importants. Lorsque Renaud de Cobham avait débarqué la veille à
Blankenberghe, on lui avait annoncé qu'un jour suffirait pour réunir
deux cents navires: en effet, les députés de Bruges avaient employé
toute la nuit à préparer cet armement, et les Français entendirent
bientôt résonner autour d'eux les trompes des marins flamands. Les uns
étaient venus de Bruges par les eaux intérieures, d'autres sortaient
du port de l'Ecluse et des baies voisines. Ils décidèrent la victoire:
le trésorier du roi, Nicolas Béhuchet, tomba en leur pouvoir, et
n'écoutant que leur désir de venger la dévastation de l'île de
Cadzand, ils le pendirent au haut d'un mât. Hugues Quiéret avait péri
également, après avoir vu toute la flotte française détruite ou
conquise, et avec lui un si grand nombre d'hommes d'armes, «que la mer
en estoit toute ensanglantée en ce lez et estimoit-on bien les morts à
trente mille hommes.»
Dès le lendemain, la reine d'Angleterre arrivait de Gand, avec Thomas
de Vaernewyck et Jean Uutenhove, pour féliciter Edouard III, que sa
blessure retenait sur son navire. Le bruit de la victoire de l'Ecluse
s'était promptement répandu dans tout le pays. Dès qu'elle fut connue
à Valenciennes, où se trouvaient le duc de Brabant et le comte de
Hainaut, Jacques d'Artevelde monta dans une tribune érigée sur la
place du marché, «et montra, dit Froissart, de quel droit le roi
d'Angleterre avait en la chalenge de France, et aussi quelle puissance
les trois pays avoient, c'est à savoir Flandre, Hainaut et Brabant,
quand ils estoient d'un accord et d'une alliance ensemble; et fit
adonc par ses paroles et son grand sens, que toutes manières de gens
qui l'ouïrent dirent qu'il avoit grandement bien parlé et par grande
expérience; et en fut de tous moult loué et prisé, et dirent qu'il
estoit bien digne de gouverner la comté de Flandre. Après ces choses
faites et devisées, les seigneurs se partirent là l'un de l'autre, et
prirent un bref jour d'être ensemble à Gand.»
Jacques d'Artevelde les y précéda, et les comptes de la ville de Gand
nous apprennent que le 30 juin il était déjà à Ardenbourg, où le roi
d'Angleterre, à peine guéri de sa blessure, avait fait un pèlerinage:
il l'accompagna à Bruges, où s'étaient réunis les comtes de Gueldre et
de Hainaut, le marquis de Juliers et les autres alliés du roi, et ce
fut là que les députés des communes flamandes demandèrent à Edouard
III de les aider à repousser les Français, afin qu'ils pussent se
mettre en possession de la ville de Tournay et du comté d'Artois qu'il
leur avait accordés. Ils offraient un corps de cent mille hommes pour
l'expédition de Tournay, que le roi Edouard lui-même devait commander,
et cinquante mille hommes pour la seconde, qui devait être confiée à
Robert d'Artois. Edouard III annonça la conclusion de cette convention
au parlement d'Angleterre par des lettres écrites à Bruges le 9
juillet, et il se rendit à Gand pour y jurer solennellement de
l'observer.
Si quelque chose peut peindre la puissance à laquelle étaient arrivées
les communes flamandes, c'est la rapidité de leurs armements. En cinq
jours, elles mirent cent quarante mille hommes sur pied. Tous ces
bourgeois, que leurs ennemis accusaient d'être excités par l'or des
Anglais, avaient déclaré qu'afin de venir en aide à la cause du pays,
ils voulaient servir sans solde, «tant avoient pris la guerre en
cœur.» Le 15 juillet, les bourgeois de Bruges et de Gand quittèrent
leurs foyers pour obéir à l'appel de leurs capitaines: les uns se
dirigeaient vers Audenarde, les autres vers la West-Flandre, où
devaient les rejoindre les milices d'Ypres, de Furnes, de Poperinghe,
de Cassel et de Bergues; ils avaient choisi pour _rewaert_ l'un des
barons les plus puissants du pays, Simon de Mirabel, seigneur de
Beveren, de Halle et de Perwez, qui était l'époux d'Elisabeth de
Flandre, fille de Louis de Nevers.
Philippe de Valois s'était hâté d'envoyer à Tournay le connétable, les
comtes de Foix, de Guines, de Poitiers, de Narbonne, les maréchaux de
Trie et de Briquebec, Geoffroi de Charny, Jean de Landas et d'autres
braves chevaliers, avec trois mille hommes d'armes et dix mille
sergents. En même temps, il chargeait le duc de Bourgogne, le comte
d'Armagnac, les sires de Créquy, de Wavrin, de Vergy et de
Saint-Venant d'aller conduire des renforts non moins considérables à
la garnison de Saint-Omer. Il avait lui-même réuni une armée de
soixante et dix mille hommes entre Lens et Arras, afin de se porter
partout où un secours important deviendrait nécessaire, défendant aux
chevaliers qui occupaient les villes d'accepter aucune lutte en pleine
campagne; il avait habilement compris qu'il fallait contenir les
communes d'Artois, déjà prêtes à se joindre aux communes flamandes, et
éviter les chances d'une défaite qui eût pu être le signal d'une
insurrection, s'il est vrai, comme le racontent plusieurs historiens,
que les bourgeois de Saint-Omer voulaient profiter de la première
occasion favorable pour livrer leurs remparts à Robert d'Artois.
«Seigneurs, que me conseillez-vous? disait le duc de Bourgogne à ses
amis en voyant l'armée de Robert d'Artois rangée en ordre de bataille
entre Arques et Saint-Omer; il faut qu'aujourd'hui je me voie
déshonoré ou que je désobéisse au roi.»--«Sire, répondirent les autres
chevaliers, à l'aide de Dieu et de vos bons amis, à la paix du roi
viendrez-vous bien.» Et sans attendre l'arrivée de Philippe de Valois
qui se dirigeait vers Saint-Omer, ils s'armèrent précipitamment. Le
duc de Bourgogne s'avança vers l'aile droite de l'armée flamande,
placée près de l'enceinte d'une maladrerie, où Robert d'Artois se
tenait avec quelques archers anglais et les milices de Bruges et du
Franc; le comte d'Armagnac attaquait au même moment l'aile gauche
formée des Yprois qui s'appuyaient sur le centre, composé des milices
de Furnes et de Bergues. Les Flamands avaient fortifié leur position
en creusant un large fossé garni de pieux ferrés, et il fut impossible
de la forcer. Les Français se replièrent en désordre vers Saint-Omer,
et toute l'aile droite, qu'animait la présence de Robert d'Artois et
de Henri de Flandre, quitta aussitôt ses retranchements pour inquiéter
leur retraite (26 juillet 1340).
Les milices de Bruges et du Franc suivaient de si près le duc de
Bourgogne qu'elles parvinrent aux portes de Saint-Omer en même temps
que les hommes d'armes français; mais il s'y pressait une telle foule
de fuyards que Robert d'Artois ne put s'y ouvrir un passage, et les
traits qu'on lançait des remparts l'empêchèrent de profiter de ses
succès. La nuit était venue, et Robert d'Artois avait ordonné aux
milices flamandes de se retirer; mais, en se dirigeant vers leur camp,
elles rencontrèrent les hommes d'armes du comte d'Armagnac, qui
avaient repoussé les Yprois. Déjà les archers anglais criaient
«Saint-George!» et une nouvelle mêlée s'engagea: ce fut là qu'un noble
chevalier de Bourgogne, nommé Gauthier de Juilly, rendit son épée à la
commune de Bruges. Lorsque le comte d'Armagnac et le duc de Bourgogne
reparurent successivement à Saint-Omer à la lueur des torches, y
portant avec eux les corps des plus illustres de leurs compagnons qui
avaient succombé, les cris et les gémissements des chevaliers qui leur
survivaient retentirent de toutes parts.
Cependant Robert d'Artois approchait du camp d'Arques. Quelques feux y
étaient allumés, mais un profond silence y régnait. Toutes les tentes
étaient désertes, et la milice victorieuse de Bruges, qui avait
différé jusqu'aux premières heures du jour l'assaut de Saint-Omer,
apprit avec stupeur que la terreur des Yprois s'était communiquée aux
milices de Poperinghe, de Cassel et de Bailleul, chargées de la garde
du camp, et qu'elles fuyaient vers la Flandre, comme si, depuis
l'époque de Guillaume de Juliers, de tristes souvenirs devaient à
jamais les éloigner des bords de l'Aa. Robert d'Artois donna en
pleurant l'ordre de les suivre; et, vers l'aurore, les milices de
Bruges placèrent leurs machines de guerre et leurs bagages sur leurs
chariots, et se replièrent vers Ypres avec leurs capitaines Jean de
Cockelaere, Jean Hooft et Jean Schynckele.
Robert d'Artois se rendit aussitôt au siége de Tournay: c'était là
qu'allait désormais se concentrer toute la lutte entre les communes de
Flandre et les hommes d'armes de Philippe de Valois. Edouard III se
trouvait avec Jacques d'Artevelde à Helchin, où il attendait depuis le
21 juillet l'arrivée de ses alliés. Déjà il avait adressé à Philippe
de Valois ses lettres de défi, pour lui annoncer qu'il était «entré en
la terre de Flandre comme seigneur souverain d'icelle.» Mais le roi de
France lui avait répondu avec dédain: «De ce que vous cuidiez avoir
les Flamens en aide, nous cuidons estre certains que les bonnes gens
et les communes du pays se porteront en telle manière envers nostre
cousin, le conte de Flandres, leur seigneur, qu'ils garderont leur
honneur et leur loyauté; et pour ce qu'ils ont mespris jusques à ore,
ce a esté par mal conseil de gens qui ne gardoient pas au profit
commun, mais au profit de eux seulement.»
Ces lettres de Philippe de Valois furent remises au roi d'Angleterre
le 31 juillet. En ce moment, tous ses alliés l'avaient rejoint, et il
ordonna l'investissement immédiat de la ville de Tournay. Les comtes
de Hainaut et de Gueldre portèrent leurs tentes près de l'abbaye du
Saulchoy. Le duc de Brabant, qui paraît dès cette époque avoir été
l'objet de quelque méfiance, se trouvait placé un peu plus vers le sud
à côté du camp du roi d'Angleterre, qui s'était établi dans la
léproserie de Vaulx. De l'autre côté de l'Escaut, Robert d'Artois
occupait avec d'autres troupes anglaises tout l'espace compris entre
Orcq et Pontariez. Enfin, Jacques d'Artevelde s'était réservé la
position la plus périlleuse, c'est-à-dire la chaîne de collines qui
s'étend depuis la route de Lille jusqu'au hameau de Sept-Fontaines.
Cette armée qui fermait toute issue à la garnison de Tournay, ne
comptait pas moins de cent vingt mille hommes.
Dès les premiers jours du siége, les Flamands donnèrent le signal de
l'attaque. Ils avaient placé sur leurs navires des machines de guerre
d'invention récente, «jetant feu et grands carreaux pour tout rompre.»
C'étaient des ribaudequins formés de la réunion de plusieurs petits
canons: au siècle le plus fameux dans les fastes chevaleresques
appartient cette arme nouvelle qui doit détruire la chevalerie.
Cependant tous les assauts furent repoussés, et l'on se vit réduit à
serrer de plus en plus étroitement le blocus. Les Flamands et les
Anglais se consolaient de leur inaction et multipliaient leurs
chevauchées: c'est ainsi qu'ils brûlèrent tour à tour Orchies,
Saint-Amand, Landas, Marchiennes, Seclin, et insultèrent les faubourgs
de Lille et de Lens. Ces expéditions avaient duré pendant tout le mois
d'août, lorsque les défenseurs de Tournay, exténués de fatigues et de
privations, réussirent à faire parvenir au roi de France un message
qui lui apprit leur triste situation.
Philippe de Valois n'avait pas quitté Aire; il avait chargé le duc
d'Athènes et le vicomte de Thouars d'aller piller toute la vallée de
Cassel; il avait même, disait-on, mis en délibération dans son conseil
s'il ne devait point profiter de la fuite des Yprois pour les assiéger
dans leur ville et envahir la West-Flandre. Il semble probable
toutefois que ces rumeurs, répandues à dessein, ne furent qu'une ruse
pour engager les Flamands à lever le siége de Tournay. Cependant la
garnison flamande, qui protégeait la montagne de Cassel, inspirée par
la mémoire héroïque de Zannequin, repoussa toutes les attaques, et
bientôt après le roi de France, se rendant aux prières des chevaliers
enfermés à Tournay, se dirigea vers Saint-Venant avec toute son armée,
où l'on remarquait les rois de Bohême et de Navarre, les ducs de
Normandie, de Bourbon, de Bretagne, de Bourgogne, de Lorraine et
d'Athènes, les comtes de Flandre, de Savoie, d'Alençon, d'Armagnac, de
Boulogne, de Dreux, d'Aumale, de Blois, de Sancerre, de Roussy, et un
grand nombre d'autres barons. Il ne s'arrêta point à Lille, et alla
aussitôt placer son camp au pont de Bouvines, afin de rappeler à
Edouard III qu'un de ses aïeux avait expié par une sanglante défaite
les mêmes projets et la même ambition (7 septembre).
Dès que l'arrivée de Philippe de Valois fut connue au siége de
Tournay, Edouard III abandonna la léproserie de Vaulx pour passer
l'Escaut, et, à son exemple, le comte de Hainaut et le duc de Brabant
vinrent s'établir entre Chercq et les ruines de l'ancienne abbaye de
Saint-Martin. Toute l'armée des assiégeants s'y était rangée en ordre
de bataille, et avait fortifié sa position de telle sorte que le roi
de France ne pouvait faire parvenir le moindre secours à Tournay sans
combattre ses ennemis sur les retranchements mêmes qu'ils avaient
élevés.
Les maréchaux français rapportèrent à Philippe de Valois que la
position qu'occupait Edouard III était à peu près inaccessible: jamais
il ne s'était d'ailleurs mieux souvenu des sages conseils du roi
Robert de Naples, et, bien plus que l'année précédente, il redoutait
non-seulement la trahison des communes auxquelles s'adressait le
manifeste du roi d'Angleterre, mais aussi celle de plusieurs de ses
barons, comme le prouva depuis le supplice du sire de Clisson, qui
était en ce moment près de lui à Bouvines. Loin de songer à une
attaque, il craignait lui-même d'être assailli et avait résolu de ne
point quitter sa position, qui n'était pas moins forte que celle de
ses adversaires. La Marque, après avoir décrit une courbe autour de
son aile droite, depuis Ennevelin jusqu'à Louril, s'étendait tout à
coup devant le front de son armée, puis elle se repliait autour de son
aile gauche en méandres sinueux qui se prolongeaient jusqu'auprès
d'Annapes. D'un côté il était protégé par les marais de Hem, et de
l'autre par les prairies de Péronne que séparait le Pont-à-Tressin,
passage étroit que deux sergents n'auraient pu traverser à la fois.
Il faut toutefois le remarquer, ce choix d'une position militaire
convenait bien mieux au roi d'Angleterre, qui continuait à bloquer la
garnison de Tournay, qu'au roi de France, qui, de son camp de
Bouvines, ne pouvait rien faire pour la secourir. Cette barrière de
ruisseaux et de marais qui entouraient les Français avait aussi
d'autres inconvénients. Les chevaucheurs anglais allaient intercepter
les convois de vivres jusqu'aux portes de Lens et de Douay; et l'armée
du roi de France se voyait punie de l'abandon dans lequel elle
laissait l'intrépide Godemar du Fay et ses amis, par la même famine et
les mêmes contagions.
Alors vivait à l'abbaye de Fontenelle une pieuse princesse,
petite-fille de Philippe le Hardi, et à la fois mère du comte de
Hainaut et sœur du roi de France. Joignant ses efforts à ceux des
cardinaux envoyés par le pape, elle cherchait à faire accepter son
noble rôle de médiatrice. «Et par plusieurs fois, dit Froissart, la
bonne dame estoit chue aux pieds du roi de France son frère, en lui
priant que répit ou traité d'accord fust pris entre lui et le roi
anglois. Et quand la bonne dame avoit travaillé à ceux de France,
elle s'en venoit à ceux de l'empire, especialement au duc de Brabant
et au marquis de Juliers, qui avoit eu sa fille, et à messire Jean de
Hainaut, et leur prioit que pour Dieu et pour pitié, ils voulsissent
entendre à aucun traité d'accord et avoier le roi d'Angleterre à ce
qu'il y voulsist descendre.»
Philippe de Valois se prêtait volontiers à ces démarches: Edouard III
les eût peut-être rejetées plus vivement, si, après un siége
infructueux de soixante et quatorze jours, il n'avait vu s'approcher
la fin de l'automne; il avait d'ailleurs épuisé tous ses trésors, et
sa présence était devenue nécessaire dans ses Etats. Les communes de
Flandre, fatiguées de leur oisiveté plutôt que découragées par la
stérilité de leurs efforts, étaient également disposées à une trêve;
mais elles exigeaient qu'elle ne fût faite qu'à des conditions telles
qu'on eût pu les imposer à Philippe de Valois après une défaite, et
les comptes des trois bonnes villes de Flandre, en 1340, rappellent
l'envoi de leurs députés «pour régler les conditions de la trêve entre
les deux rois.»
Les conférences eurent lieu dans l'église d'Esplechin. Le roi de
France avait désigné comme ses plénipotentiaires le roi de Bohême, le
duc de Lorraine, l'évêque de Liége, les comtes de Savoie et
d'Armagnac; mais ils trouvèrent les députés des communes flamandes
inébranlables dans leurs prétentions, et, quelle que fût leur
habileté, ils se virent réduits à les subir.
La trêve qui fut signée le 25 septembre dans l'église d'Esplechin
devait durer jusqu'au 24 juin 1341; elle suspendait aussi les
hostilités des Ecossais contre l'Angleterre, et il y était convenu
que, s'ils repoussaient une négociation à laquelle ils étaient restés
étrangers, le roi de France les abandonnerait sans pouvoir désormais
les secourir de quelque manière que ce fût. Enfin, Philippe de Valois
y prenait l'engagement de ne point augmenter les fortifications ni les
approvisionnements des forteresses que les Anglais assiégeaient en
Guyenne.
Ce que la trêve d'Esplechin nous offre de plus intéressant, c'est la
grande place qu'y occupe la Flandre. Les Crespinois et les autres
usuriers d'Arras ne pourront plus se prévaloir de leurs créances, et
aucun des chevaliers flamands qui ont suivi le comte au camp de
Bouvines ne pourra rentrer dans ses foyers, sous peine d'y être jugé
et de perdre tous ses biens avec l'assentiment du roi de France. De
plus, Philippe de Valois y renonçait au pouvoir de faire excommunier
les Flamands, que ses prédécesseurs tenaient de plusieurs papes, et
cet article de la trêve fut reproduit dans une déclaration solennelle
qui fut adressée aux communes de Flandre.
Jacques d'Artevelde, rentré à Gand, parut sur la place du Marché pour
y rendre compte à tous les bourgeois assemblés de sa conduite au siége
de Tournay; et peu de jours après, le 7 octobre, les échevins
déchirèrent publiquement à l'hôtel de ville les bulles et les
sentences d'excommunication que le roi de France avait remises à leurs
députés. Le même jour, Louis de Nevers, qui avait quitté le camp
français pour accompagner Jacques d'Artevelde en Flandre, fit publier
une déclaration par laquelle il abjurait tous ses griefs, approuvait
tout ce qui avait eu lieu, et promettait de gouverner dorénavant en
écoutant les conseils des trois bonnes villes.
Tandis que Louis de Nevers se voyait réduit à dissimuler vis-à-vis des
communes victorieuses, Philippe de Valois se hâtait d'étouffer dans
ses Etats les sympathies qu'y trouvaient les communes de Flandre et
les tendances qui s'y manifestaient pour parvenir au but qu'elles
avaient déjà atteint. «Beaucoup de personnes s'étonnaient, dit Gilles
li Muisis, de ce que le roi de France eût consenti à tout ce qui était
exprimé dans la trêve; mais elles ne pouvaient prévoir ce qui suivit,
parce qu'il n'y en avait point d'exemple: le roi de France fit saisir
dans tout son royaume les biens et les revenus des barons, des
chevaliers et de tous ceux qui lui étaient contraires.»
D'autres soins préoccupaient le roi d'Angleterre. Mécontent d'avoir dû
renoncer à la conquête de Tournay, et surtout d'avoir été si près de
l'armée de son adversaire sans pouvoir la combattre, il était revenu
en Flandre, chargé de dettes énormes. En vain adressait-il les lettres
les plus pressantes à l'archevêque de Canterbury et à ses autres
ministres: ils ne lui envoyaient point d'argent, et se contentaient de
chercher à se justifier par de pompeuses protestations ou de frivoles
excuses. Enfin Edouard III appela près de lui Jacques d'Artevelde et
les autres échevins et capitaines des villes de Flandre, qu'il nomme,
dans une de ses lettres «ses fidèles amis, les compagnons de son
expédition et de ses tribulations.» Il leur exposa la coupable
négligence de ses conseillers, et peut-être ne leur cacha-t-il point
les rumeurs qui les montraient associés à un complot. Leur avis
unanime fut que le retour du roi en Angleterre était devenu
indispensable. Il se rendit aussitôt secrètement à l'Ecluse, où il
s'embarqua pour Londres. Il y arriva lorsqu'on ne l'y attendait point
et au milieu de la nuit. Ses ministres furent aussitôt conduits à la
tour de Londres, et un long manifeste apprit à la nation les méfaits
de l'archevêque de Canterbury et la volonté du roi de n'employer sa
puissance qu'à gouverner ses sujets avec justice et douceur. Tout ce
document, où les pensées les plus généreuses sont exprimées dans un
noble langage, semble un écho de la déclaration adressée le 8 février
1339 aux bonnes villes de France par le conseil de Jacques
d'Artevelde.
Edouard III avait consenti à proroger jusqu'au 29 août le terme de la
trêve qui devait expirer le 24 juin. En priant les communes de Flandre
d'y donner leur adhésion, il leur avait annoncé que des conférences
allaient s'ouvrir à Antoing et qu'il espérait qu'on pourrait y
atteindre le but pacifique qu'elles se proposaient. En effet
l'archevêque de Reims, le comte d'Eu, le duc de Brabant et plusieurs
chevaliers d'Angleterre et de Flandre, se réunirent à Antoing le 1er
août; mais comme il leur paraissait impossible de s'accorder sur les
prétentions d'Edouard III, ils se séparèrent presque aussitôt;
cependant, ils s'assemblèrent de nouveau dix jours après pour
prolonger les trêves, et il fut bientôt convenu qu'elles dureraient
jusqu'aux fêtes de la Saint-Jean 1342.
Le roi d'Angleterre, en subissant ces retards, ne pouvait ignorer
combien ils lui étaient funestes. Il voyait se perdre tous les fruits
de la merveilleuse activité qu'il avait déployée en 1338; car
l'empereur, cédant aux démarches du roi de France, venait de révoquer,
par une déclaration solennelle du 13 juin, les pouvoirs du vicariat
qu'il avait accordé à Edouard III. Le roi d'Angleterre cherchait du
moins à s'assurer de plus en plus l'appui de la Flandre, et par une
charte du 18 août, il promulgua le règlement de l'étape de laines de
Bruges qui devait être gouvernée par un maire et des connétables
librement élus par les marchands anglais, et être moins soumise à
l'autorité du droit strict qu'aux principes équitables de la
juridiction commerciale.
Il n'était point douteux toutefois que les hostilités ne tarderaient
pas à recommencer. Les députés de tous les alliés se trouvèrent dans
les derniers jours du mois de mai à Malines; il s'agissait d'y décider
de quel côté on porterait la guerre, et il paraît qu'à la prière des
Flamands il y fut résolu que la première expédition aurait pour objet
la conquête de l'Artois. Au mois de juillet, tout annonçait de plus en
plus la reprise prochaine des hostilités. Edouard III terminait ses
armements, et venait de nommer le comte de Northampton son lieutenant
en France. Le 2 août, les milices des communes de Flandre se mirent en
marche: elles s'avancèrent vers Cassel et de là jusqu'auprès de
Gravelines, où elles campèrent vis-à-vis de l'armée française que
commandaient le comte d'Eu et le comte de Valois. Cependant les
Anglais ne paraissaient point. Une femme reçut la mission d'aller en
Angleterre se plaindre de ces retards près d'Edouard III. La commune
de Gand l'avait investie du mandat le plus étendu, et c'était à elle
que les députés des autres communes flamandes devaient adresser leurs
messages: fille de Sohier de Courtray, épouse de Jacques d'Artevelde,
elle était à ce double titre digne de représenter la Flandre dans ces
négociations importantes; et l'on ne peut douter qu'on ne lui ait fait
l'accueil le plus honorable en Angleterre, car le roi venait
d'ordonner que des sergents royaux se rendissent au devant des
ambassadeurs flamands et que chaque jour à leur lever, ses ménestrels
jouassent de leurs instruments «en l'honneur de la terre de Flandre.»