derniers députés des deux rois s'éloignaient de Bruges,

Edouard III désigna d'autres ambassadeurs pour qu'ils traitassent avec

le roi de Navarre. Dans un document qui nous a été conservé, Edouard

III, en remerciant le roi de Navarre de son bon vouloir, fait allusion

à une alliance secrète du roi de France avec le duc de Lancastre, qui,

depuis la mort du Prince noir, convoitait le vaste héritage promis à

un enfant. Il rappelle aussi que Charles V a privé le roi de Navarre

du duché de Bourgogne qui lui appartenait légitimement, qu'il empêche

les pairs de battre monnaie, et qu'il veut asservir le roi de Navarre,

le duc de Bretagne et le comte de Foix, «quar eux supplantés, il ne

tient compte des aultres.»

Bien que Louis de Male eût résolu de demeurer dorénavant étranger à

toutes les négociations, le duc de Bretagne, qui était resté à Bruges,

cherchait à l'attirer dans le parti des Anglais. Un événement fortuit

vint favoriser ses efforts: Charles V, voulant profiter de la mort

d'Edouard III, décédé à Sheen, le 21 juin 1377, avait chargé le sire

de Bournazel d'aller engager les Ecossais à s'associer à ses

expéditions contre l'Angleterre. Le sire de Bournazel se dirigea vers

l'Ecluse pour s'y embarquer, mais les vents étaient contraires, et il

fut réduit à y passer quinze jours pendant lesquels il déploya tout le

faste d'un ambassadeur, sans aller jusqu'à Bruges pour y saluer le

comte de Flandre. Le bailli de l'Ecluse se hâta de rendre compte à

Louis de Male de l'arrivée d'un chevalier français qui vivait comme un

prince. Le duc de Bretagne réussit aisément à exciter l'orgueil

offensé du comte de Flandre, et il se trouvait avec lui causant

vivement près d'une fenêtre, quand Louis de Namur, qui avait reçu

l'ordre de conduire à Bruges l'ambassadeur du roi, revint avec le sire

de Bournazel. Celui-ci se mit aussitôt à genoux devant le comte en lui

disant: «Monseigneur, voici votre prisonnier.--Comment, répliqua

vivement le comte, tu dis que tu es mon prisonnier parce que je t'ai

mandé ici? Les gens du roi peuvent bien se présenter devant moi, et tu

t'es mal conduit en faisant un si long séjour à l'Ecluse sans daigner

venir me parler.» Le chevalier voulait s'excuser, mais on ne l'écouta

point: «Beaux discoureurs du palais, s'était écrié le duc de Bretagne,

vous disposez du royaume et vous vous jouez du roi en éloignant de lui

les princes de son sang; mais un jour viendra où l'on pendra tant de

ces flatteurs que les gibets en seront remplis.»

Lorsque le sire de Bournazel rentra à l'Ecluse, les Anglais

connaissaient déjà ses projets, et il n'osa plus continuer son voyage

de peur de tomber entre leurs mains: il retourna donc à Paris où le

roi fut étonné de le revoir, et il eut grand soin d'y raconter tout ce

qui lui était arrivé en Flandre, l'exagérant peut-être afin de se

faire pardonner plus aisément la triste issue de sa mission.

Un chambellan du roi, allié à la maison de Flandre, se trouvait en ce

moment à la cour de Charles V. Ce fut en vain que Jean de Ghistelles

interrompit le sire de Bournazel pour maintenir l'honneur de Louis de

Male: le roi, profondément irrité de l'outrage fait à son ambassadeur,

adressa des lettres «moult dures» à Louis de Male, où il lui

reprochait l'hospitalité qu'il donnait à l'un de ses ennemis les plus

redoutables; mais Louis de Male s'obstinait à ne point céder à ces

menaces, et le duc de Bretagne ne sortit de Bruges qu'après avoir

réussi à le séparer, du moins pour quelque temps, du roi de France.

Cinq cents lances anglaises, commandées par le comte de Salisbury,

l'attendaient près de Gravelines, afin de le protéger contre les

entreprises des capitaines français; elles le conduisirent jusqu'à

Calais, et ce fut dans ce port qu'il s'embarqua pour Douvres, où le

roi Richard II lui fit un grand accueil.

Froissart raconte que Louis de Male, ayant montré aux députés des

communes les lettres de Charles V, en reçut cette réponse:

«Monseigneur, nous ne savons aujourd'hui quel qu'il soit, s'il vous

vouloit faire guerre, que vous ne trouvissiez dedans votre comté deux

cent mille hommes tout armés et bien à point pour eux défendre.» Mais

Louis de Male ne voyait dans le zèle des bonnes villes qu'une occasion

favorable pour lever de nouveaux impôts: il voulait, dit le religieux

de Saint-Denis, comme un autre Roboam, faire peser sur ses sujets des

tributs qu'ils n'avaient jamais connus. Ses favoris lui servaient de

conseillers, et il passait ses journées tantôt à faire de la musique

avec ses ménestrels, tantôt à s'occuper de ses oiseaux, de ses singes

et de ses chiens.

Le funeste exemple du prince, qui sacrifiait à ses débauches et à ses

fêtes les trésors réunis par l'industrieuse activité de son peuple, se

répandait peu à peu dans toute la Flandre. La plupart des nobles

oubliaient ce qu'ils devaient au nom qu'ils avaient reçu de leurs

ancêtres; de semblables désordres avilissaient les dignitaires du

clergé, et s'étendaient de la maison crénelée du bourgeois jusqu'au

foyer rustique du laboureur. Les habitants des villes et des campagnes

passaient leurs journées à s'enivrer ou à jouer aux dés: il n'en était

point qui ne portassent des vêtements aussi somptueux que ceux des

plus illustres seigneurs de France. Tandis que les hommes étalaient

leurs manteaux de fourrures, leurs ceintures émaillées, leurs grands

chapeaux de bièvre, leurs souliers à poulaines d'argent, les femmes se

paraient de robes d'écarlate dont les boutons étaient de perles ou

d'émeraudes, de voiles de soie, de failles de cendal rouge ou de samyt

vert: au milieu de ce faste se multipliait le nombre des usuriers

lombards, qui avaient payé à Louis de Male de fortes sommes afin de

pouvoir se fixer dans ses Etats. C'est ainsi que, dès la fin du

quatorzième siècle, on voit poindre dans toute la Flandre cette

déplorable transformation des mœurs qui sera l'un des caractères du

gouvernement des ducs de Bourgogne.

Un cordelier, dont on vantait la science en astrologie, avait fait de

nombreuses prédictions sur l'année 1379. Vers les derniers jours du

mois de mai de cette année, c'est-à-dire peu après l'affaire du sire

de Bournazel et le départ du duc de Bretagne, le comte s'était rendu à

Gand pour présider à une joute à laquelle avaient été invités les

chevaliers du Brabant, de la Hollande, du Hainaut, de la Picardie et

de l'Artois. Ce fut au milieu des préparatifs de ces fêtes qu'il fit

proclamer la nouvelle taxe qu'il avait résolu d'établir; mais un

bourgeois de Gand, nommé Goswin Mulaert, éleva la voix pour protester

contre cette exaction illégale: «Il ne faut plus, s'écria-t-il, que

les impôts payés par le peuple soient employés aux folies des princes

et à l'entretien des histrions et des baladins;» et tous les autres

bourgeois s'associèrent à son refus.

Le comte rentra fort irrité à Bruges où il réclama le même subside de

la commune, ajoutant qu'il était lui-même prêt à accorder tout ce

qu'on lui demanderait. Les Brugeois, guidés par la jalousie qui sépara

presque constamment, pour le malheur de la Flandre, ses deux plus

grandes cités, formèrent aussitôt le projet de la satisfaire en

ruinant les Gantois. Il ne s'agissait de rien moins que de détourner

la Lys par un canal qui la joindrait à la Reye, ce qui permettrait de

fixer à Bruges l'étape des blés de l'Artois dont Gand avait joui sans

interruption.

Ces concessions du comte ne restent pas longtemps secrètes. Une

extrême agitation éclate dans la cité de Gand. Ses habitants se

pressent sur les places publiques, pleins d'inquiétude et se

communiquant les uns aux autres leurs craintes et leur indignation.

Tout à coup une femme, les vêtements en désordre et les pieds couverts

de poussière, paraît au milieu d'eux et s'assied près de la croix du

marché. On l'interroge: elle répond qu'elle revient d'un pèlerinage à

Notre-Dame de Boulogne, et qu'elle a vu cinq cents pionniers brugeois

qui, travaillant jour et nuit, ne tarderont pas à s'emparer du cours

de la Lys. Ces paroles excitent un nouveau mouvement. Les Gantois

s'écrient qu'ils ne le souffriront pas, et comme autrefois, sous le

règne de Louis de Nevers, ils se hâtent d'aller réclamer les conseils

d'un de leurs concitoyens dont ils honorent le patriotisme et le

dévouement.

Le sage bourgeois de 1379 s'apppelait Jean Yoens. Son nom n'était

point inconnu des Gantois, car Guillaume Yoens avait été en 1338 l'un

des collègues de Jacques d'Artevelde dans le commandement de

l'expédition de Biervliet. Jean Yoens avait siégé lui-même à deux

reprises parmi les échevins de la keure. Froissart ajoute qu'il avait

été aussi doyen des francs bateliers. Mais une de ces haines privées

dont l'histoire de la Flandre offre de fréquents exemples, l'avait

bientôt éloigné de l'exercice de toute magistrature et de toute

autorité. D'après un récit qui n'a rien d'invraisemblable, il y avait

eu autrefois au port de Damme «guerre mortelle de deux riches hommes

et de leurs lignages.» Le premier se nommait sire Jean Piet; le

second, sire Jean Baert. Au lignage de l'un appartiennent les Yoens; à

celui de l'autre, les Mahieu. Vers 1330, Pierre Mahieu figure parmi

les bourgeois les plus riches de Bruges: ses fils s'établissent à

Gand, et dans le laps de vingt-deux ans, c'est-à-dire de 1358 à 1379,

on remarque quinze fois leurs noms cités dans l'énumération des

échevins. C'est à Gand qu'ils retrouvent les Yoens qui ont oublié

leurs anciennes querelles. Ils se rencontrent, se parlent, s'asseient

aux mêmes banquets; mais les Mahieu ne songent qu'à satisfaire ce que

Froissart nomme «leurs haines couvertes.» L'un d'eux, Gilbert Mahieu,

«subtil et entreprenant grandement, trop plus que nuls de ses frères,»

court près du comte accuser Yoens. A l'entendre, Jean Yoens est le

seul obstacle qui empêche Louis de Male d'établir un nouvel impôt de

six ou sept mille florins sur le commerce de l'Escaut et de la Lys.

«Le comte, qui ne véoit mie bien clair, car la convoitise de la

chevance l'aveugloit,» donna Gilbert Mahieu pour successeur à Jean

Yoens.

La popularité de Jean Yoens n'en fut que plus grande, et lorsque les

Gantois apprirent le péril qui menaçait leur commerce et leur

prospérité, ils se réunirent tous autour de lui et le supplièrent de

les aider de ses conseils. «Seigneurs, leur répondit Yoens, il faut

que en la ville de Gand un ancien usage qui jadis y fut, soit

renouvelé, c'est que les blancs chaperons soient remis avant.--Nous le

voulons, répondit toute la commune: or avant aux blancs chaperons!» En

1337, Jacques d'Artevelde avait donné aussi à ses amis ce signe de

ralliement, et en 1357 les chaperons rouges et bleus avaient également

été adoptés en France par tous les membres du parti des états.

Deux troupes de bourgeois revêtus du chaperon blanc, commandées par

Arnould Declercq et Simon Colpaert, avaient immédiatement quitté Gand

pour s'opposer aux travaux des Brugeois, qui voulaient réunir la Lys à

la Reye par un canal qui devait se diriger de Deynze vers

Saint-George-au-Chardon. Ils se trouvaient occupés à le creuser entre

Aeltre et Knesselaere quand les Gantois arrivèrent. La plupart des

ouvriers prirent la fuite: ceux qui résistèrent furent tués.

Cependant l'un des Gantois s'étant éloigné de ses compagnons avait été

arrêté et conduit à Eecloo; peu de jours après, un sergent du comte

osa, au milieu de la ville de Gand, mettre la main sur un habitant qui

portait le chaperon blanc et criait: Bourgeoisie! Le lendemain, tous

les bourgeois de Gand se rendaient près de Roger de Hauterive, bailli

du comte, pour demander qu'il fût mis en liberté; mais celui-ci les

repoussa rudement en leur disant qu'il châtierait de même désormais

quiconque oserait prendre le chaperon blanc. Cette réponse accrut

l'agitation. Les capitaines des chaperons blancs se réunirent, et le

doyen des tisserands qui avaient vu renaître leur puissance, ordonna

la suspension de tous les travaux tant que le bailli n'aurait point

délivré les deux prisonniers. «Seigneurs, disaient les Gantois à leurs

magistrats, on tient en la prison du comte un notre bourgeois, et

avons sommé le baillif de monseigneur de Flandre; mais il dit que il

ne le rendra point; ainsi se dérompent petit à petit et affoiblissent

nos franchises, qui du temps passé ont été si hautes, si nobles et si

prisées, et avecques ce si bien tenues et gardées, que nul ne les

osoit prendre ni briser, non plus les nobles chevaliers que les

autres; et s'en tenoient les plus nobles chevaliers de Flandre à bien

parés quand ils estoient bourgeois de Gand.»

Les échevins de Gand partirent sans délai pour le château de Male. Le

comte, instruit par Gilbert Mahieu de ce qui se passait, dissimulait

sa colère: dans sa réponse aux députés de Gand, il se montra disposé à

leur rendre leurs concitoyens captifs et à faire défendre aux Brugeois

de continuer leur canal; mais il exigeait que les Gantois renonçassent

à leurs chaperons. «Tels les portent maintenant, se disait Mahieu,

devenu le confident du comte, qui temprement n'auront que faire de

chaperons.»

Jean Yoens soupçonna la ruse de Louis de Male: «Ce sont les chaperons

blancs qui vous ont sauvés, dit-il à l'assemblée de la commune: en les

prenant vous êtes devenus libres; vous cesserez de l'être dès que vous

les quitterez.» «Yoens, ajoute Froissart, parloit si belle rhétorique

et par si grand art que ceux qui l'oyoient estoient tout réjouis de

son langage.» Toute la commune approuva son avis, et les tisserands ne

déposèrent plus les armes.

Il avait été décidé à Male, dans une assemblée des chefs du parti

_leliaert_, que Roger de Hauterive réunirait deux cents chevaux et

entrerait à Gand, la bannière du comte déployée, en se dirigeant vers

le marché aux Grains où les amis de Gilbert Mahieu l'auraient rejoint.

De là il se serait rendu immédiatement devant la maison de Jean Yoens

qu'il aurait fait conduire avec le doyen des chaperons blancs et six

ou sept de ses amis les plus influents au château de Gand où ils

devaient être mis à mort.

Roger de Hauterive avait peut-être compté sur l'effet des promesses et

des paroles pacifiques du comte; cependant, bien qu'on lui annonce que

les tisserands ne se sont point séparés, il n'hésite pas: Gilbert

Mahieu et ses frères le reçoivent au marché aux Grains; mais déjà un

cri d'alarme a retenti dans toute la cité. «Trahison! trahison!»

répètent les bourgeois qui accourent de toutes parts. Le sire de

Hauterive, abandonné par les Mahieu, cherche en vain à se défendre: il

devient la victime de l'exaspération populaire. Elle est si vive que

les Gantois déchirent la bannière du comte (5 septembre 1376), et

trois jours après ils vont brûler le château de Wondelghem, dont la

construction, source de nombreuses exactions, avait coûté plus de deux

cent mille francs. A leur retour, ils détruisent les ponts de la

maison de la Poterne, résidence habituelle de Louis de Male, qui était

placée à l'extrémité de leurs remparts du côté de la campagne, «afin

que nul ne puest entrer dedans la ville sans leur congiet.»

Cependant des bourgeois de Grand étaient déjà arrivés à Male pour

s'excuser de la mort du bailli et pour rétablir la paix. Quand le

comte apprit l'incendie du château de Wondelghem, sa fureur ne connut

plus de bornes. «Males gens, s'écria-t-il en s'adressant aux députés

gantois, vous me priez de paix l'épée en la main. Je vous avois

accordé toutes vos requêtes ainsi que vous vouliez, et vos gens m'ont

ars l'hôtel au monde que je aimois le mieux. Ne leur sembloit-il que

ils m'eussent fait des dépits assez, quand ils m'avoient occis mon

baillif faisant son office, et desciré ma bannière et foulé aux pieds?

Sachez que, si ce ne fût pour mon honneur et que je vous ai donné

sauf-conduit, je vous fisse à tous trancher les têtes. Partez, et

dites bien à vos males gens orgueilleux de Gand que jamais paix ils

n'auront, ni à nul traité je n'entendrai, tant que j'en aurai des

quels je voudrai; et tous les ferai decoller, ni nul ne sera pris à

merci.» Et, sans vouloir leur permettre de se justifier, il ordonna

qu'on les chassât de sa présence.

Histoire de Flandre (T. 2/4) · 第 23 / 30 段