«En ce temps, raconte Froissart, avoit ung bourgeois à Gand, lequel

parloit bien sagement au gré de plusieurs. Si reprirent aucuns hommes

ses paroles aux aultres, et dirent qu'il estoit un très sage homme, et

dirent qu'il avoit dit que s'il estoit oys et creus, il cuideroit en

brief temps avoir remis Flandres en bon estat et r'aroient tout leur

gaignage, sans estre mal du roy de France, ne du roy d'Engleterre. Ces

paroles multiplièrent tant que li quars ou la moitié de la ville en fu

infourmés. Lors commencèrent à s'assembler et tant que, un jour de

feste après disner, ils se mirent ensamble plus de mille, et

appeloient l'un l'autre à leurs maisons, en disant: Alons, alons oyr

le bon conseil du saige homme.--Et vinrent à la maison du dit

bourgeois qu'ils trouvèrent appoiant à son huis. De si long qu'ils le

percheurent, ils lui firent grant révérence et honneur, et dirent:

Chier seigneur, veuilliés nous oyr. Nous venons à vous à conseil;

car, on nous dist que les grans biens et sens de vous remettra le pays

de Flandre en bon point: si, nous dites comment, et vous ferez

ausmosne.--Lors s'avancha le dit bourgeois et dist: Seigneurs

compaignons, je suis natif et bourgeois de cette ville; si y ai le

mien. Sachiés que de tout mon pooir je vous vodroie aidier et tout le

pays; et s'il estoit homme qui voulust en prendre le fais, je vodroie

exposer mon corps et biens à estre dalez lui, ou si vous aultres, vous

me voliés estre frères, amys et compaignons en toutes choses pour

demourer dalez moy, je l'emprendrois volentiers.--Alors, dirent-ils

tous d'un assens et d'une voix: Nous vous promettons léalment à

demourer dalez vous en toutes choses et d'y aventurer corps et biens,

car nous savons bien que en toute la conté de Flandres, n'y a homme,

se non vous, qui soit digne de ce faire.--Adonc quand il se vit ainsy

accueilli en l'amour du peuple, il fit grans consaux et grandes

assemblées de gens et tant les mena de paroles, que toute la

communalté et grant plenté de la bourgeoisie se tirèrent vers lui et

le compaignoient à grant puissance.» Ce bourgeois de Gand, que ses

concitoyens appelaient «le sage homme» se nommait Jacques d'Artevelde.

L'alliance des Artevelde et de l'illustre maison de Courtray est

attestée par des preuves irrécusables. D'autres documents démontrent

la position élevée qu'ils occupaient.

Selon quelques historiens, les Artevelde étaient issus de la famille

des châtelains de Gand, qui remontaient aux comtes de Guines. Ils

possédaient le fief d'Artevelde, et rien ne s'oppose à ce qu'à

l'exemple de deux branches de cette illustre maison, qui prirent le

nom des fiefs de Damme et de Mendonck, une autre se soit attribué dans

les premières années du treizième siècle celui du fief d'Artevelde. Si

cette origine était formellement démontrée, Jacques d'Artevelde

compterait des aïeux parmi les princes et les rois. Lors même qu'elle

ne le serait point, il lui resterait toujours «son écusson de sable à

trois couronnes ou chapelets d'argent, ce qui fut, dit l'Espinoy, à la

façon des vieux Romains, lesquels donnoyent semblables couronnes aux

plus preux et valeureux de leurs soldats ou bourgeois.»

Quoi qu'il en soit, la famille de Jacques d'Artevelde, comme celle de

Jean de Mendonck, était inscrite dans le registre des corporations

industrielles à côté des noms les plus illustres de la cité. Jean

d'Artevelde, échevin de Gand en 1319, en 1321, en 1325 et en 1328,

appartenait au commerce des draps, cette grande industrie de la

Flandre, aussi bien que le vaillant Guillaume Wenemare, qui périt en

1325, sous les murs de Deynze, à la tête des Gantois. Jacques

d'Artevelde, inscrit dans le métier des tisserands, imita l'exemple

que lui avait donné son père, et en 1344, c'est-à-dire à cette

brillante époque où le plus noble prince de l'Europe le nommait son

compère, il continuait, au milieu des projets les plus vastes qui

aient jamais été conçus, à prendre une part active au mouvement de

l'industrie nationale; les salles où se trouvaient déposés les

merveilleux ouvrages des tisserands de Flandre touchaient à la

chancellerie, où il scellait les chartes qui protégeaient leur travail

et leur liberté, tant était respectée à Gand cette loi de la comtesse

Mathilde: «si l'on découvre quelque bourgeois inutile à la ville et à

la commune, qu'il soit banni par les échevins.»

Les Artevelde avaient donné plus d'une preuve de leur dévouement à la

patrie. Philippe le Bel avait confisqué, en 1298, les biens de

Guillaume d'Artevelde. Jean d'Artevelde, parent de Philippe d'Axel, a

partagé un instant son autorité à Gand; mais tous ses fils se séparent

de Louis de Nevers, quand ils le voient, par zèle pour les intérêts du

roi de France, compromettre les progrès et l'essor que trois siècles

d'efforts pénibles avaient imprimés à l'industrie flamande. En 1335,

Guillaume d'Artevelde, qui paraît avoir été le fils du proscrit de

1298, est insulté par les sergents du comte; mais l'exaspération

populaire éclate avec tant de force, qu'il doit intervenir lui-même

pour leur sauver la vie. Cependant le bailli lui ordonne de le suivre

à la prison de la ville: à peine a-t-il obéi, que la commune, courant

aux armes, s'empresse de le délivrer. La lettre dans laquelle Gauthier

de Bederwane, bailli de Gand, raconte cette émeute, ajoute que le

peuple rendit à la liberté, en même temps que Guillaume d'Artevelde,

deux de ses cousins inscrits au métier des tisserands. L'un de ceux-ci

n'était-il point Jacques d'Artevelde qui, dès cette époque, aurait été

le principal objet des sympathies populaires? Car les Gantois, comme

le disait plus tard le comte de Hainaut, ne faisaient rien, «sans la

faveur et la grâce de Jacques d'Artevelde.»

Tout annonce que lorsque Gui de Dampierre alla en 1300 avec ses fils

et l'élite de la noblesse flamande se confier à la générosité de

Philippe le Bel, Jacques d'Artevelde accompagna à Paris son oncle,

Gauthier d'Artevelde, dizenier attaché au service de Robert de

Béthune. Sa jeunesse dut être frappée du triste spectacle des malheurs

de ce vieillard, dont le généreux dévouement devait être si

cruellement puni. Charles de Valois, qui lui-même avait été trompé par

son frère dans les conseils qu'il avait donnés au comte de Flandre,

protestait contre cette trahison et suppliait le roi de rendre du

moins la liberté à l'aîné de ses fils, dont il connaissait le courage

et qu'il voulait associer à ses projets aventureux. Charles de Valois

venait d'épouser une des nièces de Robert de Béthune, Catherine de

Courtenay, qui lui avait apporté en dot ses prétentions à l'empire de

Constantinople, usurpé par les Paléologues: il espérait que le

vainqueur de Bénévent l'aiderait à le reconquérir, et repousserait les

Turcs de Bithynie, aussi aisément qu'en Italie il avait dispersé les

Sarrasins de Nocera. Cependant Philippe le Bel se montra inflexible,

et le comte de Valois, privé de l'appui de l'héritier du comté de

Flandre, fut réduit à n'amener avec lui dans sa croisade qu'un petit

nombre des amis du prince captif. L'un de ceux-ci fut le neveu du

dizenier Gauthier.

Le jeune bourgeois de Gand traversa la France et s'arrêta à Rome avec

Charles de Valois, qui y obtint du pape la confirmation de ses droits

au sceptre impérial d'Orient, en même temps que le titre de

pacificateur de la Toscane et de capitaine du patrimoine de saint

Pierre. Jacques d'Artevelde y salua la grande figure de Boniface VIII

qui dominait les querelles des Guelfes et des Gibelins; peut-être

accompagna-t-il les ambassadeurs que le comte de Valois envoyait à

Florence aux chefs de la faction des Blancs, et y vit-il Dante

Alighieri, qui bientôt, chassé par l'exil de sa patrie, allait

chercher au delà des Alpes la route que Jacques d'Artevelde avait

suivie, depuis les rives du Rhône jusqu'aux digues sablonneuses que

les Flamands opposent à la mer entre Cadzand et Bruges:

Quale i Fiamminghi tra Cazzante e Bruggia

Temendo 'l fiotto che inver lor s'avventa,

Fanno lo schermo perchè 'l mar si fuggia.

Charles de Valois ne tarda point à conduire une expédition en Sicile,

et ce fut de là, raconte-t-on, qu'il mit à la voile pour la Grèce. Sur

ces rivages qui avaient vu passer, avant les hommes d'armes de Charles

de Valois, l'armée de Robert de Jérusalem et la flotte de Baudouin de

Constantinople, le fils de Jean d'Artevelde put retrouver les traces

de la gloire de la Flandre. Plusieurs chevaliers y conservaient les

domaines que leurs pères avaient conquis un siècle plus tôt. Engelbert

de Liedekerke était grand connétable de la principauté d'Achaïe, et

son frère capitaine du château de Corinthe; enfin, au milieu des

Thermopyles, au bord du lac Copaïs, «le bail de Thessalie, monseigneur

Antoine le Flamenc, qui estoit tenus un des plus sages hommes de

Roumanie,» élevait une église en l'honneur de saint Georges, ce noble

patron des chevaliers, que Robert II invoquait à Antioche et à

Ascalon. Ce fut dans ces lointains climats, pleins des souvenirs des

héros de Marathon et de Salamine, que Jacques d'Artevelde apprit la

destruction, sous les murs de Courtray, de la plus puissante armée de

l'Europe, vaincue par quelques bourgeois et quelques laboureurs.

On ignore ce que devint Jacques d'Artevelde pendant plus de vingt ans.

Il s'occupait des affaires publiques et de l'éducation de ses enfants,

d'industrie au milieu des foulons et des tisserands, et d'agriculture

dans ses polders de Basserode, lorsque, cédant aux prières des

bourgeois qui s'étaient rendus sur la place de la Calandre, il les

engagea à se réunir dans le préau du monastère de la Biloke.

Le monastère de la Biloke avait reçu de nombreux bienfaits des aïeux

de Sohier de Courtray, et son gendre y était sans doute accueilli avec

reconnaissance et avec respect. Peut-être Jacques d'Artevelde se

souvenait-il aussi qu'il avait été fondé par Foulques Uutenhove,

ce pieux chanoine qui avait excité, dans les premières années

du treizième siècle, les Flamands à s'opposer au joug de

Philippe-Auguste. Sa parole y réveilla les mêmes échos de patriotisme

et d'honneur, lorsqu'il exhorta les bourgeois à maintenir la puissance

et la gloire de la Flandre. N'avaient-ils pas avec eux toutes les

communes de Brabant, de Hainaut, de Hollande et de Zélande? en

traitant avec l'Angleterre, sans rompre avec la France, ne

verraient-ils point leur alliance également recherchée par les deux

rois? L'éloquence d'Artevelde répandait dans toute la Flandre

l'enthousiasme qui l'agitait.

La commune de Gand s'assembla aussitôt, et le 3 janvier elle rétablit

les charges des capitaines de paroisse, qui avaient existé dans tous

les temps où la ville était exposée à quelque péril imminent. Il fut,

de plus, déclaré que l'un de ces capitaines aurait le gouvernement

supérieur de la ville: ce que les actes publics des échevins nomment

_'t beleet van der stede_. Cette prééminence, on pouvait le prévoir,

fut attribuée à Jacques d'Artevelde, élu capitaine de la paroisse de

Saint-Jean. Ses collègues étaient Guillaume de Vaernewyck, Gelnot de

Lens, Guillaume Van Huse et Pierre Van den Hove.

Le 5 janvier, Thomas de Vaernewyck, premier échevin de la ville de

Gand, fit publier diverses ordonnances pour assurer la paix et la

tranquillité de la ville. On fixa les quantités de blé que chacun

pouvait acheter, afin d'éviter la famine si le comte de Flandre

revenait assiéger Gand: il n'était permis à personne de sortir après

le couvre-feu; et tous ceux qui avaient été bannis par les échevins

des bonnes villes reçurent l'ordre de quitter le pays dans le délai de

trois jours. Toutes les anciennes _connétablies_ avaient été

reconstituées, et l'on avait proclamé une trêve légale de cinquante

jours, qui devait suspendre le cours de toutes les haines engendrées

par la rivalité des factions.

Cependant Philippe de Valois avait été immédiatement instruit de ce

qui s'était passé à Gand, et n'y voyant qu'un mouvement séditieux

qu'il fallait arrêter par la force, il adressa dès le 12 janvier des

lettres où il fixait à la mi-carême la convocation de ses hommes

d'armes à Amiens. En même temps il ordonnait à Guillaume d'Auxonne,

devenu évêque de Cambray, de partir sans retard pour Eecloo, où une

assemblée générale des députés des communes de Flandre devait se

réunir le 15 janvier, afin de gagner à ses intérêts ceux qui

exerçaient le plus d'influence. Le comte de Flandre secondait de tout

son pouvoir ces démarches; mais la misère faisait chaque jour de

nouveaux progrès, et l'on répétait de toutes parts que si les

relations industrielles avec l'Angleterre n'étaient point rétablies,

la ruine du pays était imminente.

Tous les efforts de Louis de Nevers furent inutiles. Le 1er février,

les échevins de Gand se rendirent à Louvain près du comte de Gueldre,

plénipotentiaire d'Edouard III, pour y signer une convention qui

devait assurer la réconciliation du roi d'Angleterre et des communes

de Flandre; il leur fut permis d'aller chercher à Dordrecht des laines

anglaises que l'on porta à Gand au milieu des acclamations de la

multitude.

Louis de Nevers avait mandé auprès de lui Jacques d'Artevelde: il

chercha à le gagner par ses bienfaits ou à l'effrayer par ses menaces.

Ces tentatives ayant été inutiles, il se laissa persuader par ses

conseillers qu'il était permis de le faire assassiner; mais

l'affection que la commune portait à Jacques d'Artevelde déjoua ses

projets, et ces attentats odieux, dirigés contre un homme que l'on

considérait déjà unanimement comme le sauveur de la patrie, n'eurent

d'autre résultat que d'exciter une vive indignation: tous les

bourgeois prirent des chaperons blancs, c'est-à-dire l'insigne propre

aux membres de la commune quand ils se rassemblaient sous leurs

bannières; le comte lui-même se vit réduit à en accepter un, et il

craignait qu'on ne le retînt captif à Gand comme il l'avait été

autrefois à Bruges, quand, prétextant une partie de chasse au milieu

d'une fête, il gagna en grande hâte le château de Male.

Dès que Louis de Nevers eut quitté Gand, il chercha à tenter un

dernier effort pour s'assurer invariablement la fidélité des bourgeois

de Bruges, en leur reconnaissant le droit de faire des remontrances en

cas de violation de leurs priviléges, remontrances dont la sanction et

la garantie se trouveront dans la suspension de l'autorité du comte

dans la ville, «en tant comme il appartenra au prouffit du seigneur,»

aussi longtemps qu'il n'y aura pas été fait droit.

En ce moment, le comte continuait à dissimuler vis-à-vis des Gantois:

il parut même approuver, dans une assemblée qui eut lieu à Bruges, les

négociations entamées avec le comte de Gueldre. En agissant ainsi, il

ne suivait, on ne saurait en douter, que les conseils du roi de

France. Philippe de Valois, dont les feudataires n'étaient point

encore prêts à combattre, jugeait utile aux intérêts de sa politique

de temporiser. Quelques paroles imprudentes du roi Jean de Bohême

qu'il avait envoyé à Eecloo à une assemblée des communes, parurent

toutefois assez menaçantes pour que les bourgeois de Gand chargeassent

deux de leurs échevins, Jean Uutenhove et Simon Parys, d'aller les

disculper près du roi de France de toutes les accusations que l'on

dirigeait contre eux; mais rien ne vint justifier leurs craintes, car

Philippe de Valois répondit à leurs députés «qu'il tenait la ville

pour excusée et était disposé à la protéger toujours dans son

industrie et dans ses libertés.»

Cependant l'époque à laquelle Philippe de Valois a fixé la réunion de

ses hommes d'armes n'est plus éloignée. La Flandre, trompée par ses

protestations mensongères, attend dans un profond repos le

rétablissement prochain de sa prospérité. Les bourgeois de Gand

eux-mêmes ont cessé d'être inquiets et agités. La grande foire, qui se

tient dans leur ville le dimanche de _Lætare_, y a réuni un grand

nombre de marchands étrangers, et la joie publique se manifeste de

toutes parts, quand tout à coup de tristes nouvelles y répandent la

consternation: le comte de Flandre, exécutant l'ordre du roi de

France, a envoyé des bourreaux au château de Rupelmonde, où Sohier de

Courtray est captif, et le vieux compagnon de Gui de Dampierre a été

décapité dans le lit où le retenaient ses infirmités; le même jour,

l'évêque de Senlis et l'abbé de Saint-Denis sont arrivés à Tournay, et

dès le lendemain ils y ont fait lire, sur la place du Marché, une

sentence d'excommunication contre les Gantois.

Evidemment le roi de France a voulu que les bourgeois de toutes les

villes de Flandre, appelés par la foire de la mi-carême aux bords de

l'Escaut, fussent les témoins de la désolation et de la stupeur des

Gantois; mais Jacques d'Artevelde oppose sa fermeté à l'effervescence

publique et rassure tous ceux qui réclament l'appui de ses conseils.

«L'appel au pape, leur dit-il, est un droit qui ne peut nous être

enlevé;» et il ajoute que déjà il a chargé Jean Van den Bossche

d'aller consulter les clercs de Liége sur les moyens à prendre pour

suspendre immédiatement les effets de l'interdit.

Philippe de Valois avait espéré que la sentence de l'évêque de Senlis

aurait suffi pour semer en Flandre une terreur si profonde, que tous

les bourgeois se seraient empressés d'accourir à Tournay pour se

mettre à sa merci. Toutes ses prévisions furent déçues: il fallait

toutefois quelques jours de plus pour que ses hommes d'armes se

rendissent d'Amiens aux frontières de Flandre. Il feignit de nouveau

de ne désirer que le maintien de la paix, et les négociations

recommencèrent. Simon Parys et Jean Uutenhove, retenus un instant à

Tournay à leur retour de Paris, avaient recouvré leur liberté. Des

conférences eurent lieu à Deynze et à Lille; mais elles ne

produisirent aucun résultat: Thomas de Vaernewyck et Liévin de

Béveland avaient inutilement demandé la proclamation d'une trêve.

Le 7 avril, le connétable était entré à Tournay, accompagné d'un grand

nombre d'hommes d'armes, et, deux jours après, le roi de France l'y

avait suivi, pensant que l'interruption de toutes les cérémonies

religieuses pendant la semaine sainte disposerait davantage l'esprit

des Gantois à la crainte et à la soumission. Un corps de chevaliers

_leliaerts_, qui s'était retiré après la défaite de Cadzand dans le

château de Biervliet, devait s'associer au mouvement qu'il projetait.

Le 11 avril, veille de la fête de Pâques, on aperçut, du haut de la

tour de Saint-Nicolas, quelques chevaucheurs ennemis devant les portes

de la ville, et la cloche du beffroi donna aussitôt le signal de

l'alarme. Les Gantois, soutenus par la voix du capitaine de la

paroisse de Saint-Jean, se préparaient à résister, et dix jours se

passèrent sans que Philippe de Valois, trop lent à prendre une

résolution, ordonnât de marcher en avant. Enfin, le 22 avril, les

bourgeois de Gand s'assemblent au Cauter. Jacques d'Artevelde leur

annonce qu'il a fait rompre le pont de Deynze que devaient traverser

les Français, et qu'ils n'ont plus rien à craindre de leurs

préparatifs ni de leurs menaces: il leur propose de se diriger vers le

camp des _Leliaerts_ de Biervliet. Par son ordre, les trompettes ne

cessent de résonner sur la place du Cauter pendant tout le jour. Le

lendemain, les échevins de la ville, les capitaines des paroisses, les

doyens des métiers montent à cheval, suivis des chaperons blancs,

guidés par Baudouin Wenemare, de la gilde de Saint-Georges, commandée

par Jean Uutenhove, et de machines de guerre qui doivent servir à

l'assaut de Biervliet. «Ils allaient, disent les comptes manuscrits de

la ville de Gand, rétablir la paix du pays et assurer la défense de

ses lois, de ses libertés et de son industrie.»

Cependant le comte de Flandre crut qu'il fallait profiter du moment où

les Gantois prenaient la route d'Assenede, pour soumettre complètement

les bourgeois de Bruges à son autorité; il espérait que la plupart se

montreraient bien disposés en sa faveur, car ils n'avaient pu oublier

sa déclaration du 19 janvier, et il venait de rétablir par une charte

du 24 avril leurs anciens priviléges, tels qu'ils les avaient reçus

après la bataille de Courtray. Le 25 avril, il quitta le château de

Male avec Morel de Fiennes et d'autres chevaliers, et alla planter sa

bannière sur la place du marché. Les foulons accoururent les premiers

pour défendre les libertés de la ville, et cinq ou six d'entre eux

avaient péri, lorsque toute la commune prit les armes et força le

comte à se retirer à Male. Au premier bruit de cette tentative,

Jacques d'Artevelde, victorieux à Biervliet, hâta sa marche vers

Bruges. L'alliance des deux communes rivales y fut proclamée, et, dans

une réunion solennelle tenue au monastère d'Eeckhout, à laquelle

assistaient les députés d'Ypres et ceux du Franc, il fut décidé que

les trois bonnes villes de Flandre, tant en leur nom que pour les

châtellenies voisines, gouverneraient d'un commun accord et éliraient

chacune trois députés, qui formeraient une assemblée permanente

d'états chargée de veiller à l'administration du pays, ce qu'on nomma

plus tard _les trois membres de Flandre_.

Le 29 avril 1338, les représentants de toutes les communes de Flandre

(la ville de Bruges comptait parmi eux cent huit députés, dont l'un

était Jean Breydel) se rendirent au château de Male, et là Jacques

d'Artevelde exposa au comte ce qui avait été arrêté au monastère

d'Eeckhout. Louis de Nevers jura que désormais il maintiendrait les

libertés de la Flandre, telles qu'elles existaient avant le traité

d'Athies. Peu de jours après, il répéta le même serment à l'assemblée

générale d'Oostcamp.

Ainsi, grâce aux efforts de Jacques d'Artevelde, la paix du pays avait

été rétablie en moins de quatre mois; toutes les rivalités, toutes les

haines s'étaient calmées, et l'on vit, au mois de mai 1338, une

députation, composée de Jacques d'Artevelde, de Guillaume de

Vaernewyck, de Hugues de Lembeke, de Henri Goethals, de Jean Breydel,

de Jacques de Schotelaere et d'autres bourgeois désignés par les

villes de Gand, de Bruges et d'Ypres, parcourir toute la Flandre

depuis Bailleul jusqu'à Termonde, depuis Ninove jusqu'à Dunkerque,

«pour réconcilier les bonnes gens des communes avec le comte de

Flandre, tant pour l'honneur du comte que pour la paix du pays.»

Depuis cette époque, les réunions des députés des communes deviennent

très-fréquentes: elles ont lieu successivement à Courtray, à Bruges, à

Ypres, à Roulers, à Gand. Jacques d'Artevelde leur a confié une

mission aussi difficile qu'elle est noble et élevée, le soin de faire

prospérer la Flandre par la neutralité de son industrie au milieu des

guerres les plus sanglantes, et de s'assurer à la fois l'alliance

commerciale du roi de France, qui hait profondément la Flandre, et

celle du roi d'Angleterre, qui ne la flatte peut-être que pour

l'asservir plus aisément.

Edouard III se montrait de plus en plus favorable aux communes

flamandes. Dès le 8 mai, il écrivait aux Gantois: «Le roi, à très

sages personnes, les conseillers, échevins, bourgmestre et membres de

la commune de Gand, ses très chers amis, salut et sincère affection.

Nous avons appris avec bonheur, et toute notre âme en est pénétrée de

joie, que vous avez conclu un traité avec nous, et que malgré les

périls qui vous menacent, vous exposez si généreusement pour nous vos

vies et vos biens: nous espérons qu'avec l'aide de Dieu, nous pourrons

vous en témoigner notre reconnaissance.» Le même jour, il adressait

aux magistrats de Bruges et d'Ypres des lettres conçues en ces termes:

«Le souvenir de l'amitié qui a existé autrefois entre votre commune et

notre maison royale, nous fait désirer vivement qu'une alliance stable

ait lieu entre vous et nous, pour notre avantage mutuel.» Il finissait

en leur annonçant le départ de ses ambassadeurs, l'évêque de Lincoln

et les comtes de Northampton et de Suffolk, pour le Brabant.

Les communes de Flandre ne tardèrent point à répondre à ces lettres,

en envoyant leurs députés à Anvers pour y déterminer les conditions

d'un traité commercial, quoique Edouard III désirât surtout la

conclusion d'une alliance politique. Toutes les communes de Flandre

délibérèrent au sujet des négociations dont leurs députés leur

rendaient compte. Lorsqu'elles les eurent unanimement approuvées,

Jacques Masch et leurs autres députés retournèrent à Anvers, où se

trouvaient le comte de Gueldre et les ambassadeurs anglais, et on y

conclut, le 10 juin 1338, un traité dans lequel la neutralité de la

Flandre était proclamée. L'Angleterre restait ouverte au commerce des

bourgeois flamands, tandis qu'il leur était permis de repousser de

leurs villes et de leurs ports les hommes d'armes anglais et français,

sauf le service dû à Philippe de Valois par le comte à raison de son

fief.

Edouard III ordonna aussitôt après que toutes les étoffes marquées du

sceau des villes de Flandre pourraient circuler librement en

Angleterre.

Histoire de Flandre (T. 2/4) · 第 13 / 30 段