Jean de Namur, aussi hostile aux communes en 1323 qu'en 1308, obtint

le fief des forfaitures et des amendes qui seraient recueillies par le

comte, et de plus le bailliage des eaux de l'Ecluse, qui jusqu'alors

avait appartenu aux habitants de Damme et de Bruges. Les Brugeois

n'avaient point oublié que Jean de Namur avait été récemment l'un de

leurs plus redoutables adversaires dans les dissensions relatives à la

succession du comté. En apprenant qu'il réunissait des sergents à

l'Ecluse, ils soupçonnèrent quelque mauvais dessein; peut-être Jean

Breydel et ses quatre collègues leur dénoncèrent-ils les dangers qui

menaçaient leurs relations commerciales dans le Zwyn. Tous les

bourgeois de Bruges avaient pris les armes. «Si nous nous montrons

trop patients, se disaient-ils les uns aux autres, nous nous

laisserons subjuguer et ruiner: il vaut mieux que nous allions

conquérir la ville de l'Ecluse et que nous maintenions nos droits et

nos priviléges.»

Le comte de Flandre, instruit de ce mouvement, accourut pendant la

nuit de Courtray à Bruges; il essaya vainement de dissuader les

bourgeois de leur projet. Dès le lever de l'aurore, ils s'élancèrent

en grand nombre hors de la ville. Le comte les accompagnait, espérant

encore pouvoir les engager à rentrer dans leurs foyers: ils ne

l'écoutèrent pas. Il fut le témoin d'une sanglante escarmouche qui

arrêta un moment les Brugeois, mais qui ne les empêcha point d'entrer

à l'Ecluse et d'y poursuivre leurs ennemis, dont plusieurs, dans leur

terreur, se précipitèrent dans les flots. Le comte de Namur ne dut la

vie qu'aux prières du comte Louis, et la commune triomphante le

conduisit avec elle à Bruges, où il fut enfermé au Steen (juillet

1323). La comtesse de Namur, Marie d'Artois, implora aussitôt

l'intervention du roi de France en faveur de son mari; mais les

Brugeois exigeaient avant toute autre condition qu'on approuvât les

priviléges de leur ancienne juridiction sur le port de l'Ecluse, et

les négociations se prolongeaient sans amener aucun résultat. Le comte

de Flandre lui-même, voyant son autorité méconnue, s'était retiré en

France.

Le comte de Namur commença à s'attrister de ce que les efforts de ses

amis étaient si lents pour lui rendre la liberté. Il avait demandé

qu'il lui fût permis d'assister aux offices de l'église de

Saint-Donat, affirmant sur sa parole de chevalier qu'il ne chercherait

point à fuir: on repoussa sa prière en même temps que ses plaintes sur

l'ennui de sa captivité. C'était toutefois une joyeuse demeure que le

Steen, malgré ses grilles et ses geôliers. On y donnait de bons lits

aux prisonniers; aux grandes fêtes, on ornait leurs salles de fleurs

et de verdure, et on ne leur défendait point d'y recevoir leurs amis.

On y chantait tout le jour, on y jouait aux dés toute la nuit, et ce

fut grâce à ce désordre que le comte de Namur parvint, le 9 octobre, à

gagner la porte de la Bouverie, où des chevaux l'attendaient.

Au bruit de cette évasion, une extrême agitation éclata à Bruges; les

discordes y étaient si vives que les magistrats de Gand envoyèrent des

députés au comte pour le prier de rentrer en Flandre. Louis de Nevers

y consentit, et vers les premiers jours de décembre il revint à

Bruges; il avait obtenu que le comte de Namur déclarât publiquement

pardonner aux Brugeois leur attaque et son arrestation; mais il avait

cette fois amené avec lui l'abbé de Vézelay, et l'on remarquait avec

indignation en Flandre qu'il repoussait les conseils de tous les

habitants du pays pour rechercher ceux d'un homme dont le père s'était

associé à toutes les vengeances de Philippe le Bel.

Louis de Nevers n'était plus ce noble orphelin que l'appui des

communes avait protégé contre les intrigues qui le menaçaient. Dévoué

désormais aux intérêts du roi de France, il aimait à se retirer dans

le comté de Nevers où ses vices frappaient moins les regards, et s'il

s'arrêtait en Flandre, il y donnait le spectacle d'un prince égaré par

ses courtisans et dégradé par ses honteuses prodigalités. Tantôt il se

plaisait au milieu des frivoles ébats de ses baladins, tantôt il

enrichissait son nain Johannot en lui octroyant des priviléges sur les

maisons où l'on jouait aux échecs et aux dés. Il accordait toute sa

faveur à l'un de ses valets d'écurie nommé Jean Gheylinc, qu'il

appelle dans ses chartes son ami et son conseiller, et il voulut même

plus tard lui faire épouser sa fille.

Vers le mois de juillet 1324, le comte de Flandre s'était rendu dans

le Nivernais; il avait laissé le gouvernement de la Flandre au sire

d'Aspremont, chevalier français. Son départ fut le signal des

exactions les plus odieuses. Les bourgeois étaient accablés de tailles

et d'impôts: on les dépouillait de leurs biens pour enrichir quelques

favoris et quelques étrangers. Si le mécontentement des communes

retenait quelquefois l'avidité des conseillers du comte dans les

grandes cités de Gand et de Bruges, elle s'exerçait librement dans les

campagnes. Là dominaient les sires d'Haveskerke, de Moerkerke, de

Praet, de Lichtervelde, d'Halewyn, de Ghistelles et tant d'autres

chevaliers qui depuis longtemps avaient accepté des pensions des rois

de France; ils se souvenaient qu'à Courtray plusieurs d'entre eux

avaient péri sous les coups de ces libres laboureurs de race saxonne

qui s'y pressaient autour d'Eustache Sporkin, et ne songeaient qu'à se

venger. Ils sortaient de leurs châteaux pour rançonner ceux qu'ils

craignaient le plus, et s'ils résistaient, ils les mettaient à mort.

«Cruelles sont les mœurs des karls: la barbe en désordre, les

vêtements déchirés, leurs chaussures en lambeaux, ils veulent dompter

les chevaliers; armés de leurs massues noueuses, laissant entrevoir

sous leurs ceintures leurs longs couteaux, ils sont aussi orgueilleux

qu'un comte et rêvent que l'univers leur appartient. Puisse le ciel

les maudire à jamais!

«Nous saurons châtier les karls: nous lancerons nos chevaux dans leurs

campagnes; nous les traînerons sur la claie; nous les suspendrons aux

gibets. Il faut qu'ils ploient devant nous!»

Deux siècles se sont écoulés depuis les complots des amis de Bertulf

et de Burchard, lorsque l'insurrection ranime les passions

tumultueuses des Flamings dans toute l'étendue du Fleanderland.

Lambert Baldwin ou Bouwin, si l'on suit l'orthographe adoptée par les

chroniqueurs du quatorzième siècle, était leur chef près d'Ardenbourg;

c'était Sohier Janssone dans le pays de Ghistelles; dans le territoire

des Quatre-Métiers, les insurgés obéissaient à Walter Ratgheer et à

Lambert Bockel; mais celui de leurs capitaines dans lequel revivaient

le plus énergiquement les fureurs impies des Saxons se nommait Jacques

Peyt: il conduisait les siens à l'assaut des châteaux en les engageant

à égorger tous les chevaliers du parti du comte, et n'épargnait point

les prêtres; il n'entrait jamais, disait-on, dans les églises pour y

prier, et peut-être le sang qu'il répandait n'était-il à ses yeux

qu'un holocauste expiatoire aux divinités proscrites de ses aïeux.

Le sire d'Aspremont, ne pouvant arrêter ce mouvement, se hâta

d'appeler le comte qui revint en Flandre dans les premiers jours de

février 1324 (v. st.), accompagné de l'abbé de Vézelay. Il n'avait

point d'armée pour soumettre les insurgés et traita avec eux; ils lui

payèrent une amende, promirent de dissoudre leurs associations et

conservèrent toute leur puissance. Louis de Nevers, prévoyant de

nouvelles émeutes, paraît avoir cherché, dès cette époque, à

s'attacher les Gantois; car il leur accorda le droit de pouvoir seuls

lever des taxes dans les châtellenies qui relevaient de leur ville, et

lorsqu'il retourna au mois de juin dans le comté de Nevers, il donna

pour successeur au sire d'Aspremont, dans le gouvernement de la

Flandre, un noble bourgeois de Gand nommé Philippe d'Axel.

Cependant les troubles ne s'apaisaient point; Janssone et Bouwin

continuaient à démolir les châteaux des chevaliers dont ils

redoutaient la vengeance, et, dès les fêtes de Noël, Louis de Nevers

se vit réduit à rentrer en Flandre. De nouvelles conférences eurent

lieu; mais l'irritation qui régnait parmi les courtisans du comte

était si grande qu'elles ne produisirent aucun résultat. Les insurgés,

remarquant que le comte n'avait point amené d'hommes d'armes avec lui,

se montraient de plus en plus audacieux. En vain quelques chevaliers,

retranchés à Ghistelles et à Ardenbourg, faisaient-ils de fréquentes

sorties dans lesquelles ils brûlaient les habitations des laboureurs,

faisant périr les uns par le glaive, livrant les autres au supplice de

la roue. Toutes les populations des campagnes s'armaient pour résister

à leurs attaques; elles comprenaient que le même sort les menaçait, et

étaient résolues à s'opposer de toutes leurs forces et de tout leur

courage à de si cruelles dévastations.

Parmi les chefs des insurgés qui avaient jugé prudent, après la

pacification du mois de mars 1323 (v. st.), de chercher un asile au

sein de la commune de Bruges, se trouvait le chef des rebelles de

Furnes, Nicolas Zannequin, l'homme le plus riche et le plus puissant

de cette partie de la Flandre, qui représentait pour ses amis les

anciennes traditions de la noblesse des karls saxons, mais qui

n'était, aux yeux des chevaliers, qu'un serf obscur comme les fils

d'Erembald. Il s'assura bientôt, parmi ceux qui lui avaient donné

l'hospitalité, une influence égale à celle qu'il avait exercée sur

ses concitoyens, car il ne cessait de rappeler les droits et les

devoirs qu'imposait aux communes la défense de la liberté nationale,

menacée par des tailles odieuses et des impôts illégaux. Tous les

bourgeois se soulevèrent à sa voix, quand Janssone, qui s'était emparé

du château de Ghistelles, parut devant Bruges, amenant à sa suite de

nombreux prisonniers.

Zannequin rallia bientôt sous sa bannière toutes les communes

voisines. Thourout, Roulers, Poperinghe, Nieuport, Furnes, Dunkerque,

Cassel, Bailleul lui ouvrirent leurs portes. L'enthousiasme des

populations du Fleanderland était extrême. «Les habitants du

territoire de Furnes, dit un chroniqueur contemporain, le reçurent

comme l'ange du Seigneur; ils lui montraient plus de soumission qu'à

toute autre personne, et l'honoraient plus que s'il eût été le comte

ou le roi.» Robert de Cassel, qui avait réuni quelques hommes d'armes

pour le combattre, se retira presque aussitôt. Zannequin le craignait

peu, car il savait que toutes les communes lui étaient favorables, et

l'on assurait que Robert de Cassel lui-même n'était pas hostile à

l'insurrection.

Louis de Nevers résidait à Courtray; de là il allait quelquefois à

Ypres, plus souvent à Gand. Les bourgeois de cette ville, qu'il

flattait sans cesse en leur promettant de nouveaux priviléges,

oublièrent bientôt la confédération du 8 mars 1321 (v. st.); et, après

être d'abord intervenus comme médiateurs, ils ne tardèrent pas à

combattre les Brugeois et leurs alliés. Louis de Nevers, de plus en

plus irrité, avait fait publier à Audenarde, le 13 mars 1324 (v. st.),

une déclaration signée de Jean de Nesle, de Jean de Verrières et

d'autres chevaliers du parti _leliaert_, par laquelle il confisquait

toutes les libertés et tous les priviléges de la ville de Bruges. Mais

ces menaces restèrent impuissantes, et bientôt après le comte, réduit

à reconnaître la stérilité de ses efforts, proposa un traité qui

portait que tous les dommages causés par la guerre seraient réparés

selon l'arbitrage des magistrats de Gand, de ceux d'Ypres et de Robert

de Cassel, sans que l'on pût toutefois prononcer aucune sentence de

mort, de mutilation ou d'exil (mars 1324, v. st.).

Cependant l'ordre et la tranquillité ne furent point complètement

rétablis, et la mort d'un laboureur du pays de Furnes, tué par un

chevalier, suffit pour renouveler l'agitation. Les arbitres avaient

convoqué le 11 juin, à l'abbaye des Dunes, tous ceux qui auraient le

dessein de se constituer accusateurs. Zannequin et Janssone y

accoururent avec tous leurs amis armés: les arbitres seuls n'osèrent

point y paraître.

Louis de Nevers n'était pas mieux disposé à observer la paix; il

redoutait surtout la rivalité ambitieuse de son oncle, Robert de

Cassel, qui semblait vouloir profiter de ces troubles pour se placer à

la tête de la commune de Bruges qu'il avait autrefois combattue. Déjà

le roi de France avait, à la prière du comte de Flandre, chargé son

conseiller, Pierre de Cugnières, d'exhorter Robert de Cassel à ne pas

soutenir les rebelles. Le sire de Cassel ne répondit pas à ce message.

Le comte s'alarma de son silence comme d'un défi. De plus en plus

inquiet, il écrivit au bailli de Warneton d'épier la première

excursion que son oncle ferait de son château de Nieppe pour le faire

décapiter; mais cet ordre ne s'exécuta point. Le chancelier du comte

de Flandre en avait donné lui-même avis à Robert de Cassel; il avait

voulu, répondit-il à Louis de Nevers qui le lui reprochait, sauver

l'honneur du comte de Flandre du mépris des hommes et son âme du

jugement de Dieu.

Cette odieuse tentative accrut la haine dont Louis de Nevers était

l'objet. Déçu de toutes parts dans ses espérances, et instruit que les

Brugeois faisaient occuper par leurs milices les principaux bourgs de

la Flandre occidentale, il réunit à Ypres quatre cents hommes d'armes,

et y fit publier une charte par laquelle il désignait pour ses

conseillers Jean de Nesle, Guillaume d'Auxonne et Jean de Verrières;

puis il se dirigea vers Courtray pour recommencer les hostilités. Six

bourgeois de Bruges étaient arrivés dans cette ville; Louis les fit

aussitôt arrêter: c'était le signal de la guerre.

Lorsque les Brugeois apprirent que plusieurs de leurs concitoyens

avaient été retenus dans les prisons du comte, ils coururent

précipitamment aux armes, et l'on ne tarda point à annoncer à Louis de

Nevers que cinq mille combattants, choisis dans les rangs de la

commune de Bruges, avaient quitté leurs foyers pour délivrer leurs

amis. Une grande terreur se répandit aussitôt parmi les conseillers du

comte: ils jugèrent qu'il fallait couper tous les ponts de la Lys et

incendier les faubourgs qui se trouvaient au delà de la rivière, afin

que les ennemis ne pussent point s'y établir. Cependant la flamme,

poussée par le vent, lançait d'innombrables étincelles jusque sur les

toits des maisons situées au sud de la Lys. Les palissades et les

chaumes séchés par un soleil ardent s'embrasaient rapidement, et

l'incendie s'étendait sur toute la ville.

Au premier bruit du danger qui le menaçait, le comte de Flandre était

monté à cheval et s'était rendu avec ses chevaliers sur la place du

Marché, où il avait fait conduire les six prisonniers de Bruges, soit

pour leur faire trancher la tête sans délai, soit pour les amener à

Lille avec lui. L'aspect de ce jeune prince, séduit par de si perfides

conseils et déjà prêt à fuir loin des remparts qu'il vouait à la

destruction, excita l'indignation des bourgeois de Courtray: ils

oublièrent leurs demeures en feu et leurs familles éplorées pour ne

songer qu'à se venger; les femmes elles-mêmes prenaient part au

combat, que leurs sanglots et leurs cris excitaient plus violemment

que les sons lugubres du tocsin. Jean de Namur et d'autres chevaliers

ne réussirent à sortir de la ville qu'après avoir vu tomber

d'illustres barons, notamment Jean de Nesle, de la maison de Flandre.

Le comte lui-même était exposé à un péril imminent, quand les

bourgeois de Courtray le séparèrent de ses conseillers les plus

dévoués et les plus braves qui étaient restés près de lui.

Le lendemain, les Brugeois arrivèrent aux bords de la Lys. Ils

croyaient accourir à une bataille, mais de bruyantes acclamations leur

annoncèrent un triomphe auquel se mêlaient de tristes images de

désolation et de ruine. Le comte leur fut livré: ils le placèrent sur

un petit cheval et le contraignirent à les suivre. Ses conseillers

l'accompagnaient chargés de chaînes, et les échevins de Bruges se

réunirent immédiatement pour les juger. On reprochait aux uns le

massacre des laboureurs de Furnes et de Ghistelles, aux autres

l'incendie à peine éteint de Courtray; aussitôt condamnés et

précipités par les fenêtres de leur prison au milieu d'un peuple

furieux, ils furent les victimes des haines qui avaient dicté la

sentence. Ainsi périrent Roger de Saemslacht, qui avait pris soin du

comte pendant son enfance, Jean de Verrières, Jacques de Bergues,

Baudouin de Zegherscappelle, Gauthier de Boldeghem, et avec eux

quelques chevaliers étrangers, parmi lesquels on nomme Jean de

Lambres, Odet de Mézières et Jean de Polignac (21 juin 1325).

Les Brugeois retenaient le comte prisonnier aux halles. Ils avaient

élu Robert de Cassel _rewaert_ de Flandre, et le premier acte de sa

puissance avait été de se placer à la tête d'une expédition dirigée

contre les Gantois. Le château de Peteghem, qui avait été autrefois la

résidence des empereurs franks de la dynastie de Karl le Grand, fut

livré aux flammes, puis il menaça Audenarde, mais cette ville était

bien fortifiée et il fallut se résoudre à en lever le siége. Déjà

l'avant-garde des Brugeois se trouvait à Deynze, lorsqu'on y apprit

que les Gantois occupaient le bourg de Nevele et se préparaient à les

attaquer. Les Brugeois, quoique inférieurs en nombre, se portèrent

aussitôt en avant jusqu'au pont de Reckelinghe, où ils rencontrèrent

leurs adversaires, divisés en trois bataillons et guidés par Guillaume

Wenemare, dont la haute stature égalait le courage. En vain

essayèrent-ils de les disperser. Ils se virent eux-mêmes repoussés

jusqu'à Deynze, et leur défaite eût été complète si l'armée qui avait

assiégé Audenarde ne fût accourue à leur secours. Dès ce moment, les

chances du combat changèrent; les Gantois virent tomber Guillaume

Wenemare au milieu de la mêlée et sa mort sema le désordre dans leurs

rangs: ils se replièrent précipitamment, et Robert de Cassel les

poursuivit jusqu'au pied des remparts de Gand (15 juillet 1325).

Vers cette époque, des ambassadeurs de Charles le Bel étaient arrivés

en Flandre pour y proposer de soumettre les griefs des communes contre

le comte au jugement du roi. Ils assistèrent au triomphe de Robert de

Cassel et apprirent que la commune d'Ypres avait appelé Zannequin. La

puissance des bourgeois de Bruges n'avait jamais été si grande: ils

exigeaient, avant de rendre la liberté à Louis de Nevers, que la ville

de Gand et celle d'Ardenbourg, qui avait résisté aux efforts de

Lambert Bouwin, renonçassent à leurs traités avec le comte de Flandre

pour entrer dans leur alliance; c'était demander que toute la

souveraineté fût placée entre leurs mains. Quelque dures que fussent

ces conditions, les ambassadeurs français semblaient disposés à les

accepter, car les Brugeois voulaient que la soumission des Gantois

précédât la délivrance du comte; mais un grand nombre de bourgeois de

Gand, parents et amis de ceux qui avaient succombé avec Guillaume

Wenemare, au pont de Reckelinghe, refusèrent d'adhérer à toute

négociation qui les sacrifierait à l'orgueil des vainqueurs.

Le comte de Namur était accouru à Gand pour y combattre sous les

bannières de Louis de Nevers; sa présence, loin de fortifier le parti

du comte, l'entraîna à de nouveaux désastres. Il se préparait à

prendre possession de Grammont, où il espérait trouver un accueil

favorable, quand les habitants de cette ville fermèrent tout à coup

leurs portes. Ils avaient cru reconnaître le comte de Namur dans le

sire de Gavre qui s'était avancé avec trois cents sergents, et

s'étaient hâtés de l'immoler, tandis que les hommes d'armes du comte

de Namur, restés hors de la ville, entendaient les cris de leurs

compagnons sans pouvoir les secourir. Jean de Namur rentra furieux à

Gand. Impatient d'exercer sa vengeance, il accusa les tisserands

d'être contraires au parti du comte, en fit périr un grand nombre et

en chassa trois mille qui se réfugièrent dans le camp de Robert de

Cassel, où s'étaient déjà réunis Ratgheer, Janssone, Bouwin et Bockel.

Le roi de France avait chargé le bailli d'Amiens de citer Robert de

Cassel à comparaître à Paris pour rendre compte de l'appui qu'il

donnait à la commune de Bruges. Robert de Cassel se contenta de

répondre que s'il avait accepté le soin de gouverner la Flandre, il

l'avait fait par affection pour son neveu, et s'excusa de ne pouvoir

se rendre à Paris pour obéir à la sommation du roi. Les communes

insurgées avaient occupé le château d'Helchin et fait rompre les

ponts-levis de l'Escaut et de la Lys; peut-être espéraient-elles

l'alliance de l'Angleterre, dont elles favorisaient les marchands dans

tous leurs ports.

Dès que Charles le Bel sut que cette dernière tentative avait échoué,

il déclara qu'à la prière des Gantois il avait créé Jean de Namur

_rewaert_ de Flandre; puis il requit, le 4 novembre, l'évêque de

Senlis et l'abbé de Saint-Denis de mettre la Flandre en interdit, et

la sentence d'excommunication fut proclamée à Tournay et à Arras. Le

peuple apprit avec douleur la publication de censures ecclésiastiques;

sa terreur s'accrut lorsque peu de jours après les Gantois, commandés

par Sohier de Courtray et Hector Vilain, attaquèrent près d'Assenede

l'armée de Bockel et de Ratgheer, qui furent complètement défaits et

périrent dans le combat. L'hiver avait forcé les Brugeois à lever le

siége de Gand, et ils se montraient plus disposés à la paix. On

annonçait aussi que le roi, prêt à exécuter ses menaces, avait ordonné

à Alphonse d'Espagne, à Matthieu de Trie et à Miles de Noyers,

d'assembler une armée en Artois et d'envahir la Flandre.

Il semblait à un grand nombre de bourgeois qu'il valait mieux rendre

Louis de Nevers à la liberté que de livrer la Flandre au double fléau

de la guerre civile et de la guerre étrangère. De nouvelles

négociations s'ouvrirent, et le 18 février 1325 (v. st.), le comte de

Flandre quitta sa prison pour se rendre à la chapelle de Saint-Basile,

où il jura solennellement, sur la relique du Saint-Sang, qu'il

pardonnait à ceux qui l'avaient retenu à Bruges, et qu'il ferait tous

ses efforts près des princes étrangers afin que la paix fût rétablie.

Le lendemain Louis de Nevers partit pour Gand et de là pour Paris, où

le roi le reçut avec bonté et l'assura que, tant qu'il suivrait ses

conseils, il pourrait compter sur son appui pour subjuguer son peuple.

Louis de Nevers oublia bientôt le serment qu'il avait prêté; mais

Charles le Bel ne jugeait point encore le moment favorable pour réunir

toutes les forces de la monarchie dans les plaines de la Flandre. La

reine d'Angleterre, sa sœur, était venue à Paris réclamer son secours

contre la faction de Hugues Spencer, et il ne songeait en ce moment

qu'à favoriser l'expédition qui, peu de mois plus tard, porta Wulfart

de Ghistelles, Michel de Ligne, Hector Vilain, Jean de Rodes,

Guillaume de Straten, Goswin Van der Moere, les sires de Brugdam,

d'Antoing, de Bousies, d'Aubrecicourt et d'autres chevaliers de

Flandre et de Hainaut, des côtes de la Zélande au port d'Orwell.

Le comte de Flandre, fidèle aux instructions secrètes de Charles le

Bel, s'était rendu à Saint-Omer pour interposer sa médiation entre les

ambassadeurs français et les députés des communes flamandes, qui ne

désiraient pas moins la levée de l'interdit que le rétablissement des

relations commerciales. Alphonse d'Espagne et ses collègues, Miles de

Noyers, Matthieu de Trie et Robert Bertrand de Briquebec, se

plaignaient de ce que les communes de Flandre avaient violé les

anciens traités en ne démolissant point leurs forteresses, en ne

payant point les amendes auxquelles elles avaient été condamnées et

surtout en formant une confédération pour combattre le roi de France.

La réponse des ambassadeurs flamands nous a été conservée; ils

demandaient de nombreux délais pour l'exécution des traités

précédents, et protestaient qu'ils n'avaient jamais eu l'intention

«d'enfreindre la pais, ne de offendre sa Roial Majesté à laquele il

veulent tous jours porter révérence.» Les députés d'Ypres insistaient

surtout vivement pour que les bourgeois de leur ville «pussent avoir

gouverneurs en leurs mestiers, c'est assavoir de chascun mestier en

son mesme mestier, lequel seront esleu par les gens du mestier chascun

ou sien.»

Histoire de Flandre (T. 2/4) · 第 10 / 30 段