fortuit la troubla de nouveau. Parmi les bourgeois les plus riches de
la ville d'Ypres, on citait Florent Malghewaert qui, l'année
précédente, avait été nommé par le comte l'un des commissaires chargés
de diriger les enquêtes criminelles dans la ville de Gand: compromis
dans l'émeute d'Ypres, il s'était retiré à Tournay et s'y croyait à
l'abri de tout péril, quand Olivier de Steelant, chevalier du parti
_leliaert_, traversant les faubourgs de cette ville pour se rendre à
Mons, y reconnut par hasard Florent Malghewaert à la porte de la
maison d'un prêtre; il se précipita aussitôt sur lui et, saisissant en
même temps le prêtre qui lui avait donné l'hospitalité, il les fit
placer, l'un sur le cheval de son page, l'autre sur celui de son
valet, et se hâta de reprendre le chemin de Courtray. Ceci se passait
le jour de la fête de la Chandeleur; plusieurs processions étaient
sorties de la ville: l'une d'elles aperçut le sire de Steenlant qui
fuyait avec ses prisonniers; elle entendit les cris que poussait le
prêtre et accourut à son secours. Le prêtre recouvra presque
immédiatement la liberté, et l'on s'empara du valet du chevalier
_leliaert_ qui fut pendu le lendemain.
Cependant le sire de Steelant a disparu avec son page, emmenant avec
lui l'infortuné bourgeois d'Ypres; il ne tarde point à le livrer à
Louis de Male, mais il lui demande pour prix de ce service qu'il lui
soit permis de tirer vengeance du supplice que les bourgeois de
Tournay ont fait subir à l'un de ses serviteurs. Le comte autorise
tout, et Olivier de Steelant assemble soixante hommes bien armés avec
lesquels il ravage les environs de Tournay; il ose même aller briser
la potence de la ville et en détacher le corps de son valet. A peine
les bourgeois l'ont-ils appris qu'ils sortent de leurs portes pour
l'attaquer. Le sire de Steelant feint de fuir, mais arrivé à une lieue
de la ville, il attend que la troupe des bourgeois de Tournay se
presse en désordre sur un pont étroit, et s'élance inopinément au
milieu d'eux. Quarante-trois bourgeois y perdent la vie; les autres
cherchent leur salut dans la fuite.
Le sire de Steelant ne s'éloignait plus de Tournay: c'étaient chaque
jour de nouveaux combats. Il fallut non-seulement l'intervention du
comte de Flandre, mais celle du roi de France lui-même pour les faire
cesser. La ville de Tournay fut condamnée à payer une amende au sire
de Steelant et à élever une chapelle pour le repos de l'âme de son
valet; trente-six de ses principaux bourgeois devaient aller se
remettre entre les mains du comte et accepter les pèlerinages qu'il
leur imposerait; mais la commune de Tournay aima mieux payer une
amende de douze mille francs.
Au milieu de ces déchirements et de ces désordres, le pape Urbain
réunissait à Avignon, à la prière du roi de Chypre, le roi Jean de
France et le roi Waldemar de Danemark qui y prirent la croix. Le roi
de Chypre se dirigea bientôt vers la Flandre où le roi Waldemar
l'avait déjà devancé, et le comte Louis de Male leur fit grand
accueil; mais le roi de Chypre se trompait s'il espérait retrouver
dans la Flandre le berceau des héros des anciennes croisades. La
brillante intrépidité de Robert, le zélé pieux de Thierri ne devaient
plus renaître dans leurs héritiers: ils avaient emporté dans leur
tombeau l'épée qui délivra et protégea tour à tour Jérusalem. Dans les
autres contrées de l'Europe, l'ardeur des guerres lointaines s'était
également calmée. Le roi d'Angleterre, qui avait pendant longtemps
rêvé une expédition en Orient, était devenu vieux; et le roi Jean
lui-même, malgré son vœu récent à Avignon, songeait peu à
l'accomplir, quand il retourna en Angleterre soit pour réparer la
déloyauté d'un de ses otages, soit pour y chercher la vie joyeuse de
Londres, où deux mois de fêtes et de banquets hâtèrent sa mort. Son
successeur fut ce duc de Normandie qui avait trahi les états à Paris
après avoir abandonné son père à Poitiers. C'étaient de tristes
auspices pour la royauté de Charles V. Le trône chancelait, les
finances étaient épuisées, les communes se montraient agitées. Les
Anglais ne se contentaient plus des concessions qui leur avaient été
faites dans le traité de Brétigny; ils voulaient recommencer la
guerre, et loin d'abjurer désormais l'alliance de la Flandre, ils
s'efforçaient de se l'assurer en opposant à l'autorité de Louis de
Male, privé de l'appui du roi Jean, les sympathies des communes
flamandes, qui, depuis Jacques d'Artevelde, considéraient une union
étroite avec l'Angleterre comme la condition la plus indispensable de
leur industrie.
Bien que le roi d'Angleterre eût promis aux ambassadeurs français de
renoncer à ses anciens traités avec la Flandre, il n'avait jamais
interrompu les relations qu'il entretenait depuis longtemps avec ses
bourgeois les plus influents et les plus riches. Ce fut à un marchand
de Bruges, nommé Jean Walewayn, qu'il confia le soin de recevoir en
son nom les sommes stipulées pour la délivrance du roi d'Ecosse, David
Bruce. Ce même Jean Walewayn se trouva de nouveau chargé, quelques
mois plus tard, de se faire payer deux cent mille écus d'or offerts
par le duc de Bourgogne pour que les Anglais ne pillassent pas ses
Etats. Edouard III regretta même bientôt les conditions qu'il avait
acceptées, et cinq mois s'étaient à peine écoulés depuis la paix de
Brétigny, quand il déclara, le 24 octobre 1360, que tant que les
lettres de cession qui y étaient mentionnées n'auraient pas été
remises à ses envoyés dans l'église des Augustins de Bruges, lieu
convenu pour cette formalité, il ne se croirait pas tenu d'observer
les clauses du traité par lesquelles il s'était engagé à abandonner
l'alliance des Flamands. Enfin, en 1363, il manifesta plus ouvertement
son affection pour les communes flamandes en fixant à Calais, près de
leurs frontières, l'étape des laines anglaises.
Dès que le roi d'Angleterre avait appris la fin prématurée du jeune
duc de Bourgogne, il avait résolu de chercher, quelques difficultés
que dût rencontrer ce projet, à faire épouser l'héritière de Flandre à
l'un des princes de sa maison, et son choix s'était arrêté sur le
cinquième de ses fils, Edmond, comte de Cambridge: il n'avait pas
tardé à envoyer en Flandre l'évêque de Winchester et le comte de
Suffolk pour qu'ils négociassent ce mariage. Leurs propositions furent
sans doute rejetées avec dédain par Louis de Male: cependant, après la
mort du roi Jean, d'autres ambassadeurs anglais traversèrent la mer et
s'arrêtèrent à Audenarde. Ce fut dans cette ville, où avait été
célébré le premier mariage de Marguerite de Flandre avec un prince
français, que l'on en conclut pour elle un second avec l'un des fils
d'Edouard III. Louis de Male, se confiant moins dans l'appui de
Charles V, n'osait plus résister aux désirs des communes, et leurs
députés se rendirent avec les siens au château de Douvres, où une
convention fut définitivement scellée le 19 octobre 1364, par le duc
de Lancastre, les comtes d'Arundel, d'Hereford, d'Oxford, de Suffolk,
Henri de Flandre, Louis de Namur, Roland de Poucke et Gérard de
Rasseghem. Par cette convention, Louis de Male déclarait qu'afin
d'assurer le repos, le bien et le profit de ses sujets, il avait, de
l'avis et du consentement des prélats, des nobles et de tous ses
conseillers, résolu de donner sa fille au comte de Cambridge. Ce
mariage devait être célébré à Bruges le mardi après la Chandeleur, et
il avait été arrêté que la jeune princesse serait aussitôt après
remise à son époux. Edouard III promettait à son fils six mille francs
de rentes assises en terres, et de plus il lui cédait tout le comté de
Ponthieu, le comté de Guines, la terre de Marcq et le château de
Calais, ainsi que tous les droits que pouvait posséder la reine
d'Angleterre sur les comtés de Hainaut, de Hollande, de Zélande et la
seigneurie de Frise. Louis de Male, toujours avide de l'or que
dévorait rapidement sa vie fastueuse et dissolue, devait recevoir cent
mille francs.
Des dispenses pontificales, pour cause de consanguinité, étaient
nécessaires pour la célébration de ce mariage. Edouard III s'était
chargé de les obtenir. Plusieurs mois s'écoulèrent toutefois sans
qu'il réussît dans ses démarches, et il se vit réduit à autoriser, par
des lettres du 18 décembre, Henri Scrop, gouverneur de Calais, à
retarder, de concert avec Louis de Male, l'époque qui avait été fixée
pour les noces de la princesse flamande. Charles V s'était hâté
d'envoyer des ambassadeurs à Avignon pour supplier le pape de ne
point accorder les dispenses qu'on lui demandait. Ils lui remontraient
que si la Flandre s'alliait étroitement à l'Angleterre, il en
résulterait un trop grand dommage pour le roi de France, et ajoutaient
que puisque les Flamands étaient tenus de lui obéir, ils ne pouvaient
pas traiter avec ses ennemis. Ces observations furent favorablement
accueillies, et les dispenses ecclésiastiques furent refusées au roi
d'Angleterre par Urbain V. Le mariage du comte de Cambridge n'eut pas
lieu: Marguerite de Flandre ne devait point fonder la maison
d'York, dont une princesse épousa, au quinzième siècle, son
arrière-petit-fils, Charles le Hardi: il appartenait à une fille de
Pierre le Cruel d'être l'aïeule de Richard III.
De nouveaux traités de confédération entre la Flandre et l'Angleterre
avaient été conclus en 1367, lorsque Charles V forma lui-même le
dessein de donner la Flandre à son frère le duc de Bourgogne, en lui
faisant obtenir la main de Marguerite de Male; mais il reconnut
aisément que pour réussir dans ce projet il devait s'assurer
l'adhésion des communes, et ne négligea aucun moyen de se la
concilier. Il commença par prendre sous sa protection les tisserands
flamands qui se rendaient à Tournay: puis il envoya des ambassadeurs
chargés d'offrir la restitution des trois châtellenies de Lille, de
Douay et d'Orchies, pour qu'elles tinssent lieu des dix mille livres
de rentes héritables promises à Louis de Male en 1351, et des villes
de Péronne, de Crèvecœur, d'Arleux et de Château-Chinon qui lui
avaient été assignées en 1358. Ces propositions, qui exauçaient, sans
luttes et sans guerres, des vœux si fréquemment renouvelés, en
reconstituant dans toute sa puissance sinon l'héritage de Baudouin de
Constantinople, du moins celui de Gui de Dampierre, furent acceptées
avec joie par les communes, et le 27 mars, jour du mardi saint,
Marguerite de Male jura solennellement qu'elle ne consentirait jamais
à ce que ces châtellenies fussent séparées de la Flandre.
Ce fut le 12 avril 1369 que fut scellée à Gand la convention où
l'évêque d'Auxerre et Gauthier de Châtillon déclarèrent que le roi,
afin de satisfaire aux réclamations du comte relatives aux dix mille
livres qui lui étaient dues, lui cédait à perpétuité, pour lui et ses
successeurs, les villes et les châtellenies de Lille, de Douay et
d'Orchies, en se réservant seulement le droit de rachat dans le cas où
viendrait à s'éteindre la postérité mâle qui naîtrait du mariage du
duc de Bourgogne avec Marguerite de Male. Douze jours après, le roi de
France confirma cette charte, «en bonne foy et loyalté et parolle de
roy, sans fraude.» Quelque solennelle que fût cette promesse et malgré
cet appel à la bonne foi et à la loyauté de la parole royale, la
fraude existait, car, dès le mois de septembre 1368, Charles V avait
exigé que son frère s'engageât, par des lettres secrètes, à lui
restituer les châtellenies de Lille et de Douay aussitôt après la mort
de Louis de Male. Par ces mêmes lettres, le duc de Bourgogne avait
consenti au rétablissement des censures ecclésiastiques à peine
révoquées depuis quelques années par le roi Jean, en maintenant dans
leurs fonctions si redoutées d'exécuteurs l'évêque de Senlis et l'abbé
de Saint-Denis.
Cependant un obstacle imprévu faillit faire échouer, au moment même où
elle allait se terminer, une négociation si habilement conduite. Les
ambassadeurs français avaient cru s'assurer l'assentiment du comte de
Flandre en se montrant généreux à son égard. Edouard III lui avait
accordé cent mille francs dans le contrat de mariage du comte de
Cambridge; ils lui en promirent deux cent mille dans celui du duc de
Bourgogne; mais Louis de Male, par un de ces changements de système
politique qui révèlent dans l'esprit des princes autant de faiblesse
que d'inconstance, refusait de se rapprocher de la France. Il savait
que Charles V l'aimait peu, et les mesures rigoureuses qui avaient été
prises contre une princesse de sa maison le confirmaient dans ce
sentiment. Yolande de Flandre, fille de Robert de Cassel et veuve de
Philippe de Navarre, avait été arrêtée et retenue captive, d'abord à
Sens, puis à Paris. Louis de Male s'en plaignit sans doute, et ce fut
un de ses bâtards, Louis, dit le Haze de Flandre, que l'on vit plus
tard brûler les domaines du sire de Longueval, qui avait repris la
prisonnière évadée de la Tour du Temple.
Le duc d'Anjou et le cardinal d'Amiens multiplièrent inutilement leurs
efforts pour que le comte de Flandre changeât d'avis, et lorsque le
roi de France lui-même se rendit de Péronne à Tournay, afin d'y
trouver l'occasion d'une entrevue, il ne voulut point aller le saluer
dans cette ville si voisine des frontières flamandes. Tout espoir de
le persuader semblait perdu, quand sa mère Marguerite, digne fille de
Philippe le Long, réussit à dompter sa résistance, elle lui avait
annoncé, dans le langage le plus énergique, qu'elle le renierait pour
son fils en mutilant le sein qui l'avait nourri, et qu'elle lèguerait
à quelque prince étranger son beau comté d'Artois. Cette menace seule
engagea Louis de Male à ratifier, le 12 mai, les stipulations
matrimoniales telles qu'elles avaient été réglées au mois d'avril.
La bannière du Lion de Flandre avait été arborée de nouveau, le 13 mai
1369, sur les remparts de Lille, de Douay et d'Orchies, d'où elle
avait disparu depuis un demi-siècle, et les villes de Saint-Omer,
d'Aire, de Béthune et d'Hesdin avaient été en même temps remises aux
hommes d'armes de Louis de Male, pour qu'ils les occupassent jusqu'à
l'accomplissement de la convention du 12 avril. Ils n'y restèrent que
quelques jours: le duc de Bourgogne avait hâte d'aller recevoir la
main de cette jeune princesse qui lui portait pour dot «la conté
Flandre, laquelle est, dit Christine de Pisan, la plus noble, riche et
grant, qui soit en crestienté.» Le 10 juin, il avait fait acte de foi
et d'hommage entre les mains de son frère; huit jours après il
arrivait à Gand, et la cérémonie des noces y fut pompeusement célébrée
le 19 juin.
Le duc de Bourgogne était accompagné d'une suite nombreuse, dans
laquelle on distinguait les comtes d'Etampes, de Tancarville, de
Joigny, le sire de Coucy et beaucoup d'autres chevaliers. Il avait
emprunté des sommes considérables pour paraître avec éclat au milieu
des somptueux banquets que lui préparaient les bourgeois de Gand et de
Bruges, et il affectait partout une grande générosité. Ce fut ainsi
qu'il donna tour à tour au prévôt d'Harlebeke «un entablement d'un
chastel à trois brigands devant tenant arbalètes, et un hanap à
couvercle tout émaillé;» au sire de Dixmude, «un entablement d'un
chastel à trois hommes devant jouans de guitares;» au seigneur de
Praet, «un autre entablement à trois hommes en mantelets;» au
chancelier de Flandre, «une aiguière émaillée et dorée;» à messire
Gérard de Rasseghem, «une aiguière;» au seigneur d'Escornay, «une
aiguière de coquille de perle en guise de femme et de sirenne, dorée
et émaillée;» à Jean de Beveren, «une aiguière en guise de femme
pèlerine;» au seigneur de Maldeghem, «une aiguière dorée et vairée;» à
Roland de Poucke, «une quarte taillée à lettres de sarrasin dorée;» à
Wulfart de Ghistelles, «une ceinture à perles et à cloux d'argent
doré.» Ces présents avaient si bien absorbé le trésor que le duc avait
apporté avec lui de Bourgogne, que, moins d'une semaine après son
mariage, il se vit réduit à lever de l'argent chez trois marchands de
Bruges. Enfin, le 29 juin, il quitta la Flandre, emmenant avec lui sa
jeune compagne qu'il conduisit d'abord à Lens, puis à Paris. C'était
là un grand triomphe pour la France; mais beaucoup de personnes
jugeaient, dit un historien du quinzième siècle, que Charles V eût dû
l'épouser lui-même et ne pas sacrifier l'avantage de son royaume à son
amour pour Jeanne de Bourbon qu'il trouvait plus belle que Marguerite
de Flandre. N'y avait-il pas d'ailleurs quelque péril à porter si haut
la puissance de l'un de ses frères, qu'il dépendrait de son ambition
ou de celle de ses successeurs de dominer et peut-être de renverser la
royauté?
Cependant Charles V s'applaudissait vivement d'avoir empêché l'hymen
projeté entre l'héritière de la Flandre et le comte de Cambridge. Il
adressa à la commune de Bruges des lettres très-affectueuses pour la
remercier du bon accueil qu'elle avait fait à son frère et pour
réclamer son amitié. Dans ces mêmes lettres il cherchait à se
disculper de tout reproche de violer les conventions conclues avec les
Anglais, et afin de témoigner plus de déférence pour les communes
flamandes, il avait chargé ses ambassadeurs Tristan du Bos et Sohier
de Gand de leur communiquer le texte original du traité de Brétigny,
que tout le monde invoquait, mais que personne ne respectait plus.
Rien ne devait d'ailleurs plus contribuer à dissiper tout espoir de
réconciliation entre les deux rois que le mariage de Marguerite de
Male. Au moment même où il venait d'être célébré, Edouard III avait
fait déclarer par son parlement qu'il était délié de tout engagement
relatif à la paix, et il avait aussitôt repris le titre de roi de
France et d'Angleterre. Il voulait prouver que, quel que fût l'époux
que Louis de Male eût accepté pour sa fille, il n'en conservait pas
moins en Flandre l'influence qu'il avait maintenue au milieu de toutes
les guerres pendant trente années, et il abjurait tous les liens qui
existaient entre l'Angleterre et la France pour renouveler ceux qui
l'unissaient aux communes de Flandre. Le système de neutralité
commerciale qui dominait dans nos villes favorisait ces négociations,
et ce fut au moment même où elles obtenaient de Charles V la libre
circulation de leurs monnaies dans ses Etats, qu'elles conclurent arec
Edouard III un traité d'alliance.
Charles V eût préféré toutefois que la Flandre prît une part active à
ses expéditions dirigées contre l'Angleterre. Louis de Male, dont le
zèle pour l'alliance française avait reparu, s'associait à ses
desseins en cherchant à troubler les relations des marchands anglais
et flamands. Le 1er juillet 1371, le roi d'Angleterre avait écrit au
comte et aux communes de Flandre pour se plaindre «des grevances,
outrages, injuries et damages faitz et commis par aucuns du dit pays
de Flandres tant en personnes, come en niefs, vessealx, biens et
marchandises.» Le même jour, des navires flamands qui revenaient
chargés de vins du port de la Rochelle, s'arrêtaient dans le havre de
Torbay, où ils rencontrèrent des vaisseaux anglais commandés par le
comte d'Hereford. Les Anglais, ignorant qu'ils eussent devant eux les
navires des marchands flamands, les attaquèrent. La mêlée fut longue
et sanglante, et bien que les marins flamands, commandés par Jean
Pietersone, se défendissent vaillamment, ils furent tous tués ou pris.
Les communes flamandes, peu disposées à rompre leurs relations
commerciales avec l'Angleterre pour plaire au comte, envoyèrent
aussitôt des ambassadeurs près d'Edouard III, et, après des
conférences dans lesquelles intervint l'archevêque de Canterbury, la
paix fut rétablie par une convention signée à Marcq, près de Calais,
le 20 mars 1371 (v. st.); huit jours après, Edouard III écrivit au
maire de Londres pour qu'elle fût immédiatement proclamée.
Deux années s'étaient écoulées lorsque le pape Grégoire XI interposa
sa médiation pour faire cesser également les hostilités entre la
France et l'Angleterre. L'archevêque de Ravenne et l'évêque de
Carpentras, qu'il avait nommés ses légats, se rendirent à Londres et
montrèrent un si grand zèle pour la paix qu'ils réussirent à faire
conclure, à l'abbaye de Notre-Dame de Bourbourg, une trêve qui devait
durer depuis le 11 février 1374 (v. st.) jusqu'aux fêtes de Pâques.
Pendant cette suspension d'armes, le duc d'Anjou, frère de Charles V,
s'avança jusqu'à Saint-Omer, tandis que le duc de Lancastre abordait à
Calais, et les légats pontificaux obtinrent presque aussitôt qu'afin
d'éviter les délais qu'entraînaient les fréquents voyages des
messagers entre ces deux villes, des conférences pour la paix
s'ouvriraient à Bruges. Là se réunirent, dans les derniers jours de
mars, le duc de Bourgogne, le comte de Tancarville, le duc de
Lancastre et son frère Thomas de Woodstock, depuis duc de Glocester.
Leur premier soin avait été de prolonger la trêve; mais les
négociations faisaient peu de progrès, et ils ne tardèrent point à se
séparer, après avoir promis de s'assembler de nouveau aux fêtes de la
Toussaint.
A cette époque, les conférences recommencèrent à Bruges en présence
des légats pontificaux. Le duc d'Anjou avait rejoint le duc de
Bourgogne, et le duc de Lancastre était accompagné du duc de Bretagne.
Le duc de Brabant et le duc Albert de Bavière s'étaient rendus en
Flandre pour les saluer. Un grand nombre de seigneurs et de nobles
dames y étaient aussi accourus pour voir les princes de France et
d'Angleterre, et pour assister aux joutes qu'avait annoncées le duc de
Bourgogne. «Si furent ces joutes, dit Froissart, bien fêtées et
dansées, et par quatre jours joutées. Et tint là adonc le comte de
Flandre grand état et puissant, en honorant et exhaussant la fête de
son fils et de sa fille, et en remontrant sa richesse et sa puissance
à ces seigneurs étrangers de France, d'Angleterre et d'Allemagne.»
Malheureusement, quelles que fussent les démonstrations d'amitié
qu'affectassent les ambassadeurs des deux rois, ils ne parvinrent
point à s'entendre pour régler les conditions de la paix. Le roi
d'Angleterre tenait aux stipulations du traité de Brétigny. Le roi de
France exigeait au contraire qu'on lui restituât ce qui avait été déjà
payé de la rançon du roi Jean et que les murailles de Calais fussent
démolies. Il était difficile de concilier des prétentions si opposées:
les conférences furent bientôt rompues et ajournées à l'année
suivante.