Louis de Male reconnut bientôt qu'il lui serait plus difficile de

désarmer les tisserands de Gand et d'Ypres que ceux de Bruges; plus il

se voyait près d'être abandonné par ses alliés à ses propres forces,

plus il sentait le besoin de se réfugier de nouveau dans un système de

fraudes et de déceptions pacifiques: tristes alternatives de guerres

sanglantes et de négociations désastreuses qui semblent, pendant deux

siècles, remplir toute l'histoire de la Flandre dans ses relations

politiques, non-seulement avec les rois étrangers, mais même avec ses

propres princes. Si les historiens du quatorzième siècle n'avaient

soin d'observer combien était naïve et crédule la bonne foi des

communes flamandes toutes les fois qu'on leur offrait des conditions

avantageuses pour leur industrie et leurs libertés, nous ne

comprendrions point un aveuglement aussi étrange, une confiance si

funeste dans ce qui était évidemment une ruse et un mensonge. Louis de

Male affectait un changement complet dans ses relations privées et

dans ses alliances publiques. Il déclarait hautement qu'il se

proposait de se séparer de Philippe de Valois et de reconquérir les

châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune qui avaient été

injustement enlevées à la Flandre: il voulait, disait-il, se

réconcilier avec Edouard III en l'acceptant pour médiateur dans toutes

ses discordes avec les communes insurgées. Le comte de Lodi, qui était

comme lui issu de Gui de Dampierre, mais qui s'était du moins

constamment montré fidèle à la cause de la Flandre, se chargea avec

joie de porter ce message aux comtes de Lancastre et de Suffolk qui se

trouvaient à Boulogne pour y traiter de la paix avec Philippe de

Valois, et peu de jours après le roi d'Angleterre adressa à ses

ambassadeurs de nouveaux pouvoirs «pour transiger et s'accorder avec

les députés de ses fidèles sujets de Flandre et le comte de Flandre

lui-même sur tous les débats et différends qui pouvaient exister

entre eux, et pour conclure la paix définitive et tous traités de

ligue, de confédération et d'amitié perpétuelle.» Le comte de

Lancastre, qui avait été nommé dans les derniers jours d'octobre son

lieutenant «ès parties de Calais et de Flandre et en son royaume de

France,» conduisit activement ces négociations; dans la trêve conclue

entre les rois de France et d'Angleterre, le 17 novembre 1348, il

plaçait déjà les Flamands au nombre des alliés d'Edouard III, et

désignait le _rewaert_ de Flandre avec le capitaine de Calais comme

gardiens des trêves en Flandre et en Picardie. Les conditions

proposées par Henri de Flandre et Sohier d'Enghien, comme députés de

Louis de Male, et par Jacques Metteneye, comme représentant de la

commune de Bruges, furent approuvées par le comte de Lancastre, et le

10 décembre Edouard III les ratifia. Elles portaient que le comte

pardonnait aux bourgeois de Gand, de Bruges et d'Ypres, et confirmait

leurs franchises; qu'il exécuterait tous les traités conclus entre le

roi d'Angleterre et les communes flamandes, et qu'il obligerait les

chevaliers qui l'avaient accompagné en France à adhérer aux

engagements que les communes flamandes avaient pris vis-à-vis du roi

d'Angleterre.

Il ne restait plus qu'à recevoir la ratification du comte de Flandre,

et ce fut dans ce but que Louis de Male se rendit à Dunkerque où il

jura, le 13 décembre, en présence des comtes de Lancastre et de

Suffolk et de l'évêque de Norwich, d'observer les conventions arrêtées

avec le roi d'Angleterre. C'était également à Dunkerque que, moins de

deux années auparavant, Louis de Male avait promis «de fiancer

loyaument Ysabel d'Engleterre pour l'amour et le bien du pays de

Flandres.»

Le traité de Dunkerque fut accueilli en Flandre avec une grande joie.

Les bourgeois qui avaient cru pendant longtemps que les conventions

conclues avec le roi d'Angleterre ne leur permettaient point de

recevoir un prince intimement allié à Philippe de Valois, n'osaient

plus le repousser depuis que Edouard III lui-même interposait sa

médiation en sa faveur. Ce fut ainsi qu'à Gand les habitants du bourg

qui entourait le monastère de Saint-Pierre se soumirent à l'autorité

de Louis de Male, et plusieurs hommes sages sortirent de la ville,

croyant qu'au lieu de perpétuer les guerres civiles, il valait mieux

profiter de la pacification de Dunkerque: la même opinion prévalut

bientôt chez beaucoup de bourgeois qui chargèrent des députés d'aller

en leur nom traiter de la paix avec le comte de Flandre: des otages

lui avaient déjà été remis quand six cents membres du métier des

tisserands, qui s'étaient assemblés sur la place du marché,

protestèrent qu'ils ne se confieraient jamais dans les serments de

Louis de Male et refusèrent d'approuver ces négociations: leur

capitaine, Jean Van de Velde, était l'un des otages réclamés par le

comte; mais il avait refusé d'obéir parce qu'il craignait qu'on ne le

livrât au supplice, et déclarait que s'il devait mourir il ne voulait

d'autre tombeau que la place du marché. Dans ces circonstances Louis

de Male crut urgent de profiter des bonnes dispositions de la plus

grande partie des bourgeois, et il ordonna à Louis Van de Walle et au

sire de Steenhuyze d'entrer à Gand pour y attaquer les tisserands (13

janvier 1348, v. st.). Ceux-ci, décimés par les guerres et privés sans

doute de l'appui des membres les plus considérables de leur métier,

étaient trop faibles pour résister longtemps: les uns se noyèrent dans

la Lys, les autres furent impitoyablement massacrés. Jean Van de Velde

s'était réfugié dans la boutique d'un boulanger: on l'y découvrit et

on l'en arracha aussitôt pour le traîner vers la place du marché qu'il

avait lui-même désignée comme son tombeau. Avec lui périt l'ancien

doyen des tisserands, Gérard Denys, qui expiait ainsi par sa mort la

part qu'il avait prise à celle de Jacques d'Artevelde.

Ypres avait déjà ouvert ses portes, et le sire d'Halewyn s'y était

aussitôt rendu avec des hommes d'armes pour en prendre possession au

nom du comte: là comme à Gand, les tisserands succombèrent après avoir

tenté un dernier effort. Sept de leurs chefs furent décapités sur la

place publique, et ceux qui réussirent à se dérober aux mêmes

supplices allèrent chercher dans d'autres villes de la Flandre un

asile qu'ils ne devaient point y trouver.

Au milieu de ces longues guerres et de ces sanglantes divisions, la

main de Dieu s'appesantit tout à coup sur les princes et sur les

peuples pour leur rappeler, par d'effroyables désastres, tout ce que

sa colère renferme de grandes leçons et de châtiments terribles. La

peste noire avait paru en Europe: on racontait qu'elle avait commencé

dans les régions éloignées du Cathay et des Indes; puis elle avait

visité l'Egypte, l'Arménie et la Grèce; des navires l'avaient portée à

Pise en 1348, et, bientôt après, elle avait franchi les Alpes pour

s'arrêter à Avignon et à Montpellier: c'était de là que, prenant un

immense essor, elle avait envahi rapidement l'Espagne, l'Allemagne, le

Brabant, la Flandre, l'Angleterre, d'où elle s'était étendue jusqu'à

l'Islande, enlevant dans plusieurs pays les deux tiers des

populations. Ici, les maisons restaient sans habitants et tombaient en

ruine; plus loin, les troupeaux erraient, privés de leurs pasteurs,

dans les champs abandonnés sans culture: la désolation était générale.

Un léger gonflement sous les aisselles était un signe fatal qui

précédait à peine la mort de deux ou trois jours, et la violence de

l'épidémie était si grande que, pour en être atteint, il suffisait

d'apercevoir de loin un malade. Tous les liens de la famille, tous

ceux de l'affection et de la reconnaissance étaient méconnus, et rien

n'eût retracé les devoirs de l'humanité si le zèle courageux de

quelques prêtres n'eût fait revivre, au milieu de ces scènes d'égoïsme

et de douleur, les plus beaux exemples de la charité chrétienne.

En Flandre, la peste éclata d'abord au port de l'Ecluse; de là, elle

se répandit dans tout le pays. A Tournay le son des cloches qui

annonçaient de nombreuses funérailles révéla l'apparition du fléau, et

les magistrats firent aussitôt publier une proclamation par laquelle

ils conjuraient tous les bourgeois de mettre un terme aux désordres

qui appelaient le courroux du ciel. Ils défendirent en même temps aux

marchands d'ouvrir leurs boutiques le dimanche et ordonnèrent que

dorénavant on n'attestât plus par serment le nom de Dieu ni celui des

saints; ils prohibèrent aussi les jeux de hasard, et l'on se hâta de

toutes parts de tailler les dés en grains de chapelet. Aucun repas de

plus de dix convives ne pouvait avoir lieu, et l'on ne devait plus à

l'avenir porter le deuil pour personne, pas même pour un père, un fils

ou un mari. Les magistrats avaient également décidé qu'on inhumerait

immédiatement les corps des pestiférés, et que des fosses creusées à

une profondeur de six pieds seraient sans cesse prêtes à les recevoir.

Deux nouveaux cimetières avaient été établis hors de la ville; mais

les malades demandèrent comme une dernière consolation que si la mort

les devait séparer de leurs enfants, il leur fût du moins permis

d'aller rejoindre sous la pierre de la tombe leurs frères et leurs

aïeux. Bien que l'épidémie se développât presque toujours dans les

rues les plus étroites, et quoique l'usage du vin fût considéré comme

l'un des moyens les plus efficaces pour se préserver de la peste,

elle parut se jouer de tous les calculs de la prudence humaine en

frappant les riches plutôt que les pauvres, et les hommes robustes

plutôt que les enfants et les vieillards. L'abbé de Saint-Martin de

Tournay, Gilles li Muisis, évalue à vingt-cinq mille le nombre de ceux

qui périrent dans la seule cité de Tournay, et il n'est point douteux

que les mêmes ravages n'aient attristé toutes les autres villes de

Flandre.

Une terreur profonde s'était répandue dans le peuple, toutes les

églises étaient remplies de familles désolées qui venaient y porter

leurs prières. On avait renoncé aux fêtes, aux danses et aux chansons;

les maisons, qui avaient été jusque-là l'asile des rixes et des

désordres, s'étaient fermées, et il n'y avait personne qui n'eût juré

de pardonner à ses ennemis toutes leurs injures. Ce fut alors que se

forma la secte bizarre des flagellants. Elle avait pris naissance en

Hongrie, de là elle s'était propagée dans l'Allemagne. Mais c'était

surtout en Flandre et dans les contrées voisines que ces confréries

avaient atteint la plus grande extension. Les flagellants prétendaient

être guidés par la volonté divine, et racontaient qu'un ange était

descendu du ciel sur l'autel de Saint-Pierre à Jérusalem devant le

patriarche et tout le peuple, qui, prosternés à terre, saluèrent son

éclatante apparition en chantant: _Kyrie eleïson_; c'était là,

disaient-ils, qu'il avait déposé une table de pierre semblable à

celles qu'avait jadis reçues Moïse, où le doigt de Dieu avait tracé

une nouvelle loi, celle de l'expiation.

Si les confréries des flagellants croyaient, en présence des

châtiments de Dieu, devoir recourir à une pénitence aussi publique que

les vices qui l'avaient offensé, elles mêlaient à ce zèle religieux

une exaltation mystique qui leur en exagérait le mérite en leur

faisant croire que leur sang se mêlait à celui que Jésus-Christ avait

répandu dans sa passion. Tous s'appelaient du nom de frère,

distribuaient d'abondantes aumônes, observaient un silence rigoureux

et s'abstenaient de coucher dans un lit; tous avaient juré de ne

prendre part à aucune guerre, si ce n'est à celles auxquelles ils

seraient tenus de se rendre pour obéir à leur légitime seigneur. Ils

étaient vêtus de longues robes qui descendaient jusqu'aux pieds, et

leurs capuces étaient marqués d'une croix rouge. Chaque jour, ils

devaient se flageller trente-trois fois; ils s'agenouillaient cinq

fois avant leur repas et récitaient à plusieurs reprises des prières.

Souvent ils parcouraient les campagnes en marchant la nuit à la clarté

des flambeaux. Leurs chefs portaient le crucifix et tous ceux qui les

suivaient entonnaient des litanies et des hymnes. On les voyait aussi

parfois traverser les villes pour aller exécuter quelque vœu de

pèlerinage. Des flagellants arrivés d'Allemagne avaient paru au mois

de juin 1349 à Gand; le 15 août, d'autres flagellants venant de Bruges

entrèrent à Tournay. Ils se rendirent aussitôt sur l'une des places de

la ville, et là, saisissant leurs fouets armés d'aiguilles d'acier,

ils accomplirent publiquement ce qu'ils nommaient eux-mêmes leur

pénitence. Rangés en cercle autour de quelques moines appartenant aux

ordres mendiants, ils se précipitaient le visage contre terre, les

bras étendus en croix, et se relevaient trois fois pour se flageller.

Les bourgeois de Tournay, qui n'avaient jamais assisté à un semblable

spectacle, les accueillirent avec admiration. A Tournay comme à

Bruges, les hommes les plus puissants et les plus nobles dames se

soumirent à cette règle sévère, et les flagellants y eurent pour chefs

deux chevaliers, nommés Jean de Léaucourt et Jacques de Maulde, et un

chanoine de Saint-Nicolas des Prés.

Aux flagellants de Bruges succédèrent bientôt ceux de Gand, de

l'Ecluse, de Damme, de Nieuport, d'Eecloo, de Cassel, de Deynze, de

Dixmude, d'Audenarde, de Lille, de Maubeuge et de Bailleul, qui

venaient successivement prier dans l'église de Notre-Dame de Tournay.

D'autres pèlerins se rendaient en grand nombre à l'abbaye de

Saint-Médard de Soissons où était déposé le corps de saint Sébastien,

vénéré comme le patron des pestiférés. On vit même s'embarquer dans

les ports de Flandre des flagellants de Hollande et de Zélande, qui

traversaient la mer pour aller visiter l'église de Saint-Paul à

Londres.

Tant que la peste exerça ses ravages, les flagellants conservèrent

l'austérité de leur vie, les rigueurs de leur pénitence, et la ferveur

d'une imagination si vivement émue qu'elle brisait le joug de

l'obéissance et de l'orthodoxie; cependant à mesure que l'épidémie

s'éteignit, leur zèle devint moins sincère, et les désordres du vieux

monde reparurent au milieu et parfois même sous le voile des pieuses

cérémonies qui devaient en être l'expiation.

Quelque repos avait succédé aux discordes politiques et au fléau des

épidémies, quand on apprit en Flandre la mort du roi de France. Il

laissait à son fils le soin de continuer la dynastie des Valois et de

lutter contre le mécontentement des communes qu'il avait lui-même

réussi à comprimer pendant toute sa vie.

Les premiers événements qui signalèrent le règne du roi Jean furent le

supplice du comte d'Eu et la conclusion d'une alliance avec Pierre le

Cruel, roi de Castille. Une flotte nombreuse avait quitté les ports de

l'Espagne pour aller attaquer les navires des marchands anglais dans

la Gironde et jusque sur les côtes de l'Angleterre. Bientôt après,

emmenant avec elle vingt navires qu'elle avait capturés, elle jeta

l'ancre dans le port de l'Ecluse, et il semble que Louis de Male,

impatient de violer le traité conclu moins de deux années auparavant

avec Edouard, se soit dès ce moment associé secrètement à tout ce que

cette expédition présentait d'hostile et de menaçant. En 1350, comme

depuis en 1386, un armement considérable, sortant inopinément du havre

du Zwyn, devait envahir l'Angleterre, brûler ses villes maritimes et

piller ses rivages. Edouard III s'était rendu avec ses plus braves

chevaliers à bord des vaisseaux qu'il avait réunis au port de

Sandwich, et croisait devant Winchelsea: ses ménestrels faisaient

entendre autour de lui des chants joyeux comme s'ils voulaient

célébrer son triomphe, même avant la combat, quand on signala à

l'horizon un grand nombre de voiles. La lutte commença vers le soir:

Edouard III et le prince de Galles faillirent y périr, mais ils

restèrent victorieux; quatorze navires espagnols étaient tombés au

pouvoir des Anglais; les autres poursuivirent leur navigation vers

l'Espagne ou rentrèrent dans les ports de Flandre (29 août 1350.)

Les communes flamandes apprirent avec joie le triomphe des Anglais;

elles proclamèrent de nouveau, sans que rien pût les intimider, leurs

sympathies pour l'alliance d'Edouard III. Ce fut la patrie de Jacques

d'Artevelde qui donna le signal de ce mouvement, comme nous l'apprend

une lettre adressée le 20 mai 1351, par le roi d'Angleterre aux

bourgeois de Gand, par laquelle il leur annonce qu'en souvenir de leur

ancienne affection et du zèle qu'ils montrèrent autrefois pour

soutenir ses droits à la couronne de France, il leur pardonne tout

qu'ils ont fait contre lui par le conseil de ses ennemis, et les

reçoit dans son amitié comme ceux de ses sujets qu'il honore le plus,

_ut fideles præcipuos, consideratione gestus laudabilis in futurum_.

Un prince anglais qui jouissait de toute la confiance d'Edouard III,

Henri de Derby, récemment créé duc de Lancastre, fut chargé de

profiter de ces circonstances pour former dans toute l'Europe et

jusqu'au sein de la France une ligue formidable contre le successeur

de Philippe de Valois. Il devait se rendre d'abord en Flandre, et les

instructions qui lui furent remises le 27 juin à la Tour de Londres,

portaient qu'il proposerait à Louis de Male le mariage de sa fille

unique Marguerite, née le 15 avril 1350, avec l'un des fils d'Edouard

III, et qu'il réclamerait en même temps un subside au nom du roi

d'Angleterre pour la guerre qu'il se proposait de porter en France de

concert avec les communes flamandes.

A ces pourparlers se mêlait une autre négociation dont nous ne

connaissons point exactement tous les détails. En 1350, un valet nommé

Taillevent, accusé d'avoir voulu attenter aux jours du comte et de la

comtesse de Flandre pendant un voyage qu'ils firent à Aspre, protesta

dans les tortures qu'il n'avait agi qu'à l'instigation de Sohier

d'Enghien; mais Gilles Tollenaere, autre valet arrêté comme son

complice, jura au contraire jusqu'à sa dernière heure «sur la

dampnacion de son ame, que le dit Seigneur d'Enghien et lui estoient

sanz coulpe des choses susdites.» Sohier d'Enghien voulait se

justifier: il n'avait pu toutefois obtenir de sauf-conduit du comte de

Flandre qui lui reprochait peut-être d'avoir été l'un des négociateurs

de l'alliance de 1348, et vers le mois de septembre il s'était rendu à

Londres; annonçant qu'il y attendrait jusqu'aux fêtes de la Noël

quiconque oserait répéter une accusation offensante pour son honneur;

personne ne s'était présenté, et Edouard III, ayant aussi proposé

inutilement une conférence pour y entendre les allégations des

conseillers du comte et la défense de l'accusé, avait proclamé

solennellement que le sire d'Enghien, ayant offert «tout ce que

chivaler poet resonablement offrir,» devait être tenu «pur excusez

devers totes gentz.» Bien que selon les usages de la chevalerie il

arrivât souvent aux princes de présider au champ clos des champions

qui les acceptaient pour juges, l'intervention du roi d'Angleterre

dans ce démêlé avait bien plus le caractère d'un acte de suzeraineté:

sous ce rapport, il était important de la faire accepter au comte de

Flandre, surtout s'il consentait en même temps à concourir par un

subside à une nouvelle invasion de la France. Ces tentatives

échouèrent, et le duc de Lancastre ne comptait sans doute que peu sur

leur succès: sa véritable mission s'adressait aux communes flamandes

dont il cherchait à réveiller l'indépendance et le courage, parce

qu'il espérait que leur exemple ne serait point sans influence sur les

communes françaises.

Le roi de France continuait à imiter le fondateur de sa dynastie dans

les actes les plus déplorables de son règne. Dès le mois de mars 1350

(v. st.), il avait recommandé à ses officiers de cacher le véritable

aloi de la monnaie, et de ne point reculer, s'il le fallait, devant un

mensonge: il avait même osé déclarer coupable de trahison quiconque

exécuterait maladroitement ces falsifications, «afin que les marchands

ne puissent apercevoir l'abaissement.» Cependant ces ressources

avaient été presque aussitôt épuisées par la frivolité de ses goûts et

de ses dépenses, et en 1351 il se vit réduit à convoquer les états des

provinces pour leur demander des subsides. Les réclamations y furent

nombreuses, les murmures parfois menaçants. Les états annonçaient en

1351 ce qu'ils devaient être en 1355. Les barons et les hommes des

communes n'attendaient qu'un chef pour se réunir de nouveau dans une

même ligue. Ce fut, comme en 1314, un prince issu de la maison de

France; il se nommait Charles de Navarre et se souvenait peut-être

que, si Edouard III descendait de Philippe le Bel, il était lui-même,

par sa mère, le petit-fils de Louis le Hutin. A peine âgé de vingt

ans, mais déjà dépouillé d'une partie de ses domaines par Charles

d'Espagne, il était courageux, affable, éloquent, et jamais prince

n'affecta plus de qualités et de vertus pour cacher plus de vices.

Robert d'Artois était mort depuis neuf ans lorsque Charles le Mauvais

arriva à Ypres, accompagné des sires de Pecquigny, qui avaient été

naguère les chefs des _alliés_ en Artois. Il venait y négocier une

alliance étroite avec les communes flamandes et les ambassadeurs

d'Edouard III, et il est probable que ce fut à Ypres qu'il conclut, le

1er août 1351, avec Etienne de Kensington, cette célèbre convention

par laquelle Edouard III lui céda les comtés de Champagne et de Brie

et la ville d'Amiens, en se réservant «la couronne et le seurplus du

royaume de France.»

Peu après, le duc de Lancastre se rendit à Mons, près de la comtesse

de Hainaut, qui était sœur de la reine d'Angleterre: elle consentit

volontiers à tout ce qui lui fut demandé, et le bruit se répandit

bientôt qu'elle avait résolu de livrer ses Etats aux Anglais.

Tandis que le duc de Lancastre allait poursuivre de semblables

négociations en Allemagne, des ambassadeurs du roi Jean se hâtaient

d'accourir en Flandre afin de persuader à Louis de Male de se déclarer

solennellement en faveur du roi de France. Par un traité conclu à

Fontainebleau le 24 juillet 1351, et destiné probablement à rester

secret, le roi Jean promettait au comte dix mille livres de rente en

terres héritables, assises dans le comté de Flandre. Il s'engageait

aussi à le soutenir contre le roi d'Angleterre en lui envoyant une

armée pour défendre ses frontières, une garnison de deux cents hommes

d'armes pour garder Gravelines, et l'argent nécessaire pour qu'il pût

solder lui-même mille hommes d'armes. Enfin le roi annonçait que si le

comte avait recours à des moyens de rigueur contre les communes, il

lui abandonnerait toutes les confiscations prononcées pour délit de

rébellion, et que si, au contraire, Louis de Male jugeait plus utile

de se les attacher en réclamant, comme il s'y était engagé autrefois,

la restitution des châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, il

ne s'y opposerait point. Si rien ne devait justifier cette prévision

d'un rapprochement des communes flamandes avec le roi, ce traité

assura du moins définitivement son alliance avec le comte de Flandre.

Louis de Male rompit bientôt toute négociation avec Edouard III: se

croyant désormais assez fort pour ne plus ménager les communes, il fit

proclamer à Bruges, le 4 octobre 1351, une sentence de bannissement

perpétuel contre trois cent quatre-vingts bourgeois, qu'il accusait

d'avoir traité avec les ambassadeurs anglais. Ils n'étaient pas moins

coupables à ses yeux d'être l'objet du respect de la commune ou de

porter un nom qu'elle vénérait: on remarquait parmi eux, Guillaume,

Jacques, Lampsin et Gilles Coning, Jean Zannequin, Guillaume et Gilles

Lam, Martin Koopman, Jean de Lisseweghe, Jean de Biervliet, Sohier de

Poelvoorde, Nicolas de Cruninghe, Jean de Rodes. Peu de jours après,

le comte de Flandre partit pour Paris avec quelques échevins des

bonnes villes, pour y renouveler son acte d'hommage et de vassalité

entre les mains du second monarque de la maison de Valois.

Si les dernières vengeances du comte avaient accru le mécontentement

des communes, son départ les encouragea dans leur résistance. Elles

résolurent d'opposer à l'autorité oppressive de Louis de Male une

manifestation légale qui devait frapper ceux qui en avaient été les

instruments les plus odieux: c'étaient Josse d'Halewyn, seigneur

d'Espierres, et son frère Gauthier d'Halewyn. Au mois de juin 1347, au

moment où les bourgeois de Flandre se signalaient par leur héroïque

défense à Cassel, le sire d'Espierres avait abandonné leurs bannières

pour fuir dans le camp du roi de France. Les habitants de Courtray,

dans leur indignation, avaient brûlé aussitôt le château d'Espierres

afin que rien ne rappelât sur le sol de la patrie le séjour d'un

traître, mais Josse d'Halewyn s'était vengé en venant à son tour des

frontières françaises dévaster les biens des habitants de Courtray.

C'était Gauthier d'Halewyn qui, l'année suivante, avait inauguré la

restauration de la puissance de Louis de Male dans la cité d'Ypres par

l'extermination de ses tisserands. Depuis cette époque l'orgueil des

sires d'Halewyn n'avait plus connu de limites, et ils croyaient qu'il

n'était point de crime dont l'impunité ne leur fût assurée. Souvent

ils sortaient de leurs domaines pour aller enlever sur les grandes

routes des marchands ou de paisibles voyageurs qu'ils forçaient par

une cruelle captivité à leur payer rançon: un jour le bailli de

Courtray faillit périr sous leurs coups, et ils ne respectaient pas

même les prêtres qui tombaient en leur pouvoir.

Histoire de Flandre (T. 2/4) · 第 20 / 30 段