en Flandre avec ses enfants pour y chercher un asile contre la colère
du roi de France: mais des ambassadeurs français l'y suivirent et le
sommèrent de comparaître aussi aux conférences de Compiègne pour s'y
justifier de tous les griefs qu'en lui reprochait. Ces menaces, les
préparatifs belliqueux du roi, la nouvelle du procès instruit contre
Pierre de la Palu, qui commença le 1er juillet, parurent aux communes
comme à Louis de Nevers lui-même des motifs suffisants pour ne point
envoyer leurs députés à l'assemblée de Compiègne, et des historiens de
ce temps racontent que les conseillers du roi qui se trouvaient dans
cette ville n'y virent arriver que deux jeunes bergers, qui
répondirent à toutes leurs questions: «Quelques brebis manquent à
notre troupeau: nous sommes venus ici pour les chercher.»
Cependant Jean XXII ne renonce point à sa mission apostolique de
prêcher la paix au milieu de toutes les discordes: noble prérogative,
reconnue par les peuples et par les rois, qui fut la gloire de la
papauté au moyen-âge. Les légats qu'il a désignés en 1318, comme
successeurs de Pierre de la Palu et de ses collègues, interposèrent de
nouveau leur médiation, et après l'avoir fait accepter au roi de
France, qui avait pu se convaincre qu'en ce moment une guerre contre
la Flandre serait impopulaire, ils l'offrirent aux Flamands avec une
nouvelle instance et obtinrent qu'une autre conférence eût lieu à
Compiègne le 7 octobre 1318. Les députés des communes flamandes y
reproduisirent toutes les demandes qu'ils avaient portées à Avignon.
Ce fut en vain que l'évêque de Mende, l'un des conseillers du roi,
attaqua dans un langage véhément des prétentions si exorbitantes et si
étranges, disant que par la première ils se proposaient de soumettre
le roi à l'autorité de ses sujets et de livrer ses Etats à l'anarchie;
que par la seconde ils voulaient lui faire subir le jugement des pairs
qui ne possèdent aucune juridiction et ne peuvent prononcer comme
juges, bien que dans quelques cas déterminés le roi les convoque pour
qu'ils l'assistent, et qu'enfin par la troisième ils cherchaient, ce
dont il n'y avait pas d'exemple, à placer le roi, qui ne reconnaît la
supériorité de personne sur la terre dans les choses temporelles, sous
la dépendance d'une puissance étrangère, et il ajoutait que les
Flamands étaient si évidemment guidés par leur malice et non par la
raison, qu'ils déclaraient eux-mêmes être prêts à renoncer à toutes
ces garanties, si on leur restituait les trois châtellenies de Lille,
de Douay et de Béthune. Les trois députés des communes se montraient
inébranlables dans leur résolution.
Cependant le pape Jean XXII avait chargé son neveu le cardinal
Gosselin de terminer les affaires de Flandre, soit par la douceur,
soit par les moyens de rigueur, lui ordonnant de ne revenir auprès de
lui que lorsqu'il y aurait réussi. A peine était-il arrivé à Paris,
qu'il manda à l'évêque de Tournay de prononcer la sentence d'interdit
et de se rendre en Flandre près de Robert de Béthune pour la lui
signifier; mais l'évêque de Tournay, craignant que cette mission
n'offrît quelque danger, la confia à deux clercs qui furent en effet
retenus prisonniers par l'ordre du comte, de peur qu'ils n'excitassent
quelque sédition dans les grandes villes du pays.
Le roi de France se préparait activement à la guerre qu'il prévoyait
depuis longtemps: dès février, il avait défendu tous les tournois, par
une lettre adressée au bailli de Vermandois, «quar, disait-il, si nous
le souffririons à faire, nous ne pourrions pas avoir les nobles de
nostre royaume si prestement pour nous aidier à nostre guerre.» Le
connétable, Gauthier de Châtillon, avait reçu le commandement des
hommes d'armes qui devaient envahir la Flandre.
Quelques jours avaient suffi pour modifier profondément la situation
du pays. Louis de Nevers, qui exerçait sur les communes une influence
d'autant plus grande qu'il s'était placé sans cesse à la tête des
bourgeois mécontents pour les seconder dans leurs luttes et dans leurs
plaintes contre le gouvernement si déplorable de Robert de Béthune, ne
cherchait plus qu'à calmer leur courage. Séduit par les largesses de
ceux qui naguère n'avaient que des fers pour lui, il avait changé de
langage et glorifiait les ennemis contre lesquels il avait si
énergiquement invoqué l'indignation des hommes et les vengeances de
Dieu. Les communes de Flandre étaient prêtes à s'armer avec Louis de
Nevers: sa trahison avait suffi pour ébranler leur zèle. Leurs milices
suivirent à peine jusqu'à Cassel le comte de Flandre, qui leur montra
vainement un vieux parchemin remontant à l'époque de Baudouin de
Constantinople pour leur prouver ses droits à la possession des cités
d'Aire et de Saint-Omer; les bourgeois ne l'écoutaient point.
Lorsqu'il fut question de traverser la Lys, les Gantois s'écrièrent
tout d'une voix qu'ils ne le feraient point. Le comte voulut les y
contraindre; mais ils persistèrent dans leur refus, et Robert de
Béthune fut réduit à renoncer à son projet de combattre l'invasion
étrangère pour étouffer une guerre civile.
Le roi l'avait de nouveau cité, le 27 septembre, à comparaître à
Paris: il résistait encore quand il apprit que l'aîné de ses fils
entraînant avec lui les députés des communes, s'était rendu à Aire
pour traiter de la paix avec Henri de Sully. Louis de Nevers y avait
obtenu amnistie entière du roi pour son alliance avec Gobert
d'Aspremont: il avait promis de faire exécuter le traité du 1er
septembre 1316, et d'amener son père à Paris. Une autre convention
était relative au mariage de Louis, fils du comte de Nevers. Il avait
été fiancé en 1316 à la fille du comte d'Evreux; mais l'année
suivante, le comte de Valois, devenu chef d'une ligue politique et
n'écoutant que son ambition, voulut lui donner la main de l'une de ses
filles. Les négociations avaient été conduites avec tant d'activité,
que le jour du mariage était déjà fixé lorsque le roi annonça qu'il
choisissait lui-même pour son gendre le petit-fils de Robert de
Béthune, auquel son aïeul assura de nouveau la succession du comté de
Flandre, quels que fussent les droits éventuels de Robert de Cassel.
Le cardinal Gosselin partit aussitôt pour Tournay, où le vieux comte
de Flandre ne tarda pas à arriver. Leur entrevue eut lieu dans
l'église de Saint-Léger: le vieux prince se jeta en pleurant aux
genoux du légat; il protestait qu'il était disposé à faire tout ce
qu'on lui demanderait, pourvu qu'on le dispensât du payement de deux
cent mille livres stipulé par le traité du 1er septembre 1316, et
promit de se trouver à Paris vers la mi-carême. Le cardinal fit
immédiatement proclamer la paix, et toute la ville retentit du son des
cloches et du chant des actions de grâces.
Peu après, le 7 janvier 1319 (v. st.), dans une assemblée solennelle
tenue au Louvre, le roi déclara qu'il était prêt à se conformer à
l'arbitrage du pape, «quoique sa décision contînt des choses étranges
et onéreuses dont il n'y avait d'exemple ni sous son règne, ni sous
celui de ses prédécesseurs;» ensuite il invita les pairs qui étaient
présents (c'étaient les comtes de Valois, de Clermont et de Saint-Pol,
l'archevêque de Reims, les évêques de Beauvais, de Noyon et de
Châlons, le duc de Bourgogne et la comtesse d'Artois) à se porter pour
lui, comme le pape l'avait prescrit, garants de l'exécution du traité;
mais la plupart répliquèrent qu'il était grave de s'engager ainsi dans
des affaires qui leur étaient étrangères et qu'ils en délibéreraient.
Par d'autres motifs, les comtes de Valois et de Clermont observaient
aussi que la sentence arbitrale contenait «aucunes choses estranges et
non accoustumées des rois, ne du lignage, ne des pers de France,» et
demandaient que les Flamands se conformassent d'abord au traité. Ces
discussions élevèrent de nouveaux obstacles au rétablissement de la
paix. Robert de Béthune y trouva un prétexte qu'il saisit avec
empressement pour ne pas se rendre à Paris. La timidité qu'il avait
montrée vis-à-vis des rois de France dans les premières années
de son gouvernement s'était changée, à mesure que ses forces
s'affaiblissaient, en un sentiment plus profond de terreur: le joug
qu'il avait porté si longtemps était sans cesse présent à sa mémoire,
et, prêt à descendre dans la tombe, il cherchait à repousser le
fantôme odieux qui troublait ses jours et ses nuits.
Robert de Béthune ne pouvait plus rien pour résister aux intrigues de
Philippe le Long. Toutes les communes réclamaient la paix, et elles
eussent peut-être dépouillé le comte de Flandre de son autorité pour
la donner à son fils, s'il n'eût consenti à accompagner leurs députés
près du roi vers les derniers jours du mois d'avril 1320. Ils
s'approchait des portes de Paris lorsqu'on lui annonça que le roi de
France venait au devant de lui; il s'inclina humblement, mais il ne
répondit rien au discours de Philippe le Long. Louis de Nevers lui lut
les paroles de l'hommage qu'il devait prononcer; il les répéta, puis
on lui porta le traité du 1er septembre 1316 pour qu'il l'approuvât.
Cependant, dès que l'on arriva à la clause relative à la cession des
châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune, il s'écria
énergiquement que cette cession était nulle, parce qu'il n'y avait
jamais vu que la remise d'un gage provisoire, ajoutant que, si on lui
avait fait sceller un autre engagement, c'était une fraude
d'Enguerrand de Marigny. Il fallut ajourner l'entrevue. Le roi se
montrait fort mécontent; on l'entendit jurer, par l'âme de Philippe le
Bel, que le comte de Flandre ne recouvrerait jamais les trois
châtellenies, et il pria ses oncles, les comtes de Valois et de la
Marche, et les autres barons qui l'entouraient, de prononcer le même
serment. Sa colère s'accrut quand il apprit que le comte de Flandre
avait fui de Paris pour rentrer dans ses Etats.
Louis de Nevers venait de renouveler à Philippe le Long son serment
d'obéissance; il engagea vivement les députés des communes à suivre
son père et à le ramener à la cour du roi. Ceux-ci le crurent et
atteignirent aisément le vieux prince à trois lieues de Paris, dans un
village où il s'était arrêté avec un seul serviteur pour y passer la
nuit. «Seigneur, lui dirent-ils, quoique nos procurations ne semblent
pas nous permettre de ratifier la paix sans votre assentiment, nous
savons bien que si nous revenions en Flandre sans l'avoir conclue, nos
têtes ne resteraient pas longtemps protégées par nos chaperons, et
nous sommes résolus à ne point quitter la France avant d'avoir terminé
toutes les négociations avec le roi.» Robert de Béthune comprit à leur
langage qu'il était menacé d'une insurrection dont l'aîné de ses fils
eût été le chef: il courba la tête et se tut. Quelques jours plus
tard, le 5 mai 1320, on lui fit ratifier le traité de 1316, et il
déclara de plus renoncer au serment des pairs qui formait la
principale sûreté promise par le roi. Lorsqu'on s'occupa de la
conclusion du mariage de Marguerite de France, la résistance du
vieillard se ranima; il s'indignait de voir son petit-fils choisir
pour compagne la petite-fille de Philippe le Bel. Cette fois il fallut
l'intervention du cardinal Gosselin pour l'apaiser; et peu après, au
mois de juillet, le fils aîné du comte de Nevers épousa solennellement
Marguerite, qui avait à peine huit ans.
Vers la même époque, le roi pardonna aux chefs des insurgés d'Artois,
qui continuaient depuis six années à représenter le parti naguère si
puissant des _alliés_. Il permit même au comte de Flandre de recevoir
dans ses Etats son beau-frère, Jean de Fiennes, qui avait pris la plus
grande part aux deux mouvements qui avaient successivement éclaté à la
fin du règne de Philippe le Bel et au commencement du règne de
Philippe le Long. D'autres _alliés_ qui s'étaient réfugiés en Flandre
ne furent point compris dans ces conventions: c'étaient, entre autres,
Ferri de Pecquigny et le sire de Renty; ils considéraient cet oubli de
la part du comte comme une violation de la confédération qu'il avait
autrefois conclue avec eux, et résolurent de se venger de Louis de
Nevers, à qui ils imputaient tout ce qui avait eu lieu. Le sire de
Fiennes les appuyait aussi bien que Robert de Cassel. En 1319, le
comte de Flandre avait fait un testament, par lequel il léguait à son
second fils le comté d'Alost, Grammont, le pays de Waes et les
Quatre-Métiers; ce don avait été révoqué lorsque Louis de Nevers,
triomphant, conduisit son père au parlement de Paris. Robert de Cassel
ne l'ignorait point: osa-t-il s'arrêter à la pensée d'un fratricide?
C'était vers la fin de l'année 1320: Robert de Béthune, rentré en
Flandre, cherchait quelque repos aux longues angoisses de sa vie,
quand les sires de Pecquigny et de Renty lui amenèrent un jeune homme
qui répandait des larmes abondantes: il avouait qu'il avait été chargé
de l'empoisonner. «Et pourquoi l'eussiez-vous fait?» demanda le
vieillard. Le jeune homme reprit: «Je ne faisais que ce qui m'a été
commandé, car votre fils, le comte de Nevers, voulait que j'obéisse en
toute chose à frère Gauthier, de l'ordre des ermites de
Saint-Guillaume.» Robert de Béthune aimait beaucoup ce moine: il fut
troublé de cette révélation. On ajoute qu'il découvrit que sa mort
devait être le signal d'un complot qui aurait livré toute la Flandre
au roi de France. Quoi qu'il en soit, Robert de Béthune crut à la
vérité de ces aveux, et chargea le second de ses fils de prendre
toutes les mesures nécessaires pour réprimer le projet des
conspirateurs.
Louis de Nevers s'était retiré à Beveren avec Rasse de Gavre, et
refusait d'obéir aux ordres de son père. Une nuit qu'il revenait d'un
voyage qu'il avait fait près du duc de Brabant, il se vit arrêté et
renversé de son cheval, dans une forêt près de Bornhem, par des hommes
d'armes placés sous les ordres de Ferri de Pecquigny, qui venait
d'être créé bailli de Waes, et on le conduisit au château de Viane.
Robert de Cassel en fut bientôt instruit, et, en vertu de l'autorité
qui lui avait été déléguée, il fit adresser au châtelain de Viane des
lettres ainsi conçues: «Nous vous mandons que, ces lettres veues, sans
delay, vous faciez couper la teste à Loys, nostre fils, et si vous ne
le faictes, nous nous en prendrons à vous.» Le chancelier de Flandre
refusa de les sceller, mais Robert de Cassel prit lui-même le sceau et
l'apposa sur la sentence de mort. Heureusement le châtelain de Viane
recula devant le rôle de bourreau. «Sire, dit-il au comte de Nevers,
voyez les lettres que monseigneur votre père m'envoie.»--«Au nom de
Dieu, reprit le prince, ne vous hâtez pas, car je ne puis croire que
monseigneur sache rien de ces lettres.»--«Eh bien, continua le
châtelain, pour l'amour de vous, je me mettrai en aventure: j'irai
savoir de votre père s'il a donné ces lettres, et s'il en est ainsi,
je baillerai le château à quelque autre gentilhomme, et je m'en irai
hors du pays.» Le châtelain de Viane se rendit donc à Male où se
trouvait le vieux comte de Flandre, et lui ayant montré les lettres,
il ajouta: «Sire, j'ai fait votre commandement, car je n'osais y
désobéir.»--«Quoi! châtelain, s'écria tristement Robert, mon fils
est-il mort?» Mais le châtelain, ému de sa douleur, s'empressa de le
rassurer en lui disant: «Sire, calmez-vous: votre fils vit encore.»
Cependant, les députés des communes et un grand nombre de notables
bourgeois vinrent supplier Robert de Béthune d'oublier les torts du
comte de Nevers; le roi de France appuya leurs efforts. Les enfants du
prisonnier mêlèrent leurs larmes à ces prières, et un historien
contemporain leur attribue l'honneur d'avoir sauvé leur père. Enfin,
le 6 avril 1321 (v. st.), un notaire reçut son acte de soumission.
Deux jours après, il fut conduit à l'abbaye de Saint-Bernard, où il
déclara, en présence du duc de Brabant, du comte de Namur, de Robert
de Cassel et de Ferri de Pecquigny, qu'il demandait pardon à son père
de ses offenses vis-à-vis de lui. Le jour de la solennité de Pâques,
il se rendit, accompagné de la comtesse de Nevers et de ses fils, au
château de Courtray pour réitérer la même promesse. On lui avait fait
sceller une charte par laquelle il s'engageait à ne garder aucune
rancune, ni contre Robert de Cassel, ni contre Ferri de Pecquigny et
les autres chevaliers de la maison du comte qui l'avaient arrêté, et
de plus à quitter la Flandre dans le délai de huit jours, pour n'y
rentrer que par l'exprès commandement de son père; l'on exigea que
toutes les communes de Flandre, pleines de zèle pour ses intérêts,
ratifiassent cette convention. On prétendait que c'était Robert de
Cassel qui avait forcé son frère à prendre cet engagement, afin qu'il
lui fût plus facile, à la mort de Robert de Béthune, de s'emparer du
gouvernement du comté, et cette accusation est d'autant plus
vraisemblable que, bien que l'héritier du comte de Flandre, en
promettant de sceller le testament de son père, eût fait des réserves
pour les cas de «déshéritance greveuse,» on ne l'en contraignit pas
moins à écrire de sa propre main au bas de cette déclaration:
«_Quelque il soient, approbo_.»
Dès que Louis de Nevers fut sorti du château de Rupelmonde, il se
retira à Paris et y mourut peu après, le 6 juillet 1322.
Le 17 septembre, Robert de Béthune, âgé de quatre-vingt-deux ans,
rendait le dernier soupir à Ypres.
«Le bruit courut, dit un chroniqueur liégeois, que le père et le fils
avaient tous les deux péri empoisonnés.»
LIVRE DOUZIÈME
1322-1346.
Louis de Nevers. Troubles en Flandre.--Invasion de Philippe de
Valois. Jacques d'Artevelde.
Le roi de France avait précédé de quelques mois dans la tombe Robert
de Béthune et Louis de Nevers; Charles le Bel succédait à Philippe le
Long au moment où la succession du comté de Flandre allait être
vivement disputée.
Robert de Cassel occupait la position la plus favorable pour s'emparer
de l'héritage de son père. Si les bourgeois lui étaient hostiles, il
s'appuyait du moins sur des amis courageux et dévoués qui avaient joui
de la faveur du vieux prince et qui se trouvaient, au moment de sa
mort, dépositaires de toute l'autorité. Disposant de la plupart des
châteaux, il avait depuis longtems rassemblé des hommes d'armes afin
de pouvoir profiter de la confusion qui accompagne toujours la
transmission d'un pouvoir contesté. Sa puissance semblait même si
redoutable, que, lorsque le fils du comte de Nevers, que l'histoire
nomme Louis de Nevers comme son père, voulut faire acte d'hommage, le
roi s'y opposa afin de laisser à la cour des pairs, et peut-être à la
fortune des événements, le soin de décider quel devait être l'héritier
légitime du comté de Flandre.
Cependant les communes de Gand et de Bruges, alarmées des préparatifs
belliqueux de Robert de Cassel, avaient conclu, le 8 mars 1321 (v.
st.), une étroite alliance.
«Nous, échevins, conseillers et tous ceux de la commune de Gand, et
nous, bourgmestre, échevins et conseillers et tous ceux de la commune
de Bruges, faisons savoir à ceux qui ces présentes verront, que nous
avons fait une alliance, tant pour nous que pour nos successeurs, au
nom desdites villes, dans l'intérêt commun du pays de Flandre, afin
de nous aider mutuellement, tant de notre vie que de nos biens, à
défendre nos libertés, nos usages, nos lois et nos priviléges, et
aussi pour maintenir les libres relations du commerce sur lesquelles
repose l'industrie flamande. S'il arrivait donc que quelqu'un voulût
attenter à nos libertés, à nos coutumes, à nos usages, à nos lois ou à
nos priviléges, ou entraver la liberté des relations commerciales dans
le pays de Flandre, les deux villes ci-dessus nommées uniraient leurs
efforts; de plus, afin que cette convention conserve toute sa vigueur,
nous avons choisi, à Gand et à Bruges, cinq personnes qui seront
chargées de veiller à son exécution, savoir: à Gand, Jean Depape,
Baudouin Uutendale, Ghelnot Damman, Henri de Coutervoorde et Jacques
Relme; et à Bruges, Gauthier Derudder, Gilles d'Aertrike, Chrétien de
la Potterie, Jean Breydel et Nicolas Bonin.» Le bourgmestre de Bruges
se nomme à cette époque Jean Schynckele. Les premiers échevins de Gand
sont Gilbert Rynvisch et Thomas de Vaernewyck: parmi les députés qui
les représentent en 1321 dans ces négociations se trouvent deux riches
bourgeois, Salomon Borluut et Jean d'Artevelde. Ces noms, par une
heureuse association, représentent tout ce que la Flandre a de plus
glorieux dans les souvenirs du passé et dans les espérances de
l'avenir.
Les grandes villes avaient peu de sympathies pour Robert de Cassel;
elles savaient que l'ambition était une passion qui dominait dans son
cœur, et l'accusaient d'y avoir sacrifié tour à tour la liberté et la
vie de son frère. Sans attendre la décision du roi, elles appelèrent
au milieu d'elles le petit-fils de Robert de Béthune, et lui rendirent
hommage.
Cependant Charles le Bel se montra d'autant plus irrité de ce qui
avait eu lieu, qu'il avait chargé Michel de Mauconduit et Miles de
Noyers de gouverner la Flandre pendant l'intervalle qui devait
s'écouler jusqu'à la sentence définitive. Louis de Nevers fut sommé de
se justifier: il refusa quelque temps d'obéir, enfin il parut à Paris
dans les premiers jours de novembre; mais à peine y était-il arrivé
qu'il fut enfermé à la tour du Louvre, où il resta jusqu'aux fêtes de
la Noël. Déjà la cour des pairs avait abordé la question de la
succession du comté de Flandre. Louis de Nevers invoquait la
renonciation de Robert de Cassel, mais celui-ci en contestait la
validité; enfin, une sœur de Robert de Béthune, Mathilde, femme de
Matthieu de Lorraine, prétendait être la plus proche héritière du
dernier comte, puisqu'on ne pouvait lui opposer la renonciation dont
Louis de Nevers s'appuyait contre Robert de Cassel. Au milieu de ces
discussions, les communes flamandes annoncèrent au roi que s'il
n'admettait point l'hommage de Louis, elles ne reconnaîtraient point
d'autre comte et exerceraient elles-mêmes l'autorité dans les bonnes
villes. Peu de jours après, le 29 janvier, un arrêt solennel de la
cour des pairs proclama la légitimité des droits du petit-fils de
Robert de Béthune.
Charles le Bel céda à la manifestation des communes flamandes, mais il
imposa au jeune prince les conditions les plus sévères, et tandis que
la Flandre le soutenait avec plus de zèle parce qu'il était orphelin,
il ne voyait dans son âge qu'une garantie de faiblesse et de
soumission. Cinq jours après l'arrêt de la cour des pairs, Louis de
Nevers rendit hommage au roi, en s'engageant par serment à respecter
tous les traités imposés à la Flandre par Philippe le Bel et ses fils;
puis, il s'excusa humblement d'avoir voulu prendre possession du comté
de Flandre sans la permission du roi, et lui promit d'en confier le
gouvernement aux conseillers qui lui seraient désignés. En exécution
de cette convention secrète, Charles le Bel choisit, le 11 mars, les
ministres du nouveau comte de Flandre. L'un était l'évêque d'Arras;
l'autre, l'abbé de Vézelay, Guillaume Flotte, dont le nom reparaissait
après vingt années comme une dernière menace de représailles et de
vengeances.
Le roi suspendit toutefois, jusqu'à la fin du mois de septembre, le
départ de l'évêque d'Arras et de l'abbé de Vézelay; il était
nécessaire que le jeune prince affermît son autorité avant de la
remettre entre leurs mains. La première mesure adoptée par Louis de
Nevers, pour rester fidèle à ses engagements vis-à-vis du roi de
France, avait été fort impopulaire; car, rompant le traité commercial
conclu le 1er octobre 1320, par son aïeul avec Edouard II, il avait
envoyé des navires piller les côtes de l'Angleterre, en même temps
qu'il faisait arrêter tous les marchands anglais dans ses Etats. Les
communes murmurèrent hautement. Afin de les apaiser, le roi de France
fit sceller une convention qui rétablissait toutes les relations
commerciales entre la Flandre, le Hainaut et la Hollande. Le comte de
Hainaut y renonça à toutes ses prétentions sur le comté d'Alost et le
pays des Quatre-Métiers, et paya au comte de Flandre trente mille
livres parisis; de son côté, Louis de Nevers abandonna tous ses droits
sur la Zélande.
Louis de Nevers crut avoir assez fait pour se réconcilier avec les
bourgeois auxquels il devait son avénement. Il ne s'appliqua plus qu'à
s'attacher ses ennemis les plus redoutables. Il reçut l'hommage de
Robert de Cassel, lui assura la possession des seigneuries de Cassel,
de Bourbourg, de Bergues, de Gravelines, de Warneton et de Bornhem, et
y ajouta d'autres bienfaits.