Brabant et de Flandre, cette paix profonde qu'il avait rêvée entre la
France et l'Angleterre. Un traité qui confirmait en le complétant
celui du 1er avril 1336 (v. st.), avait été conclu, le 3 décembre
1339, entre les députés des communes de Brabant et de Flandre.
«Cherchant à rendre de plus en plus étroite l'amitié et la concorde
qui unissent les deux pays, considérant que leurs nombreuses
populations ne peuvent subsister que par leurs métiers et leur
industrie, dont la première condition est le maintien de la liberté et
de la paix, et voulant désormais établir entre les deux pays une paix
et une union perpétuelles, qui soient pour tous la garantie de leurs
biens, de leurs vies, de leurs libertés et de leur industrie, en
rendant désormais impossible toute discorde et toute effusion de sang,
nous avons conclu et approuvé les conventions suivantes: La première,
que nous nous soutiendrons mutuellement contre nos ennemis; la
seconde, que le duc de Brabant et le comte de Flandre n'entreprendront
plus dorénavant aucune guerre sans l'assentiment des deux pays; la
troisième, que les marchands des deux pays pourront librement y
circuler, vendre et acheter toute espèce de marchandises; la
quatrième, que l'on frappera une monnaie commune pour les deux pays,
qui ne pourra jamais être modifiée: la Flandre fera vérifier la
monnaie frappée en Brabant et le Brabant réciproquement celle qui aura
été frappée en Flandre; la cinquième, que si quelqu'un a des motifs de
se plaindre d'un fait injuste, il s'adressera aux magistrats de la
ville à laquelle appartient le coupable, et ils seront tenus de lui
faire droit dans le délai de huit jours; s'ils ne le faisaient point,
il s'adressera à un conseil formé de dix personnes, dont quatre
désignées par le comte de Flandre et le duc de Brabant, et les six
autres par les six bonnes villes de Brabant et de Flandre. Ce conseil
s'assemblera dans le pays du plaignant dans la ville la plus voisine
de celle à laquelle appartient l'inculpé et prononcera dans le délai
de huit jours. Tous ceux qui le composeront jureront sur les saints
Evangiles de juger impartialement toutes les discussions et de faire
droit à toutes les plaintes qui seraient fondées. Ils seront même
tenus de prononcer leur sentence sans pouvoir quitter la ville dans
laquelle ils se sont assemblés et si l'un d'eux meurt, il sera
remplacé dans le délai de trois jours par le prince ou la ville qui
l'avait choisi. Nous promettons aussi qu'à l'avenir on suspendra toute
guerre, toute vengeance et tout défi, afin que le commerce n'en
souffre point. S'il arrivait que l'un des princes ou l'une des bonnes
villes violât les conventions contenues dans ce présent traité, il
n'en conservera pas moins toute sa force, mais toutes les autres
parties qui y ont adhéré se réuniront pour le faire respecter sans
délai et par tous les moyens qui seront en leur pouvoir. De plus,
comme il est de l'intérêt des deux pays de ne point cesser de
s'occuper attentivement de tous les événements qui pourraient se
présenter à l'avenir, nous avons résolu que désormais les deux princes
et les députés des six bonnes villes de Flandre et de Brabant se
réuniront en parlement trois fois chaque année, savoir: le quatorzième
jour après la Chandeleur, dans la ville de Gand; le quatorzième jour
après la fête de la Nativité de saint Jean-Baptiste, dans la ville de
Bruxelles; et le quatorzième jour après la Toussaint, dans la ville
d'Alost. On s'occupera dans ces assemblées de toutes les questions qui
s'accordent avec le présent traité et qui peuvent développer les
richesses et l'industrie des deux pays.»
Les communes de Hainaut, d'accord avec le comte dont les hommes
d'armes français ne respectaient plus les frontières, ne tardèrent
point à adhérer à cette confédération. Et quels étaient ceux qui
soutenaient Artevelde dans ces nobles entreprises? Etaient-ce, pour
emprunter le langage de Froissart, «toute manière de gens huiseux, de
bannis et de toute malvaise vie qu'il requelloit?» Leurs noms se
trouvent dans le traité d'alliance des communes de Flandre et de
Brabant; et sans nous arrêter aux députés des bonnes villes, nous nous
contenterons de citer, parmi les chevaliers, Sohier de Courtray,
beau-frère de Jacques d'Artevelde, Rasse d'Erpe, dont le neveu épousa
plus tard la fille du capitaine de Saint-Jean, Philippe d'Axel, ancien
_rewaert_ de Flandre, Simon de Mirabel, qui devait bientôt après être
appelé à la même dignité, Gérard de Rasseghem, Arnould de Gavre, Jean
de la Gruuthuse, Olivier de Poucke, Wulfart de Ghistelles, Guillaume
de Straten, Jean de Poelvoorde, Gérard d'Oultre, Roger de Vaernewyck,
Gérard de Moerkerke, Jean de Masmines, Roger de Lichtervelde, Gilbert
de Leeuwerghem, Arnould Baronaige, Jean d'Herzeele, Jean d'Uytkerke,
Simon de Malstede, Hugues de Steelant, Jean de Bailleul; tous avaient
juré de l'observer «par leur chevalerie, loyalté, foy pleine et
serment sollennellement et publiquement fait, touchiez par eux, pour
faire che, les saintes Evangélies.»
Ce fut au milieu de ce mouvement qui, en peu de mois, avait élevé la
Flandre au faîte de la puissance et de la prospérité, qu'on y reçut
les lettres du pape Benoît XII, qui retraçaient ce que la position des
communes avait eu de plus déplorable en ne leur proposant d'autre
remède qu'une résignation complète aux volontés de Philippe de Valois.
«C'est une opinion générale, leur écrivait le pape, que la Flandre qui
possède tant de cités, une noblesse si illustre et des peuples si
nombreux, ne peut se passer de la faveur et de la protection du roi de
France: de là dépendent l'approvisionnement de ses habitants et
l'activité de son commerce, principal élément de sa puissance. Quelle
quantité innombrable d'hommes n'a-t-elle point vus périr dans ses
guerres contre les rois de France? Combien ses richesses n'ont-elles
point souffert de ses fréquentes rébellions? Le passé peut vous
instruire pour l'avenir et vous apprendre tout ce que vous auriez à
redouter pour vos personnes et vos biens, si, ce qu'à Dieu ne plaise,
le roi de France se trouvait réduit à vous combattre.» Lorsque ces
lettres arrivèrent en Flandre, les communes avaient déjà reconnu
Edouard III pour roi de France, et leur réponse fut le départ de
Baudouin de Lisseweghe, qu'elles envoyèrent à Avignon afin qu'il y
réclamât l'annulation de toutes les clauses relatives à l'interdit
insérées dans les traités; pour l'obtenir, il portait avec lui l'acte
du roi d'Angleterre qui y avait renoncé comme roi de France; mais cet
acte devait être de peu de valeur aux yeux du pape, qui s'empressa de
consulter Philippe de Valois sur l'accueil qu'il convenait de faire
aux députés des communes de Flandre. «Nous avons, disait-il, appris
par des lettres venues d'Allemagne que les Flamands ont prêté serment
de fidélité au roi d'Angleterre en le nommant expressément roi de
France, et comme ils nous annoncent que leurs députés nous
expliqueront plus complètement leurs intentions, nous ne savons point
si, dans ce cas, nous devons leur accorder un sauf-conduit.»
Il ne paraît point que le pape ait reçu Baudouin de Lisseweghe et ses
collègues. Dans une lettre qu'il adressa au roi d'Angleterre, il lui
disait que, s'il s'appuyait sur l'allégation de ses droits,
l'incapacité politique des femmes dans l'ordre héréditaire de la
monarchie le condamnait; que s'il comptait sur la force des armes, la
France n'était point un pays tel que l'on pût en prendre possession
par conquête; puis il ajoutait: «Si ceux qui t'ont donné ces conseils
se vantent d'avoir déjà soumis à ta domination la Flandre qui forme
l'un des fiefs du royaume de France, considère quels sont les peuples
sur lesquels reposent leurs espérances. La fidélité est une vertu
qu'on n'a jamais louée chez eux. On sait combien de fois, violant leur
serment, ils ont chassé leurs seigneurs naturels, et si ceux-là mêmes
ont été victimes de leur inconstance et de leurs trahisons, que
peux-tu, mon fils, attendre de leur part?... Il ne faut point se
confier beaucoup aux Allemands ni aux Flamands; leur zèle s'éteindra
dès qu'ils ne pourront plus s'enrichir de tes trésors. Si tu rappelles
à ta mémoire l'histoire de tes prédécesseurs, tu y verras comment les
Allemands et les Flamands se sont conduits à leur égard, et tu y
apprendras quelle foi tu dois ajouter à leurs promesses.»
Edouard III avait, dès le 30 janvier, chargé Nicolas de Fiesque de
porter sa justification à Benoît XII; mais elle avait été interceptée
par les Français à quelques lieues d'Avignon. La réponse publique et
solennelle du roi d'Angleterre aux accusations dirigées contre lui fut
le manifeste publié à Gand le 8 février, où il déclara que, loin de
songer à renouveler les exactions, maltôtes et changements de monnaie
dont se plaignait le peuple, il voulait rétablir sa prospérité et ses
franchises en faisant droit à tous et en revenant aux bonnes lois et
aux coutumes qui avaient existé au temps de son aïeul saint Louis, roi
de France.
On ne peut douter que Jacques d'Artevelde ne soit l'auteur de ce
manifeste: il ne voyait dans Edouard III que le protecteur d'une
confédération européenne des communes. Appelé à traiter avec l'un des
princes les plus puissants du monde, il ne s'était pas contenté des
engagements formels des ambassadeurs, et avait réclamé l'adhésion des
communes anglaises, comme il avait obtenu celle des communes de
Brabant et de Hainaut. Lorsque le roi d'Angleterre quitta la Flandre
pour aller réunir ses hommes d'armes dans ses Etats, Guillaume de
Steelant, Nicolas de Schotelaere et d'autres députés des communes
flamandes s'embarquèrent avec lui. Un parlement fut convoqué à
Westminster le mercredi après la mi-carême (29 mars 1339, v. st.), et
ce fut là que le roi Edouard, après «boine deliberation, avis et meur
quonseil avecques les archevesques, évesques, prélats, ducs, contes,
barons, nobles, et tous autres procureurs des viscontées, villes et
chastellenies de son royalme,» prêta solennellement serment sur les
saints Evangiles d'observer les traités qu'il avait approuvés à Gand;
et quand le même serment eut été prononcé par les évêques de
Canterbury, de Durham, de Lincoln et de Londres, les comtes de Derby,
de Northampton, de Warwick, de Glocester, de Huntingdon, d'Oxford et
d'autres chevaliers, il fut répété par «les mayors et communités des
cinq boines villes d'Engleterre, Londres, Warwick, Lincoln, Bristol et
Norwich, les baillius, mayors et communités des cinq ports, Sandwich,
Douvres, Winchelsea, Hastings et Rye, en signe de plus grande sûreté,
et par le commun conseil, octroy, assent, quonsent et accord de tout
le parlement.» La commune de Londres avait seule fait entendre
quelques plaintes au sujet des priviléges accordés aux communes
flamandes; mais Edouard III avait calmé son opposition en déclarant au
maire et aux aldermen, réunis à Westminster, qu'il renoncerait à sa
couronne et à sa famille plutôt que de manquer à ses engagements.
Edouard III avait promis de retourner en Flandre avant les fêtes de la
Saint-Jean, et avait laissé pour otages les comtes de Derby et de
Salisbury, que devaient rejoindre plus tard les comtes de Northampton
et de Suffolk. La reine Philippine de Hainaut était aussi restée à
Gand, à l'abbaye de Saint-Pierre, où elle était souvent «visitée et
confortée d'Artevelde, des seigneurs, des dames et des damoiselles de
Gand.» Ce fut là qu'au milieu des témoignages du respect et de
l'affection des bourgeois naquit Jean, depuis duc de Lancastre. Peu de
temps après, Catherine de Courtray devint également mère d'un fils,
que la reine d'Angleterre tint sur les fonts du baptême et auquel elle
donna, en souvenir d'elle, le nom de Philippe. Un petit-fils du duc de
Lancastre devait venger à Azincourt la défaite de Philippe d'Artevelde
à Roosebeke.
Les légats du pape étaient arrivés à Tournay au mois de janvier pour y
publier les censures ecclésiastiques dont le roi d'Angleterre avait
été menacé, à cause de son alliance avec l'empereur Louis de Bavière,
alors frappé d'excommunication; mais le roi de France intervint pour
obtenir un sursis, car il cherchait dès cette époque à réconcilier
l'empereur avec le pape, pourvu qu'il révoquât le vicariat accordé à
Edouard III. L'évêque de Carthagène et son collègue quittèrent
Tournay: ils y furent remplacés par l'évêque de Senlis et l'abbé de
Saint-Denis, chargés par le roi de prononcer contre la Flandre, «un
excommuniement si grand qu'il n'estoit prestre qui y osât célébrer le
divin service.»
L'excommunication avait été fulminée le 4 avril; le même soir,
Matthieu de Trie et Godemar du Fay rassemblèrent à Tournay environ
mille hommes d'armes et trois cents arbalétriers, et ils se dirigèrent
pendant la nuit vers les frontières de Flandre. Au point du jour, ils
parurent devant les faubourgs de Courtray, puis, après y avoir
escarmouché quelque temps, ils continuèrent à suivre la Lys jusque
près de Warneton, pillant tout ce qu'ils rencontraient et faisant
conduire à Tournay les troupeaux qui paissaient dans les prairies:
encouragés par ce succès, ils avaient tenté à leur retour la même
expédition sur les rives de l'Escaut, entre Tournay et Audenarde,
lorsque, arrivés près de Berchem, ils se virent surpris par une
nombreuse troupe de Gantois, commandée par Jacques d'Artevelde et
leurs autres capitaines. A peine eurent-ils le temps de s'éloigner
précipitamment, et le vendredi avant le dimanche des Rameaux, l'on
aperçut, du haut des remparts de Tournay, les tentes des milices
communales de Flandre, qui occupaient les villages de Chin et de
Ramegnies.
Jacques d'Artevelde croyait que si les communes flamandes se
réunissaient aux hommes d'armes anglais qui n'avaient point accompagné
Edouard III, il ne serait point impossible de s'emparer de Tournay,
refuge constant des garnisons françaises dont on redoutait les
excursions dévastatrices, et, dans ce but, il avait envoyé un message
à la commune d'Ypres et aux comtes de Salisbury et de Suffolk, qui se
trouvaient dans cette ville, afin qu'ils le rejoignissent sans délai.
Les bourgeois d'Ypres avaient montré le plus grand zèle pour cet
armement: le châtelain Gérard d'Oultre, les échevins Jacques de Vroede
et Nicolas de Dickebie, s'étaient placés à leur tête, et déjà ils
s'étaient mis en marche quand ils supplièrent les chefs anglais de
s'arrêter pour chasser d'Armentières quelques Génois qui ne cessaient
de piller toutes les campagnes environnantes. Bien que les Génois
fissent bonne défense, Armentières fut prise d'assaut et livrée aux
flammes. Ce succès fut fatal aux vainqueurs, car il leur donna une
confiance exagérée dans leurs propres forces. Au lieu de se diriger
vers Courtray, en se tenant sur la rive gauche de la Lys, où ils
n'avaient rien à craindre, ils se persuadèrent qu'ils pourraient
prendre Lille comme ils avaient enlevé Armentières; ils étaient
arrivés assez près de l'abbaye de Marquette et s'avançaient entre des
haies épaisses qui dominaient la route, quand ils furent tout à coup
attaqués de front par cinq cents hommes d'armes et assaillis de toutes
parts par des arbalétriers. La retraite était impossible: des deux
échevins d'Ypres, l'un périt, l'autre fut fait prisonnier. Le comte de
Salisbury partagea le même sort et fut conduit au Châtelet de Paris.
Jacques d'Artevelde apprit avec consternation la déroute de Marquette:
avant de s'éloigner il établit toutefois une garnison dans le château
d'Helchin, afin de prévenir désormais les excursions de Matthieu de
Trie et de Godemar du Fay, et il ne revint à Gand que pour faire
rédiger, de concert avec les autres communes, l'acte d'appel de la
sentence d'interdit prononcée par l'évêque de Senlis et l'abbé de
Saint-Denis.
Cependant, de même que Jacques d'Artevelde avait voulu enlever Tournay
avant l'assemblée des hommes d'armes français, Philippe de Valois
avait résolu de conquérir les Etats du comte de Hainaut tandis
qu'Edouard III se trouvait encore en Angleterre. Il voulait punir
sévèrement sa rébellion, afin que cet exemple effrayât le duc de
Brabant et les autres princes qui avaient abandonné son alliance. Une
armée considérable avait été réunie à Cambray: on y comptait six mille
hommes d'armes et huit mille sergents à pied, brigands ou badauds,
comme les nomme Froissart. Le duc de Bourgogne et le comte d'Alençon y
conduisirent de nombreux renforts, et bientôt après elle reçut pour
chef le duc de Normandie, fils aîné du roi de France.
Le 1er juin 1340, les Français investirent le château de
Thun-l'Evêque, situé à la jonction de la Scarpe et de l'Escaut, et
défendu par les deux frères de Gauthier de Mauny. Le duc de Normandie
avait fait venir de Cambray et de Douay six grandes machines de
guerre. Mais Jean et Thierri de Mauny espéraient qu'ils ne tarderaient
point à être secourus. Ils ne s'étaient point trompés: le comte de
Hainaut avait convoqué dans les prairies de Nave les communes et la
noblesse de ses Etats, dans laquelle on remarquait les sires de
Lalaing, d'Enghien, de Ligne, d'Antoing, de la Hamaide, de Roisin, de
Trazegnies. Le duc de Brabant le suivait avec ses chevaliers et ses
milices communales. Le comte de Gueldre lui avait également amené un
grand nombre de chevaliers de Saxe et de Westphalie; le jeune comte de
Namur était accouru lui-même avec deux cents lances; enfin, Jacques
d'Artevelde, fidèle au traité qui unissait les communes de Flandre à
celles du Hainaut, venait d'arriver à Condé avec une armée que
Froissart évalue à plus de soixante mille hommes.
A cette nouvelle, le duc de Normandie ordonna aux échevins de Tournay
d'armer précipitamment cinq cents sergents pour renforcer la garnison
de Saint-Amand, de peur que Jacques d'Artevelde ne cherchât à
s'emparer de cette ville pour surprendre l'armée française, campée sur
la rive droite de la Scarpe. Il avait déjà envoyé des messagers au roi
de France qui réunissait à Péronne et à Arras une nombreuse armée pour
combattre Edouard III. Philippe de Valois se porta aussitôt en avant
avec toutes ses forces, «et assez tost après, ajoute Froissart, il y
vint comme soudoyer du duc son fils, car il ne pouvoit nullement venir
à main armée sur l'empire: pourquoi le duc son fils fut toudis chef et
souverain de cette entreprise, mais il s'ordonnoit par le conseil du
roi son père.»
Le comte de Hainaut avait chargé ses hérauts de défier le duc de
Normandie, mais il n'obtenait aucune réponse. Irrité de ces retards,
il proposa d'établir un pont sur l'Escaut et d'attaquer l'armée
française; les communes de Brabant, qui se plaignaient de leur
inaction, appuyèrent son avis, et les mêmes motifs y engagèrent sans
doute les communes de Flandre. Rien n'était plus aisé que de franchir
l'Escaut près de Maulde et d'assaillir le front de l'armée du duc de
Normandie, tandis que Jacques d'Artevelde intercepterait sa retraite
en se dirigeant de Condé vers Saint-Amand, par la forêt de Vicogne. Le
duc de Brabant était le seul qui rejetât avec dédain ce projet
audacieux: peut-être n'avait-il vu qu'à regret la confédération des
communes de son duché avec celles de Flandre et désirait-il
secrètement le triomphe du roi de France. Son rang lui assurait une
grande influence dans toutes les délibérations, et l'on n'osa point
adopter une résolution qu'il avait vivement désapprouvée. Tout ce
qu'on obtint de lui fut un simulacre de mouvement offensif qui permit
à Jean et à Thierri de Mauny d'évacuer le château de Thun-l'Evêque et
de se retirer sur la rive droite de l'Escaut. En vain le comte de
Hainaut charge-t-il une dernière fois le sire de Maubuisson de défier
le duc de Normandie; celui-ci se contente de répondre qu'il n'a pas
coutume de combattre à la volonté de ses ennemis. L'armée française
s'éloigne en bon ordre, afin de profiter d'événements plus favorables
pour tenter une nouvelle invasion.
Le mouvement rétrograde de Philippe de Valois après le siége de
Thun-l'Evêque rappelle la retraite de Philippe le Bel, attendant, pour
attaquer les Flamands au Mont-en-Pévèle, la nouvelle du désastre de
Zierikzee. Comme Philippe le Bel, Philippe de Valois avait recruté à
grands frais une multitude de marins génois qui pillaient les côtes de
Flandre et d'Angleterre et s'emparaient des navires qu'ils pouvaient
atteindre. Sachant qu'on n'était plus éloigné de l'époque qu'Edouard
III avait fixée pour son retour en Flandre, il avait ordonné à toute
sa flotte de se réunir et de livrer combat aux vaisseaux qui
ramèneraient le roi d'Angleterre. Cette flotte portait trente-cinq
mille hommes placés sous les ordres d'un chevalier d'Artois, nommé
Hugues Quiéret, et le commandement supérieur de cette expédition avait
été donné au trésorier du roi Nicolas Béhuchet, qui était aussi
curieux de voir une bataille que Pierre Flotte lui-même le matin de la
journée de Courtray. Trente galères génoises obéissaient à un chef de
corsaires de Porto-Venere, nommé Barbavara: on y remarquait aussi cent
quarante gros navires équipés à Calais et dans les ports de Normandie;
enfin, en y comprenant sans distinction les diverses espèces de
vaisseaux hokebos, dromons, galiots et coquets, elle comptait plus de
huit cents voiles.
Le 8 juin, cet armement formidable parut à l'entrée du Zwyn. Nicolas
Béhuchet débarqua aussitôt un grand nombre de ses hommes d'armes dans
l'île de Cadzand, où il fit brûler toutes les habitations et égorger
tous les laboureurs. Mais les bourgeois de Bruges, conduits par Jean
Breydel et Jean Schynckele, accourent assez tôt pour secourir la ville
de l'Ecluse; ils purent voir toute la flotte française se serrer
autour des ruines fumantes de Cadzand, en se maintenant avec des
chaînes de fer pour éviter le mouvement de la marée: c'était là, que,
cachée entre les dunes et fermant le passage du port de l'Ecluse, elle
espérait s'emparer aisément du roi d'Angleterre, au moment où il
entrerait dans le Zwyn, sans soupçonner le danger qui le menaçait.
Cependant deux jours s'étaient à peine écoulés, lorsque l'arrivée de
la flotte française fut connue à Orwell, où Edouard III devait
s'embarquer le 12 juin. L'archevêque de Canterbury s'empressa de l'en
instruire, mais le roi refusa de le croire: «Vous voulez m'obliger,
lui disait-il, à renoncer à mon expédition, mais je l'exécuterai
malgré vous; si vous avez peur, vous pouvez rester en Angleterre.» Ce
fut en vain que son amiral, Robert de Morley, jura sur sa tête que ce
récit n'était que la vérité, et lui amena même un pilote qui avait été
le témoin de la manœuvre de Nicolas Béhuchet; Edouard III ne
consentit à retarder de quelques jours son départ que lorsque des
lettres du comte de Gueldre lui transmirent le même avis. Ses
messagers se rendirent aussitôt dans tous les ports des comtés
voisins, ordonnant à tous les vaisseaux de s'assembler immédiatement à
Orwell. Enfin, le 22 juin, le roi, voyant que deux ou trois cents
navires l'avaient déjà rejoint, n'hésita plus à quitter l'Angleterre.
Il avait promis de revenir en Flandre avant les fêtes de la
Saint-Jean, et à ses yeux il n'était point de péril qui pût justifier
la violation de son serment.
Le lendemain, 23 juin, vers trois heures, Edouard III découvrit les
côtes de Flandre. Il fit aussitôt ralentir la marche de sa flotte, et
trois de ses chevaliers, Renaud de Cobham, Jean Chandos et Etienne de
Labourkin, descendirent à terre près de Blankenberghe, et s'avancèrent
le long des dunes. A peine avaient-ils fait quelques pas qu'ils
aperçurent, au delà des prairies de Sainte-Anne, toute la flotte
française rangée en ordre de bataille dans les deux bras que forme le
Zwyn. Ils se hâtèrent d'aller raconter ce qu'ils avaient vu, et le roi
d'Angleterre fit jeter l'ancre sur le rivage.
Edouard III attendait impatiemment le lever du soleil (24 juin 1340);
mais le vent avait changé pendant la nuit: la marée était basse, et il
était devenu impossible d'entrer dans le Zwyn. Tandis que les Anglais
multipliaient leurs efforts, ils remarquèrent quelques galères
génoises qui sortaient du golfe pour gagner la mer. C'était Barbavara.
Il avait inutilement supplié Béhuchet de quitter une position où il
perdait tout l'avantage de la supériorité du nombre. Le trésorier du
roi, dont le courage faiblissait, n'avait pas voulu s'éloigner du
havre de l'Ecluse. «Seigneur, lui avait répondu l'amiral italien,
puisque vous ne voulez me croire, je ne veux point me perdre avec
vous,» et il s'était placé avec ses gros vaisseaux devant les coquets
anglais.
Il était en ce moment près de midi. Edouard III, impatient de venger
les pertes que lui avaient fait éprouver les galères génoises, ordonna
de les attaquer. Barbavara se signala par sa valeur; il s'empara du
premier navire qui l'aborda. Edouard III rétablit le combat en
s'élançant au milieu des traits des ennemis: la cuisse percée d'une
flèche, il continuait à exhorter ses amis par sa parole et son exemple
à bien garder son honneur. Robert d'Artois, Henri de Flandre, Gauthier
de Mauny, Chandos, Percy, Cobham et cent autres rivalisaient de
courage autour de lui. Enfin Barbavara, réduit à céder, se retira,
après avoir acquis autant de gloire que s'il eût été vainqueur.
La marée qui montait portait la flotte anglaise dans le Zwyn. Béhuchet
était peut-être celui qui s'applaudissait le plus de la défaite de
Barbavara: il allait obtenir seul tout l'honneur du succès; ses hommes
d'armes étaient quatre contre un, ses vaisseaux plus nombreux et plus
forts; aussi s'empressa-t-il de faire briser les chaînes qui les
retenaient en ordre de bataille, et permit-il à chacun de s'assurer
une part de butin et de prisonniers. Là s'engagea une nouvelle mêlée,
non moins sanglante et non moins terrible; les Français manœuvraient
en désordre: deux de leurs plus grands navires, _le Christophe_ et
_l'Edouard_, qu'ils avaient autrefois enlevés, chargés de laines
anglaises destinées aux Flamands, avaient été reconquis par Edouard
III, et les hommes d'armes qui avaient cherché à se réfugier sur le
rivage avaient été impitoyablement massacrés par les communes
flamandes qui se dirigeaient de toutes parts vers l'Ecluse.