La Flandre avait promis au roi d'Angleterre des secours plus

importants. Lorsque Renaud de Cobham avait débarqué la veille à

Blankenberghe, on lui avait annoncé qu'un jour suffirait pour réunir

deux cents navires: en effet, les députés de Bruges avaient employé

toute la nuit à préparer cet armement, et les Français entendirent

bientôt résonner autour d'eux les trompes des marins flamands. Les uns

étaient venus de Bruges par les eaux intérieures, d'autres sortaient

du port de l'Ecluse et des baies voisines. Ils décidèrent la victoire:

le trésorier du roi, Nicolas Béhuchet, tomba en leur pouvoir, et

n'écoutant que leur désir de venger la dévastation de l'île de

Cadzand, ils le pendirent au haut d'un mât. Hugues Quiéret avait péri

également, après avoir vu toute la flotte française détruite ou

conquise, et avec lui un si grand nombre d'hommes d'armes, «que la mer

en estoit toute ensanglantée en ce lez et estimoit-on bien les morts à

trente mille hommes.»

Dès le lendemain, la reine d'Angleterre arrivait de Gand, avec Thomas

de Vaernewyck et Jean Uutenhove, pour féliciter Edouard III, que sa

blessure retenait sur son navire. Le bruit de la victoire de l'Ecluse

s'était promptement répandu dans tout le pays. Dès qu'elle fut connue

à Valenciennes, où se trouvaient le duc de Brabant et le comte de

Hainaut, Jacques d'Artevelde monta dans une tribune érigée sur la

place du marché, «et montra, dit Froissart, de quel droit le roi

d'Angleterre avait en la chalenge de France, et aussi quelle puissance

les trois pays avoient, c'est à savoir Flandre, Hainaut et Brabant,

quand ils estoient d'un accord et d'une alliance ensemble; et fit

adonc par ses paroles et son grand sens, que toutes manières de gens

qui l'ouïrent dirent qu'il avoit grandement bien parlé et par grande

expérience; et en fut de tous moult loué et prisé, et dirent qu'il

estoit bien digne de gouverner la comté de Flandre. Après ces choses

faites et devisées, les seigneurs se partirent là l'un de l'autre, et

prirent un bref jour d'être ensemble à Gand.»

Jacques d'Artevelde les y précéda, et les comptes de la ville de Gand

nous apprennent que le 30 juin il était déjà à Ardenbourg, où le roi

d'Angleterre, à peine guéri de sa blessure, avait fait un pèlerinage:

il l'accompagna à Bruges, où s'étaient réunis les comtes de Gueldre et

de Hainaut, le marquis de Juliers et les autres alliés du roi, et ce

fut là que les députés des communes flamandes demandèrent à Edouard

III de les aider à repousser les Français, afin qu'ils pussent se

mettre en possession de la ville de Tournay et du comté d'Artois qu'il

leur avait accordés. Ils offraient un corps de cent mille hommes pour

l'expédition de Tournay, que le roi Edouard lui-même devait commander,

et cinquante mille hommes pour la seconde, qui devait être confiée à

Robert d'Artois. Edouard III annonça la conclusion de cette convention

au parlement d'Angleterre par des lettres écrites à Bruges le 9

juillet, et il se rendit à Gand pour y jurer solennellement de

l'observer.

Si quelque chose peut peindre la puissance à laquelle étaient arrivées

les communes flamandes, c'est la rapidité de leurs armements. En cinq

jours, elles mirent cent quarante mille hommes sur pied. Tous ces

bourgeois, que leurs ennemis accusaient d'être excités par l'or des

Anglais, avaient déclaré qu'afin de venir en aide à la cause du pays,

ils voulaient servir sans solde, «tant avoient pris la guerre en

cœur.» Le 15 juillet, les bourgeois de Bruges et de Gand quittèrent

leurs foyers pour obéir à l'appel de leurs capitaines: les uns se

dirigeaient vers Audenarde, les autres vers la West-Flandre, où

devaient les rejoindre les milices d'Ypres, de Furnes, de Poperinghe,

de Cassel et de Bergues; ils avaient choisi pour _rewaert_ l'un des

barons les plus puissants du pays, Simon de Mirabel, seigneur de

Beveren, de Halle et de Perwez, qui était l'époux d'Elisabeth de

Flandre, fille de Louis de Nevers.

Philippe de Valois s'était hâté d'envoyer à Tournay le connétable, les

comtes de Foix, de Guines, de Poitiers, de Narbonne, les maréchaux de

Trie et de Briquebec, Geoffroi de Charny, Jean de Landas et d'autres

braves chevaliers, avec trois mille hommes d'armes et dix mille

sergents. En même temps, il chargeait le duc de Bourgogne, le comte

d'Armagnac, les sires de Créquy, de Wavrin, de Vergy et de

Saint-Venant d'aller conduire des renforts non moins considérables à

la garnison de Saint-Omer. Il avait lui-même réuni une armée de

soixante et dix mille hommes entre Lens et Arras, afin de se porter

partout où un secours important deviendrait nécessaire, défendant aux

chevaliers qui occupaient les villes d'accepter aucune lutte en pleine

campagne; il avait habilement compris qu'il fallait contenir les

communes d'Artois, déjà prêtes à se joindre aux communes flamandes, et

éviter les chances d'une défaite qui eût pu être le signal d'une

insurrection, s'il est vrai, comme le racontent plusieurs historiens,

que les bourgeois de Saint-Omer voulaient profiter de la première

occasion favorable pour livrer leurs remparts à Robert d'Artois.

«Seigneurs, que me conseillez-vous? disait le duc de Bourgogne à ses

amis en voyant l'armée de Robert d'Artois rangée en ordre de bataille

entre Arques et Saint-Omer; il faut qu'aujourd'hui je me voie

déshonoré ou que je désobéisse au roi.»--«Sire, répondirent les autres

chevaliers, à l'aide de Dieu et de vos bons amis, à la paix du roi

viendrez-vous bien.» Et sans attendre l'arrivée de Philippe de Valois

qui se dirigeait vers Saint-Omer, ils s'armèrent précipitamment. Le

duc de Bourgogne s'avança vers l'aile droite de l'armée flamande,

placée près de l'enceinte d'une maladrerie, où Robert d'Artois se

tenait avec quelques archers anglais et les milices de Bruges et du

Franc; le comte d'Armagnac attaquait au même moment l'aile gauche

formée des Yprois qui s'appuyaient sur le centre, composé des milices

de Furnes et de Bergues. Les Flamands avaient fortifié leur position

en creusant un large fossé garni de pieux ferrés, et il fut impossible

de la forcer. Les Français se replièrent en désordre vers Saint-Omer,

et toute l'aile droite, qu'animait la présence de Robert d'Artois et

de Henri de Flandre, quitta aussitôt ses retranchements pour inquiéter

leur retraite (26 juillet 1340).

Les milices de Bruges et du Franc suivaient de si près le duc de

Bourgogne qu'elles parvinrent aux portes de Saint-Omer en même temps

que les hommes d'armes français; mais il s'y pressait une telle foule

de fuyards que Robert d'Artois ne put s'y ouvrir un passage, et les

traits qu'on lançait des remparts l'empêchèrent de profiter de ses

succès. La nuit était venue, et Robert d'Artois avait ordonné aux

milices flamandes de se retirer; mais, en se dirigeant vers leur camp,

elles rencontrèrent les hommes d'armes du comte d'Armagnac, qui

avaient repoussé les Yprois. Déjà les archers anglais criaient

«Saint-George!» et une nouvelle mêlée s'engagea: ce fut là qu'un noble

chevalier de Bourgogne, nommé Gauthier de Juilly, rendit son épée à la

commune de Bruges. Lorsque le comte d'Armagnac et le duc de Bourgogne

reparurent successivement à Saint-Omer à la lueur des torches, y

portant avec eux les corps des plus illustres de leurs compagnons qui

avaient succombé, les cris et les gémissements des chevaliers qui leur

survivaient retentirent de toutes parts.

Cependant Robert d'Artois approchait du camp d'Arques. Quelques feux y

étaient allumés, mais un profond silence y régnait. Toutes les tentes

étaient désertes, et la milice victorieuse de Bruges, qui avait

différé jusqu'aux premières heures du jour l'assaut de Saint-Omer,

apprit avec stupeur que la terreur des Yprois s'était communiquée aux

milices de Poperinghe, de Cassel et de Bailleul, chargées de la garde

du camp, et qu'elles fuyaient vers la Flandre, comme si, depuis

l'époque de Guillaume de Juliers, de tristes souvenirs devaient à

jamais les éloigner des bords de l'Aa. Robert d'Artois donna en

pleurant l'ordre de les suivre; et, vers l'aurore, les milices de

Bruges placèrent leurs machines de guerre et leurs bagages sur leurs

chariots, et se replièrent vers Ypres avec leurs capitaines Jean de

Cockelaere, Jean Hooft et Jean Schynckele.

Robert d'Artois se rendit aussitôt au siége de Tournay: c'était là

qu'allait désormais se concentrer toute la lutte entre les communes de

Flandre et les hommes d'armes de Philippe de Valois. Edouard III se

trouvait avec Jacques d'Artevelde à Helchin, où il attendait depuis le

21 juillet l'arrivée de ses alliés. Déjà il avait adressé à Philippe

de Valois ses lettres de défi, pour lui annoncer qu'il était «entré en

la terre de Flandre comme seigneur souverain d'icelle.» Mais le roi de

France lui avait répondu avec dédain: «De ce que vous cuidiez avoir

les Flamens en aide, nous cuidons estre certains que les bonnes gens

et les communes du pays se porteront en telle manière envers nostre

cousin, le conte de Flandres, leur seigneur, qu'ils garderont leur

honneur et leur loyauté; et pour ce qu'ils ont mespris jusques à ore,

ce a esté par mal conseil de gens qui ne gardoient pas au profit

commun, mais au profit de eux seulement.»

Ces lettres de Philippe de Valois furent remises au roi d'Angleterre

le 31 juillet. En ce moment, tous ses alliés l'avaient rejoint, et il

ordonna l'investissement immédiat de la ville de Tournay. Les comtes

de Hainaut et de Gueldre portèrent leurs tentes près de l'abbaye du

Saulchoy. Le duc de Brabant, qui paraît dès cette époque avoir été

l'objet de quelque méfiance, se trouvait placé un peu plus vers le sud

à côté du camp du roi d'Angleterre, qui s'était établi dans la

léproserie de Vaulx. De l'autre côté de l'Escaut, Robert d'Artois

occupait avec d'autres troupes anglaises tout l'espace compris entre

Orcq et Pontariez. Enfin, Jacques d'Artevelde s'était réservé la

position la plus périlleuse, c'est-à-dire la chaîne de collines qui

s'étend depuis la route de Lille jusqu'au hameau de Sept-Fontaines.

Cette armée qui fermait toute issue à la garnison de Tournay, ne

comptait pas moins de cent vingt mille hommes.

Dès les premiers jours du siége, les Flamands donnèrent le signal de

l'attaque. Ils avaient placé sur leurs navires des machines de guerre

d'invention récente, «jetant feu et grands carreaux pour tout rompre.»

C'étaient des ribaudequins formés de la réunion de plusieurs petits

canons: au siècle le plus fameux dans les fastes chevaleresques

appartient cette arme nouvelle qui doit détruire la chevalerie.

Cependant tous les assauts furent repoussés, et l'on se vit réduit à

serrer de plus en plus étroitement le blocus. Les Flamands et les

Anglais se consolaient de leur inaction et multipliaient leurs

chevauchées: c'est ainsi qu'ils brûlèrent tour à tour Orchies,

Saint-Amand, Landas, Marchiennes, Seclin, et insultèrent les faubourgs

de Lille et de Lens. Ces expéditions avaient duré pendant tout le mois

d'août, lorsque les défenseurs de Tournay, exténués de fatigues et de

privations, réussirent à faire parvenir au roi de France un message

qui lui apprit leur triste situation.

Philippe de Valois n'avait pas quitté Aire; il avait chargé le duc

d'Athènes et le vicomte de Thouars d'aller piller toute la vallée de

Cassel; il avait même, disait-on, mis en délibération dans son conseil

s'il ne devait point profiter de la fuite des Yprois pour les assiéger

dans leur ville et envahir la West-Flandre. Il semble probable

toutefois que ces rumeurs, répandues à dessein, ne furent qu'une ruse

pour engager les Flamands à lever le siége de Tournay. Cependant la

garnison flamande, qui protégeait la montagne de Cassel, inspirée par

la mémoire héroïque de Zannequin, repoussa toutes les attaques, et

bientôt après le roi de France, se rendant aux prières des chevaliers

enfermés à Tournay, se dirigea vers Saint-Venant avec toute son armée,

où l'on remarquait les rois de Bohême et de Navarre, les ducs de

Normandie, de Bourbon, de Bretagne, de Bourgogne, de Lorraine et

d'Athènes, les comtes de Flandre, de Savoie, d'Alençon, d'Armagnac, de

Boulogne, de Dreux, d'Aumale, de Blois, de Sancerre, de Roussy, et un

grand nombre d'autres barons. Il ne s'arrêta point à Lille, et alla

aussitôt placer son camp au pont de Bouvines, afin de rappeler à

Edouard III qu'un de ses aïeux avait expié par une sanglante défaite

les mêmes projets et la même ambition (7 septembre).

Dès que l'arrivée de Philippe de Valois fut connue au siége de

Tournay, Edouard III abandonna la léproserie de Vaulx pour passer

l'Escaut, et, à son exemple, le comte de Hainaut et le duc de Brabant

vinrent s'établir entre Chercq et les ruines de l'ancienne abbaye de

Saint-Martin. Toute l'armée des assiégeants s'y était rangée en ordre

de bataille, et avait fortifié sa position de telle sorte que le roi

de France ne pouvait faire parvenir le moindre secours à Tournay sans

combattre ses ennemis sur les retranchements mêmes qu'ils avaient

élevés.

Les maréchaux français rapportèrent à Philippe de Valois que la

position qu'occupait Edouard III était à peu près inaccessible: jamais

il ne s'était d'ailleurs mieux souvenu des sages conseils du roi

Robert de Naples, et, bien plus que l'année précédente, il redoutait

non-seulement la trahison des communes auxquelles s'adressait le

manifeste du roi d'Angleterre, mais aussi celle de plusieurs de ses

barons, comme le prouva depuis le supplice du sire de Clisson, qui

était en ce moment près de lui à Bouvines. Loin de songer à une

attaque, il craignait lui-même d'être assailli et avait résolu de ne

point quitter sa position, qui n'était pas moins forte que celle de

ses adversaires. La Marque, après avoir décrit une courbe autour de

son aile droite, depuis Ennevelin jusqu'à Louril, s'étendait tout à

coup devant le front de son armée, puis elle se repliait autour de son

aile gauche en méandres sinueux qui se prolongeaient jusqu'auprès

d'Annapes. D'un côté il était protégé par les marais de Hem, et de

l'autre par les prairies de Péronne que séparait le Pont-à-Tressin,

passage étroit que deux sergents n'auraient pu traverser à la fois.

Il faut toutefois le remarquer, ce choix d'une position militaire

convenait bien mieux au roi d'Angleterre, qui continuait à bloquer la

garnison de Tournay, qu'au roi de France, qui, de son camp de

Bouvines, ne pouvait rien faire pour la secourir. Cette barrière de

ruisseaux et de marais qui entouraient les Français avait aussi

d'autres inconvénients. Les chevaucheurs anglais allaient intercepter

les convois de vivres jusqu'aux portes de Lens et de Douay; et l'armée

du roi de France se voyait punie de l'abandon dans lequel elle

laissait l'intrépide Godemar du Fay et ses amis, par la même famine et

les mêmes contagions.

Alors vivait à l'abbaye de Fontenelle une pieuse princesse,

petite-fille de Philippe le Hardi, et à la fois mère du comte de

Hainaut et sœur du roi de France. Joignant ses efforts à ceux des

cardinaux envoyés par le pape, elle cherchait à faire accepter son

noble rôle de médiatrice. «Et par plusieurs fois, dit Froissart, la

bonne dame estoit chue aux pieds du roi de France son frère, en lui

priant que répit ou traité d'accord fust pris entre lui et le roi

anglois. Et quand la bonne dame avoit travaillé à ceux de France,

elle s'en venoit à ceux de l'empire, especialement au duc de Brabant

et au marquis de Juliers, qui avoit eu sa fille, et à messire Jean de

Hainaut, et leur prioit que pour Dieu et pour pitié, ils voulsissent

entendre à aucun traité d'accord et avoier le roi d'Angleterre à ce

qu'il y voulsist descendre.»

Philippe de Valois se prêtait volontiers à ces démarches: Edouard III

les eût peut-être rejetées plus vivement, si, après un siége

infructueux de soixante et quatorze jours, il n'avait vu s'approcher

la fin de l'automne; il avait d'ailleurs épuisé tous ses trésors, et

sa présence était devenue nécessaire dans ses Etats. Les communes de

Flandre, fatiguées de leur oisiveté plutôt que découragées par la

stérilité de leurs efforts, étaient également disposées à une trêve;

mais elles exigeaient qu'elle ne fût faite qu'à des conditions telles

qu'on eût pu les imposer à Philippe de Valois après une défaite, et

les comptes des trois bonnes villes de Flandre, en 1340, rappellent

l'envoi de leurs députés «pour régler les conditions de la trêve entre

les deux rois.»

Les conférences eurent lieu dans l'église d'Esplechin. Le roi de

France avait désigné comme ses plénipotentiaires le roi de Bohême, le

duc de Lorraine, l'évêque de Liége, les comtes de Savoie et

d'Armagnac; mais ils trouvèrent les députés des communes flamandes

inébranlables dans leurs prétentions, et, quelle que fût leur

habileté, ils se virent réduits à les subir.

La trêve qui fut signée le 25 septembre dans l'église d'Esplechin

devait durer jusqu'au 24 juin 1341; elle suspendait aussi les

hostilités des Ecossais contre l'Angleterre, et il y était convenu

que, s'ils repoussaient une négociation à laquelle ils étaient restés

étrangers, le roi de France les abandonnerait sans pouvoir désormais

les secourir de quelque manière que ce fût. Enfin, Philippe de Valois

y prenait l'engagement de ne point augmenter les fortifications ni les

approvisionnements des forteresses que les Anglais assiégeaient en

Guyenne.

Ce que la trêve d'Esplechin nous offre de plus intéressant, c'est la

grande place qu'y occupe la Flandre. Les Crespinois et les autres

usuriers d'Arras ne pourront plus se prévaloir de leurs créances, et

aucun des chevaliers flamands qui ont suivi le comte au camp de

Bouvines ne pourra rentrer dans ses foyers, sous peine d'y être jugé

et de perdre tous ses biens avec l'assentiment du roi de France. De

plus, Philippe de Valois y renonçait au pouvoir de faire excommunier

les Flamands, que ses prédécesseurs tenaient de plusieurs papes, et

cet article de la trêve fut reproduit dans une déclaration solennelle

qui fut adressée aux communes de Flandre.

Jacques d'Artevelde, rentré à Gand, parut sur la place du Marché pour

y rendre compte à tous les bourgeois assemblés de sa conduite au siége

de Tournay; et peu de jours après, le 7 octobre, les échevins

déchirèrent publiquement à l'hôtel de ville les bulles et les

sentences d'excommunication que le roi de France avait remises à leurs

députés. Le même jour, Louis de Nevers, qui avait quitté le camp

français pour accompagner Jacques d'Artevelde en Flandre, fit publier

une déclaration par laquelle il abjurait tous ses griefs, approuvait

tout ce qui avait eu lieu, et promettait de gouverner dorénavant en

écoutant les conseils des trois bonnes villes.

Tandis que Louis de Nevers se voyait réduit à dissimuler vis-à-vis des

communes victorieuses, Philippe de Valois se hâtait d'étouffer dans

ses Etats les sympathies qu'y trouvaient les communes de Flandre et

les tendances qui s'y manifestaient pour parvenir au but qu'elles

avaient déjà atteint. «Beaucoup de personnes s'étonnaient, dit Gilles

li Muisis, de ce que le roi de France eût consenti à tout ce qui était

exprimé dans la trêve; mais elles ne pouvaient prévoir ce qui suivit,

parce qu'il n'y en avait point d'exemple: le roi de France fit saisir

dans tout son royaume les biens et les revenus des barons, des

chevaliers et de tous ceux qui lui étaient contraires.»

D'autres soins préoccupaient le roi d'Angleterre. Mécontent d'avoir dû

renoncer à la conquête de Tournay, et surtout d'avoir été si près de

l'armée de son adversaire sans pouvoir la combattre, il était revenu

en Flandre, chargé de dettes énormes. En vain adressait-il les lettres

les plus pressantes à l'archevêque de Canterbury et à ses autres

ministres: ils ne lui envoyaient point d'argent, et se contentaient de

chercher à se justifier par de pompeuses protestations ou de frivoles

excuses. Enfin Edouard III appela près de lui Jacques d'Artevelde et

les autres échevins et capitaines des villes de Flandre, qu'il nomme,

dans une de ses lettres «ses fidèles amis, les compagnons de son

expédition et de ses tribulations.» Il leur exposa la coupable

négligence de ses conseillers, et peut-être ne leur cacha-t-il point

les rumeurs qui les montraient associés à un complot. Leur avis

unanime fut que le retour du roi en Angleterre était devenu

indispensable. Il se rendit aussitôt secrètement à l'Ecluse, où il

s'embarqua pour Londres. Il y arriva lorsqu'on ne l'y attendait point

et au milieu de la nuit. Ses ministres furent aussitôt conduits à la

tour de Londres, et un long manifeste apprit à la nation les méfaits

de l'archevêque de Canterbury et la volonté du roi de n'employer sa

puissance qu'à gouverner ses sujets avec justice et douceur. Tout ce

document, où les pensées les plus généreuses sont exprimées dans un

noble langage, semble un écho de la déclaration adressée le 8 février

1339 aux bonnes villes de France par le conseil de Jacques

d'Artevelde.

Edouard III avait consenti à proroger jusqu'au 29 août le terme de la

trêve qui devait expirer le 24 juin. En priant les communes de Flandre

d'y donner leur adhésion, il leur avait annoncé que des conférences

allaient s'ouvrir à Antoing et qu'il espérait qu'on pourrait y

atteindre le but pacifique qu'elles se proposaient. En effet

l'archevêque de Reims, le comte d'Eu, le duc de Brabant et plusieurs

chevaliers d'Angleterre et de Flandre, se réunirent à Antoing le 1er

août; mais comme il leur paraissait impossible de s'accorder sur les

prétentions d'Edouard III, ils se séparèrent presque aussitôt;

cependant, ils s'assemblèrent de nouveau dix jours après pour

prolonger les trêves, et il fut bientôt convenu qu'elles dureraient

jusqu'aux fêtes de la Saint-Jean 1342.

Le roi d'Angleterre, en subissant ces retards, ne pouvait ignorer

combien ils lui étaient funestes. Il voyait se perdre tous les fruits

de la merveilleuse activité qu'il avait déployée en 1338; car

l'empereur, cédant aux démarches du roi de France, venait de révoquer,

par une déclaration solennelle du 13 juin, les pouvoirs du vicariat

qu'il avait accordé à Edouard III. Le roi d'Angleterre cherchait du

moins à s'assurer de plus en plus l'appui de la Flandre, et par une

charte du 18 août, il promulgua le règlement de l'étape de laines de

Bruges qui devait être gouvernée par un maire et des connétables

librement élus par les marchands anglais, et être moins soumise à

l'autorité du droit strict qu'aux principes équitables de la

juridiction commerciale.

Il n'était point douteux toutefois que les hostilités ne tarderaient

pas à recommencer. Les députés de tous les alliés se trouvèrent dans

les derniers jours du mois de mai à Malines; il s'agissait d'y décider

de quel côté on porterait la guerre, et il paraît qu'à la prière des

Flamands il y fut résolu que la première expédition aurait pour objet

la conquête de l'Artois. Au mois de juillet, tout annonçait de plus en

plus la reprise prochaine des hostilités. Edouard III terminait ses

armements, et venait de nommer le comte de Northampton son lieutenant

en France. Le 2 août, les milices des communes de Flandre se mirent en

marche: elles s'avancèrent vers Cassel et de là jusqu'auprès de

Gravelines, où elles campèrent vis-à-vis de l'armée française que

commandaient le comte d'Eu et le comte de Valois. Cependant les

Anglais ne paraissaient point. Une femme reçut la mission d'aller en

Angleterre se plaindre de ces retards près d'Edouard III. La commune

de Gand l'avait investie du mandat le plus étendu, et c'était à elle

que les députés des autres communes flamandes devaient adresser leurs

messages: fille de Sohier de Courtray, épouse de Jacques d'Artevelde,

elle était à ce double titre digne de représenter la Flandre dans ces

négociations importantes; et l'on ne peut douter qu'on ne lui ait fait

l'accueil le plus honorable en Angleterre, car le roi venait

d'ordonner que des sergents royaux se rendissent au devant des

ambassadeurs flamands et que chaque jour à leur lever, ses ménestrels

jouassent de leurs instruments «en l'honneur de la terre de Flandre.»

Histoire de Flandre (T. 2/4) · 第 16 / 30 段