des lois: il s'était à peine éloigné de ses Etats, lorsqu'un pauvre
laboureur de Menin vint se plaindre aux magistrats de Courtray d'un
nouvel attentat du sire d'Espierres: Josse d'Halewyn avait fait
briser, pendant la nuit, à coups de hache et d'épée, la porte et les
fenêtres de sa maison; saisi par ses ordres au moment où il se
précipitait demi-nu au milieu des glaçons que charriait la Lys, il
avait été couvert de blessures et retenu prisonnier jusqu'à ce qu'il
eût pu remettre à ses geôliers le prix de sa liberté. Ce fut dans ces
circonstances que les magistrats des trois bonnes villes de Flandre,
«considérant qu'aucune justice n'était faite des grands crimes et que
les pauvres n'avaient aucun moyen de maintenir leurs droits contre les
hommes puissants,» jugèrent convenable d'ordonner une enquête. Une
citation légale fut immédiatement adressée au sire d'Espierres et à
son frère, au nom des communes de Gand, de Bruges et d'Ypres; mais ils
maltraitèrent leur messager et lui firent avaler les lettres dont il
était porteur. Peu de jours après, les deux chevaliers, arrêtés dans
leurs domaines, puis condamnés par les magistrats, en vertu des
règles du droit commun, malgré leur rang et leur pouvoir, furent
décapités sur la place publique de Courtray.
La sentence avait été prononcée par les échevins des trois bonnes
villes assemblés à Courtray. Ceux de la ville de Gand se disposaient à
rentrer dans leurs foyers et étaient arrivés à Vyve-Saint-Bavon,
lorsque des _Leliaerts_, conduits par Gérard de Steenhuyze, les
attaquèrent et vengèrent par leur mort celle de leurs chefs. On éleva
plus tard, dans ce pauvre village où Louis de Male avait traversé
l'Escaut en 1347 pour fuir en France, une chapelle expiatoire qui
rappelait l'assassinat des juges qui avaient condamné le sire
d'Espierres et son frère.
Ces événements hâtèrent le retour de Louis de Male. Il se rendit
immédiatement à Gand où il se présenta, précédé de sa bannière et
entouré de ses serviteurs, aux tisserands réunis sur la place
publique. Ceux-ci demandaient à haute voix que l'on supprimât les
impôts auxquels ils avaient été soumis. On ne répondit à leurs
murmures que par des supplices, et leur sang coula au pied de ces
murailles qu'avait déjà rougies celui des compagnons de Jean Van de
Velde.
Cependant Edouard III fit une nouvelle tentative auprès de Louis de
Male. Le duc de Lancastre, qui dirigeait en ce moment d'autres
négociations avec les envoyés du roi de France, vint de Calais en
Flandre, et peu après le chancelier du roi de Navarre se rendit à
Damme, après s'être arrêté à Bruges pour emprunter les sommes dont il
avait besoin, en y laissant pour gage les joyaux de son maître. Ce fut
à Damme qu'il remit au duc de Lancastre les lettres du roi de Navarre
qui appelaient les Anglais en France, et là aussi dans l'embrasure
d'une fenêtre, eut lieu, selon les documents de cette époque, une
longue conférence dont les détails sont restés secrets.
Les nombreuses possessions de Charles le Mauvais en Normandie
pouvaient ouvrir de nouveau aux Anglais la route qu'ils avaient suivie
en 1346, depuis la Hogue jusqu'à la plaine de Crécy. Le roi Jean
s'effraya et feignit de pardonner à ses ennemis. Il n'avait pas
toutefois abandonné ses projets, et tandis que le roi de Navarre et le
duc de Lancastre s'assemblaient à Avignon afin d'y poursuivre leurs
complots, il pressait lui-même activement le cours des négociations
qui devaient faire échouer leurs efforts: il ne s'agissait de rien
moins que d'unir la Flandre à la France par le mariage de Marguerite
de Male avec le jeune duc de Bourgogne, dont le roi Jean avait épousé
la mère.
Une année s'écoula: le roi Jean avait adressé aux communes flamandes
une déclaration par laquelle il renonçait pour lui et ses successeurs
à tout droit de les faire excommunier; comme elles se souvenaient que
Philippe de Valois, après avoir pris le même engagement, l'avait fait
annuler par le pape, elles avaient exigé que cette promesse fût
sanctionnée par l'autorité pontificale, et l'on avait, conformément à
leurs désirs, publié dans toutes les villes de Flandre une bulle
d'innocent VI, qui révoquait les pouvoirs de requérir l'interdit
conférés aux rois de France par Honorius III, Clément V et Jean XXII.
Grâce à ces démarches conciliatrices, les ambassadeurs français
terminèrent heureusement leur mission en Flandre vers les premiers
jours du mois de novembre 1355, et déjà des dispenses nécessitées par
un degré rapproché de parenté avaient été demandées, quand de nouveaux
périls vinrent menacer la royauté de Jean de Valois: la médiation du
pape n'avait point réussi à faire cesser les guerres, et deux grandes
expéditions avaient quitté l'Angleterre; l'une, placée sous les ordres
du prince de Galles, abordait en Guyenne; Edouard III avait conduit
l'autre à Calais et s'avançait rapidement vers Hesdin. Le roi de
France avait également convoqué son armée à Amiens, et tout annonçait
que la guerre allait se rallumer sur les frontières de Flandre et
d'Artois; mais une invasion des Ecossais ne tarda point à rappeler le
roi d'Angleterre dans ses Etats.
Les états généraux de la Langue-d'oïl avaient été convoqués le 30
novembre pour suppléer par de nouvelles taxes à l'insuffisance du
trésor royal. Témoins de la misère qui régnait de toutes parts, ils
exprimèrent le vœu qu'elles fussent désormais uniquement appliquées
aux frais de la guerre, et que leur levée, aussi bien que leur emploi,
fût soumise à la surveillance des députés que désigneraient les trois
états: le roi accéda à leur prière pour obtenir la gabelle sur le sel
et une aide de huit deniers par livre sur chaque objet qui serait
exposé en vente; mais impatient de punir les intrigues du roi de
Navarre, il le fit inviter par son fils aîné, le duc de Normandie, à
un banquet au château de Rouen, où on l'arrêta avec le comte
d'Harcourt et d'autres chevaliers, à qui le roi des ribauds trancha
la tête.
Il était plus aisé de s'emparer par trahison du roi de Navarre que de
vaincre le prince de Galles, qui se dirigeait vers la Loire en pillant
toutes les provinces qui se trouvaient sur son passage. Le roi Jean
osa toutefois l'attaquer au milieu des vignes et des haies de
Maupertuis, près de Poitiers: quoique les Français fussent sept contre
un, les archers anglais décidèrent la victoire comme à Crécy. Geoffroi
de Charny, imitant l'exemple d'Anselme de Chevreuse, tomba en tenant
dans ses bras la bannière de France, et le roi, abandonné par le duc
de Normandie, rendit son épée au sire de Morbecque. Philippe, le plus
jeune de ses fils, plusieurs comtes, un grand nombre de chevaliers et
deux mille hommes d'armes partagèrent sa captivité.
Denis de Morbecque appartenait à l'illustre maison de Saint-Omer, qui
avait donné à l'ordre du Temple l'un de ses fondateurs, et aux
possessions chrétiennes d'Asie des princes de Tabarie et des comtes de
Tripoli: avec lui avaient combattu près du prince de Galles deux
autres chevaliers de Flandre, le sire de Pamele et Jean de Ghistelles,
qui brillèrent également par leur courage. Le Hainaut comptait aussi à
cette grande journée, dans l'une ou l'autre armée, un sire de Lalaing,
dont l'obituaire des Frères mineurs de Poitiers nous a conservé le
nom, Eustache d'Aubrecicourt, qui engagea le combat pour les Anglais,
Jean de Landas, qui était gouverneur du duc de Normandie, et ne le
suivit pas dans sa fuite.
Tandis que les Français succombaient à Poitiers, la Flandre voyait
éclater la guerre entre le duc de Brabant et Louis de Male. Selon les
uns, d'anciennes discussions relatives à la possession de Malines en
étaient la cause; selon d'autres, elle avait été le résultat du refus
du duc Wenceslas de payer la dot promise à sa fille; les rumeurs
populaires toutefois en expliquaient autrement l'origine, et
aujourd'hui encore l'on montre au château de Male l'horrible cachot où
le comte de Flandre avait, dit-on, fait enfermer Marguerite de
Brabant, coupable d'avoir donné un libre cours à sa cruelle, mais trop
légitime jalousie. Le duc de Brabant et le comte de Flandre se
montraient animés des dispositions les plus hostiles. Si Louis de Male
semblait avoir perdu la mémoire de tout ce que le vieux duc Jean III
avait fait en 1347 pour le remettre en possession de son autorité,
les communes flamandes n'avaient point oublié que c'étaient les
chevaliers brabançons qui avaient à cette époque assiégé et réduit à
la famine et à la misère les bourgeois d'Ypres et de Gand; quelle que
fût l'énergie du sentiment qui les séparait de Louis de Male, la
guerre contre les chevaliers du Brabant excitait toutes leurs
sympathies, enflammait tout leur zèle. Mathieu Villani raconte
qu'elles réunirent cent cinquante mille combattants. Il ajoute que les
chevaliers brabançons étaient plus redoutables que ceux de Flandre,
mais que les milices flamandes n'étaient pas moins supérieures par
leur courage à celles du Brabant. Ce fut inutilement que des
conférences s'ouvrirent à Assche. Malines avait déjà capitulé, et
Louis de Male en profita pour s'avancer jusqu'à Scheut, aux portes de
Bruxelles. Ce fut là qu'il rencontra l'armée du duc de Brabant. Dès
que les Flamands l'aperçurent, ils se précipitèrent en avant en
poussant, selon leur coutume, de grands cris qui remplirent leurs
ennemis de terreur et qui s'élevèrent, dit Villani, jusqu'au ciel pour
y lutter avec le bruit du tonnerre. Les Brabançons se dispersèrent
aussitôt qu'ils eurent vu tomber la bannière du sire d'Assche, et le
duc de Brabant, réduit à fuir en Allemagne, abandonna au comte de
Flandre Bruxelles, Louvain et toutes les villes les plus importantes
de ses Etats. Un triomphe si rapide accrut la renommée et la gloire
des armes flamandes; cependant Louis de Male était à peine revenu dans
ses Etats quand l'un des plus braves chevaliers brabançons, Everard
T'Serclaes, qui n'avait point assisté à la bataille de Scheut, rallia
un grand nombre de ses parents et de ses amis, et escalada pendant la
nuit les remparts de Bruxelles. Son premier soin fut d'aller arracher
de l'hôtel de ville la bannière de Flandre pour la remplacer par celle
du duc Wenceslas. A ce signal, tous les bourgeois le rejoignirent, et
la garnison flamande, surprise par l'insurrection et trop faible pour
la combattre, se hâta d'évacuer Bruxelles.
Ce fut en ce moment que le comte Guillaume de Hainaut interposa sa
médiation: elle fut acceptée, et le 4 juin 1357, le comte de Hainaut,
considérant que les bonnes villes de Brabant avaient déjà fait acte de
foi et d'hommage au comte de Flandre, déclara comme arbitre que tant
qu'il vivrait elles seraient tenues de le servir dans ses expéditions
pendant six semaines, chacune avec vingt-cinq hommes d'armes, et que
la noblesse du Brabant devrait également lui envoyer en ce cas deux
chevaliers et deux bannières. Il confirma aussi ses prétentions sur
Malines et lui accorda la ville d'Anvers pour lui tenir lieu de la dot
promise à la comtesse de Flandre.
Il était temps que les communes flamandes cessassent de combattre en
Brabant: elles allaient entrer dans cette période du moyen-âge où
elles devaient s'unir aux communes françaises pour opposer le respect
des institutions et des lois aux désordres propagés tour à tour par
l'orgueil ou la faiblesse des princes. Plus les malheurs et les
désastres qui accablaient les communes avaient été longs et terribles,
plus il importait d'en prévenir le retour. Les états du royaume se
réunirent de nouveau, et ils offrirent au Dauphin des subsides qui
eussent permis d'équiper trente mille hommes d'armes, mais le duc de
Normandie s'effraya des remontrances et des réformes qui s'y
associaient; il congédia les membres des états et partit pour la
Lorraine, abandonnant aux Anglais toutes les provinces situées à
l'ouest du royaume.
Si la France était réduite à chercher en elle-même tout ce que
réclamait le soin de sa sécurité et de sa paix intérieure, les
communes se montrèrent dignes de leur tâche: à Paris, le prévôt des
marchands, Etienne Marcel, fit creuser des fossés, construire des
tours, élever des remparts garnis de balistes et de canons, et Paris
sauva la France.
Plusieurs mois s'étaient écoulés quand le Dauphin rentra à Paris où il
avait essayé vainement de faire émettre, pendant son absence, de
nouvelles monnaies de mauvais aloi. La situation était restée la même,
et quelle que fût l'influence qu'exerçassent sur lui les anciens
conseillers de son père, la pénurie du trésor royal l'obligea bientôt
à rappeler les députés des trois états; on vit alors, et c'est
peut-être le plus mémorable événement de l'histoire politique de la
France au moyen-âge, les communes, qui luttaient depuis si longtemps
pour recouvrer leurs bonnes coutumes du règne de saint Louis, devenues
tout à coup dépositaires de l'autorité suprême et investies
légitimement du soin d'amender tous les griefs, de corriger tous les
abus. Tel fut le but de l'ordonnance du mois de mars 1356 (v. st.).
Des députés choisis «pour la réformation du royaume» se conformeront
aux ordonnances approuvées par les états généraux. Tout ce qu'ils
ordonneront sera observé irrévocablement.
Tous les subsides seront employés à la défense des frontières.
Toutes les taxes autres que celles consenties par les états seront
immédiatement supprimées.
Les offices de justice ne seront plus vendus, mais confiés à des juges
impartiaux qui réprimeront sévèrement les criminels. Tous les procès
seront terminés dans l'ordre de leur inscription au rôle des
présentations, et les gens du parlement et de la chambre des enquêtes,
aussi bien que ceux du grand conseil et de la chambre des comptes,
auront soin de se réunir «à l'heure de soleil levant,» pour expédier
promptement les affaires.
On frappera dorénavant bonne monnaie d'or et d'argent.
Toutes les haines privées seront suspendues tant que durera la guerre.
Les hommes d'armes qui pilleront le pays seront punis de mort.
Aucune trêve ne pourra être conclue si ce n'est avec l'adhésion des
trois états.
Le tableau de la taille de Paris en 1313 nous a appris combien de
bourgeois flamands s'étaient fixés sur les bords de la Seine et quelle
position leur y avaient assurée leur industrie et leurs richesses.
Nous pouvons nous demander si, persécutés par Philippe le Bel comme
coupables de représenter au sein de son royaume les tendances
généreuses du pays dans lequel ils étaient nés, ils ne travaillèrent
point activement en France au triomphe des franchises communales et
s'ils n'eurent point quelque part à ces mémorables ordonnances presque
semblables aux conventions qu'avaient conclues, le 3 décembre 1339,
les bonnes villes de Flandre et de Brabant. Les chroniqueurs français
de cette époque nous ont eux-mêmes conservé quelques traces de leurs
efforts; car parmi vingt et un bourgeois qu'ils désignent comme amis
de Marcel, ils citent Colin le Flament, Hannequin le Flament, Pasquet
le Flament, Jacques le Flament, trésorier des guerres, et Jacques le
Flament, maître de la chambre des comptes. A ces noms, il faut ajouter
celui de Geoffroi le Flament, du porche Saint-Jacques.
Ces six bourgeois, dont les noms sont parvenus jusqu'à nous, voyaient
dans les réformes récemment proclamées une règle commune qui devait,
par l'unité des lois, de la justice et des monnaies, s'étendre
jusqu'à leur ancienne patrie; et ce fut sans doute par leur avis que
les états ordonnèrent au comte de Flandre de comparaître dans leur
prochaine assemblée, en lui rappelant qu'il était tenu de leur obéir.
Ces naïves espérances, qui portaient les hommes du quatorzième siècle
vers un temps meilleur, ces illusions et ces rêves dans lesquels ils
se représentaient les destinées de leur pays consolidées et agrandies
par leur zèle, ne devaient point tarder à s'évanouir. Dès le 5 avril
on publia à Paris des lettres royales qui établissaient une trêve sans
que les états eussent été consultés, et qui annulaient le subside
qu'ils avaient voté, en leur défendant de se réunir de nouveau, comme
cela avait été convenu, dans la quinzaine de Pâques. Si le duc de
Normandie les révoqua presque aussitôt pour ne pas combattre
ouvertement l'autorité si populaire des trois états, il chercha par
tous les moyens à l'affaiblir et à la ruiner, et, au mois d'août, il
se crut assez fort pour déclarer «que il vouloit dès or en avant
gouverner et ne vouloit plus avoir curateurs; et leur défendit qu'il
ne se meslassent plus du gouvernement.» Le Dauphin avait réussi à
s'attacher l'archevêque de Reims et une partie du clergé, et parmi les
chevaliers qui l'entouraient, la plupart se montraient impatients de
faire éprouver aux communes, dont ils étaient méprisés depuis la
bataille de Poitiers, le courage qui leur avait fait défaut en
présence des Anglais. «Toute la France, dit le continuateur de
Guillaume de Nangis, fut livrée à l'anarchie et à la désolation, parce
qu'elle ne trouvait plus personne qui la protégeât.»
Le 8 novembre, l'un des chevaliers que le régent a naguère chassés de
Paris, Jean de Pecguigny, a délivré Charles le Mauvais de sa prison au
château d'Arleux, afin d'opposer au duc de Normandie un adversaire
d'autant plus dangereux qu'il cachera son ambition sous les dehors
d'un grand dévouement au bien public. En effet, le roi de Navarre est
à peine redevenu libre qu'il paraît à Amiens, y fait assembler la
commune et s'y inscrit au nombre des bourgeois. Peu de jours après, il
rentre solennellement à Paris où le parti des états a retrouvé son
influence et harangue le peuple du haut d'un échafaud dressé au
Pré-aux-Clercs.
Le duc de Normandie a recours aux mêmes ruses, à la même
dissimulation. Il se rend aux halles le 11 janvier 1357 (v. st.), et
déclare aux bourgeois qu'il veut vivre ou mourir avec eux. Le
lendemain il renouvelle les mêmes protestations au monastère de
Saint-Jacques de l'Hôpital, et continue à réunir aux portes de Paris
des hommes d'armes qu'il veut, assure-t-il, conduire contre les
Anglais. Il quitte même bientôt Paris pour les rejoindre, mais au lieu
de les employer à repousser les ennemis qui pillent les rives de la
Seine, il les établit dans les forteresses de Meaux et de Montereau,
où il leur sera aisé d'intercepter les vivres qui arrivent par la
Marne et l'Yonne aux bourgeois de Paris: il les attaque bientôt
ouvertement, et le 11 juillet 1358, le prévôt des marchands, les
échevins et les maîtres des métiers de la capitale du royaume
adressent aux communes de Flandre un long et important manifeste, où
ils réclament leur appui dans la grande lutte qu'ils soutiennent peur
la défense de leurs franchises. Vingt jours après, Etienne Marcel
périssait assassiné à la porte Saint-Antoine.
Au moment où la cause des communes succombait, le duc de Normandie
resserrait son alliance avec le comte de Flandre. Un mois après la
soumission des Parisiens, se croyant assez puissant pour démembrer les
provinces que les Anglais ne lui avaient pas encore enlevées, il
déclara lui abandonner, comme compensation des dix mille livres
promises en 1351, les villes de Péronne, de Crèvecœur, d'Arleux et de
Château-Chinon. Louis de Male méritait ces bienfaits par son
dévouement. Tandis que Henri de Flandre allait en Normandie combattre
sous les drapeaux du duc de Lancastre, il faisait décapiter ou exilait
les marchands anglais résidant dans ses Etats et étouffait à Bruges
une sédition à laquelle cette mesure n'était pas étrangère: il se
ligua même avec quelques nobles picards et normands pour aller en
Angleterre délivrer le roi Jean; mais cette tentative ne réussit
point. L'étape des laines n'existait déjà plus en Flandre depuis
plusieurs années: elle avait été rétablie, le 2 août 1353, par l'ordre
d'Edouard III, à Westminster et dans les autres villes d'Angleterre.
Les liens politiques qui avaient uni autrefois l'Angleterre et la
Flandre se trouvaient complètement rompus, et l'une des conditions
auxquelles Edouard III consentit à accepter dans la paix de Brétigny
la rançon du roi Jean, portait que le roi de France abandonnerait les
Ecossais et que le roi d'Angleterre renoncerait également à ses
alliances avec les Flamands. Le comte de Flandre avait été compris
dans ces négociations, et lorsque Edouard III reconduisit son illustre
captif jusqu'à Calais, il y arriva inopinément et salua les deux rois
en ne s'agenouillant toutefois que devant le roi de France. Ceci se
passait le 12 octobre 1360: neuf jours après, c'est-à-dire quatre
jours avant la délivrance du roi Jean, Edouard III obtint de Louis de
Male des lettres de rappel de ban en faveur de Jean et de Jacques
d'Artevelde. Cet hommage rendu par le roi d'Angleterre, alors même
qu'il se séparait de la Flandre, à des proscrits dont le nom était la
gloire, semblait recevoir des lieux et des circonstances quelque chose
de plus mémorable et de plus solennel.
Louis de Male restait dévoué aux intérêts du roi de France, et au mois
de juillet 1361, le jeune duc de Bourgogne épousa, à Audenarde,
Marguerite de Flandre. Bien qu'elle n'eût que onze ans, il l'emmena
avec lui dans ses Etats; mais elle n'y fit point un long séjour, car
Philippe de Bourgogne mourut quatre mois après au château de Rouvre;
en lui s'éteignait la seconde maison des ducs de Bourgogne issus du
roi Robert et de Constance de Provence.
De tristes présages avaient marqué des fêtes auxquelles devait
succéder si promptement la pompe des funérailles. Les pestes, les
inondations, les incendies se succédaient sans relâche en Flandre.
L'épidémie de 1360 avait à peine cessé ses ravages quand, dans un même
mois, la flamme consuma le quartier de la Biloke à Gand et plus de
quatre mille maisons à Bruges. Les mêmes désastres se reproduisirent à
Alost, à l'Ecluse, à Furnes. Rien ne fut plus terrible toutefois que
la grande tempête du 12 décembre 1367. Elle s'éleva vers le soir
portée du nord au sud et s'étendit rapidement sur toute la Flandre, et
de là jusqu'en Brabant et jusqu'en Picardie. Les arbres des forêts et
des vergers furent jetés à terre. Les tours des châteaux, les beffrois
des cités, les clochers des églises ne résistèrent pas mieux à
l'ouragan; la mer même avait de toutes parts rompu les dunes, et elle
ne se retira qu'en laissant sur le rivage de nombreux cadavres et les
débris de tous les vaisseaux qui avaient sillonné, pendant cette nuit
funeste, les flots de l'Océan. Dix ans plus tard, une autre inondation
engloutit dix-sept villages.
Les discordes civiles étaient une autre source de malheurs. Les
bourgeois de Bruges et les habitants du Franc s'agitaient. A Ypres, ce
fut une véritable rébellion; mais elle fut sévèrement réprimée. Quinze
cents tisserands furent arrêtés et décapités sans jugement: jamais,
racontent les chroniques, on ne vit plus de victimes livrées aux
supplices. Cependant le comte parut tout à coup s'apaiser: il pardonna
aux habitants d'Ypres et de Bruges, et adressa aux communes du Franc
des lettres où il protestait de son zèle pour leurs franchises.
Louis de Male avait voulu assurer la tranquillité de la Flandre avant
de se rendre à Anvers pour y veiller de plus près à ce qu'exigeait le
soin de ses intérêts en Brabant. Wenceslas, son ancien adversaire,
avait formé le siége de Louvain pour mettre un terme aux émeutes qui y
avaient éclaté. Or c'était dans cette ville, antique résidence des
ducs de Brabant, qu'étaient conservés les diplômes impériaux qui
admettaient les filles au droit de succession au duché, à défaut
d'hoirs mâles, et Louis de Male ajoutait d'autant plus de prix à leur
conservation que Wenceslas n'ayant pas de postérité, la comtesse de
Flandre Marguerite se trouvait appelée à recueillir son héritage, et
il prenait déjà lui-même le titre de duc de Brabant. Il semble, par la
réponse que lui adressa Wenceslas, que ses intentions étaient en effet
assez douteuses; mais Louis de Male eut recours à des menaces, et
Louis de Namur, issu comme lui de Gui de Dampierre, qui avait amené au
siége de Louvain de puissants renforts, le seconda en annonçant
l'intention de se retirer. Wenceslas céda. Il protesta qu'il n'avait
jamais songé à faire porter ces chartes à Luxembourg, et elles furent,
après la reddition de Louvain, déposées par son ordre au château de
Genappe.