Si Edouard III remet à Catherine de Courtray cinq cents livres pour

payer les sergents des milices communales, il lui est devenu

impossible d'exécuter son projet d'aborder en Artois. D'autres motifs

exigent impérieusement sa présence au nord de la Loire. Le duc de

Bretagne est mort, laissant son héritage contesté par son frère Jean

de Montfort et son neveu Charles de Blois. Le premier soutient les

Anglais; le second, le parti de Philippe de Valois; mais l'héroïne de

la Bretagne est une sœur du comte de Flandre, Jeanne de Montfort.

Héritière de la valeur et de l'énergie de ses aïeux, elle lutte contre

tous les obstacles, et sa fermeté domine tous les revers. C'est dans

les récits de Froissart qu'il faut suivre les exploits de cette

princesse «qui bien avoit courage d'homme et cœur de lion.» C'est là

qu'il faut la voir chevauchant dans les rues d'Hennebon, pour ranimer

le zèle de ses amis, s'élançant bientôt dans le camp français qu'elle

livre aux flammes, puis, lorsqu'on la croit perdue, reparaissant tout

à coup, «à grand son de trompettes et de nacaires,» pour saluer au

loin sur les flots les renforts que lui amènent Gauthier de Mauny et

ses compagnons. Plus d'un chevalier de Flandre passa sans doute la mer

pour tirer l'épée en faveur de la petite-fille de Gui de Dampierre et

s'associer à ces luttes au milieu desquelles grandissait Duguesclin.

Peu d'années après le siége du château d'Hennebon, plusieurs hommes

d'armes flamands prirent part, sur la lande de Mivoie, à ce célèbre

duel des Trente, où les combattants montrèrent autant de courage que

«si tous fussent Rolands ou Oliviers.»

Cependant la comtesse de Montfort s'était rendue elle-même en

Angleterre, pour y réclamer un secours immédiat. Robert d'Artois fut

chargé du commandement des hommes d'armes qui devaient la seconder;

mais à peine avait-il abordé en Bretagne, qu'il y fut mortellement

blessé à la défense de Vannes. Edouard III n'hésita plus, et dans les

premiers jours d'octobre, il fit voile avec tous les vaisseaux réunis

au port de Sandwich, pour aller venger la mort du comte d'Artois; mais

aussitôt arrêté dans son expédition par les forces supérieures du roi

de France et du duc de Normandie, il se vit réduit à se soumettre à la

médiation des légats du pape, et une trêve, qui devait durer jusqu'à

la Saint-Michel 1346, fut conclue à Malestroit, le 19 janvier 1342 (v.

st.). Les dispositions qui y sont relatives à la Flandre reproduisent

les stipulations de la trêve d'Esplechin du 25 septembre 1340, sur les

fugitifs et les bannis, et à l'égard des créances des Crespinois; mais

il y est dit de plus que le comte de Flandre pourra, «comme seigneur

sans moyen quoique non souverain,» résider dans ses Etats en

gouvernant de concert avec les communes de Flandre. Les cardinaux

délégués par le pape s'y engagent aussi à travailler diligemment à ce

que les Flamands puissent obtenir une bonne et valable sentence

d'absolution, qui efface tous les interdits prononcés contre eux.

Dans les derniers jours de juillet 1342, c'est-à-dire au moment même

où les milices des communes flamandes s'assemblaient pour combattre,

le comte de Flandre était arrivé inopinément près de Menin: les

députés des magistratures communales, qui n'avaient jamais cessé de

l'honorer comme leur prince, s'étaient rendus au devant de lui, et le

4 août il était venu habiter son château de Male. Il voulait profiter

du moment où les communes, voyant s'évanouir le projet de la conquête

de l'Artois, semblaient devoir être plus accessibles à ses brigues et

à ses démarches. L'appui que lui prêtait le roi de France n'était

point douteux, et il avait récemment conclu une alliance avec le duc

de Bourgogne. Enfin, le pape Clément VI, près de qui Philippe de

Valois, malgré les promesses les plus formelles, n'avait rien fait

pour la suppression des bulles pontificales, menaçait de nouveau la

Flandre. Invoquant une déclaration de Benoît XII, qui avait refusé

d'approuver la renonciation du roi de France, il annonçait, par une

bulle du 21 octobre 1342, que si les Flamands n'obéissaient point

immédiatement aux ordres de Philippe de Valois, il les ferait

excommunier par l'évêque de Bologne.

Il ne paraît point que ces tentatives pour séparer la Flandre de

l'Angleterre soient restées inconnues d'Edouard III. Le 4 octobre,

prêt à s'embarquer pour la Bretagne, il avait chargé Guillaume

Trussell d'aller en Flandre pour y réveiller le zèle des communes.

C'était précisément vers cette époque que Louis de Nevers, rassuré par

l'absence du roi d'Angleterre retenu au siége de Vannes, avait résolu

de tenter les plus grands efforts pour rompre l'alliance de son peuple

avec les Anglais. Tous les députés des bonnes villes de Flandre se

réunirent en parlement le 9 novembre à Damme, et le comte de Flandre

crut pouvoir s'y expliquer plus ouvertement qu'il ne l'avait fait

jusqu'alors; mais ses propositions furent mal accueillies, et

Guillaume Trussell, qui assistait à cette assemblée, put lui-même

s'assurer que la Flandre ne songeait point à trahir ses engagements.

Dans une lettre adressée peu après au roi d'Angleterre, les députés

des trois bonnes villes, réunis à Gand, réitérèrent les mêmes

protestations de fidélité et de dévouement.

Selon un récit dont l'exactitude est fort douteuse, le comte de

Flandre avait fait préparer un certain nombre de bannières, sous

lesquelles devaient se rallier tous ses partisans. L'un des chefs de

cette conjuration était un noble d'Ardenbourg, nommé Pierre Lammens;

mais Jacques d'Artevelde, instruit de ce qui se passait, se hâta de se

diriger vers Ardenbourg, où il frappa le chevalier _leliaert_ sur le

seuil même de sa maison: peu d'instants après, on retrouvait cachée

dans sa demeure la bannière qui était le signe d'une trahison déjà

sévèrement punie. Si ce fait semble peu digne de foi, il n'en est pas

moins certain que les complots du comte devaient éclater au mois de

décembre 1342, et que l'énergique activité de Jacques d'Artevelde les

fit échouer dans toutes les parties de la Flandre. Nous savons

d'ailleurs que Louis de Nevers, mécontent de cet échec et de plus en

plus méprisé des communes, quitta la Flandre le 2 janvier pour se

retirer en France.

A peine Jacques d'Artevelde est-il rentré à Gand, qu'un riche

bourgeois, nommé Jean de Steenbeke, ose l'accuser de vouloir soumettre

toute la Flandre aux lois de sa dictature militaire. Artevelde se

défend et se justifie; mais Steenbeke appelle ses amis aux armes et le

sang est prêt à couler, quand les bannières de seize métiers viennent

se ranger autour du capitaine de Saint-Jean. Au premier bruit de ce

qui avait eu lieu, les bourgeois de Bruges, d'Ypres et de Courtray

accoururent aussi à Gand pour soutenir le héros des communes: la paix

était déjà rétablie, et les magistrats avaient ordonné aux deux

adversaires d'habiter, l'un le château du comte, l'autre l'hôtel de

Gérard le Diable, jusqu'à ce qu'une sentence légale eût été prononcée

sur leur différend.

Cette fameuse querelle de Jacques d'Artevelde et de Jean de Steenbeke

atteignit-elle les dimensions d'une lutte politique? ne faut-il point

y reconnaître plutôt les tristes conséquences d'une inimitié toute

personnelle? On ne peut guère en douter, car dès la fin du douzième

siècle, selon le témoignage de Gilbert de Mons, on ne cessait de voir

à Gand les hommes les plus puissants, secondés par de nombreux amis et

protégés par les tours crénelées qui couronnaient leurs habitations,

se livrer des combats où le nombre des morts était souvent

considérable.

En 1306, c'est-à-dire quatre années après la bataille de Courtray,

Jean Borluut, vainqueur des armées de Philippe le Bel, avait été

menacé dans ses foyers par des querelles domestiques, et

l'intervention des magistrats avait été nécessaire pour que les

bourgeois de Gand ne vissent pas une héroïque famille répandre sur

leurs places publiques les dernières gouttes du sang qu'avaient

respecté les ennemis de la Flandre.

En 1342, la situation semble la même. Jean de Steenbeke était

favorable à l'alliance d'Edouard III, car tour à tour échevin et doyen

des métiers, il avait été l'un de ceux qui allèrent les premiers

chercher les laines anglaises à l'étape de Dordrecht: des haines

privées étaient l'unique cause de ses complots.

Plusieurs jours s'étaient écoulés, lorsque les magistrats de Gand

ordonnèrent que Jacques d'Artevelde recouvrât la liberté, tandis

qu'ils condamnaient Jean de Steenbeke et ses principaux amis à un exil

de cinquante années.

Jacques d'Artevelde, triomphant des accusations de ses ennemis, n'en

était que plus grand. La Flandre prospérait grâce à ses efforts. On

recreusait le canal de la Lieve pour rendre plus faciles les

communications de la ville de Gand et de la mer, une monnaie de bon

aloi était frappée, et en même temps, afin que l'abondance ne cessât

point de régner, un règlement obligea tous les marchands dont les

navires arrivaient en Flandre avec du sel, des vins ou d'autres

produits des pays étrangers, à prendre l'engagement d'y porter aussi

des blés. Ces progrès ne sont pas les résultats d'une dictature,

quelque glorieuse qu'elle puisse être, exercée par Jacques

d'Artevelde; il n'y a pris part que par l'influence que lui assurent

sa sagesse et son génie. Ils n'émanent point de réformes politiques

que rêvent tous les ambitieux et tous les novateurs, mais de

l'exécution complète et régulière des lois qu'ont depuis longtemps

sanctionnées le respect du peuple et l'expérience des siècles. Nous

n'apercevons aucune modification dans les institutions, aucune mention

d'une autorité illégale en quelque lieu que ce soit. Les seuls faits

qui frappent notre attention sont le rétablissement de ce qui existait

à une époque antérieure: la reconstitution de tout ce que les comtes

avaient aboli ou ébranlé. Ainsi à Gand, le métier des tisserands, dans

lequel étaient inscrits les plus nobles bourgeois, tels que les

Artevelde, les Wenemare, les Vaernewyck, les Borluut, les Goethals,

les Uutenhove, avait toujours été placé au-dessus des foulons et des

petits métiers; mais à l'époque où Louis de Nevers combattait la

commune de Bruges, il avait redouté l'inimitié des bourgeois de Gand

et avait relégué au dernier rang les membres du métier des tisserands,

en les privant de leur doyen. En 1340, ils ont repris la position que

leur assignent leurs richesses et leurs lumières, et les foulons qui,

dans les rapports de l'industrie, ne sont en quelque sorte que leurs

ouvriers privilégiés, redeviennent le troisième membre, c'est-à-dire

la troisième classe de la cité. Les réformes de Louis de Nevers

devaient engendrer l'anarchie: c'est à Jacques d'Artevelde, chargé du

gouvernement supérieur de la ville, qu'appartient l'honneur de faire

triompher le parti des hommes sages.

C'était aussi une loi ancienne que celle qui, laissant aux habitants

des campagnes les soins de l'agriculture, réservait à quelques cités

le monopole de la fabrication des draps. A Gand, le comte Gui de

Dampierre l'avait formellement reconnue en 1296, et, depuis la fin du

treizième siècle, les échevins de Gand avaient fait de fréquentes

chevauchées pour la faire respecter. A Ypres, les mêmes règlements

avaient été établis peu après la mort de Robert de Béthune. En 1337,

une expédition avait eu lieu pour obliger les habitants de Poperinghe

à s'y soumettre, et le comte de Flandre lui-même les avait confirmés

au mois de mai 1342. Cependant, dès que Louis de Nevers se fut

convaincu que toutes ses démarches auprès des bourgeois des bonnes

villes n'atteindraient point leur but, il adopta une politique toute

différente, et tandis que le récit partial de quelques historiens

accuse Jacques d'Artevelde d'avoir cherché un appui dans les mauvaises

passions, nous voyons le comte exciter les habitants des campagnes à

contester le privilége légal des villes, et les foulons à renverser

l'autorité des tisserands. Au mois de mai 1344 selon les uns, au mois

de septembre selon les autres, les habitants de Poperinghe déclarèrent

ne plus reconnaître les priviléges des Yprois et se donnèrent un chef

nommé Jacques Beyts. Les bourgeois d'Ypres prirent aussitôt les armes

et sortirent de leurs remparts sous les ordres de messire Jean de

Hautekerke. Une longue et terrible mêlée s'engagea: Jacques Beyts y

périt avec le plus grand nombre de ses amis, et les Yprois,

poursuivant leur triomphe, allèrent détruire tous les métiers à tisser

les draps qu'ils trouvèrent à Bailleul, à Langemarck et à Reninghelst.

A Gand, l'émeute fut plus terrible: la lutte y éclata entre les

tisserands et les foulons. Ceux-ci réclamaient une augmentation de

salaire: ce fut le prétexte de la sédition. En vain les prêtres

apportèrent-ils sur la place publique l'ostensoir et les hosties

consacrées: rien ne put modérer la fureur des combattants. Jean Bake,

doyen des foulons, succomba avec cinq cents des siens; mais leur mort

devait engendrer de tristes souvenirs: c'était non-seulement un

symptôme de désorganisation publique, mais aussi une source de haines

et de vengeances. Le lundi 2 mai 1345 fut un jour néfaste: il

annonçait d'autres malheurs, et nos chroniqueurs ne se sont point

trompés en le nommant _den quaden maendag_, c'est-à-dire le mauvais

lundi.

Le comte ne dissimulait plus: il abordait sans hésiter cette affreuse

ressource des guerres civiles qui présentent dans leurs péripéties

tant d'éléments d'intrigues et de trahisons. Dès les derniers jours

d'octobre 1344, il avait essayé de surprendre la forteresse

d'Audenarde, si importante dans les guerres du quatorzième siècle,

mais il n'y avait point réussi. Quelques mois plus tard, il conclut un

traité avec le duc de Brabant; nous avons déjà raconté comment ce

prince, mécontent de la confédération des communes de son duché avec

celles de Flandre, avait arrêté en 1340 les succès des alliés sur les

bords de l'Escaut; au siége de Tournay, la sincérité de ses

engagements avait de nouveau paru douteuse. Il osait enfin lever le

voile et se prononcer ouvertement en faveur de Louis de Nevers, qui

lui faisait espérer le mariage de son fils Louis de Male avec l'une de

ses filles. Grâce à l'appui du duc Jean, le comte de Flandre parvint à

s'emparer de Termonde, et ce fut là qu'il invita tous ses partisans à

le rejoindre.

Il semble que Louis de Nevers, en recourant inopinément à la force des

armes, ait agi à l'instigation de Philippe de Valois: la trêve de

Malestroit avait été rompue par la trahison dont le sire de Clisson et

ses amis avaient été les victimes, et Edouard III venait d'adresser

aux communes de France un nouveau manifeste pour leur annoncer que son

unique but était de rétablir les institutions et les libertés du règne

de saint Louis. Un grand armement avait été réuni au port de Sandwich

et le roi d'Angleterre était prêt à passer la mer, quand des messagers

envoyés de Flandre réclamèrent sa présence, comme le seul moyen d'y

maintenir son autorité et de protéger ses alliés.

Edouard III quitta, le 3 juillet, le port de Sandwich, suivi de cent

trente navires, et le surlendemain il entrait dans le Zwyn. Le 7

juillet, Jacques d'Artevelde arriva à l'Ecluse pour le féliciter sur

sa venue et le conduire à Gand. Cependant les partisans du comte

enfermés à Termonde ne faisaient point de progrès, et Jacques

d'Artevelde apaisa si complètement les craintes du roi d'Angleterre,

que celui-ci jugea inutile de poursuivre son voyage jusqu'à Grand. Il

demanda seulement que les députés des bonnes villes se rendissent près

de lui à l'Ecluse, et dès le 11 juillet ils obtempérèrent à son désir.

Nous remarquons Thomas de Vaernewyck, Jean Uutenhove, Liévin de Waes,

parmi les députés de Gand; Jean de Cockelaere, Jean d'Harlebeke,

Gilles Hooft, parmi ceux de Bruges.

Si nous acceptions le récit de Froissart et de Villani, nous

placerions à l'Ecluse cette célèbre conférence où Jacques d'Artevelde,

en voulant élever le prince de Galles au comté de Flandre, se sépara

de ses amis et prépara la révolution qui devait le perdre. Mais tous

les documents officiels s'accordent à le démentir: il n'est fait

mention de ces négociations ni dans la lettre qu'Edouard III adressa

vers cette époque à tous les vicomtes d'Angleterre, ni dans les

comptes des bonnes villes de Flandre. On s'occupa, il est vrai, de

Louis de Nevers, de ses intrigues, de ses complots: c'était la grande

question du moment, celle qui agitait toutes les communes et qui avait

amené Edouard III à l'Ecluse. Peut-être quelques bourgeois, instruits

que le comte se proposait de marier son fils à une princesse de

Brabant, insistèrent-ils aussi dès ce moment pour que l'on reprît

l'ancien projet de lui faire épouser plutôt une fille d'Edouard III.

Hors de ces données positives, de ces conjectures probables, il n'y a

de place que pour les calomnies des _Leliaerts_ qui, prêts à tenter un

dernier effort contre Jacques d'Artevelde, cherchaient à lui aliéner

les sympathies du peuple en ne cessant d'accuser son ambition. Ils

redoutaient son influence plus que son autorité et voulaient le

désarmer avant de le combattre. Cinq siècles se sont écoulés: il est

temps que, dégagée des rumeurs des factions et des mensonges de

l'envie, l'histoire redevienne impartiale et juste.

Les communes de Flandre, loin de songer à reconnaître pour comte le

prince de Galles, avaient seulement déclaré que l'absence et

l'hostilité de Louis de Nevers rendaient nécessaire de créer de

nouveau un _rewaert_, c'est-à-dire un dictateur investi de la

puissance suprême; après plusieurs entrevues avec Edouard à l'Ecluse,

et une assemblée tenue à Bruges, le 16 juillet, leur élection unanime

désigna Sohier de Courtray, héritier d'un nom illustre et uni

étroitement par les liens du sang à Jacques d'Artevelde. Son premier

soin fut de se rendre à Alost pour s'opposer aux entreprises des

_Leliaerts_, commandés par Florent de Brugdam, tandis que les milices

communales des bonnes villes de Flandre, soutenues par Jean de

Mautravers et une troupe d'archers anglais qui avaient débarqué à

l'Ecluse, se préparaient à former le siége de Termonde.

Grâce à ces mesures, Edouard III put se féliciter de s'être assuré

l'alliance de la Flandre plus fermement que jamais. Ne jugeant pas

nécessaire de s'arrêter plus longtemps à l'Ecluse, il donna à sa

flotte l'ordre d'appareiller le 24 juillet, soit vers les côtes de

Bretagne, où le comte de Montfort et ses partisans, harcelés de toutes

parts par les garnisons françaises, réclamaient instamment son appui;

soit vers celles de la Gascogne, où le comte de Lancastre venait

d'aborder. Mais ce projet ne devait point s'exécuter: à peine était-il

sorti du havre de l'Ecluse, qu'une horrible tempête s'éleva, et, après

deux jours de périls, le roi d'Angleterre fut jeté, le 26 juillet, sur

les rivages de son royaume. Les nouvelles qu'il ne tarda point à y

recevoir de Flandre l'obligèrent à modifier complètement ses projets.

Le 22 juillet, une dernière conférence avait eu lieu entre Edouard III

et les députés des communes. Il n'est point douteux que Jacques

d'Artevelde y ait assisté, et le même jour il s'arrêta à Bruges pour

annoncer au peuple les mesures qui avaient été prises pour maintenir

la paix; le lendemain, il arrive à Ypres pour y remplir la même

mission, et l'enthousiasme avec lequel sont accueillies ses paroles

est une nouvelle preuve de l'affection que lui conservent les

bourgeois. Cependant lorsqu'il rentre à Gand, le dimanche 24 juillet,

il aperçoit sur son passage quelques hommes aux traits sinistres qui

semblent le menacer, et vers le soir il entend tout à coup résonner

des clameurs furieuses autour de sa demeure: c'est en vain que ses

valets se hâtent de fermer les portes; les cris redoublent: Artevelde

a reconnu la voix de ses ennemis, car les uns l'accusent de vouloir

faire piller Gand par les Anglais, les autres répètent qu'il a profité

de son autorité pour rassembler d'immenses richesses et que déjà il a

envoyé son trésor à Londres. Cependant il n'hésite pas et paraît à une

fenêtre: «Seigneurs, leur dit-il, tel que je suis vous m'avez fait, et

me jurâtes jadis que contre tous hommes vous me défendriez et

garderiez: et maintenant vous me voulez occire et sans raison. Faire

le pouvez, si vous voulez, car je ne suis qu'un seul homme contre vous

tous, à point de défense. Avisez, pour Dieu, et retournez au temps

passé. Si considérez les grâces et les grands courtoisies que jadis

vous ai faites. Vous me voulez rendre petit guerdon des grands biens

que au temps passé je vous ai faits. Ne savez-vous comment toute

marchandise estoit périe en ce pays? Je la vous recouvrai. En après,

je vous ai gouvernés en si grand'paix que tous avez eu, du temps de

mon gouvernement, toutes choses à volonté, blés, laines, avoir et

toutes marchandises dont vous êtes recouvrés et en bon point.»

L'éloquence de Jacques d'Artevelde, la justice de sa défense, le

souvenir de ses services, ne purent le sauver. Les hommes qui le

menaçaient étaient bien résolus à ne point l'écouter. Les querelles

politiques n'étaient pour eux qu'un prétexte, et leurs haines

personnelles étaient impatientes de frapper le capitaine de

Saint-Jean. On remarquait parmi eux un bourgeois, nommé Jean

Panneberch, qui était excité par des rancunes semblables à celles qui

avaient naguère fait naître le complot de Jean de Steenbeke, et avec

lui ses parents Gauthier de Mey, Jean van Meerlaer, Jean Pauwels, Paul

et Simon de Westhuc. De ceux qui les suivaient, les uns étaient les

débris du parti des foulons, qui aspiraient à venger Jean Bake; les

autres, les membres des petits métiers, des tuiliers, des corroyeurs,

factieux vulgaires qui avaient été soudoyés par le duc de Brabant et

le comte de Flandre.

Jacques d'Artevelde comprit qu'il était inutile de chercher plus

longtemps à se justifier; cédant aux prières de ses serviteurs, qui

lui exposaient que toutes les portes allaient être brisées, il se

retirait dans la cour de sa maison pour gagner une église voisine et y

trouver un asile au pied des autels, quand ses ennemis, triomphant

dans leurs efforts, se précipitèrent vers lui en poussant des cris de

mort. Un savetier les précédait, et tel fut l'instrument du complot

détestable qui termina prématurément une vie à laquelle étaient

attachées la grandeur et la gloire de la Flandre.

Les ennemis de Jacques d'Artevelde (les principaux étaient Gérard

Denys et Simon Parys) dominèrent pendant quelques jours; mais bientôt

l'indignation publique s'éleva contre les auteurs du crime, et les

députés des communes flamandes traversèrent la mer pour se rendre à

Westminster, près d'Edouard III. «Là s'excusèrent-ils de la mort

d'Artevelde, dit Froissart, et jurèrent solennellement que nulle chose

n'en savoient, et s'ils l'eussent sçu, défendu et gardé l'eussent à

leur pouvoir, mais estoient de la mort de lui durement courroucés et

désolés, et le plaignoient et regrettoient grandement; car ils

reconnaissoient bien qu'il leur avoit esté moult propice et nécessaire

à tous leurs besoins, et avoit régi et gouverné le pays de Flandre

bellement et sagement.....» La mort de Jacques d'Artevelde avait été

toutefois un événement d'une si haute importance, qu'Edouard III remit

à l'année suivante l'expédition qu'il était prêt à conduire en France.

Déjà les magistrats de Grand avaient ordonné une enquête sur ce qui

avait eu lieu. Les coupables, fidèles à l'usage du _wehrgeld_, qui

s'était maintenu dans les lois et dans les mœurs, offrirent aussitôt

le prix de l'homicide, mais ils furent de plus condamnés à une

expiation solennelle. En 1375, malgré trente années d'émeutes, malgré

la restauration de Louis de Male, la sentence des magistrats

continuait à être exécutée et une lampe expiatoire brûlait encore dans

le cloître de Notre-Dame de la Biloke, où les bourgeois de Gand

s'étaient réunis la première fois autour de Jacques d'Artevelde.

Histoire de Flandre (T. 2/4) · 第 17 / 30 段