Saint-Omer, un traité de paix fut conclu. Les Flamands s'engagèrent à
fonder près de Courtray une chartreuse qui porterait le nom de
Sainte-Croix, en mémoire de la passion de Notre-Seigneur, et à faire
reconstruire les églises détruites pendant les troubles. Les députés
flamands promirent aussi, en expiation de l'attentat dirigé contre le
comte, d'envoyer cent pèlerins à Saint-Jacques en Galice, cent à
Saint-Gilles et à Notre-Dame de Vauvert, et cent à Notre-Dame de
Rochemadour, et, de plus, de payer au roi et au comte les sommes qui
leur étaient dues. Il fut résolu que tous les deux ans, des
commissaires royaux seraient chargés de se rendre en Flandre pour
vérifier les comptes des receveurs «qui auroient l'argent pour paier
le roi,» en même temps qu'ils feraient relire le traité d'Arques, «de
point en point, en françois et en flamand, devant les bonnes gens à ce
commis.» Louis de Nevers devait recevoir de nouveau le serment de
fidélité des bourgeois, mais il était également tenu de jurer une
seconde fois qu'il respecterait leurs franchises. A ces conditions,
une amnistie générale était proclamée; le comte de Namur et les
Brugeois oubliaient leurs anciens démêlés; enfin, le roi de France
rétablissait la liberté des relations commerciales et se chargeait du
soin de mettre un terme à l'interdit. Charles le Bel ratifia cette
convention le 19 avril 1326, et l'excommunication fut levée le 26 du
même mois.
Il était aisé de le prévoir, cette paix ne fut point observée; les
communes conservaient leurs anciens capitaines; les tisserands
expulsés de Gand ne pouvaient se résoudre à renoncer à la généreuse
hospitalité des corps de métiers de Bruges; le comte lui-même hésitait
à se réconcilier avec les communes qui lui avaient été si hostiles.
Pour rentrer en prince dans son palais de Bruges, ne devait-il point
passer devant les halles où il avait vécu huit mois prisonnier?
Du moins, pendant ces deux années d'agitation et d'incertitude, qui
séparent la paix d'Arques de la mort de Charles le Bel, la Flandre
conserva une neutralité honorable vis-à-vis de l'Angleterre, troublée
par les discordes civiles. Elle se souvenait qu'elle était «une terre
commune à tous,» et refusait de chasser les marchands écossais comme
l'exigeait Edouard II. Des vaisseaux anglais reçurent bientôt l'ordre
d'arrêter les navires qui sortaient du Zwyn et de les retenir jusqu'à
ce que les Flamands eussent cédé aux menaces du roi. Quelques navires
vénitiens étaient déjà tombés en leur pouvoir, quand une flotte
flamande s'avança pour les délivrer. Les Anglais résistèrent à peine:
on leur prit dix vaisseaux, et la flotte flamande se dirigea vers les
côtes de Norfolk et de Suffolk, où elle s'empara de la plupart des
barques chargées d'approvisionnements pour l'armée anglaise en Ecosse.
Mais cette guerre, à peine commencée, fut suspendue par des trêves
favorables aux marchands flamands, qu'Edouard III s'empressa de
confirmer.
Edouard III n'avait que quinze ans lorsque Charles le Bel mourut, le
1er février 1327 (v. st.), laissant après lui deux filles, dont l'une
ne naquit que deux mois après sa mort. Le roi d'Angleterre réclama la
régence pendant l'intervalle qui s'écoula avant la délivrance de la
reine; mais il ne paraît point avoir formé d'autres prétentions. Les
barons français s'étaient réunis; un vague espoir de reconstituer la
féodalité, telle qu'elle avait existé dans des siècles de désordre et
d'anarchie, engageait la plupart à soutenir le comte de Valois,
petit-fils de Philippe le Hardi. Par une étrange coïncidence, celui
qui contribua le plus à faire triompher leurs desseins était l'ancien
chef des _alliés_, Robert d'Artois, qui ne voyait, dans l'exclusion
des femmes de la succession royale, qu'un moyen de recouvrer lui-même
l'héritage de son aïeul usurpé par Mahaut d'Artois.
En présence de ces intrigues renfermées dans le palais de Paris et
dans un petit nombre de châteaux, une agitation secrète annonçait de
toutes parts d'autres mouvements non moins graves. Les communes, qui
avaient cru trouver le jugement de Dieu dans l'extinction de la
dynastie de Philippe le Bel, appelaient de tous leurs vœux le moment
où elles cesseraient de voir leurs priviléges méconnus, leurs
juridictions violées, leur prospérité chaque jour menacée par les
tailles et les exactions royales. L'avénement de Philippe de Valois,
sous de si funestes auspices, anéantissait toutes leurs espérances;
mais elles attendaient que le signal d'une protestation unanime partît
de la Flandre, où le sang coulait depuis trente années pour la défense
des libertés et des franchises. Une vaste ligue s'organisait depuis
les campagnes marécageuses du Fleanderland jusqu'aux collines de la
Meuse, prête à s'étendre jusqu'à la Seine, comme aux jours où les
troupes des Franks et des Saxons s'élançaient triomphantes dans les
provinces livrées au joug romain. Les communes du Brabant s'étaient
confédérées pour défendre leurs lois et leurs usages, et déjà les amis
du nouveau roi lui représentaient que si les communes de Flandre
passaient leurs frontières, elles rallieraient à leur drapeau les
communes de France.
Philippe de Valois fut sacré à Reims le 29 mai 1328: le comte de
Flandre s'y était rendu suivi de quatre-vingt-six chevaliers, et
c'était à lui qu'appartenait le droit de porter l'épée du royaume.
Cependant les hérauts d'armes avaient répété par trois fois: «Comte de
Flandre, si vous êtes céans, venez faire votre devoir.» Au grand
étonnement de toute l'assemblée, il n'obéissait point; enfin, comme le
roi lui ordonnait de s'expliquer, il répondit: «Monseigneur, si je ne
me suis point avancé, veuillez ne pas en être surpris, car l'on a
appelé le comte de Flandre et non Louis de Nevers.»--«Quoi, repartit
le roi, n'êtes-vous pas le comte de Flandre?»--«Sire, reprit Louis de
Nevers, il est vrai que j'en porte le nom, mais je n'en possède point
l'autorité. Les bourgeois de Bruges, d'Ypres, de Poperinghe et de
Cassel, m'ont chassé de ma terre et il n'y a guère que la ville de
Gand où j'ose me montrer.» Philippe de Valois éleva alors la voix.
«Beau cousin, lui dit-il, nous vous jurons par l'huile sainte qui a
coulé aujourd'hui sur notre front que nous ne rentrerons point à Paris
avant de vous avoir rétabli dans la paisible possession du comté de
Flandre.»
En vain quelques barons représentèrent-ils que rien n'était préparé
pour cette expédition et que vouloir envahir la Flandre pendant
l'automne, c'était s'exposer à rencontrer des obstacles semblables à
ceux qui avaient arrêté en 1315 l'armée de Louis le Hutin: Philippe de
Valois avait résolu de tenir sa promesse, parce qu'il avait compris
combien il était important d'ouvrir lui-même la guerre. Il consulta
Gauthier de Châtillon, qui avait servi sept rois dans leurs guerres
contre la Flandre. «Qui bon cœur a à batailler, répondit le
connétable, toujours trouve-t-il le temps convenable.»--«Eh bien!
s'écria le roi plein de joie en l'embrassant, qui m'aimera si me
suive!» Il fut aussitôt décidé qu'au lieu de se diriger vers les
plaines de la Lys, théâtre de tant de désastres, on chercherait à
envahir la Flandre par la route qui avait conduit Robert d'Artois à la
victoire de Bulscamp, et tous les feudataires furent convoqués à Arras
le 22 juillet.
Le 10 juillet, le comte de Flandre avait scellé dans la maison de
l'évêque de Paris, et avec le sceau du roi, un testament sans doute
dicté par son influence, où il déclarait appeler l'excommunication sur
ceux qui le violeraient et même léguer, en ce cas, la moitié de ses
revenus à Philippe de Valois. Aussitôt après, et tandis que le
mandement du roi était proclamé dans toutes les provinces, il se
chargea du soin de garder avec ses chevaliers les passages de la Lys.
Robert de Cassel lui-même avait trahi la cause qu'il avait embrassée
avec tant de zèle, et la promesse de quelques nouveaux domaines, qu'il
n'obtint jamais, l'avait aisément engagé à accepter, sous les ordres
de Philippe de Valois, le commandement de deux cents hommes d'armes
chargés de défendre Saint-Omer.
Cependant le roi était allé prendre à Saint-Dénis l'oriflamme «de
vermeil samit à guise de gonfanon à trois queues,» ornée de «houppes
de soie verte.» De là il partit pour Arras, où se trouvait assemblé
«tout le povoir du royaume de France.» On y comptait cent soixante et
seize bannières, le ban et l'arrière-ban de la féodalité: les
Provençaux et les Languedociens s'y mêlaient aux milices de Hollande
et de Hainaut. Des hommes d'armes envoyés par le roi de Bohême s'y
confondaient avec les archers génois. Là brillaient les ducs de
Bourgogne, d'Autriche, de Bretagne, de Lorraine, de Bourbon, le roi de
Navarre, le grand maître des Hospitaliers, le dauphin de Viennois, les
comtes d'Alençon, de Bar, de Savoie, de Hainaut. Jamais plus
formidable armée n'avait quitté les remparts d'Arras, qui avaient été
les témoins des armements de Philippe IV et de Louis X.
Pour mieux cacher ses projets, Philippe de Valois ordonna en
s'éloignant d'Arras de marcher droit vers la Lys, afin que les
Flamands ne pussent point réunir leurs forces sur un seul point. Dès
qu'il eut appris que les milices d'Ypres et de Bruges s'avançaient
vers Courtray, il fit exécuter un mouvement rapide vers l'aile gauche,
et franchit le Neuf-Fossé, près de Boezeghem, le samedi 20 août 1328:
toutes les bannières se portèrent aussitôt en avant vers l'abbaye de
la Woestyne.
Nicolas Zannequin occupait Cassel avec dix mille hommes accourus des
contrées maritimes du Fleanderland; Sohier Janssone lui avait amené un
renfort de six mille hommes, et bien qu'il eût fait prévenir les
milices de Bruges de l'invasion des Français, il se croyait assez fort
pour ne partager avec personne l'honneur de sauver la patrie. Ces
mêmes plaines avaient vu, en 1071, le triomphe des communes flamandes:
allaient-elles être de nouveau le théâtre de leur victoire?
Pendant trois jours le roi de France resta devant Cassel, attendant la
retraite de ses ennemis. Les chevaliers ne pouvaient gravir avec leurs
destriers bardés de fer les pentes escarpées qui s'élevaient devant
eux, et se trouvaient réduits à être témoins des escarmouches qui se
succédaient sans relâche. Les _bidauds_ (tel était le nom que l'on
donnait aux sergents à pied) multiplièrent vainement leurs efforts:
ils furent repoussés de toutes parts. Le roi, irrité de cette
résistance, changea de projet; il ordonna le 23 août au matin que l'on
portât son camp aux bords de la Peene, sur la route de Watten: de là
il menaçait Bergues, Wormhout et Bourbourg; et comme s'il eût voulu
rompre à jamais les liens qui unissaient les fils de Robert de Béthune
à leur peuple, il chargea Robert de Cassel de livrer à l'incendie et
au pillage les fertiles vallées qui s'étendaient au nord et à l'ouest.
Il espérait que les Flamands, émus par le spectacle de ces
dévastations, quitteraient leur position inaccessible pour accourir au
secours de leurs frères. Pendant toute la nuit, les tristes lueurs des
incendies qui s'allumaient de toutes parts sillonnèrent le ciel. Aux
premières clartés du jour, de nouvelles scènes d'horreur vinrent
frapper les regards des milices flamandes réunies sur la montagne de
Cassel. Les plaintes des femmes, les cris des vieillards, les
gémissements des enfants, ne cessaient de retentir à leurs oreilles;
mais elles restaient immobiles, et la plupart des Français, fatigués
de carnage et de butin, rentrèrent dans leur camp sans que le moindre
mouvement eût été remarqué parmi les défenseurs de la Flandre.
Il était trois heures après midi, les chevaliers français s'étaient
désarmés. Tandis qu'ils jouaient aux échecs ou aux dés, les chefs
flamands délibéraient: les plus sages voulaient laisser aux Brugeois
le temps de les rejoindre; d'autres étaient d'avis d'aller pendant la
nuit surprendre les Français dans leurs tentes; mais Zannequin rejeta
ces conseils comme trop pusillanimes. «Quoi, s'écria-t-il, le roi de
France est devant nous et nous ne le combattrions point, ou nous
attendrions pour le faire le retour de la nuit? Nous qui ne redoutons
personne, craindrions-nous donc ses regards? Grâce à Dieu, voilà enfin
ces ennemis que nous étions si impatients de rencontrer: profitons de
leur confusion pour les attaquer.» Mille clameurs enthousiastes
saluèrent le discours de Zannequin, et les Flamands, divisés en trois
corps, se précipitèrent du haut de la montagne; car, hommes courageux
et libres, ils n'hésitaient point, dit Villani, à assaillir l'armée la
plus redoutable.
La fureur des Flamands était surtout grande contre les hommes d'armes
du comte de Hainaut; ils les haïssaient comme les constants
auxiliaires de leurs ennemis, et plutôt comme des traîtres que comme
des étrangers. Des trois _batailles_ formées par Zannequin, il y en
eut deux qui se dirigèrent vers les tentes du comte de Hainaut et
celles de son frère Jean de Beaumont, qui avait sous ses ordres les
chevaliers envoyés par le roi de Bohême. Cependant, quatre cents
sergents de Tournay, vêtus de tuniques rouges ornées de châtelets
d'argent, avaient pris les premiers les armes à la voix de leur chef,
Gauthier de Calonne, et leurs cris annoncèrent l'approche des ennemis
qu'ils se préparaient à repousser.
Déjà la troisième _bataille_, guidée par Zannequin, n'était plus
éloignée de la tente de Philippe de Valois. Tous les Flamands
marchaient en silence, et avant qu'on les eût aperçus, ils se
trouvèrent au milieu des barons, «qui aloient, dit la chronique de
Saint-Denis, d'une tente en l'autre pour eux déduire en leurs belles
robes.» En ce moment, un chevalier champenois, nommé Renaud de Loire,
s'offrit à eux les prenant pour quelque troupe revenue un peu tard du
pillage de la vallée de Bergues, et prêt à leur reprocher de troubler
les seigneurs dans leurs joyeux devis: il périt sous leurs coups.
Plusieurs chevaliers, qui se hâtaient d'arriver à son secours,
partagèrent son sort. Les plus illustres barons de France s'élançaient
précipitamment sur leurs armes; mais les Flamands, loin de s'arrêter,
continuaient leur marche rapide, couverts de poussière et de sueur. Là
furent plus ou moins grièvement blessés les ducs de Bourgogne et de
Bretagne, les comtes de Bar, de Boulogne, de Savoie, Bouchard de
Montmorency et d'autres nobles chevaliers. Le roi sommeillait, après
un long festin, lorsqu'un religieux, qui ne le quittait jamais
(c'était son confesseur), aperçut de loin le désordre de la lutte et
s'écria que les Flamands attaquaient le camp. «Propos de clerc qui a
peur,» répondit Philippe avec un sourire incrédule; mais Miles de
Noyers accourait déjà près de lui, agitant l'oriflamme, pour appeler
tous les chevaliers à la défense du roi. La plupart fuyaient, et le
roi, saisissant un casque et une cotte d'armes, s'avançait presque
seul pour combattre les Flamands, quand Miles de Noyers, le suppliant
de sauver sa vie, l'entraîna hors de sa tente. Selon un autre récit,
Zannequin levait déjà sa massue sur la tête du roi au moment où il
parvint, grâce au courage du sire de Noyers, à se dérober au danger
qui le menaçait.
Dès ce moment la bataille fut perdue. Le comte de Hainaut poursuivait
ceux qui l'avaient assailli, et Robert de Cassel, qui, après avoir
partagé les malheurs de la Flandre au Mont-en-Pévèle, devait à la
journée de Cassel se signaler parmi les vainqueurs, se hâta de le
rejoindre. Leurs efforts permirent à toute l'armée française de se
déployer en bon ordre autour du roi, impatient de venger sa honte.
Zannequin avait ordonné à ses frères et à ses amis de se ranger en
cercle et d'opposer leurs épieux ferrés au poitrail des chevaux. Ils
résistèrent longtemps: entourés d'ennemis innombrables, ils
combattaient à l'ombre de leurs traits, comme les trois cents
Spartiates des Thermopyles, et le dernier soupir de Zannequin se
confondit dans le chant des chapelains du roi, qui entonnaient
l'antiphone de saint Denis. «Oncques des seize mille Flamands qui
morts y demeurèrent, dit Froissart, n'en recula un seul que tous ne
fussent morts et tués en trois monceaux, l'un sur l'autre, sans issir
de la place là où chacune bataille commença.» (23 août 1328.)
Le roi rentra le même soir à Cassel où il fit mettre le feu; puis, la
nuit étant venue, il regagna son camp, éclairé par l'incendie de la
ville et la lueur lugubre des torches que ses serviteurs portaient
autour de lui, de peur qu'il ne heurtât des cadavres. Pendant quatre
jours, disent les chroniqueurs, il resta enfermé dans sa tente, plein
de terreur quoique victorieux, et rempli d'admiration pour ces
champions des communes qui en étaient à la fois les héros et les
martyrs.
Une profonde consternation s'était répandue dans toute la Flandre. Les
milices de Bruges, qui se dirigeaient vers Cassel, s'arrêtèrent près
de Dixmude en apprenant la mort de Zannequin. Si les bourgeois
d'Ypres, les plus voisins de l'ennemi, eussent fermé leurs portes et
imité le courage des laboureurs du Fleanderland, la Flandre eût pu
réparer ses revers; mais la crainte d'une extermination complète les
engagea à envoyer au camp français des députés qui implorèrent la
clémence du roi. A Bruges, l'effroi était si grand que les femmes
arborèrent la bannière fleurdelisée et forcèrent leurs maris à livrer
les clefs de la ville. Déjà l'armée française traversait Poperinghe;
cependant les tisserands d'Ypres se soulevaient contre leurs
magistrats et refusaient de s'associer à ce qu'ils considéraient sans
doute comme une trahison. Un prêtre, le curé de la paroisse de
Saint-Michel, avait appelé, du haut de la chaire, tous ceux qui
voulaient sauver la patrie à prendre les armes; mais il était trop
tard: Miles de Noyers entra avec de nombreux hommes d'armes dans les
remparts d'Ypres. Le curé de Saint-Michel s'était réfugié avec
quatorze de ses amis dans une maison fortifiée, on y mit le feu et il
périt dans les flammes.
Peu de jours après, Philippe VI ordonna la retraite: il était
impatient de retourner en France après sa victoire de Cassel, comme
Charles VI le fut depuis après son triomphe de Roosebeke, pour
reparaître dans toute sa puissance aux yeux des communes françaises.
Il ramenait avec lui quinze cents otages choisis parmi les bourgeois
d'Ypres et de Bruges, qui devaient répondre de la soumission des
communes flamandes. Prêt à s'éloigner, le roi fit appeler le comte de
Flandre et lui adressa, en présence des barons, ces paroles altières:
«Comte, j'ai travaillé pour vous, au mien et aux despens de mes
barons; je vous rends votre terre acquise et en pais; or, faites tant
que justice y soit gardée, et que, par vostre deffaut, il ne faille
pas que plus reviègne; car si je y revenoie plus, ce seroit à mon
profit et à vostre dommage.» Puis il retourna en France, déposa
l'oriflamme à Saint-Denis, et entra à cheval, revêtu des armes qu'il
portait à la bataille de Cassel, dans la basilique de Notre-Dame de
Paris, «et très-dévotement la mercia, et lui présenta ledit cheval où
il estoit monté et toutes ses armeures.»
«Le comte se souvint des paroles du roi, dit le continuateur de
Guillaume de Nangis; il rechercha si activement les conspirateurs
qu'en moins de trois mois il en fit périr dix mille.» A Bruges, on
divisa la ville en six quartiers et l'on soumit successivement tous
leurs habitants à une enquête rigoureuse. Dès qu'ils avaient été
condamnés, on les conduisait à Damme, où l'on avait élevé de nombreux
instruments de supplices et de tortures; à Ypres, tous les corps de
métiers furent décimés: Lambert Bouwin, capitaine du Franc, Jean de
Dudzeele, qui avait été chargé de la garde du comte pendant sa
captivité, Goswin d'Oedeghem, qui avait, comme capitaine de Deynze,
arrêté pendant deux années les approvisionnements des Gantois,
expirèrent sur la roue. Guillaume Dedeken, ancien bourgmestre de
Bruges, s'était retiré en Brabant; mais les communes de ce pays
n'osèrent le protéger, et le duc de Brabant le livra au roi de France.
Il fut conduit à Paris; là on l'attacha au pilori après lui avoir
tranché les deux mains, puis on le fixa sur la roue d'où on le détacha
sanglant et mutilé, parce que l'on craignait que sa mort ne fût trop
prompte; le lendemain on le fit déchirer par des chevaux, et ses
restes furent suspendus à la grande potence de Montfaucon, afin que ce
hideux spectacle apprît aux bourgeois de la capitale du royaume que
Philippe de Valois ne pardonnait point aux communes rebelles.
«Le comte de Flandre, écrit l'abbé de Saint-Martin de Tournay,
multipliait d'autant plus les supplices des coupables que son avidité
l'engageait à s'emparer de leurs biens.» Une sentence du roi avait
prononcé la confiscation générale des biens de tous ceux qui avaient
combattu à Cassel; deux tiers étaient réservés au trésor royal. Le
dernier tiers était accordé à Louis de Nevers et à Robert de Cassel,
pour les domaines sur lesquels ils avaient droit de haute justice.
Bruges, Ypres, Courtray, Dixmude, Furnes, Ostende, Ardenbourg,
Ysendyke, Termonde et Grammont furent condamnées à des amendes si
considérables, que les trésors amassés par ces villes pendant des
années de paix et de prospérité ne purent point y suffire. Toutes ces
dépouilles d'un peuple vaincu étaient promises aux courtisans et aux
serviteurs du comte, et l'on retrouve, parmi les actes publics de
cette époque, des chartes par lesquelles il donne des maisons de
Bruges, dont il avait chassé d'honorables bourgeois, à son barbier, à
ses palefreniers et à ses valets.
C'était peu que la haine du roi et du comte couvrît toute la Flandre
de sang et de deuil: sa liberté ne devait point survivre au dévouement
de ses défenseurs. Les priviléges de toutes les villes, celle de Gand
seulement exceptée, furent annulés ou modifiés dans leurs garanties
les plus essentielles. A Bruges, les bourgeois furent contraints de se
rendre au devant du comte jusqu'à mi-chemin du château de Male, et de
s'y jeter à genoux en implorant sa miséricorde: à Ypres, la cloche du
beffroi fut brisée. Enfin, par des lettres datées du 20 décembre 1328,
le roi de France ordonna que l'on détruisît les fortifications de
Bruges, d'Ypres et de Courtray, et le soin de présider à leur
démolition fut confié à Miles de Noyers et à Thomas de Morfontaine,
anciens serviteurs de Philippe le Bel, qui avait formé les mêmes
projets, sans qu'il lui eût été donné de les accomplir.
Le silence de l'oppression s'était étendu sur toute la Flandre, quand
on apprit tout à coup que Sohier Janssone, le seul peut-être des
compagnons de Zannequin qui lui eût survécu, avait abordé près
d'Ostende avec deux cents bannis qu'il avait réunis en Zélande.
Ostende, Breedene, Oudenbourg répondirent à son appel, et de toutes
parts les populations agricoles du Fleanderland s'armaient pour venir
le rejoindre. On lui avait annoncé que le bailli de Bruges rassemblait
une armée pour le combattre. «Tant mieux, avait-il répondu, plus cette
armée sera nombreuse, plus nous y compterons d'amis et d'alliés.» Et,
plein de confiance dans sa fortune, il se porta en avant vers Bruges
avec sa petite troupe, espérant que la défection des milices
communales qu'on lui opposerait entraînerait l'insurrection des
Brugeois.
Cependant le bailli de Bruges, plus prudent et plus sage, avait laissé
à l'écoutète le soin de contenir pendant quelques heures la commune
mécontente et inquiète, et il s'était précipité au galop vers
Oudenbourg, suivi d'une nombreuse escorte de chevaliers. Janssone
pâlit en n'apercevant aucun de ses amis sous la bannière du comte.
Trop faible pour soutenir une lutte en pleine campagne, il se replia
vers Oudenbourg et s'y retrancha derrière un pont voisin de l'abbaye
fondée par saint Arnould. Il s'y défendit longtemps; enfin, il tomba
au pouvoir de ses ennemis avec son fils et vingt des siens. Ce fut un
grand triomphe pour les _Leliaerts_; ils firent construire une potence
d'une hauteur extraordinaire, mais Janssone et ses compagnons n'y
furent attachés qu'après avoir été promenés nus dans toute la ville de
Bruges, brûlés d'un fer rouge à chaque carrefour, brisés sur la roue
et décapités. Parmi les compagnons de Janssone se trouvaient Guillaume
de Cockelaere et Jacques Breydel.