Bergues; les communes flamandes s'applaudissaient de ce que leur
jeune comte s'était montré si docile à leurs vœux, et dans leur
enthousiasme, elles l'exhortaient déjà à rompre tous les liens qui
l'unissaient au roi de France en rendant solennellement hommage au roi
d'Angleterre. Le 27 mars, c'est-à-dire quinze jours environ avant
l'époque fixée pour son mariage avec la fille d'Edouard III, des
ambassadeurs anglais l'avaient invité à prendre le commandement de
l'armée flamande qui se préparait à rentrer en Artois pour combattre
le roi de France. Leurs instances hâtèrent sa détermination, et dès le
lendemain, prétextant une partie de chasse dans son domaine de Male,
il frappa son cheval de l'éperon, aussitôt que ses veneurs eurent
lancé le faucon à la poursuite des oiseaux, et ne s'arrêta que
lorsqu'il fut parvenu, avec Roland de Poucke et Louis Van de Walle,
aux portes de Lille.
Le roi d'Angleterre fut vivement offensé de cette violation des
serments les plus solennels. Isabelle d'Angleterre se montrait surtout
affligée: triste victime, trahie le lendemain de ses fiançailles, elle
ne pensait pas qu'il suffît à Louis de Male de fuir en France pour
être dégagé de sa promesse. Elle disait qu'elle était bien réellement
comtesse de Flandre et continuait à en porter les armes sur sa robe.
Les communes de Flandre protestaient également contre un parjure dont
elles n'étaient point complices. Avant que Louis de Male fût arrivé à
la cour de Philippe de Valois, leurs milices prirent les armes et se
dirigèrent vers Saint-Omer. Mais elles furent repoussées aux bords de
l'Aa par les hommes d'armes de Morel de Fiennes et de Gui de Nesle. On
attribua depuis ce revers à la trahison d'un chevalier français nommé
Oudart de Renty qui, après s'être présenté aux Flamands comme un
transfuge et avoir pris part à leur expédition, ne tarda point à
rentrer en France pour combattre sous les bannières de Philippe de
Valois. Les Flamands s'étaient repliés vers leurs frontières. Edouard
III leur avait promis de leur annoncer plus tard le moment où il
réclamerait le concours de leurs nombreuses milices.
Le roi de France était arrivé à Arras dans les premiers jours de mai
1347, suivi de trente-cinq mille chevaux et de cent mille hommes de
pied: il espérait que cette grande armée assurerait la destruction de
tous ses ennemis. Cependant, craignant un mouvement offensif des
communes flamandes, qui pouvaient plus aisément secourir Edouard III
sous les murs de Calais qu'au bourg de Poissy ou sur les bords de la
Somme, il avait résolu de tenter un dernier effort pour obtenir leur
neutralité. Le 13 mai, l'évêque de Tusculum, exécutant une bulle de
Clément VI, publia solennellement, dans l'église de Notre-Dame de
Tournay, en présence de l'évêque et de tout le clergé, la sentence
pontificale qui frappait la Flandre d'interdit. Un complot avait été
organisé à Gand, afin de profiter des premiers moments de la stupeur
publique pour y rétablir l'autorité du comte, mais il fut découvert,
grâce au zèle des magistrats. Il ne restait au roi de France qu'à
négocier avec les communes flamandes. Les propositions qu'il leur
adressa par ses ambassadeurs étaient si brillantes qu'il semblait
qu'elles ne pussent être rejetées. Il voulait non-seulement,
disait-il, oublier toutes les violations des traités conclus entre la
France et la Flandre, mais il leur offrait aussi de faire lever
l'interdit et de fournir aux Flamands, pendant six années
consécutives, au prix de quatre sous, la mesure de blé, qui à cette
époque en valait douze; il promettait de faire porter dans leur pays
toutes les laines de France, et de leur reconnaître le droit de fixer
à la fois le prix auquel ils les achèteraient et celui auquel ils
jugeraient convenable de vendre leurs draps, qui devaient être les
seuls que l'on pût présenter aux marchés de France; Philippe de Valois
ajoutait qu'il leur restituerait les villes de Lille, de Douay et de
Béthune avec leurs châtellenies, qu'il les défendrait en même temps
contre tous leurs ennemis, et qu'il donnerait des biens et une
position avantageuse aux jeunes gens les moins riches qui étaient
robustes et courageux. Des sommes considérables auraient été remises
aux Flamands pour garantir l'exécution de ces promesses. Les communes
de Flandre avaient été trop souvent trompées par les discours
fallacieux de Philippe de Valois pour ajouter foi aux bienfaits dont
il leur étalait complaisamment le pompeux tableau, et elles
répondirent unanimement qu'il n'était rien qui pût les engager à ne
pas rester fidèles à leurs serments vis-à-vis d'Edouard III.
Dès que Philippe de Valois apprend l'altier refus des communes
flamandes, il ordonne à ses chevaucheurs d'aller livrer aux flammes
Arleux, Hazebrouck et d'autres villes situées au sud et au nord de la
Lys. Ces dévastations révèlent à la Flandre le péril qui la menace et
rappellent toutes les communes sous leurs bannières. Tandis que les
bourgeois de Bruges se dirigent vers Bergues et vers Bourbourg, les
milices de Gand, commandées par le _rewaert_ Sohier de Courtray, se
sont hâtées d'accourir à Cassel, où elles établissent de nouveaux
retranchements, garnis de tours et de barbacanes. Cassel est l'une des
portes de Flandre: l'autre est à Courtray. C'est vers Cassel que se
dirige le 8 juin une armée de quarante mille hommes, sous les ordres
du duc de Normandie, fils aîné du roi. Les Français semblent résolus à
ne reculer devant aucun sacrifice pour réussir dans leur tentative,
puisque leur victoire doit préparer la délivrance de la garnison de
Calais. Un premier assaut est repoussé, mais ils en tentent
immédiatement un second; cette fois il dure pendant deux jours, et les
Français ne se retirent que pour recommencer de nouveau le combat le
lendemain. Quoi qu'il en soit, les défenseurs de Cassel résistent à
toutes les attaques: tantôt ils renversent les assaillants en les
perçant de leurs piques, tantôt ils précipitent sur eux des troncs
d'arbres, suspendus par des chaînes à leurs remparts. Lorsque les
Français se retirèrent, ils emmenaient avec eux deux cent quatre-vingt
chariots chargés de leurs morts et de leurs blessés. Les assiégés,
qui, d'après le témoignage assez douteux de Robert d'Avesbury,
n'avaient point perdu un seul homme, les poursuivirent jusqu'aux
portes de Saint-Omer.
Une autre armée française, qui, selon le récit toujours hyperbolique
de nos chroniqueurs, comptait soixante et dix mille combattants, fut
chargée de venger cet échec. Ayant pour chefs Jacques de Bourbon, le
duc d'Athènes et le sire de Saint-Venant qu'avaient rejoint Charles
d'Espagne, les sires de Montmorency et de Beaujeu et beaucoup d'autres
chevaliers accourus de Lille et de Saint-Omer, elle devait, en se
portant rapidement de Béthune vers Ypres, tourner la position des
milices communales, et envahir la Flandre abandonnée sans défense.
Toute la contrée qu'elle traversa fut dévastée, et la capitulation de
Merville et d'Estaire lui livra le passage de la Lys. De là,
continuant sa marche, elle s'avançait vers Messines et vers Bailleul
par des chemins bordés de larges fossés, lorsque tout à coup on
entendit retentir le tocsin dans tous les villages. Les laboureurs
saisissaient leurs épieux et leurs faux, tandis que le sire
d'Hautekerke, qui commandait à Ypres, se hâtait de faire prendre les
armes à tous les bourgeois pour partager leurs périls. Le sire
d'Hautekerke, repoussé d'abord par les Français, leur disputait pas à
pas le sol de la Flandre, et bientôt, grâce aux difficultés d'un
terrain argileux et humide où les chariots et les chevaux de l'armée
française s'enfonçaient profondément, il la réduisit à une seconde
retraite non moins désastreuse que celle de Cassel.
Le siége de Calais durait encore. Cette ville, qu'un comte de Boulogne
allié aux Anglais avait fortifiée au treizième siècle en l'entourant
d'un rempart et d'un fossé et en y faisant construire un château,
n'avait jamais été plus importante pour la France. Le courage de sa
garnison, commandée par Jean de Vienne, et le dévouement de ses
habitants à la cause française, paraissaient devoir permettre à
Philippe de Valois de venger, sur les rivages de cette mer qui baigne
l'Angleterre, l'injure qui avait été faite à son honneur au milieu de
son propre royaume.
Philippe de Valois s'était avancé jusqu'à Hesdin pour profiter de
l'une ou de l'autre des expéditions dirigées contre la Flandre en
attaquant l'armée du roi d'Angleterre dès que celle des communes
flamandes aurait été détruite. La funeste issue du siége de Cassel et
la malheureuse retraite de Jacques de Bourbon avaient trompé tous ses
projets, et il passa un mois dans son camp, inquiet et plein
d'incertitude.
Ce fut pendant ce repos si fatal à ses intérêts, au moment où les
braves habitants de Calais expiraient de faim et de misère, qu'on
célébra le 1er juillet, à Tervueren, les fiançailles de Marguerite de
Brabant et de Louis de Male. Le chancelier de France, Guillaume
Flotte, avait remis au duc Jean III une charte par laquelle le roi,
considérant que ce mariage était fait à sa demande afin de maintenir
la paix et la tranquillité du royaume, promettait de donner à Louis de
Male une somme de dix mille livres parisis et cinq mille livres de
rentes en terres, dont une partie provenait de la confiscation de la
dot de Jeanne de Flandre, comtesse de Montfort. Peu de jours après, le
fils aîné du duc de Brabant épousa à Vincennes une petite-fille de
Philippe de Valois, afin qu'aucun doute ne pût plus subsister sur la
confédération du roi de France avec le duc de Brabant et le comte de
Flandre.
Cependant la position des défenseurs de Calais devenait d'heure en
heure plus précaire, et, dans les derniers jours de juin, on
intercepta une lettre où Jean de Vienne écrivait à Philippe de Valois
qu'après avoir mangé les chevaux et les chiens, il ne leur restait
qu'à se dévorer les uns les autres, mais qu'ils étaient résolus à
chercher la mort sous les coups des Anglais.
Philippe de Valois, cédant aux reproches qui s'élevaient autour de
lui, s'avança jusqu'à Sandgate le 27 juillet. Tout semblait annoncer
une lutte prochaine, et les deux armées se trouvaient à peine
éloignées d'une demi-lieue l'une de l'autre, quand le roi de France
apprit que les milices communales de Flandre avaient quitté Bergues et
Bourbourg, et qu'elles accouraient au nombre de soixante mille hommes,
sous les ordres du marquis de Juliers, pour seconder le roi
d'Angleterre et venger la part que les marins de Calais avaient prise
quarante-trois années auparavant à la bataille de Zierikzee. Peut-être
n'était-ce qu'un motif de plus pour hâter l'heure du combat; mais le
roi de France craignait qu'après un assaut aussi malheureux que celui
de Cassel, il ne fût exposé à être attaqué simultanément par les
Flamands et par les Anglais. Son effroi s'accrut lorsqu'on lui annonça
le 1er août que l'avant-garde de l'armée flamande, composée de
dix-sept mille hommes, avait rejoint dans la soirée de la veille les
troupes d'Edouard III; et, par une résolution qui devait le couvrir de
plus de honte que la défaite de Crécy, il se retira précipitamment
pendant la nuit du 1er au 2 août, abandonnant tous ses bagages et
ayant à peine eu le temps de brûler ses tentes.
La fuite du roi de France entraîna immédiatement la reddition de
Calais. Autant les courageux défenseurs de cette ville s'étaient
réjouis en voyant paraître les bannières fleurdelisées sur les
hauteurs de Sandgate, autant ils s'affligèrent d'apprendre que
Philippe de Valois s'était éloigné sans combattre. Il ne leur restait
plus aucun moyen de défense, aucun espoir de secours; le roi Edouard
était d'ailleurs si irrité d'avoir été retenu onze mois au siége de
Calais, qu'il avait formé le dessein d'en exterminer toute la
population. Cependant, grâce aux instances de Gauthier de Mauny, il se
contenta d'exiger que six des plus notables bourgeois de Calais
vinssent se livrer à lui, nu tête et nu pieds, la hart au cou, les
clefs de la ville dans leurs mains, pour qu'il en fît sa volonté. L'un
d'eux fut Eustache de Saint-Pierre, dont le généreux dévouement a
inspiré à Froissart l'une de ses plus belles pages. Calais était une
ville flamande. Eustache de Saint-Pierre nous rappelle ces bourgeois
de nos communes dont l'héroïsme s'alliait à une si noble simplicité.
Quelle que soit la bannière sous laquelle ils aient combattu, on
retrouve toujours dans leur courage des caractères communs qui les
rapprochent et révèlent la même patrie.
L'armée flamande s'était jointe aux hommes d'armes anglais pour
envahir l'Artois. La première expédition fut dirigée vers
Fauquemberghe, d'où Philippe de Valois s'éloigna à leur approche. Un
autre corps flamand s'était avancé jusqu'aux portes d'Aire; enfin,
dans les premiers jours de septembre, toutes les milices communales se
replièrent vers Cassel: le roi de France avait déjà licencié son
armée.
Quelque repos succéda à ces longues guerres. Une trêve, due aux
efforts persévérants des légats du pape, fut conclue le 28 septembre
1347: elle devait durer jusqu'aux premiers jours de juillet de l'année
suivante. Cette trêve s'étendait à tous les alliés d'Edouard III, et
plusieurs articles y concernent spécialement la Flandre. Elle porte
notamment que «le counte de Flaundres soit liés en especial par
serment de tenir les trewes et toutz les points de ycelles, et qu'il
ne ferra guerre, ne grevaunce par luy, ou par ses alliés, ne aultre de
par luy en païs de Flaundres ne as Flemmynges durantz les triewes.» La
même défense s'appliquait à tous les partisans de Louis de Male qui
l'avaient suivi en France. Philippe de Valois promettait également de
ne pas recourir à des négociations, soit publiques, soit secrètes,
«afyn de eaux attraire à sa part, ne pour rien faire ou procurer au
contraire de l'aliance fait entre le roi d'Engleterre.» Toutes les
relations commerciales devaient reprendre leur cours, et il était
expressément entendu que les bourgeois des communes flamandes, même
ceux qui avaient été autrefois proscrits par Louis de Nevers,
pourraient librement circuler en France, «saunz moleste ou empêchement
du counte de Flaundres.» De même que, pendant les trêves d'Esplechin
et de Malestroit, toutes les poursuites relatives aux créances des
Crespinois étaient défendues; les cardinaux s'engageaient aussi à
suspendre la lecture des sentences d'excommunication prononcées contre
la Flandre, qui avait lieu régulièrement chaque semaine dans les
diocèses de Cambray, de Tournay, de Térouane et d'Arras, et à faire
tous leurs efforts près du pape pour que ces sentences fussent
définitivement révoquées.
Il semblait toutefois que le rétablissement de la paix dût être moins
favorable à la Flandre que la guerre même, puisque les intrigues qui
se cachent sous le voile des négociations lui avaient été fatales à
toutes les époques. Le roi de France avait fait publier solennellement
à Saint-Omer une défense de recommencer les hostilités; mais ce
n'était qu'une ruse pour tromper les communes flamandes. Le 23 août,
les hommes d'armes de la garnison de Saint-Omer, soutenus par ceux de
la ville d'Aire, s'avancèrent tout à coup, sous les ordres de Charles
d'Espagne, dans la vallée de Cassel, abandonnée sans défense à
l'invasion: ils y livrèrent aux flammes toutes les habitations qui se
trouvaient sur leur passage. Plusieurs villages furent détruits,
d'immenses troupeaux de bœufs, de vaches et de brebis furent enlevés
dans les prairies ou dans les fermes des laboureurs. Au bruit de ces
dévastations, douze députés des communes de Flandre se rendirent en
Angleterre pour y réclamer le secours d'Edouard III. Le roi
d'Angleterre leur fit bon accueil; mais ses trésors étaient épuisés
par dix années de guerres, et, tout en protestant de son zèle pour
leurs intérêts, il leur exposa que s'il avait autrefois payé les frais
de leurs grandes expéditions, à l'époque où il avait eu recours à leur
appui pour envahir la France, il était devenu également nécessaire que
les Flamands lui fournissent à leur tour des subsides pour assurer la
défense de leurs frontières. Cette réponse paraît avoir vivement
mécontenté les communes flamandes, et lorsque, peu de jours après, le
roi d'Angleterre, aimant mieux rétablir la paix que de venger par les
armes le pillage de la vallée de Cassel, leur annonça la prorogation
de ses trêves avec Philippe de Valois, l'irritation s'accrut et les
bourgeois favorables à Louis de Male, répétèrent tout haut: «Nous
sommes trompés par le roi d'Angleterre!»
En 1338, le signal du mouvement des _Leliaerts_ avait été donné à
Dixmude; en 1348, il partit de la ville d'Alost, qu'ils avaient sans
doute préférée parce qu'elle était plus voisine du Brabant. Bien que
Louis de Male en adhérant à la trêve eût formellement promis de ne
point chercher à rentrer en Flandre, il s'empressa de se rendre à
l'appel de ses amis et de planter aux bords de la Dendre la bannière
qui devait les rallier autour de lui. Les échevins de Gand, se plaçant
à la tête de la commune, s'étaient aussitôt dirigés vers Alost; mais
le comte de Flandre ne se croyait pas encore assez fort pour les
attaquer ouvertement: recourant de nouveau aux négociations, il leur
fit proposer le 14 septembre une conférence. «Mes bons amis, leur
dit-il, vous savez que je suis le légitime héritier du comté de
Flandre: je ne l'ai point acheté, je ne m'en suis point emparé par
violence; c'est de mes ancêtres que je tiens tous les droits que je
possède. Je n'ai jamais fait tort à aucun de vous et je suis prêt à
jurer d'observer toutes les bonnes coutumes qui ont existé du temps du
comte Robert et de ses prédécesseurs. Je veux vous pardonner tous mes
griefs, suivre désormais tous vos conseils, et faire en toutes choses
ce qui appartient à un bon seigneur pour rétablir la concorde, l'union
et la paix.»
Lorsque les chefs de l'armée gantoise eurent rapporté les paroles de
Louis de Male aux bourgeois et aux gens de métiers assemblés, un grand
tumulte éclata; les bouchers, les pêcheurs et les autres membres des
petits métiers voulaient recevoir le comte comme leur seigneur; mais
les tisserands répliquaient qu'ils ne violeraient point les serments
qui les liaient au roi d'Angleterre, et cette délibération se changea
bientôt en une lutte sanglante dans laquelle les tisserands
triomphèrent.
Les Gantois avaient invité les Brugeois à venir les rejoindre au siége
d'Alost; mais ceux-ci, plus portés à la paix, semblaient disposés à
accepter les propositions du comte, qui venait de confirmer tous leurs
priviléges (18 septembre 1348): l'ancienne jalousie qui séparait les
villes de Bruges et de Gand avait contribué puissamment à ce résultat,
et les Brugeois s'applaudissaient surtout de pouvoir concourir à
l'humiliation de leurs rivaux. Termonde, Grammont, Audenarde et
Courtray avaient suivi leur exemple; mais les bourgeois de Gand et
d'Ypres persistaient dans leur résolution.
Le comte de Flandre s'était rendu d'Alost à Courtray, et de là au
château de Male. Ses fidèles compagnons, Roland de Poucke et Louis Van
de Walle, avaient fait en son nom les plus brillantes promesses: il
avait même consenti, pour plaire aux communes, à congédier tous les
chevaliers français qui l'accompagnaient. Cependant une extrême
agitation régnait dans les villes qui avaient reconnu son autorité;
c'était surtout dans le métier des tisserands que l'inquiétude était
la plus vive; leur puissance avait été si grande au temps de Jacques
d'Artevelde qu'ils comprenaient bien que le comte ne la leur
pardonnerait jamais. A Bruges, Gilles de Coudebrouck, qui a été
longtemps bourgmestre de la ville, se place à la tête des mécontents.
Louis de Male croit éviter une sédition en le faisant conduire captif
à Audenarde ainsi que plusieurs de ses amis; leur arrestation ne fait
que hâter l'explosion de l'irritation populaire: les tisserands et les
foulons se réunissent sur la place publique en réclamant à grands cris
leur délivrance; mais les partisans du comte accourent pour les
disperser; les tisserands, privés de leurs chefs, sont vaincus après
un combat acharné, et on leur ordonne, sous peine de mort, de porter
aux halles toutes leurs armes.
Ce succès encourage Louis de Male dans sa lutte contre ses
adversaires. Jusqu'à ce jour il s'est contenté d'adresser aux
bourgeois d'Ypres et de Gand de belles lettres où il leur promet de
les gouverner loyalement, et de se conformer à leurs lois et à leurs
coutumes. Ses exhortations ont produit peu de résultats, lorsqu'il se
décide à régner par la force à Gand et à Ypres comme à Bruges. Il
assemble ses chevaliers et presse les armements de ses alliés. Le 1er
novembre 1348, le duc de Brabant et le duc de Limbourg arrivent à
Termonde avec un grand nombre d'hommes d'armes et envahissent la
Flandre. Tous les moyens sont employés dès ce moment pour amener la
soumission des cités rebelles: on arrête les convois de vivres qui
leur sont destinés; on détruit dans les campagnes environnantes les
moissons qui auraient pu suppléer à l'insuffisance des blés étrangers.
Louis de Male se propose de les affamer, en même temps qu'il ruine
leur commerce. Ce fut alors qu'on vit au sein de ces villes livrées à
la misère, mais fidèles à la cause des libertés nationales, les plus
nobles bourgeois s'empresser de porter dans le trésor de la commune ce
qu'ils avaient recueilli dans l'héritage paternel, ou ce qu'ils
avaient acquis eux-mêmes par d'utiles travaux. Si Jacques d'Artevelde
ne vivait plus pour les éclairer de ses conseils, il n'était du moins
dans sa famille personne qui ne fût resté digne de porter son nom:
Marie de Cocquelberghe, femme de Guillaume d'Artevelde, concourut par
sa générosité à la défense de Gand, comme Baudouin Goethals qui avait
épousé Catherine d'Artevelde, et de tous les dons il n'y en eut point
de plus considérables que ceux que la veuve même de Jacques
d'Artevelde était venue offrir, vêtue de deuil, et entourée de trois
fils orphelins.
Ces exemples de zèle et de patriotisme n'étaient point stériles: les
bourgeois de Gand et d'Ypres persévéraient chaque jour de plus en plus
dans leur résolution de ne point ouvrir leurs portes à Louis de Male,
qui s'y présentait suivi de mercenaires étrangers, et parfois ils
sortaient de leurs remparts pour les repousser. Quelques Anglais qui
n'avaient pas quitté la Flandre soutenaient les Gantois tour à tour
victorieux et vaincus, et l'approche de l'hiver leur permettait
d'espérer que les chevaliers du Brabant et du Limbourg ne tarderaient
point à s'éloigner.