rendu à Paris pour y chercher la comtesse de Flandre, Marguerite de
France, qu'il avait épousée huit années auparavant, mais qui, dès les
premiers jours de son mariage, avait fui ses mauvais traitements. Le
18 octobre 1327, il avait pris l'engagement solennel de se conduire
vis-à-vis d'elle avec respect et avec courtoisie. Il est toutefois
douteux qu'il y ait eu une réconciliation dès cette époque: une
princesse orgueilleuse et altière comme Marguerite ne pardonna sans
doute à Louis de Nevers que lorsque la victoire de Cassel lui eut
soumis toute la Flandre. Les chroniqueurs placent au mois de septembre
1329 son arrivée au château de Male, et ce fut là qu'elle donna le
jour, le 25 novembre de l'année suivante, à un fils qui reçut le nom
de Louis.
La domination de Louis de Nevers était rétablie depuis trois années,
quand des discussions sérieuses éclatèrent entre le comte de Flandre
et le duc de Brabant relativement aux frontières de leurs Etats. Déjà,
en 1327, on avait proposé de déférer ces contestations à des arbitres
choisis parmi les chevaliers flamands et brabançons, mais ce projet
n'avait point été exécuté. Enfin, il fut convenu, le 11 janvier 1331
(v. st.), qu'un envoyé du comte de Flandre se rendrait sur l'Escaut et
marquerait les limites des deux pays en jetant aussi loin qu'il le
pourrait une pesante hache de fer: il la lança jusqu'au pied des murs
d'Anvers.
A peine ces discordes avaient-elles été apaisées qu'elles se
renouvelèrent avec plus de gravité. En 1327, l'évêque de Liége avait
emprunté vingt mille florins au comte de Flandre, et il avait été
entendu que la ville de Malines formerait la garantie du payement de
cette dette. Il ne paraît point qu'il ait rempli ses engagements, et
nous le voyons, en 1332, ayant de nouveau besoin d'argent, offrir à
son créancier la cession définitive de la ville de Malines, moyennant
la somme de cent mille livres tournois noirs. Pour faire réussir ces
négociations, Louis de Nevers acquit tous les droits héréditaires de
la comtesse de Gueldre, fille de Berthout de Malines, et dans les
derniers jours de l'année 1333, ayant complété le payement qui
représentait le prix de la seigneurie de Malines, il en fut investi
par des chartes authentiques.
L'un des principaux conseillers de Louis de Nevers, Guillaume
d'Auxonne, qui était à la fois l'un des descendants de la maison
d'Avesnes et l'émissaire de Philippe de Valois, l'avait vivement
engagé à cette négociation; mais l'ambition du comte de Flandre fut
trompée. La commune de Malines, qui n'ignorait point les malheurs des
communes de Flandre, repoussa leur oppresseur et se donna au duc de
Brabant. C'était en vain que Louis de Nevers, prévoyant peut-être
cette résistance, avait formé, dès le 11 mai 1332, une alliance
fédérative avec le roi de Bohême, l'archevêque de Cologne, l'évêque de
Liége, les comtes de Gueldre, de Namur, de Juliers et de Looz, à
laquelle avait adhéré le comte d'Eu, connétable de France: le duc de
Brabant fut assez habile pour enlever à ses adversaires l'appui sur
lequel ils comptaient le plus, car il conclut le 8 juillet, à
Crèvecœur en Brie, un traité avec le roi de France, et s'engagea à
faire épouser à l'aîné de ses fils une fille de Philippe de Valois.
Dès ce moment, le roi se réserva le rôle de médiateur, et il fut aisé
de reconnaître qu'il était devenu plus favorable au duc Jean III qu'à
Louis de Nevers; aussi, lorsqu'au mois de janvier 1333 (v. st.), le
comte de Flandre, irrité de voir le duc de Brabant planter sa bannière
dans la cité de Malines, voulut renouveler contre lui la ligue du 11
mai 1332, il s'y opposa énergiquement, et ses hommes d'armes,
commandés par le roi de Navarre et les comtes d'Alençon, d'Etampes et
de Bar, expulsèrent du Brabant les chevaliers de Flandre qui s'étaient
avancés jusqu'aux portes de Bruxelles. Il ne restait plus au comte de
Flandre qu'à se soumettre à la bulle du pape Jean XXII, qui lui fut
remise par les évêques de Troyes et de Marseille, et à sacrifier ses
prétentions au projet chimérique d'une croisade en Orient. Le roi
n'avait pas renoncé à son arbitrage, et le 27 août 1334, il déclara
retenir en sa garde la cité de Malines, tant que le litige durerait:
c'était le moyen le plus sûr de le terminer, et après de longues
négociations, les deux princes résolurent de conserver en commun la
possession de la cité de Malines, comme l'évêque de Liége et Berthout
de Malines en avaient joui autrefois. Tel n'était point le résultat
qu'avait rêvé Louis de Nevers: il avait payé des sommes énormes pour
acquérir peu de chose, si ce n'est rien.
Un prince français avait été le témoin de tous les débats soulevés
dans le Brabant: c'était Robert d'Artois; irrité de l'ingratitude de
Philippe de Valois, qui se hâtait peu de lui restituer le comté
d'Artois, il avait, pour l'obtenir plus aisément, fait écrire une
fausse charte par une dame de la châtellenie de Béthune, la fille du
seigneur de Divion, qui avait hérité de sa mère, Sara Louchard, un
esprit fécond en ruses et en intrigues; mais la fraude avait été
découverte, et Robert d'Artois, cité devant la cour du roi, s'était vu
réduit à fuir en Brabant. Il y avait passé près d'une année, quand le
traité de Crèvecœur l'obligea à chercher une autre retraite dans les
Etats du comte de Namur. Enfin, lorsque l'intervention armée du roi
dans les querelles du duc Jean et de Louis de Nevers sembla le menacer
sur les bords de la Meuse, il s'était retiré en Angleterre, où il ne
cessait de représenter à Edouard III qu'il était le légitime héritier
de Charles le Bel, et que rien n'était plus aisé que de renverser le
trône chancelant du roi de France.
Philippe de Valois, près de qui Jean de Marigny occupait la place
qu'avait laissée vide le supplice d'Enguerrand de Marigny, continuait
à marcher sur les traces de Philippe le Bel. Il dépouillait les
marchands italiens comme à une autre époque on avait dépouillé les
juifs, et faisait fabriquer de mauvais _pavillons_, des _lions_ et des
_agnelets_ de bas aloi, exigeant de ses officiers qu'ils jurassent sur
les saints Evangiles de cacher la falsification des monnaies. Ces
mesures odieuses, en accroissant l'agitation populaire, propageaient
de plus en plus un vague sentiment de regret et d'enthousiasme pour
les institutions protectrices du treizième siècle. Robert d'Artois
avait seulement oublié qu'il n'appartenait point à un prince étranger
de faire triompher une pensée toute nationale.
La Flandre, également impatiente de recouvrer sa liberté, semblait
plus disposée à la recevoir des mains des Anglais. Toutes les
relations de son commerce l'attachaient à l'Angleterre: c'est de là
qu'elle tirait la matière première de son industrie. Edouard Ier avait
porté à Bruges l'étape des laines: après la bataille de Courtray, la
commune de Bruges fit de nombreuses démarches pour la conserver. Elle
ne tarda point à être transférée à Anvers, et, en 1314, Philippe le
Bel voulut l'établir à Saint-Omer. Cependant, vers la même époque, les
Brugeois multipliaient leurs efforts pour qu'elle leur fût rendue, et
vers 1323, elle était déjà de nouveau fixée à Bruges. En 1332,
Edouard III avait fait saisir les marchandises flamandes; mais dès
l'année suivante tous les griefs qui existaient entre les communes de
Flandre et le roi d'Angleterre avaient été redressés, et il avait été
décidé qu'à l'avenir quatre arbitres, dont deux de chaque nation,
s'assembleraient à York, pour juger les plaintes des marchands anglais
et flamands. Ces immenses expéditions de laine n'enrichissaient pas
moins les propriétaires d'Angleterre que les manufacturiers de
Flandre, et rien n'explique mieux pourquoi toutes les guerres entre
ces deux pays étaient presque immédiatement suspendues par des trêves:
Edouard III, plus sage que ses prédécesseurs, comprit le premier que
ce commerce mériterait surtout sa protection, s'il devait contribuer à
fixer dans ses Etats, dans le pays même qui produisait les laines,
l'industrie qui en réglait l'emploi. Il nous reste un privilége
octroyé au tisserand flamand Jean Kempe, par le roi Edouard III, qui
se termine en ces termes: «Nous permettons à tous les autres
tisserands, teinturiers et foulons de Flandre qui voudraient quitter
leur pays, de s'établir dans notre royaume et nous leur ferons donner
de semblables lettres de protection.» On annonçait aux ouvriers de
Flandre qu'ils trouveraient en Angleterre une vie opulente et de
riches mariages. Ces promesses séduisirent sans doute plus d'un
habitant d'Ypres ou de Warneton; des hommes de métier bannis par Louis
de Nevers vinrent aussi se fixer aux bords de la Tamise, et ce fut
ainsi qu'Edouard III, qui fut quelques années plus tard le fidèle
allié des communes flamandes, prépara à la fois dès ce moment la ruine
de la Flandre et la grandeur de l'Angleterre.
Les rigueurs qui avaient suivi la bataille de Cassel n'avaient pas
atteint leur terme. Au mois de juillet 1330, Louis de Nevers fait
prononcer à Gand de nombreuses sentences de bannissement, et au même
moment il mutile l'organisation légale du Franc et réforme ses anciens
priviléges. Trois ans plus tard, Jean des Prez et Gauthier de
Quevaucamp font exécuter, en vertu d'un ordre royal, les sentences de
confiscation qui remontent à près de cinq années. Non-seulement les
bourgeois de Gand et de Bruges sont en butte à de vives persécutions,
mais l'on voit aussi de nobles chevaliers, comme le châtelain de
Bergues, Jean de Morbecque, Jean de Rely et Gauthier d'Hontschoote,
inquiétés tour à tour comme suspects d'avoir favorisé Zannequin.
Cependant, à mesure que se fermaient les plaies causées par une
guerre désastreuse, la Flandre cherchait à se relever de l'état
d'abaissement où elle avait langui pendant quelques années. Les trois
bonnes villes avaient été choisies par les magistrats de Hambourg et
l'abbé de Staveren comme arbitres de leurs contestations. A Gand,
l'évêque de Tournay avait interposé sa médiation entre le comte et les
magistrats, et par ses soins une convention qui faisait droit à leurs
griefs avait été conclue à Courtray le 3 novembre 1335. A Bruges, les
Breydel avaient reparu dans la direction des affaires de la cité, et
les échevins avaient même osé accorder un secours public à la veuve de
Pierre Coning, que ses services n'avaient point enrichi. La
réhabilitation des héros de Courtray était la plus énergique des
protestations contre les vainqueurs de Cassel.
Telle était la situation des choses, quand, au refroidissement qui
existait entre Philippe de Valois et Edouard III, succédèrent tout à
coup des hostilités ouvertes sur les frontières de la Guyenne. Louis
de Nevers était absent en ce moment: il s'était rendu à Avignon pour
se concilier l'appui du pape dans l'affaire de Malines, qui était
depuis deux années soumise à l'arbitrage des légats pontificaux.
Philippe de Valois, qui craignait que le comte de Flandre ne fût
entraîné par ses communes dans l'alliance d'Edouard III, avait engagé
lui-même le pape Benoît XII à rejeter ses prétentions; mais Louis de
Nevers vit, à son retour, le roi de France à Paris, et réussit à le
convaincre de la sincérité de ses serments. En effet, à peine était-il
rentré dans ses Etats, qu'il manda à ses officiers de retenir
prisonniers tous les Anglais qui se trouveraient en Flandre, mesure
imprudente qui devait appeler de terribles représailles. Le 5 octobre
1336, Edouard III ordonna, à son exemple, que tous les marchands
flamands fussent arrêtés dans son royaume et que l'on saisît leurs
biens; il défendit en même temps l'exportation des laines. La Flandre
fut livrée à la désolation: tous ses métiers cessèrent de battre le
même jour, et les rues de ses cités, naguère remplies d'ouvriers
riches et industrieux, se couvrirent de mendiants qui demandaient en
vain du travail pour échapper à la misère et à la faim.
Edouard III, qui écoutait de plus en plus les conseils de Robert
d'Artois, cherchait à ne point s'aliéner les sympathies des communes
flamandes: dès le 18 octobre, il écrivit au comte de Flandre et aux
échevins des bonnes villes, pour leur témoigner son désir de voir la
paix rétablie; et l'on vit bientôt les communes, s'élevant unanimement
contre le système politique qui les isolait des marchands anglais et
des populations voisines de Brabant, de Hainaut et de Hollande,
contraindre Louis de Nevers à y renoncer. Le 31 mars 1336 (v. st.),
Henri de Flandre, comte de Lodi, dont le père avait quitté la cour
avilie de Robert de Béthune pour suivre Philippe de Thiette en Italie,
Sohier de Courtray, Gauthier d'Harlebeke, Jean de la Gruuthuse, Jean
d'Axel, Jean de Rodes, Roland de Poucke, et d'autres chevaliers et
échevins des bonnes villes, signèrent, au nom du comte et des communes
de Flandre, un traité d'alliance qui fut également approuvé par les
nobles et les échevins des bonnes villes de Brabant. Le lendemain, une
convention plus importante fut ratifiée au nom de Jean, duc de
Brabant, de Guillaume, comte de Hainaut, de Hollande et de Frise, et
de Louis, comte de Flandre, par les députés des bonnes villes de leurs
Etats. Il y était dit qu'à l'avenir la Flandre, le Brabant et le
Hainaut ne feraient plus la guerre que d'un commun accord, et que tous
les différends qui s'élèveraient entre leurs habitants seraient soumis
au jugement d'un conseil d'arbitres choisis au sein des bonnes villes
des trois pays.
Les communes flamandes avaient également annoncé leur intention de
renouer leurs anciennes relations de commerce avec l'Angleterre, et le
15 avril, Edouard III chargea l'évêque de Lincoln, et les comtes de
Salisbury et de Huntingdon, de se rendre en Flandre pour y conclure un
traité. Les ambassadeurs anglais débarquèrent à Dunkerque et de là ils
se dirigèrent vers Gand; les bourgeois de cette ville, si longtemps
dévoués au comte de Flandre, avaient ressenti vivement les déplorables
résultats des mesures qui les frappaient dans leur industrie; Sohier
de Courtray lui-même, qui avait été pendant plusieurs années le
défenseur de Louis de Nevers dans ses guerres contre les Brugeois,
avait osé déclarer que l'alliance du roi d'Angleterre était le premier
besoin du pays, et c'était dans son hôtel que Bernard d'Albret, l'un
des ambassadeurs d'Edouard III, avait reçu l'hospitalité. Peu de
détails nous ont été conservés sur cette assemblée de Gand, mais nous
savons que le roi d'Angleterre proposait le rétablissement de l'étape
des laines en Flandre, et il avait récemment ordonné, dans un
parlement tenu à Norwich, qu'on protégeât dans ses Etats tous les
tisserands flamands. Il paraît aussi que l'une des garanties adoptées
pour le maintien de la paix fut un projet de mariage entre le fils du
comte de Flandre et la fille du roi d'Angleterre.
L'évêque de Lincoln s'était rendu dans le Hainaut: il avait une
mission plus importante à y remplir; il ne s'agissait de rien moins
que de consulter le comte Guillaume, qui était le père de la reine
d'Angleterre, sur les prétentions qu'avait réveillées l'ambition de
Robert d'Artois. Le comte de Hainaut protesta de son zèle, mais sa
puissance était peu de chose en comparaison de celle de Philippe de
Valois, et il engagea vivement Edouard III à s'assurer l'appui des
princes voisins et surtout celui des communes flamandes. En effet, la
générosité du roi d'Angleterre attacha successivement à sa cause
l'archevêque de Cologne, le sire de Fauquemont, le marquis de Juliers,
le comte de Gueldre; le duc de Brabant lui-même avait cédé soit aux
volontés de ses communes, soit à ses rancunes contre Philippe de
Valois, qui avait préféré à son appui celui du comte de Flandre;
depuis que la mort de son fils avait rompu les liens qui l'unissaient
à la France, il semblait ne plus se souvenir que de ceux qui
existaient entre la maison des rois d'Angleterre et la sienne.
Louis de Nevers restait seul étroitement attaché à l'alliance
française. Il oubliait les événements qui avaient précédé la bataille
de Cassel, pour recourir aux mesures oppressives que Philippe de
Valois n'avait osé lui conseiller en 1328 qu'après avoir vaincu
Zannequin et ses seize mille compagnons. Sa vengeance menaçait surtout
celui qu'il considérait comme le chef du parti anglais, ce chevalier
banneret qui, pour parler le langage de Froissart, «estoit durement
amé à Gand et tenu pour le plus preux chevalier de Flandre et le plus
vaillant homme, et qui, le plus hardiment, avoit desservi ses
seigneurs.» Sohier de Courtray avait été perfidement appelé le 6
juillet à Bruges, pour y assister à une assemblée générale des députés
des communes: on l'arrêta aussitôt, et il fut conduit au château de
Rupelmonde, comme coupable de trahison vis-à-vis du roi de France,
parce qu'il avait accueilli un aïeul de Henri IV: son fils eut à peine
le temps de chercher un refuge en Angleterre.
Edouard III résolut de tenter un dernier effort pour le maintien de la
paix en chargeant l'évêque de Lincoln de proposer de nouveau le
mariage de l'une de ses filles, nommée Jeanne, avec Louis de Male,
fils du comte de Flandre; mais les ambassadeurs anglais ne purent
rien obtenir, et s'ils intercédèrent en faveur de Sohier de Courtray,
leurs prières mêmes ne lui furent que fatales. Ils paraissent du reste
n'avoir pas tardé à retourner à la cour du comte de Hainaut, et ce fut
là qu'ils apprirent que Louis de Nevers avait envoyé des vaisseaux aux
bouches de l'Escaut pour s'emparer d'eux s'ils s'embarquaient à
Anvers. La crainte de tomber en son pouvoir les obligea d'aller en
Hollande chercher un navire à Dordrecht. Edouard III fut vivement ému
par leurs plaintes et promit d'y porter remède. Cinq cents hommes
d'armes et deux mille archers quittèrent le port de Gravesand: les
comtes de Derby et de Suffolk, Renaud de Cobham et un jeune chevalier
du Hainaut, nommé Gauthier de Mauny, déjà célèbre par ses exploits en
Ecosse, avaient réclamé l'honneur de prendre part à cette expédition,
qui allait ouvrir la plus grande guerre du quatorzième siècle.
Cinq mille hommes d'armes avaient été placés par le comte de Flandre
dans l'île de Cadzand. Gui, frère bâtard de Louis de Nevers, y avait
conduit avec lui les plus nobles chevaliers du parti _leliaert_,
Pierre d'Ingelmunster, Jean de Moerkerke, Gilles de Watervliet, les
sires de Meetkerke, de Brugdam, d'Halewyn. Tandis que les archers
anglais les forçaient, en lançant une grêle de flèches, à abandonner
les digues où ils avaient planté leurs bannières, Gauthier de Mauny et
ses compagnons s'élançaient sur le rivage. Pas une parole n'avait été
échangée et la lutte fut terrible. Un moment la fortune parut trahir
les assaillants. Le comte de Derby avait été abattu, mais Gauthier de
Mauny s'empressa de le relever en poussant son cri d'armes: «Lancastre
au comte de Derby!» Enfin les Anglais triomphèrent: ils pillèrent
toute l'île de Cadzand, et lorsque leur flotte rentra dans la Tamise,
elle ramenait prisonniers les sires de Watervliet, de Rodes, d'Halewyn
et de Brugdam, et Gui, frère du comte de Flandre, qui devait, après
une captivité de deux années, jurer foi et hommage au roi d'Angleterre
(9 novembre 1337).
Cependant le comte de Flandre, de plus en plus dévoué à Philippe de
Valois, se rendait de ville en ville pour engager les communes à ne
pas rompre la paix que le traité d'Arques avait rétablie et à rester
les alliés de la France. Il recourait tour à tour aux mesures les plus
rigoureuses, aux moyens les plus humbles de persuasion. Ainsi, ne
jugeant point la captivité de Sohier de Courtray un châtiment assez
sévère des négociations des Gantois avec Edouard III, il les obligea
à lui payer une forte amende et à envoyer leurs députés implorer sa
merci à ses pieds. Il semblait ne pas redouter le ressentiment de ses
bourgeois qui l'avaient fidèlement soutenu dans ses malheurs, et ne
s'éloigner d'eux que pour placer toute sa confiance dans les cités qui
l'avaient proscrit autrefois.
Le roi de France, naguère si terrible dans ses vengeances contre les
communes de Flandre, ne cherchait plus qu'à seconder les efforts du
comte pour se concilier l'affection des bourgeois dans la plupart des
villes. Le 15 août 1337 il remit aux communes flamandes quatre-vingt
mille livres qu'elles lui devaient pour deux années de leur rente
annuelle de quarante mille livres parisis, et réduisit de moitié le
payement échu le 1er mai 1337, en leur accordant pour le surplus un
nouveau délai. Il leur abandonna aussi une autre prétention de trente
mille livres tournois, représentant les arrérages des dix mille livres
de rente assignées dans les châtellenies de Lille et de Douay, qui
n'avaient point été payées pendant les années 1310, 1311 et 1312; de
plus, il leur promit qu'à l'avenir elles auraient le monopole de
l'exportation de toutes les laines de France. Ces avantages ne leur
étaient accordés toutefois qu'à cette condition que les ambassadeurs
du roi les trouveraient «en bonne volenté vers le roy.» En
conséquence, l'évêque de Tournay et Gérard de Bellay arrivèrent le 29
août à Ypres, et là, en présence du comte de Flandre, ils
renouvelèrent ces concessions. Peu de temps après, le roi de France
permit aux bourgeois de Bruges de recreuser leurs fossés entre la
porte Sainte-Catherine et celle de Coolkerke, parce qu'ils se
plaignaient de la mauvaise qualité de leurs eaux pour la fabrication
de la bière. Enfin, lorsque la victoire des Anglais dans l'île de
Cadzand l'engagea à se montrer de plus en plus prodigue de grâces et
de priviléges, il autorisa les Brugeois, non-seulement à élargir tous
leurs fossés, mais aussi à relever leurs remparts, sous le prétexte
que ce travail était nécessaire pour résister aux ennemis du royaume.
L'évêque de Tournay, Hugues Quiéret, Pierre de Cuignières et Nicolas
Béhuchet se rendirent à Bruges, et y déclarèrent que le roi libérait
les communes de Flandre du second payement de leur rente annuelle de
quarante mille livres parisis, «pour ce que nous avons sceu, dit une
charte du mois de janvier 1337 (v. st.), l'estat du pays de Flandres,
le bon portement des bones gens et la boine volenté qu'ils ont de
servir nostre seigneur.»
Si Louis de Nevers se réconciliait avec les bourgeois de Bruges, ceux
de Gand lui devenaient de plus en plus hostiles. Qu'on se représente
l'antique cité de saint Amand et de saint Bavon, devenue la plus vaste
et la plus populeuse de l'Europe. Ses remparts offrent un
développement de sept lieues, et à côté de sept ponts de marbre
construits sur l'Escaut, on remarque sept églises fondées, selon de
fabuleuses légendes, par sept rois qui l'ont vainement assiégée
pendant sept ans. Moins d'un demi-siècle s'est écoulé depuis que ses
bourgeois ont chassé toute une armée commandée par Edouard Ier, et
Froissart, complétant le tableau qu'en a tracé Villani, l'appelle «la
souveraine ville de Flandre de puissance, de conseil, de seigneurie,
et de toutes choses appartenans à une bonne ville et noble que on
pourrait recorder, assise et située en la croix du ciel.» Aussi
dédaignée que sa rivale était comblée de bienfaits, elle était réduite
à supplier le roi de France, le comte de Hainaut et le duc de Brabant,
d'intercéder en faveur de Sohier de Courtray. C'était en vain que
d'autres députés suivaient le comte, de Courtray à l'abbaye de
Saint-Bernard, d'Audenarde à Ardenbourg, pour obtenir sa liberté:
toutes les prières des bourgeois de Gand étaient repoussées, et leur
humiliation égalait la misère à laquelle les condamnait l'interruption
de leurs relations industrielles avec l'Angleterre.