L'absence de Louis de Male devait rétablir le règne de la justice et

des lois: il s'était à peine éloigné de ses Etats, lorsqu'un pauvre

laboureur de Menin vint se plaindre aux magistrats de Courtray d'un

nouvel attentat du sire d'Espierres: Josse d'Halewyn avait fait

briser, pendant la nuit, à coups de hache et d'épée, la porte et les

fenêtres de sa maison; saisi par ses ordres au moment où il se

précipitait demi-nu au milieu des glaçons que charriait la Lys, il

avait été couvert de blessures et retenu prisonnier jusqu'à ce qu'il

eût pu remettre à ses geôliers le prix de sa liberté. Ce fut dans ces

circonstances que les magistrats des trois bonnes villes de Flandre,

«considérant qu'aucune justice n'était faite des grands crimes et que

les pauvres n'avaient aucun moyen de maintenir leurs droits contre les

hommes puissants,» jugèrent convenable d'ordonner une enquête. Une

citation légale fut immédiatement adressée au sire d'Espierres et à

son frère, au nom des communes de Gand, de Bruges et d'Ypres; mais ils

maltraitèrent leur messager et lui firent avaler les lettres dont il

était porteur. Peu de jours après, les deux chevaliers, arrêtés dans

leurs domaines, puis condamnés par les magistrats, en vertu des

règles du droit commun, malgré leur rang et leur pouvoir, furent

décapités sur la place publique de Courtray.

La sentence avait été prononcée par les échevins des trois bonnes

villes assemblés à Courtray. Ceux de la ville de Gand se disposaient à

rentrer dans leurs foyers et étaient arrivés à Vyve-Saint-Bavon,

lorsque des _Leliaerts_, conduits par Gérard de Steenhuyze, les

attaquèrent et vengèrent par leur mort celle de leurs chefs. On éleva

plus tard, dans ce pauvre village où Louis de Male avait traversé

l'Escaut en 1347 pour fuir en France, une chapelle expiatoire qui

rappelait l'assassinat des juges qui avaient condamné le sire

d'Espierres et son frère.

Ces événements hâtèrent le retour de Louis de Male. Il se rendit

immédiatement à Gand où il se présenta, précédé de sa bannière et

entouré de ses serviteurs, aux tisserands réunis sur la place

publique. Ceux-ci demandaient à haute voix que l'on supprimât les

impôts auxquels ils avaient été soumis. On ne répondit à leurs

murmures que par des supplices, et leur sang coula au pied de ces

murailles qu'avait déjà rougies celui des compagnons de Jean Van de

Velde.

Cependant Edouard III fit une nouvelle tentative auprès de Louis de

Male. Le duc de Lancastre, qui dirigeait en ce moment d'autres

négociations avec les envoyés du roi de France, vint de Calais en

Flandre, et peu après le chancelier du roi de Navarre se rendit à

Damme, après s'être arrêté à Bruges pour emprunter les sommes dont il

avait besoin, en y laissant pour gage les joyaux de son maître. Ce fut

à Damme qu'il remit au duc de Lancastre les lettres du roi de Navarre

qui appelaient les Anglais en France, et là aussi dans l'embrasure

d'une fenêtre, eut lieu, selon les documents de cette époque, une

longue conférence dont les détails sont restés secrets.

Les nombreuses possessions de Charles le Mauvais en Normandie

pouvaient ouvrir de nouveau aux Anglais la route qu'ils avaient suivie

en 1346, depuis la Hogue jusqu'à la plaine de Crécy. Le roi Jean

s'effraya et feignit de pardonner à ses ennemis. Il n'avait pas

toutefois abandonné ses projets, et tandis que le roi de Navarre et le

duc de Lancastre s'assemblaient à Avignon afin d'y poursuivre leurs

complots, il pressait lui-même activement le cours des négociations

qui devaient faire échouer leurs efforts: il ne s'agissait de rien

moins que d'unir la Flandre à la France par le mariage de Marguerite

de Male avec le jeune duc de Bourgogne, dont le roi Jean avait épousé

la mère.

Une année s'écoula: le roi Jean avait adressé aux communes flamandes

une déclaration par laquelle il renonçait pour lui et ses successeurs

à tout droit de les faire excommunier; comme elles se souvenaient que

Philippe de Valois, après avoir pris le même engagement, l'avait fait

annuler par le pape, elles avaient exigé que cette promesse fût

sanctionnée par l'autorité pontificale, et l'on avait, conformément à

leurs désirs, publié dans toutes les villes de Flandre une bulle

d'innocent VI, qui révoquait les pouvoirs de requérir l'interdit

conférés aux rois de France par Honorius III, Clément V et Jean XXII.

Grâce à ces démarches conciliatrices, les ambassadeurs français

terminèrent heureusement leur mission en Flandre vers les premiers

jours du mois de novembre 1355, et déjà des dispenses nécessitées par

un degré rapproché de parenté avaient été demandées, quand de nouveaux

périls vinrent menacer la royauté de Jean de Valois: la médiation du

pape n'avait point réussi à faire cesser les guerres, et deux grandes

expéditions avaient quitté l'Angleterre; l'une, placée sous les ordres

du prince de Galles, abordait en Guyenne; Edouard III avait conduit

l'autre à Calais et s'avançait rapidement vers Hesdin. Le roi de

France avait également convoqué son armée à Amiens, et tout annonçait

que la guerre allait se rallumer sur les frontières de Flandre et

d'Artois; mais une invasion des Ecossais ne tarda point à rappeler le

roi d'Angleterre dans ses Etats.

Les états généraux de la Langue-d'oïl avaient été convoqués le 30

novembre pour suppléer par de nouvelles taxes à l'insuffisance du

trésor royal. Témoins de la misère qui régnait de toutes parts, ils

exprimèrent le vœu qu'elles fussent désormais uniquement appliquées

aux frais de la guerre, et que leur levée, aussi bien que leur emploi,

fût soumise à la surveillance des députés que désigneraient les trois

états: le roi accéda à leur prière pour obtenir la gabelle sur le sel

et une aide de huit deniers par livre sur chaque objet qui serait

exposé en vente; mais impatient de punir les intrigues du roi de

Navarre, il le fit inviter par son fils aîné, le duc de Normandie, à

un banquet au château de Rouen, où on l'arrêta avec le comte

d'Harcourt et d'autres chevaliers, à qui le roi des ribauds trancha

la tête.

Il était plus aisé de s'emparer par trahison du roi de Navarre que de

vaincre le prince de Galles, qui se dirigeait vers la Loire en pillant

toutes les provinces qui se trouvaient sur son passage. Le roi Jean

osa toutefois l'attaquer au milieu des vignes et des haies de

Maupertuis, près de Poitiers: quoique les Français fussent sept contre

un, les archers anglais décidèrent la victoire comme à Crécy. Geoffroi

de Charny, imitant l'exemple d'Anselme de Chevreuse, tomba en tenant

dans ses bras la bannière de France, et le roi, abandonné par le duc

de Normandie, rendit son épée au sire de Morbecque. Philippe, le plus

jeune de ses fils, plusieurs comtes, un grand nombre de chevaliers et

deux mille hommes d'armes partagèrent sa captivité.

Denis de Morbecque appartenait à l'illustre maison de Saint-Omer, qui

avait donné à l'ordre du Temple l'un de ses fondateurs, et aux

possessions chrétiennes d'Asie des princes de Tabarie et des comtes de

Tripoli: avec lui avaient combattu près du prince de Galles deux

autres chevaliers de Flandre, le sire de Pamele et Jean de Ghistelles,

qui brillèrent également par leur courage. Le Hainaut comptait aussi à

cette grande journée, dans l'une ou l'autre armée, un sire de Lalaing,

dont l'obituaire des Frères mineurs de Poitiers nous a conservé le

nom, Eustache d'Aubrecicourt, qui engagea le combat pour les Anglais,

Jean de Landas, qui était gouverneur du duc de Normandie, et ne le

suivit pas dans sa fuite.

Tandis que les Français succombaient à Poitiers, la Flandre voyait

éclater la guerre entre le duc de Brabant et Louis de Male. Selon les

uns, d'anciennes discussions relatives à la possession de Malines en

étaient la cause; selon d'autres, elle avait été le résultat du refus

du duc Wenceslas de payer la dot promise à sa fille; les rumeurs

populaires toutefois en expliquaient autrement l'origine, et

aujourd'hui encore l'on montre au château de Male l'horrible cachot où

le comte de Flandre avait, dit-on, fait enfermer Marguerite de

Brabant, coupable d'avoir donné un libre cours à sa cruelle, mais trop

légitime jalousie. Le duc de Brabant et le comte de Flandre se

montraient animés des dispositions les plus hostiles. Si Louis de Male

semblait avoir perdu la mémoire de tout ce que le vieux duc Jean III

avait fait en 1347 pour le remettre en possession de son autorité,

les communes flamandes n'avaient point oublié que c'étaient les

chevaliers brabançons qui avaient à cette époque assiégé et réduit à

la famine et à la misère les bourgeois d'Ypres et de Gand; quelle que

fût l'énergie du sentiment qui les séparait de Louis de Male, la

guerre contre les chevaliers du Brabant excitait toutes leurs

sympathies, enflammait tout leur zèle. Mathieu Villani raconte

qu'elles réunirent cent cinquante mille combattants. Il ajoute que les

chevaliers brabançons étaient plus redoutables que ceux de Flandre,

mais que les milices flamandes n'étaient pas moins supérieures par

leur courage à celles du Brabant. Ce fut inutilement que des

conférences s'ouvrirent à Assche. Malines avait déjà capitulé, et

Louis de Male en profita pour s'avancer jusqu'à Scheut, aux portes de

Bruxelles. Ce fut là qu'il rencontra l'armée du duc de Brabant. Dès

que les Flamands l'aperçurent, ils se précipitèrent en avant en

poussant, selon leur coutume, de grands cris qui remplirent leurs

ennemis de terreur et qui s'élevèrent, dit Villani, jusqu'au ciel pour

y lutter avec le bruit du tonnerre. Les Brabançons se dispersèrent

aussitôt qu'ils eurent vu tomber la bannière du sire d'Assche, et le

duc de Brabant, réduit à fuir en Allemagne, abandonna au comte de

Flandre Bruxelles, Louvain et toutes les villes les plus importantes

de ses Etats. Un triomphe si rapide accrut la renommée et la gloire

des armes flamandes; cependant Louis de Male était à peine revenu dans

ses Etats quand l'un des plus braves chevaliers brabançons, Everard

T'Serclaes, qui n'avait point assisté à la bataille de Scheut, rallia

un grand nombre de ses parents et de ses amis, et escalada pendant la

nuit les remparts de Bruxelles. Son premier soin fut d'aller arracher

de l'hôtel de ville la bannière de Flandre pour la remplacer par celle

du duc Wenceslas. A ce signal, tous les bourgeois le rejoignirent, et

la garnison flamande, surprise par l'insurrection et trop faible pour

la combattre, se hâta d'évacuer Bruxelles.

Ce fut en ce moment que le comte Guillaume de Hainaut interposa sa

médiation: elle fut acceptée, et le 4 juin 1357, le comte de Hainaut,

considérant que les bonnes villes de Brabant avaient déjà fait acte de

foi et d'hommage au comte de Flandre, déclara comme arbitre que tant

qu'il vivrait elles seraient tenues de le servir dans ses expéditions

pendant six semaines, chacune avec vingt-cinq hommes d'armes, et que

la noblesse du Brabant devrait également lui envoyer en ce cas deux

chevaliers et deux bannières. Il confirma aussi ses prétentions sur

Malines et lui accorda la ville d'Anvers pour lui tenir lieu de la dot

promise à la comtesse de Flandre.

Il était temps que les communes flamandes cessassent de combattre en

Brabant: elles allaient entrer dans cette période du moyen-âge où

elles devaient s'unir aux communes françaises pour opposer le respect

des institutions et des lois aux désordres propagés tour à tour par

l'orgueil ou la faiblesse des princes. Plus les malheurs et les

désastres qui accablaient les communes avaient été longs et terribles,

plus il importait d'en prévenir le retour. Les états du royaume se

réunirent de nouveau, et ils offrirent au Dauphin des subsides qui

eussent permis d'équiper trente mille hommes d'armes, mais le duc de

Normandie s'effraya des remontrances et des réformes qui s'y

associaient; il congédia les membres des états et partit pour la

Lorraine, abandonnant aux Anglais toutes les provinces situées à

l'ouest du royaume.

Si la France était réduite à chercher en elle-même tout ce que

réclamait le soin de sa sécurité et de sa paix intérieure, les

communes se montrèrent dignes de leur tâche: à Paris, le prévôt des

marchands, Etienne Marcel, fit creuser des fossés, construire des

tours, élever des remparts garnis de balistes et de canons, et Paris

sauva la France.

Plusieurs mois s'étaient écoulés quand le Dauphin rentra à Paris où il

avait essayé vainement de faire émettre, pendant son absence, de

nouvelles monnaies de mauvais aloi. La situation était restée la même,

et quelle que fût l'influence qu'exerçassent sur lui les anciens

conseillers de son père, la pénurie du trésor royal l'obligea bientôt

à rappeler les députés des trois états; on vit alors, et c'est

peut-être le plus mémorable événement de l'histoire politique de la

France au moyen-âge, les communes, qui luttaient depuis si longtemps

pour recouvrer leurs bonnes coutumes du règne de saint Louis, devenues

tout à coup dépositaires de l'autorité suprême et investies

légitimement du soin d'amender tous les griefs, de corriger tous les

abus. Tel fut le but de l'ordonnance du mois de mars 1356 (v. st.).

Des députés choisis «pour la réformation du royaume» se conformeront

aux ordonnances approuvées par les états généraux. Tout ce qu'ils

ordonneront sera observé irrévocablement.

Tous les subsides seront employés à la défense des frontières.

Toutes les taxes autres que celles consenties par les états seront

immédiatement supprimées.

Les offices de justice ne seront plus vendus, mais confiés à des juges

impartiaux qui réprimeront sévèrement les criminels. Tous les procès

seront terminés dans l'ordre de leur inscription au rôle des

présentations, et les gens du parlement et de la chambre des enquêtes,

aussi bien que ceux du grand conseil et de la chambre des comptes,

auront soin de se réunir «à l'heure de soleil levant,» pour expédier

promptement les affaires.

On frappera dorénavant bonne monnaie d'or et d'argent.

Toutes les haines privées seront suspendues tant que durera la guerre.

Les hommes d'armes qui pilleront le pays seront punis de mort.

Aucune trêve ne pourra être conclue si ce n'est avec l'adhésion des

trois états.

Le tableau de la taille de Paris en 1313 nous a appris combien de

bourgeois flamands s'étaient fixés sur les bords de la Seine et quelle

position leur y avaient assurée leur industrie et leurs richesses.

Nous pouvons nous demander si, persécutés par Philippe le Bel comme

coupables de représenter au sein de son royaume les tendances

généreuses du pays dans lequel ils étaient nés, ils ne travaillèrent

point activement en France au triomphe des franchises communales et

s'ils n'eurent point quelque part à ces mémorables ordonnances presque

semblables aux conventions qu'avaient conclues, le 3 décembre 1339,

les bonnes villes de Flandre et de Brabant. Les chroniqueurs français

de cette époque nous ont eux-mêmes conservé quelques traces de leurs

efforts; car parmi vingt et un bourgeois qu'ils désignent comme amis

de Marcel, ils citent Colin le Flament, Hannequin le Flament, Pasquet

le Flament, Jacques le Flament, trésorier des guerres, et Jacques le

Flament, maître de la chambre des comptes. A ces noms, il faut ajouter

celui de Geoffroi le Flament, du porche Saint-Jacques.

Ces six bourgeois, dont les noms sont parvenus jusqu'à nous, voyaient

dans les réformes récemment proclamées une règle commune qui devait,

par l'unité des lois, de la justice et des monnaies, s'étendre

jusqu'à leur ancienne patrie; et ce fut sans doute par leur avis que

les états ordonnèrent au comte de Flandre de comparaître dans leur

prochaine assemblée, en lui rappelant qu'il était tenu de leur obéir.

Ces naïves espérances, qui portaient les hommes du quatorzième siècle

vers un temps meilleur, ces illusions et ces rêves dans lesquels ils

se représentaient les destinées de leur pays consolidées et agrandies

par leur zèle, ne devaient point tarder à s'évanouir. Dès le 5 avril

on publia à Paris des lettres royales qui établissaient une trêve sans

que les états eussent été consultés, et qui annulaient le subside

qu'ils avaient voté, en leur défendant de se réunir de nouveau, comme

cela avait été convenu, dans la quinzaine de Pâques. Si le duc de

Normandie les révoqua presque aussitôt pour ne pas combattre

ouvertement l'autorité si populaire des trois états, il chercha par

tous les moyens à l'affaiblir et à la ruiner, et, au mois d'août, il

se crut assez fort pour déclarer «que il vouloit dès or en avant

gouverner et ne vouloit plus avoir curateurs; et leur défendit qu'il

ne se meslassent plus du gouvernement.» Le Dauphin avait réussi à

s'attacher l'archevêque de Reims et une partie du clergé, et parmi les

chevaliers qui l'entouraient, la plupart se montraient impatients de

faire éprouver aux communes, dont ils étaient méprisés depuis la

bataille de Poitiers, le courage qui leur avait fait défaut en

présence des Anglais. «Toute la France, dit le continuateur de

Guillaume de Nangis, fut livrée à l'anarchie et à la désolation, parce

qu'elle ne trouvait plus personne qui la protégeât.»

Le 8 novembre, l'un des chevaliers que le régent a naguère chassés de

Paris, Jean de Pecguigny, a délivré Charles le Mauvais de sa prison au

château d'Arleux, afin d'opposer au duc de Normandie un adversaire

d'autant plus dangereux qu'il cachera son ambition sous les dehors

d'un grand dévouement au bien public. En effet, le roi de Navarre est

à peine redevenu libre qu'il paraît à Amiens, y fait assembler la

commune et s'y inscrit au nombre des bourgeois. Peu de jours après, il

rentre solennellement à Paris où le parti des états a retrouvé son

influence et harangue le peuple du haut d'un échafaud dressé au

Pré-aux-Clercs.

Le duc de Normandie a recours aux mêmes ruses, à la même

dissimulation. Il se rend aux halles le 11 janvier 1357 (v. st.), et

déclare aux bourgeois qu'il veut vivre ou mourir avec eux. Le

lendemain il renouvelle les mêmes protestations au monastère de

Saint-Jacques de l'Hôpital, et continue à réunir aux portes de Paris

des hommes d'armes qu'il veut, assure-t-il, conduire contre les

Anglais. Il quitte même bientôt Paris pour les rejoindre, mais au lieu

de les employer à repousser les ennemis qui pillent les rives de la

Seine, il les établit dans les forteresses de Meaux et de Montereau,

où il leur sera aisé d'intercepter les vivres qui arrivent par la

Marne et l'Yonne aux bourgeois de Paris: il les attaque bientôt

ouvertement, et le 11 juillet 1358, le prévôt des marchands, les

échevins et les maîtres des métiers de la capitale du royaume

adressent aux communes de Flandre un long et important manifeste, où

ils réclament leur appui dans la grande lutte qu'ils soutiennent peur

la défense de leurs franchises. Vingt jours après, Etienne Marcel

périssait assassiné à la porte Saint-Antoine.

Au moment où la cause des communes succombait, le duc de Normandie

resserrait son alliance avec le comte de Flandre. Un mois après la

soumission des Parisiens, se croyant assez puissant pour démembrer les

provinces que les Anglais ne lui avaient pas encore enlevées, il

déclara lui abandonner, comme compensation des dix mille livres

promises en 1351, les villes de Péronne, de Crèvecœur, d'Arleux et de

Château-Chinon. Louis de Male méritait ces bienfaits par son

dévouement. Tandis que Henri de Flandre allait en Normandie combattre

sous les drapeaux du duc de Lancastre, il faisait décapiter ou exilait

les marchands anglais résidant dans ses Etats et étouffait à Bruges

une sédition à laquelle cette mesure n'était pas étrangère: il se

ligua même avec quelques nobles picards et normands pour aller en

Angleterre délivrer le roi Jean; mais cette tentative ne réussit

point. L'étape des laines n'existait déjà plus en Flandre depuis

plusieurs années: elle avait été rétablie, le 2 août 1353, par l'ordre

d'Edouard III, à Westminster et dans les autres villes d'Angleterre.

Les liens politiques qui avaient uni autrefois l'Angleterre et la

Flandre se trouvaient complètement rompus, et l'une des conditions

auxquelles Edouard III consentit à accepter dans la paix de Brétigny

la rançon du roi Jean, portait que le roi de France abandonnerait les

Ecossais et que le roi d'Angleterre renoncerait également à ses

alliances avec les Flamands. Le comte de Flandre avait été compris

dans ces négociations, et lorsque Edouard III reconduisit son illustre

captif jusqu'à Calais, il y arriva inopinément et salua les deux rois

en ne s'agenouillant toutefois que devant le roi de France. Ceci se

passait le 12 octobre 1360: neuf jours après, c'est-à-dire quatre

jours avant la délivrance du roi Jean, Edouard III obtint de Louis de

Male des lettres de rappel de ban en faveur de Jean et de Jacques

d'Artevelde. Cet hommage rendu par le roi d'Angleterre, alors même

qu'il se séparait de la Flandre, à des proscrits dont le nom était la

gloire, semblait recevoir des lieux et des circonstances quelque chose

de plus mémorable et de plus solennel.

Louis de Male restait dévoué aux intérêts du roi de France, et au mois

de juillet 1361, le jeune duc de Bourgogne épousa, à Audenarde,

Marguerite de Flandre. Bien qu'elle n'eût que onze ans, il l'emmena

avec lui dans ses Etats; mais elle n'y fit point un long séjour, car

Philippe de Bourgogne mourut quatre mois après au château de Rouvre;

en lui s'éteignait la seconde maison des ducs de Bourgogne issus du

roi Robert et de Constance de Provence.

De tristes présages avaient marqué des fêtes auxquelles devait

succéder si promptement la pompe des funérailles. Les pestes, les

inondations, les incendies se succédaient sans relâche en Flandre.

L'épidémie de 1360 avait à peine cessé ses ravages quand, dans un même

mois, la flamme consuma le quartier de la Biloke à Gand et plus de

quatre mille maisons à Bruges. Les mêmes désastres se reproduisirent à

Alost, à l'Ecluse, à Furnes. Rien ne fut plus terrible toutefois que

la grande tempête du 12 décembre 1367. Elle s'éleva vers le soir

portée du nord au sud et s'étendit rapidement sur toute la Flandre, et

de là jusqu'en Brabant et jusqu'en Picardie. Les arbres des forêts et

des vergers furent jetés à terre. Les tours des châteaux, les beffrois

des cités, les clochers des églises ne résistèrent pas mieux à

l'ouragan; la mer même avait de toutes parts rompu les dunes, et elle

ne se retira qu'en laissant sur le rivage de nombreux cadavres et les

débris de tous les vaisseaux qui avaient sillonné, pendant cette nuit

funeste, les flots de l'Océan. Dix ans plus tard, une autre inondation

engloutit dix-sept villages.

Les discordes civiles étaient une autre source de malheurs. Les

bourgeois de Bruges et les habitants du Franc s'agitaient. A Ypres, ce

fut une véritable rébellion; mais elle fut sévèrement réprimée. Quinze

cents tisserands furent arrêtés et décapités sans jugement: jamais,

racontent les chroniques, on ne vit plus de victimes livrées aux

supplices. Cependant le comte parut tout à coup s'apaiser: il pardonna

aux habitants d'Ypres et de Bruges, et adressa aux communes du Franc

des lettres où il protestait de son zèle pour leurs franchises.

Louis de Male avait voulu assurer la tranquillité de la Flandre avant

de se rendre à Anvers pour y veiller de plus près à ce qu'exigeait le

soin de ses intérêts en Brabant. Wenceslas, son ancien adversaire,

avait formé le siége de Louvain pour mettre un terme aux émeutes qui y

avaient éclaté. Or c'était dans cette ville, antique résidence des

ducs de Brabant, qu'étaient conservés les diplômes impériaux qui

admettaient les filles au droit de succession au duché, à défaut

d'hoirs mâles, et Louis de Male ajoutait d'autant plus de prix à leur

conservation que Wenceslas n'ayant pas de postérité, la comtesse de

Flandre Marguerite se trouvait appelée à recueillir son héritage, et

il prenait déjà lui-même le titre de duc de Brabant. Il semble, par la

réponse que lui adressa Wenceslas, que ses intentions étaient en effet

assez douteuses; mais Louis de Male eut recours à des menaces, et

Louis de Namur, issu comme lui de Gui de Dampierre, qui avait amené au

siége de Louvain de puissants renforts, le seconda en annonçant

l'intention de se retirer. Wenceslas céda. Il protesta qu'il n'avait

jamais songé à faire porter ces chartes à Luxembourg, et elles furent,

après la reddition de Louvain, déposées par son ordre au château de

Genappe.

Histoire de Flandre (T. 2/4) · 第 21 / 30 段