cependant elle semble remplir dans nos souvenirs toute l'histoire du
moyen-âge: c'est que son génie a remué plus d'idées, excité plus
d'espérances, conçu plus de profonds desseins, que les hommes qui
l'ont précédé pendant plusieurs siècles. Après avoir osé rêver la
réconciliation de l'Europe par la paix et l'industrie, après avoir
réussi à unir dans une même fédération toutes les provinces voisines
de la Flandre, il meurt frappé par les armes qu'il voulait briser, par
les haines envieuses et jalouses qu'il avait voulu étouffer. Si
Jacques d'Artevelde avait vécu quelques années de plus, s'il avait pu,
par ses conseils, rétablir sur une base nationale l'autorité du jeune
prince qui était né à Male, quelle n'eût pas été son influence dans le
vaste mouvement qui éclata sous le roi Jean? N'y avait-il point déjà
un remarquable symptôme d'une union pacifique et industrielle dans la
manifestation de ces communes sympathies pour les traditions du règne
de Louis IX?
L'Angleterre du moins conserva quelques vestiges des liens qui
existèrent entre l'un de ses princes et «le sage bourgeois de Gand.»
Edouard III, en devenant son allié, avait soumis sa grandeur et sa
renommée à l'autorité de sa prudence; c'est à l'époque de Jacques
d'Artevelde qu'appartient la fondation du régime constitutionnel tel
qu'il existe encore aujourd'hui en Angleterre, avec la triple
direction du gouvernement par le roi, les pairs et les communes.
A peine les Gantois avaient-ils appris que Louis de Nevers,
s'applaudissant du succès de la plus odieuse trahison, envoyait ses
chevaliers occuper Hulst et Axel, qu'ils coururent aux armes pour les
repousser. Axel, où s'étaient enfermés le sire de Brugdam et François
Vilain, fut aussitôt enlevé d'assaut, et Hulst partagea le même sort.
Les milices de Gand, soutenues par celles de Bruges et d'Ypres,
résolurent de poursuivre leur expédition vers Termonde. Leur nombre et
leur courage, l'enthousiasme qui les animait, leur ardeur à venger la
mort de Jacques d'Artevelde sur les hommes qu'elles accusaient de
l'avoir préparée, rendaient leur puissance irrésistible. Le comte de
Flandre se hâta de fuir en France, tandis que le duc de Brabant
accourait au camp des communes flamandes pour renouveler ses serments
d'alliance et interposer sa médiation en faveur des chevaliers qui
n'avaient pu s'éloigner. Termonde entra dans l'alliance des communes
et ne conserva ses remparts qu'en s'engageant à laisser ouvertes du
côté de Gand trois brèches de quarante pieds.
Louis de Nevers, plus irrité que jamais, s'efforçait d'exciter de sa
retraite quelque autre complot. Les haines publiques et les haines
privées qui avaient frappé Jacques d'Artevelde armèrent des meurtriers
contre Simon de Mirabel, qui avait été élu _rewaert_ en 1340, et, le 9
mai 1346, il tomba victime d'une nouvelle trahison. Cependant
l'indignation populaire n'en devint que plus vive, et, le 24 juin, les
députés de toutes les villes de Flandre réunis à Gand déclarèrent
qu'ils seraient toujours fidèles au roi Edouard III. Une année ne
s'était pas écoulée depuis la mort de Jacques d'Artevelde.
Tandis que la paix renaissait en Flandre, Edouard III pressait en
Angleterre les préparatifs d'un vaste armement, afin d'atteindre le
but qu'il se proposait depuis plusieurs années; et, dans les premiers
jours du mois de juillet 1346, seize cents navires, que montaient
trente mille hommes, quittèrent l'île de Wight: cette flotte portait
Edouard III en France. Le prince de Galles, les comtes d'Arundel, de
Suffolk, de Warwick, d'Herefort, de Northampton, d'Oxford,
d'Huntingdon l'accompagnaient, ainsi qu'un grand nombre de braves
chevaliers, parmi lesquels on remarquait Wulfart de Ghistelles.
Godefroi d'Harcourt avait pris au conseil du roi d'Angleterre la place
de Robert d'Artois, et ce fut par son avis que le pilote reçut du roi
lui-même l'ordre de cingler vers la Normandie.
Edouard III aborda près de la Hogue, lieu toujours néfaste pour la
France dans ses luttes avec l'Angleterre, et sa première parole fut
également un présage de victoire. Edouard III tomba sur le sable comme
le dictateur romain en Afrique ou le conquérant normand sur la plage
d'Hastings, et prononça à peu près les mêmes paroles: «C'est un
très-bon signe pour moi, cette terre me désire.» La Normandie semblait
abandonnée sans défense à cette invasion. Tout le Cotentin, la riche
cité de Caen, Lisieux, Louviers, Mantes et Vernon furent pillés ou
livrés aux flammes, et les Anglais s'avancèrent au centre de la France
en suivant la rive gauche de la Seine jusqu'aux portes de Paris. L'on
put croire un instant qu'une lutte décisive allait s'engager sous les
murs de la capitale, qui devait être le prix de la victoire. Edouard
III avait établi son camp à Poissy, berceau de Louis IX, afin de
placer ses droits sous la protection du pieux monarque dont il avait
souvent allégué l'exemple. Philippe de Valois s'était rendu à l'abbaye
de Saint-Denis, comme s'il voulait invoquer contre les étrangers
l'appui des ombres royales endormies dans leurs tombeaux; mais la
position des deux rois n'était point la même. Autant Philippe de
Valois cherchait à éloigner le combat, afin de permettre à tous ses
sergents de le rejoindre, autant Edouard III montrait d'ardeur à le
provoquer. Un grand nombre de ses hommes d'armes, entraînés par le
pillage, avaient quitté ses bannières, et une insurrection des barons
normands avait interrompu ses communications avec la mer; mais il
comptait sur un mouvement des communes flamandes.
Le 16 juillet, Hugues d'Hastings avait abordé en Flandre avec vingt
navires que montaient six cents archers. Il venait, comme lieutenant
d'Edouard III, inviter les bourgeois de Flandre à remplir les
engagements que leurs députés avaient pris à Gand le 24 juin. Toutes
les milices s'armèrent aussitôt, et, le 2 août, elles s'éloignèrent de
leurs foyers, sous les ordres de Henri de Flandre, pour envahir
l'Artois. Repoussées par la garnison française qui gardait le pont
d'Estaire, elles franchirent la Lys à Merville, et, le 14 août, elles
mirent le siége devant Béthune. Les sergents français, auxquels avait
été confiée la défense de Béthune, étaient nombreux. Un chevalier de
la châtellenie de Lille, nommé Godefroi d'Annequin, les commandait, et
dès le commencement du siége il se distingua par son courage. Il
s'était caché dans un bois près de la ville, tandis que les Flamands
s'approchaient, et avait même fait incendier les faubourgs de Béthune
pour augmenter leur confiance. En effet, il arriva que les chefs de
l'armée flamande pensèrent que c'était leur avant-garde qui les avait
précédés pour brûler les faubourgs, et ils s'avançaient imprudemment,
croyant n'avoir rien à redouter, quand les Français parurent tout à
coup et s'élancèrent dans les rangs de leurs adversaires surpris, qui
ne se rallièrent qu'après avoir éprouvé des pertes importantes. Deux
jours après, les Flamands voulurent se venger en escaladant les
remparts de la ville, mais leurs efforts ne furent pas couronnés de
succès. L'assaut dura du matin jusqu'au soir, et lorsqu'ils se virent
réduits à cesser de combattre, plusieurs chevaliers flamands avaient
été blessés: Henri de Flandre lui-même avait été atteint d'un trait en
cherchant à donner aux siens l'exemple du courage.
Une expédition dirigée vers Lillers ne fut pas plus heureuse: les
Flamands y perdirent cent chariots et cinq cents hommes. De graves
dissensions avaient éclaté entre les milices de Bruges et celles du
Franc, et Godefroi d'Annequin parvint, grâce au désordre qui régnait
dans leur camp, à brûler leurs tentes. Ce dernier échec acheva de
décourager les assistants; ils détruisirent leurs machines de guerre,
et se replièrent vers Merville.
Cependant Edouard III avait appris que l'armée flamande avait franchi
la Lys et avait pris immédiatement toutes ses mesures pour aller
réunir ses forces à celles que lui amenait Henri de Flandre. Le 16
août il envoya ses chevaucheurs piller Arpajon, comme si son intention
était de poursuivre sa marche vers la Guyenne; mais dès qu'il eût été
instruit que le roi de France, trompé par son mouvement, avait
traversé la Seine à Paris avec toute son armée pour se porter vers
Bourg-la-Reine, il fit rétablir en grande hâte le pont de Poissy, et
le lendemain il passa l'Oise à Beaumont. Les Anglais n'avaient point
de chariots; ils avaient chargé tous leurs approvisionnements sur les
chevaux qu'ils avaient enlevés dans les prairies de la Normandie, et
s'empressaient de profiter de l'éloignement de leurs ennemis pour se
dérober aux dangers qui les menaçaient.
Au premier bruit du mouvement du roi d'Angleterre, Philippe de Valois
avait ordonné à ses maréchaux de s'avancer vers l'Oise; il espérait
encore atteindre les Anglais dans leur retraite, à travers un pays
couvert de villes et de châteaux depuis Poissy jusqu'à Béthune. Les
chevaliers français poussaient si vivement leur marche qu'ils
faisaient dix lieues chaque jour, et dès le 20 août Philippe de Valois
les avait précédés à Amiens.
La position d'Edouard III devenait critique. Arrêté à Pont-Rémy par
les hommes d'armes du roi de Bohême, il se trouvait rejeté vers
Saint-Valéry entre la mer et l'embouchure de la Somme. Tous les ponts
étaient gardés, et Godemar du Fay, qui s'était signalé en 1340 par la
défense de Tournay, occupait, avec mille hommes d'armes et cinq mille
fantassins génois, le gué de la Blanche-Taque, vis-à-vis du bourg de
Noyelles. Ce fut de ce côté qu'Edouard III se dirigea, après avoir
confié à Wulfart de Ghistelles le soin de protéger son mouvement en
s'emparant d'Argies. Il n'ignorait point que les Français
s'approchaient, et ordonna aussitôt à son avant-garde de forcer le
passage. Tous ses chevaliers rivalisaient de courage et d'ardeur; ils
attaquèrent si vaillamment les compagnons de Godemar du Fay qu'ils
vengèrent leurs revers au siége de Tournay et les forcèrent à leur
abandonner le rivage. Le combat avait été long toutefois, et les
Anglais avaient à peine réussi à traverser la Somme lorsque la marée
qui montait rapidement les sépara de l'armée française qui se montrait
déjà sur la rive opposée du fleuve.
Cependant Edouard III venait d'entrer dans le Ponthieu. Peut-être
quelque doute secret sur la justice de ses prétentions l'avait-il
empêché de livrer bataille entre la Seine et l'Oise; il n'hésita plus
dès qu'il eut atteint une province qui était le légitime héritage de
sa mère, et plaça son camp près de la forêt de Crécy en annonçant
qu'il attendrait les Français. Les trois corps que formait son armée
dans sa retraite s'étaient réunis; mais épuisés par de fréquentes
escarmouches et leur longue marche depuis le Cotentin jusqu'à la
Picardie, ils ne présentaient qu'un nombre peu considérable de
combattants: car l'on y comptait à peine sept cents hommes d'armes et
deux mille archers.
Le roi de France avait passé la Somme à Abbeville et s'était hâté de
se porter vers Saint-Riquier. L'oriflamme avait été déployée et il
s'avançait précipitamment entouré de ses plus illustres barons: on
distinguait près de lui le duc de Lorraine, les comtes d'Alençon, de
Flandre, de Namur, de Blois, d'Auxerre, de Sancerre, de Saint-Pol,
d'Aumale, d'Harcourt, de Sarrebruck, le roi de Bohême, «qui n'avoit
mie oublié les chemins de France,» et le noble sire de Beaumont, Jean
de Hainaut, qui, cédant aux prières de son gendre Louis de Blois,
avait renoncé à l'amitié d'Edouard III pour servir la cause française
avec le même dévouement. Toutes les routes étaient couvertes d'écuyers
et de sergents qui faisaient retentir leurs cris de guerre. Ce fut le
samedi 26 août 1346, vers midi, que cette innombrable armée parut à
l'extrémité de la gorge étroite où les Anglais s'étaient retranchés
devant la forêt de Crécy.
D'un côté, l'on apercevait une multitude de chevaliers qui galopaient
en désordre afin de combattre tous au premier rang, et derrière eux
cent mille hommes de milices communales; de l'autre, une faible troupe
de bannerets anglais, attendant avec sang-froid le signal du combat au
milieu de leurs archers couchés sur le gazon. Ici, l'agitation et le
tumulte révélaient une confiance aveugle dans la victoire; plus loin,
le silence cachait, sous les dehors d'une patiente résignation, une
ardeur belliqueuse qu'encourageaient la parole et l'exemple d'Edouard
III.
En vain quelques chevaliers, instruits par une longue expérience,
engagèrent-ils Philippe de Valois à donner à ses hommes d'armes le
temps de se ranger en bon ordre et le repos dont ils avaient besoin.
Impatient de recueillir l'honneur d'un triomphe dont il se croyait
assuré, il rejeta leurs conseils et ordonna aux arbalétriers génois de
se porter en avant.
De nombreuses troupes de corbeaux, planant dans les airs, semblaient
déjà par leurs croassements sinistres appeler l'heure du carnage, et
le ciel s'était couvert de nuées épaisses qui interceptaient les
rayons du soleil. Soudain un effroyable coup de tonnerre les
entr'ouvrit et des torrents de pluie en descendirent sur les deux
armées. Les Gallois s'étaient prudemment hâtés d'envelopper leurs
arcs, mais les mercenaires génois qui s'étaient déjà avancés dans la
plaine n'avaient pu prendre le même soin de leurs armes et la plupart
ne réussissaient point à bander les cordes humides de leurs arbalètes.
Les traits qu'on leur lançait augmentaient leur désordre. Lorsque les
barons français virent que l'avant-garde hésitait dans son mouvement
et semblait prête à reculer, ils ne purent retenir un cri
d'indignation, et Philippe de Valois s'écria lui-même à haute voix:
«Or tôt, tuez toute cette ribaudaille, car ils nous empêchent la voie
sans raison.» A ces mots, tous les chevaliers lancèrent leurs chevaux
au milieu des Italiens, qu'ils frappaient de leurs épées, mais ils se
voyaient eux-mêmes décimés par leurs ennemis cachés derrière leurs
retranchements. «Et toujours traioient les Anglais, dit Froissart, en
la plus grande presse, qui rien ne perdoient de leur trait; car ils
empalloient et féroient parmi le corps ou parmi les membres, gens et
chevaux qui là chéoient et trébuchoient à grand meschef.» Villani a
soin de remarquer que la même faute avait, quarante-quatre années
auparavant, causé la destruction d'une autre armée française sous les
murs de Courtray.
Le roi de France était le témoin des revers de son armée. Il demanda
conseil à Jean de Hainaut sur ce qu'il fallait faire, et bien que
celui-ci, jugeant la bataille perdue, l'engageât à se retirer, il
résolut de s'élancer dans la mêlée afin de rétablir, s'il en était
temps encore, les chances du combat. Il venait d'apercevoir, au sommet
d'une colline, les bannières du comte d'Alençon et du comte de
Flandre, qui avaient tourné la position occupée par les archers
anglais et assaillaient impétueusement les hommes d'armes commandés
par le prince de Galles. Le comte de Flandre se signalait surtout par
son courage: il pressait de plus en plus vivement les Anglais, qui
n'étaient plus protégés par leurs palissades. Un historien raconte
même qu'il parvint un instant à s'emparer du prince de Galles, mais
les comtes de Northampton et d'Arundel se précipitèrent aussitôt à son
secours et le délivrèrent. La lutte était opiniâtre et le succès
semblait douteux. Un chevalier nommé Thomas de Norwich courut prévenir
Edouard III du péril qui menaçait son fils. «Messire Thomas, répliqua
le roi d'Angleterre, retournez vers ceux qui vous ont envoyé, et
dites-leur que je leur mande qu'ils laissent l'enfant gagner ses
éperons.» Ces paroles ranimèrent le courage des Anglais, et comme
Edouard III l'avait annoncé, l'honneur de la journée resta au prince
de Galles.
Philippe de Valois avait vu s'abaisser les bannières des comtes de
Flandre et d'Alençon sans avoir réussi à les rejoindre. Le désordre de
la mêlée s'accroissait rapidement autour de lui. Des sergents,
recrutés dans le pays de Cornouailles, pénétraient au milieu des
chevaliers français avec de grands sabres dont ils frappaient tous
ceux qui étaient renversés. Le coursier du roi de France fut percé de
traits, mais Jean de Hainaut releva Philippe de Valois, et, l'ayant
placé sur un autre cheval qu'il saisit par le frein, il l'emmena
«comme par force» du champ de bataille, pour aller chercher un refuge
au château de Broie.
Parmi les plus illustres chevaliers qui secondèrent le comte de
Flandre dans son attaque, se trouvait le roi de Bohême. Il avait été
en 1337 chargé de plusieurs missions importantes en faveur de Louis de
Nevers. Devenu vieux et aveugle, il n'avait point hésité à soutenir,
les armes à la main, cette cause qu'il avait déjà servie de ses
conseils, et on le trouva le lendemain gisant au milieu de ses
compagnons, tous les chevaux liés par le frein, celui du roi un peu
plus avant, parce qu'il avait voulu être le premier «à férir un coup
d'épée, voire trois, voire quatre.»
Près de là, on retrouva aussi le corps sanglant du comte de Flandre.
Sa mort avait été le signal de la défaite des Français, dans cette
triste journée où ils perdirent quatre-vingts bannerets, douze cents
chevaliers et trente mille sergents, et bien qu'il eût pénétré plus
avant que personne au milieu des Anglais, on racontait que, loin
d'avoir succombé sous leurs coups, il avait été la victime d'une
trahison.
Le comte de Flandre et le roi de Bohême descendaient tous les deux de
Marguerite de Constantinople: le premier, par Gui de Dampierre; le
second, par Baudouin d'Avesnes. Oubliant les démêlés qui avaient
divisé leurs aïeux sous le règne de Philippe-Auguste, ils ne s'étaient
réunis sous Philippe de Valois que pour partager les mêmes malheurs et
le même trépas.
LIVRE TREIZIÈME.
1346-1383.
Louis de Male.--Continuation des guerres. Mouvements des communes
en France et en Flandre. Bataille de Roosebeke.
Tandis que le roi d'Angleterre poursuivait sa marche triomphante vers
Calais, Philippe de Valois, prêt à se rendre à Paris pour assembler
une nouvelle armée, recevait précipitamment à Amiens l'hommage du
jeune comte de Flandre. Louis de Male n'avait pas seize ans: il était
fort beau, disent les historiens, et avait été armé chevalier à la
bataille de Crécy; quelques chroniques ajoutent qu'il y avait été
blessé en combattant vaillamment près de son père.
Les milices flamandes n'avaient point quitté l'Artois. Elles
assiégeaient depuis trois semaines la ville de Béthune que défendaient
Geoffroi de Charny et Eustache de Ribeaumont, lorsque le bruit se
répandit que les Anglais vaincus fuyaient devant les Français; elles
levèrent aussitôt le siége de Béthune afin de protéger la retraite
d'Edouard III, mais elles ne tardèrent point à apprendre que le roi
d'Angleterre n'avait plus d'ennemis à redouter, et, dans les derniers
jours d'octobre, elles rentrèrent dans leurs foyers, après avoir brûlé
Térouane.
Dès qu'une fausse rumeur avait porté à Gand la nouvelle de la défaite
d'Edouard III, les magistrats s'étaient hâtés de faire publier une
ordonnance pour inviter tous les bourgeois, depuis l'âge de quinze ans
jusqu'à celui de soixante, à se diriger immédiatement vers l'Artois.
Si cette prise d'armes devint inutile, le zèle généreux qu'avaient
montré les communes flamandes pour rester fidèles à leurs promesses
mérita du moins la reconnaissance du roi d'Angleterre; il quitta
pendant quelques jours le siége de Calais et vint lui-même les
remercier de leurs bonnes intentions. Le 17 octobre, il se trouvait à
Ypres avec la reine Philippine qui y rencontra sa sœur Marguerite,
épouse de l'empereur Louis de Bavière, devenue depuis peu l'héritière
du comté de Hainaut. De là Edouard III se rendit à Gand, et, pendant
toute la durée de son séjour en Flandre, il eut de fréquentes
entrevues avec les échevins des bonnes villes: ils protestèrent
unanimement de leur désir d'observer les alliances qui avaient été
conclues autrefois, et peu de jours après le roi d'Angleterre et les
deux princesses poursuivirent leur voyage vers Ath, où les députés de
la Flandre, du Brabant et du Hainaut renouvelèrent solennellement leur
serment de maintenir la confédération fondée par Jacques d'Artevelde.
Cependant les communes flamandes continuaient à concilier le respect
dû aux traités et celui qu'elles n'avaient cessé de conserver pour les
droits héréditaires de leurs princes. Louis de Male leur avait fait
connaître son avénement, et immédiatement après l'assemblée d'Ath
s'ouvrirent à Halewyn des conférences où l'on discuta les conditions
auxquelles pourrait avoir lieu sa rentrée en Flandre. Il paraît que
Louis de Male accepta sans hésitation toutes celles qui lui furent
proposées, car dès le 7 novembre, il arriva à Courtray d'où il se
rendit successivement à Ypres, à Bruges et à Gand. Les chevaliers qui
avaient accompagné son père dans son long exil (parmi ceux-ci il faut
nommer Roland de Poucke et Louis Van de Walle) étaient revenus en
Flandre avec lui, et loin d'écouter les conseils de l'expérience et
les graves enseignements de l'histoire, il ne suivait que l'avis des
flatteurs qui l'excitaient chaque jour à renverser l'influence
légitime des communes au moment même où elles l'accueillaient avec
honneur. A cette pensée se liait intimement, dans l'esprit de Louis de
Male, celle de séparer la Flandre de l'Angleterre pour y rétablir la
suzeraineté de Philippe de Valois, dont la protection lui était
assurée. Il ne cachait point ses espérances à cet égard, et engageait
publiquement les échevins des bonnes villes à se réconcilier avec le
roi de France.
Le dissentiment qui existait entre le comte et les communes se
manifesta à l'occasion d'un double projet de mariage. Les négociations
qui avaient été entamées, lors de la surprise de Termonde, entre le
comte de Flandre et le duc de Brabant, n'avaient point été
abandonnées. Au mois de novembre 1345, Philippe d'Arbois, doyen de
Bruges et Josse de Hemsrode avaient été chargés de les renouer; et
peu après, le 3 février, ils avaient scellé à Binche une convention
qui portait que Louis de Male épouserait Marguerite de Brabant, et
renoncerait, en faveur de ce mariage, à toutes ses prétentions sur la
ville de Malines. Si la guerre avait fait suspendre la conclusion de
ce projet, Louis de Male n'y avait du moins pas renoncé; d'un autre
côté, les communes flamandes avaient conçu l'espoir de voir l'héritier
des comtes de Flandre s'unir à l'une des filles d'Edouard III; à leurs
yeux, cette alliance devait affirmer à jamais les relations
commerciales qu'elles entretenaient avec l'Angleterre, et quelle que
fût l'opposition du comte qui déclarait qu'il n'épouserait jamais la
fille de celui qui avait tué son père, elles insistaient vivement pour
que ce mariage eût lieu. Des ambassadeurs anglais (c'étaient les
comtes de Northampton et d'Arundel et le sire de Cobham) arrivèrent en
Flandre pour en régler les conditions avec leurs députés, et elles
avaient, de concert avec Edouard III, désigné le marquis de Juliers,
beau-frère du roi d'Angleterre, pour gouverneur de leur jeune prince,
qu'elles faisaient garder avec le plus grand soin, de peur qu'il
n'allât rejoindre le roi de France. Cependant Louis de Male supportait
impatiemment ce que Froissart nomme «sa prison courtoise:» il feignit
de céder aux prières des communes, et consentit à se rendre le 14 mars
à Bergues, à l'abbaye de Saint-Winoc, où le roi et la reine
d'Angleterre se trouvaient déjà avec leur fille Isabelle. Les échevins
des villes de Flandre s'y étaient également réunis avec toute la pompe
qui convenait à l'éclat de cette cérémonie. Dès qu'Edouard aperçut le
jeune comte de Flandre, il le prit doucement par la main, l'assurant
dans les termes les plus affectueux qu'il était tout à fait étranger à
la mort de son père. Louis de Male parut satisfait de ces
protestations, et ce fut une grande joie pour les magistrats de
Flandre de le voir jurer au pied des autels qu'il épouserait une
princesse anglaise. Edouard III, s'associant à leurs sentiments,
promit de fonder un hôpital pour les pauvres et une église avec une
chartreuse destinée à treize religieux dans l'île de Cadzand, où avait
eu lieu le combat du 9 novembre 1337, afin que le souvenir de toutes
les discordes qui avaient existé entre les deux peuples fût
complètement effacé.