Trois jours après, Robert de Cassel renvoya au roi l'hommage du fief

de Broigny, situé en Espagne; il tenta en même temps une dernière

démarche, où il appelait de l'arrêt du 14 juillet aux généreuses

déclarations du mois d'avril. Dans une lettre qui fut confiée à un

moine de Grammont, il observait que le traité d'Athies, quelque dur

qu'il fût, n'avait point ordonné le démembrement de la Flandre, que

Philippe le Bel lui-même avait renoncé à l'exécution des conditions

les plus onéreuses, puisqu'il avait fait rendre la liberté aux otages

donnés après le traité d'Arras; que la Flandre avait d'ailleurs le

droit légitime de se plaindre des alliances du roi de France avec la

maison d'Avesnes, qui n'avait jamais renoncé à ses prétentions

héréditaires à la Flandre; «et bien que les gens du pays de Flandre

soient simples, ajoutait-il, ne sont-ils mie si ignorans qu'ils ne

voient bien et aperçoivent à quelle entente on faict telles choses et

quels périls en peuvent suivre et advenir.» Puis il s'étonnait de ces

mesures rigoureuses au milieu de l'enthousiasme d'un nouveau règne

commencé sous de si heureux auspices, et invoquait les souvenirs d'une

époque dont toute la France vénérait les bienfaits. «Votre joyeuse

advenue au règne devroit estre abondante et pleine de toute grâce et

pitié... Vous eussiez dû recevoir monsieur mon père en vos hommages en

tel point d'estat et de franchise, comme on le tenoit anciennement du

temps du roy saint Louis... Si pouvoient les Flamands fermement

espérer que vous, au temps de vos joyeuses advenues au règne, et à

leur humble suppliement, osteriez tous mauvais usages et nouvelletés

levés en préjudice de leur ancien estat et franchise, et les

remettriez à leurs anciennes coustumes et droictures, mesmement quand

vous l'avez ainsy faict et octroyé aux autres de votre règne, qui le

vous ont requis et demandé. Toutes choses dessudites veues, disait

Robert de Cassel en terminant, j'aperçoy, si comme il me semble, tout

tourner et tendre à la destruction de monseigneur mon père et de son

païs de Flandres, ausquels je suis plus astraint que à nulle créature

du monde; je ne puis, ne ne dois par raison plus voir, porter, ne

soustenir les trop grandes durtés, inhumanités et meschiefs que on

leur faict; ainçois m'astrainct droict de nature et de sang, et la

foiauté que je dois à monsieur mon père. Et tout soit-il que je sois

tenu à vous pour la raison du fief de Brougny, si je suis plus tenu de

garder l'estat et l'honneur de monsieur mon père, et me mettray avec

luy pour sauver l'honneur et l'estat de luy et de son pays, mesmement

à leur défense, et en soustenant leur bon droict qui est clair et

notoire à Dieu et au monde, je ne croy rien mesfaire envèrs vous, par

quoy mon fief doit esloigner de moi. Très-puissant sire, si me dépars

de vous, triste, dolent et en très-grand amertume de cœur de ce que

les choses sont ainsy, et me tray à la partie de monsieur mon père...

Dieu vous doint bon conseil!»

Louis X ne craignait plus les _alliés_; triomphant de leurs

dissensions, il leur retirait déjà tout ce qu'il leur avait accordé.

Lorsqu'il quitta Paris le 31 juillet pour aller envahir la Flandre, il

remit l'oriflamme à Harpin d'Erqueries, qui avait été, aux célèbres

conférences de Tournay, le collègue d'Enguerrand de Marigny et de

Guillaume de Nogaret.

Le roi de France avait résolu d'exterminer les communes de Flandre par

la famine, avant de les faire périr par le glaive. Les ordres les plus

sévères avaient été donnés pour qu'on ne leur portât point de denrées

de France. Le comte de Hainaut et le duc Jean de Brabant devaient les

repousser de leurs frontières. Le roi se vantait aussi de leur fermer

la mer. Dès le 18 juillet, il avait écrit au roi d'Angleterre pour lui

faire part de la sentence prononcée contre le comte de Flandre. «Pour

ce, lui disait-il, nous vous requérons, sur la féauté et l'amour en

quoi vous estes tenu à nous et les alliances qui sont entre vous et

nous, que les dits Flamens, nos ennemis, avec tous leurs biens, là où

il porront estre trovés, faites prendre et mettre par devers vous,

comme forfaits à vous, serfs et esclaves à tous jours.» Il réclamait

en même temps l'envoi d'une flotte anglaise sur les côtes de la

Flandre; mais Edouard II ne pouvait disposer de ses vaisseaux qui

combattaient les Ecossais, et au lieu de faire arrêter les marchans

flamands comme «serfs et esclaves,» il leur accorda un délai de

quarante jours pour sortir de son royaume.

Guillaume d'Avesne, comte de Hollande et de Hainaut, montrait plus de

zèle contre la maison de Dampierre. Il s'était engagé, moyennant un

subside de cent quarante mille livres bons petits parisis, à attaquer

la Flandre avec cinquante mille hommes. En effet, il ne tarda point à

réunir une nombreuse armée: on craignait qu'il ne débarquât dans le

Zwyn ou n'envahît l'île de Cadzand, et déjà les communes flamandes,

trompées par de faux bruits, envoyaient leurs hommes d'armes de ce

côté, lorsqu'on apprit que le comte Guillaume d'Avesnes remontait

l'Escaut avec onze cents navires ornés de somptueuses bannières, et se

dirigeait vers Anvers, au son des trompettes et des concerts des

ménestrels. Partout où il passait il faisait brûler les villages et

livrait les campagnes voisines du fleuve à la dévastation. Ce fut

ainsi qu'il s'avança jusqu'auprès de Rupelmonde.

Cependant le roi de France était entré le 2 septembre à Lille. «Il

conduisait avec lui, dit un historien contemporain, une armée telle

qu'aucun roi de France n'en avait jamais eue de si redoutable ni de si

puissante; il était lui-même très-irrité contre les Flamands dont il

voulait se venger en subjuguant tout leur pays.» Les hommes d'armes

français, qui obéissaient à cinquante-quatre comtes, se réunirent au

nord de Lille, à Bondues: de là ils s'avancèrent vers ces plaines

fatales de Courtray, où blanchissaient encore les ossements de leurs

pères. Louis X avait placé son camp entre Lauwe et Belleghem: il avait

ordonné la construction d'un pont sur la Lys; mais les milices

flamandes, qui se tenaient de l'autre côté de la rivière, le

détruisirent. Il fallait donc que le roi continuât sa marche, mais il

hésitait; deux lieues à peine le séparaient du ruisseau de Groeninghe.

Des pluies continuelles se succédaient avec une telle violence que la

mémoire des hommes n'en connaissait point d'exemple. Les chevaux

s'enfonçaient dans la boue; tous les chemins étaient devenus

impraticables pour les chariots qui transportaient les vivres; les

chevaliers eux-mêmes ne trouvaient plus d'abri dans leurs tentes. En

vain des sergents d'armes avaient-ils essayé de se consoler de leur

inaction en allant piller quelques villages ou quelques fermes

isolées: ils s'égaraient ou tombaient dans les embûches qu'on leur

préparait, et la plupart ne reparaissaient point; on racontait déjà

dans le camp français que les communes flamandes accouraient pour

entourer l'armée de toutes parts: Louis X assembla ses barons et

décida qu'il fallait renoncer à la guerre pour chercher un refuge à

Tournay.

Telle fut la précipitation que mirent les Français dans leur retraite,

qu'ils se contentèrent de brûler quelques-unes de leurs tentes et

abandonnèrent toutes leurs machines, leurs chariots et leurs

approvisionnements. Cette scène de confusion se passait au milieu de

la nuit, de peur que les communes flamandes ne remarquassent ce

mouvement et ne cherchassent à en profiter. Lorsque, aux premières

heures du jour, on vint annoncer aux échevins de Tournay que l'on

apercevait au loin une multitude de chevaliers et de fantassins

français se pressant en désordre vers l'Escaut, ils crurent qu'une

autre bataille de Courtray avait été livrée, et firent fermer les

portes de la ville. Enfin, à l'heure des vêpres, au milieu d'un

violent orage, l'un des fugitifs, épuisé de faim et de soif, fit

demander l'hospitalité à l'abbaye de Saint-Martin. Un seul moine se

rendit au devant de lui pour le recevoir: c'était le roi de France. Il

resta quatre jours à Tournay, puis partit pour Paris.

Le comte Guillaume d'Avesnes avait brûlé Baechten, et se préparait à

assiéger Rupelmonde quand il reçut la nouvelle de la retraite du roi.

Il eut soin de la cacher, et faisant prendre les armes à tous les

siens sous le prétexte d'aller punir quelques pêcheurs qui avaient

arrêté des barques chargées de vivres, il se dirigea vers Calloo où il

fit incendier toutes les habitations et percer les digues; de là, il

retourna en Hollande.

Malgré les efforts des vaisseaux français et hollandais, auxquels se

joignirent ceux que l'amiral anglais, Jean de Stourmey, avait

récemment ramenés d'Ecosse, une flotte flamande, secondée par les

navires du port de Bayonne, n'avait cessé de tenir la mer et d'enlever

les blés et les vins de France. En même temps, les communes de Brabant

s'empressaient, malgré la défense du duc Jean, de partager avec les

communes flamandes les approvisionnements qu'une longue disette les

obligeait à faire venir des pays voisins.

Gauthier de Châtillon n'avait pu effacer la honte de Louis le Hutin en

s'emparant du château d'Helchin, après avoir mis quelques Flamands en

fuite près du pont d'Espierres: les milices de nos communes

parcouraient tout l'Artois sans trouver de résistance. Un cardinal se

rendit en Flandre, afin de chercher à mettre un terme à ces scènes de

pillage et de désolation; par ses soins fut conclue une trêve qui

devait durer jusqu'au 22 juillet 1316.

Au milieu de ces discordes et de ces malheurs une horrible contagion

s'était déclarée et faisait sentir plus vivement le besoin de la paix.

Les uns attribuaient la peste aux pluies de l'automne; les autres la

croyaient le résultat de la famine qui tourmentait les pauvres: le

tiers de la population succomba dans le nord de l'Europe. A Tournay,

ses ravages furent affreux, et parmi les villes de la Flandre qui

comptèrent le plus de victimes, on peut citer celle d'Ypres.

La peste régnait encore, lorsque le roi Louis X mourut presque

subitement à Vincennes le 4 juin. Il ne laissait que des filles de sa

première femme, Marguerite de Bourgogne; mais la reine Clémence de

Hongrie était grosse au moment de sa mort. L'aîné des frères de Louis

X, Philippe de Poitiers, qui fut depuis surnommé Philippe le Long, se

fit proclamer régent, grâce à l'appui de Gauthier de Châtillon, qui

saluait, dans le comte de Poitiers, le digne héritier de Philippe le

Bel et de Louis le Hutin.

Les députés des communes flamandes s'étaient rendus en France pour y

négocier la paix; des conférences s'ouvrirent à Pontoise; ils y

obtinrent que les relations commerciales fussent rétablies, mais les

conditions qu'on leur proposa étaient rudes et dures. Le régent du

royaume exigeait que le comte de Flandre prît part à la première

croisade qui serait prêchée par le pape; que Robert de Cassel fît

successivement un pèlerinage à Notre-Dame de Vauvert, à Notre-Dame de

Rochemadour, à Notre-Dame du Puy, à Saint-Gilles en Provence et à

Saint-Jacques de Compostelle. Les châteaux de Courtray et de Cassel

devaient être démolis; les châtellenies de Lille, de Douay et de

Béthune ne pouvaient plus être réclamées par le comte de Flandre, qui

était tenu d'accepter l'arbitrage du comte de Poitiers dans ses

différends avec le comte de Hainaut. De plus, il fallait qu'il assurât

l'héritage de ses Etats à l'aîné des fils de Louis de Nevers, qui

épouserait la fille de Louis, comte d'Evreux, fils de Philippe le

Hardi. Un délai, qui devait expirer le 1er août, fut accordé aux

communes flamandes pour qu'elles délibérassent.

Les députés de la Flandre ne tardèrent point à retourner à Paris, et

ils y signèrent le 10 août une convention relative à la prolongation

des trêves. De nouvelles négociations eurent lieu, mais elles

n'amenèrent aucun résultat favorable, et le 1er septembre, les députés

des communes flamandes acceptèrent les propositions qui leur avaient

été faites au mois de juillet par Jacques de Maubeuge, telles que nous

les avons rapportées plus haut.

Cependant les troubles qui agitaient la France empêchèrent l'exécution

de ce traité. Après la mort de Louis X, Robert d'Artois avait réuni

dix-huit cents chevaliers pour réclamer les domaines de son aïeul. A

Amiens, il fut accueilli avec le même empressement par la commune et

par Ferri de Pecquigny, issu de la maison des vidames de cette antique

cité. Doulens, Hesdin, Avesnes, lui ouvrirent leurs portes. La commune

d'Arras chassa Gauthier de Châtillon pour s'associer à ce mouvement.

Partout où passait Robert d'Artois, il promettait de maintenir les

libertés et les priviléges des bourgeois.

Le comte de Poitiers avait rassemblé une armée; il réussit à persuader

à Robert d'Artois de se rendre à Paris pour s'y soumettre au jugement

des pairs; mais il n'avait obtenu ce résultat qu'après avoir conclu,

le 17 juillet, un traité par lequel il fiançait l'aînée des filles de

Louis X au duc de Bourgogne, et déclarait que si l'enfant dont la

reine était grosse était aussi une fille, ces deux princesses se

partageraient la Navarre, la Champagne et la Brie, et _donneraient

quittance_ du reste du royaume de France. Cette éventualité ne se

réalisa point. Clémence de Hongrie devint mère d'un fils qui ne vécut

que peu de jours, et de nouvelles dissensions éclatèrent. Philippe de

Poitiers, sacré roi à Reims, rencontra des ennemis jusque dans ses

frères, et le duc de Bourgogne n'hésita plus à réclamer, au nom de sa

fiancée, non la Champagne ou la Brie, mais le trône même de France.

La Flandre intervint de nouveau dans la lutte. Tandis que Jean de

Fiennes se plaçait à la tête des _alliés_ d'Artois, Louis de Nevers,

retiré dans ses domaines de Réthel, y fortifiait ses villes et ses

châteaux pour soutenir le parti du duc de Bourgogne. Il s'était

associé dans ce but à Gui de Chaumont, à Jean de Varennes et à

d'autres chevaliers champenois, afin qu'une même ligue ralliât tous

les mécontents depuis la Saône jusqu'à la mer.

Dans ces circonstances, le pape Jean XXII interposa sa médiation

pacifique. L'archevêque de Bourges et Bérenger de Landora, maître de

l'ordre des Frères prêcheurs, désignés comme légats pontificaux,

montrèrent tant de zèle dans l'accomplissement de la tâche qui leur

avait été confiée, que le duc de Bourgogne renonça à la main de la

fille de Louis X pour épouser la fille de Philippe le Long, héritière

présomptive de la couronne aux mêmes titres. Robert de Béthune est

compris dans ces négociations aussi bien que Louis de Nevers, qui rend

hommage de ses domaines au nouveau roi le 13 septembre 1317.

Dès l'année précédente, le pape avait adressé au comte de Flandre des

lettres par lesquelles il l'exhortait vivement à ne pas retarder par

ses querelles particulières l'époque où tous les princes chrétiens

prendraient les armes pour délivrer la terre sainte; il avait en même

temps cru devoir représenter au roi de France combien il était

important de traiter avec la Flandre. «Vous n'ignorez point, mon fils,

lui mandait-il, et ceci est connu de l'univers presque entier, depuis

combien d'années la guerre de Flandre trouble le royaume de France,

combien de morts d'hommes en ont résulté, au péril des âmes, et

quelles sont les dépenses auxquelles elles ont donné lieu, de telle

sorte que la France a éprouvé qu'il n'y a point d'ennemis plus

terribles que ceux qu'une nation porte dans son propre sein.»

La réconciliation du roi et de la Flandre paraissait si nécessaire à

la paix de l'Europe, que les rois d'Angleterre, de Castille, d'Aragon,

de Portugal, chargèrent leurs ambassadeurs de la seconder. Enfin,

après de longues discussions, l'archevêque de Bourges et le maître de

l'ordre des Frères prêcheurs obtinrent, le 4 novembre, que l'on

recourrait à l'arbitrage du pape, avec cette réserve que les communes

flamandes et le roi ne devraient s'y conformer «qu'en ce qui serait de

leur pure et franche volonté.»

Robert de Cassel se rendit lui-même à Avignon avec les députés des

villes de Flandre. Ils ne réclamaient point l'annulation des traités

conclus avant l'avénement de Philippe le Long; mais ils exposaient

dans un langage énergique que, puisqu'on exigeait de la Flandre des

gages si importants de son respect pour les traités, il était juste

que le roi donnât également des garanties pour l'observation de la

paix. Ils formulèrent à ce sujet trois demandes: la première portait

que les pairs, les conseillers, les barons et les évêques de France

jureraient d'aider des Flamands contre le roi s'il manquait à son

serment; la seconde attribuait à la cour des pairs le droit de

connaître de toutes les violations des traités; par la troisième, ils

exprimaient le vœu qu'en ce cas le roi fût soumis au jugement de

l'Eglise et frappé d'interdit. Ils ajoutaient que si le roi consentait

à leur restituer les châtellenies de Lille, de Douay et de Béthune,

des garanties moins complètes leur paraîtraient suffisantes.

La décision du pape Jean XXII, publiée le 8 mars 1317 (v. st.), fut

impartiale: «Nous sommes d'avis, et c'est à titre d'avis que nous

avons prononcé à cet égard, écrivait-il au roi de France, que vous

fassiez jurer, par une personne que vous choisirez, que vous

observerez inviolablement les traités, en obligeant, pour

l'observation de ce serment, tous vos biens présents et futurs; tous

vos successeurs prêteront le même serment le lendemain du jour où les

comtes de Flandre, étant reçus à la foi et à hommage, auront pris le

même engagement. Vous vous efforcerez aussi, autant que cela dépend de

vous, de persuader à votre frère, à vos oncles et à vos cousins les

comtes de Valois, de Bourbon et de Saint-Pol, ainsi qu'aux pairs de

France, de se lier par les mêmes promesses, de telle sorte que si vous

faisiez quelque chose contre ces traités, ils ne soient pas tenus de

vous aider et de vous assister; mais ils seront complètement dégagés

de toutes ces promesses, si ce sont les Flamands qui violent la paix.»

Les députés des communes flamandes se contentèrent de répondre qu'ils

n'avaient point le pouvoir d'adhérer à cette décision arbitrale, mais

qu'ils se hâteraient d'aller la communiquer aux bonnes villes dont ils

étaient les mandataires. Le pape, qui avait déjà fait part de sa

décision à plusieurs rois de l'Europe, parut toutefois étonné qu'ils

n'eussent point approuvé avec empressement une transaction qui leur

était si avantageuse; et dans une bulle du 20 mars, il menaça les

villes de Flandre d'une sentence générale d'interdit si elles

continuaient à empêcher le rétablissement de la paix. Dans d'autres

lettres, le pape, rappelant les progrès des infidèles en Asie,

exhortait le comte, dans les termes les plus pressants, à ne pas

laisser à sa postérité un héritage de haines et de discordes.

Le 9 avril, le roi de France fit citer Robert de Béthune par Thomas de

Morfontaine et Philippe de Précy, afin qu'il se rendît à Paris, dans

le délai de quatre semaines après les fêtes de Pâques, pour jurer le

traité du 1er septembre 1316. Aussitôt après une sentence d'interdit

fut lancée contre la Flandre, et maître Réginald, chapelain de

Philippe le Bel et de Philippe le Long, prêcha publiquement à Paris

qu'il était aussi licite et aussi méritoire de porter les armes contre

les Flamands que contre les Sarrasins.

Cependant le pape avait résolu de faire une nouvelle tentative auprès

des communes flamandes, avant de confirmer l'excommunication prononcée

à Paris. Il chargea de ce soin deux frères mineurs, dont l'un

appartenait à la Flandre, Etienne de Nérac et Guillaume de Gand; le

troisième légat, qui avait été peut-être désigné sur la recommandation

du roi de France, était un frère prêcheur de Paris, nommé Pierre de la

Palu, qui figurera plus tard dans le procès de Robert d'Artois comme

le docile instrument des volontés de Philippe de Valois. On racontait

de toutes parts que Pierre de la Palu avait répété à Paris, dans une

procession solennelle, les discours les plus violents de maître

Réginald, et qu'il avait même ajouté qu'il était permis de mettre à

mort les Flamands excommuniés, aussi bien que des chiens. S'il était

au pouvoir de Guillaume de Gand de faire réussir une démarche dont le

but était la conciliation, la présence de Pierre de la Palu dans cette

ambassade devait nécessairement la rendre impossible, car il apprit

bientôt lui-même combien il était haï de ce peuple qu'on l'accusait

d'avoir insulté. Aussi, dès qu'il fut à Courtray et pendant qu'il

faisait demander au comte en quel lieu il pourrait s'acquitter de sa

mission, il réfléchit sur sa position et la trouva périlleuse. De

concert avec ses collègues, il résolut de mettre désormais la plus

grande modération dans ses paroles et de s'abstenir de menaces, parce

que les Flamands, inaccessibles à tout sentiment de crainte,

semblaient plus disposés à s'en irriter qu'à s'en laisser effrayer. Il

jugea même convenable de leur parler de leur gloire nationale, afin de

les adoucir en flattant leur vanité. Frère Guillaume de Gand fut

chargé d'écrire au confesseur du comte de Flandre qu'ils espéraient un

bon accueil, puisque leur ambassade serait toute pacifique.

Le 10 mai, les trois religieux arrivèrent à Bruges. On les conduisit

aussitôt à l'hôtel du comte où étaient réunis un grand nombre

d'échevins, de conseillers et de députés de toutes les villes de

Flandre. «Vous êtes chargés de sommer les communes d'exécuter la

sentence du pape, leur dit Baudouin de Zonnebeke; voici leurs

procureurs; vous pouvez leur expliquer votre message.» Ils réclamèrent

un délai de deux jours; mais Baudouin de Zonnebeke prit la parole et

demanda à Pierre de la Palu s'il était vrai qu'il eût comparé, à

Paris, les bonnes gens de Flandre à des Sarrasins et à des chiens.

Pierre de la Palu le nia fort énergiquement, et ajouta qu'il désirait

au contraire que le pape admît l'appel des Flamands contre

l'excommunication prononcée à la requête du roi de France. Si cette

excommunication était injuste à ses yeux, pourquoi l'observait-il en

quittant ses habits sacerdotaux dans les provinces flamandes? Telle

fut la deuxième question de Baudouin de Zonnebeke: on eût voulu que

les légats choisis par Jean XXII avec l'assentiment de Philippe le

Long donnassent l'exemple de la désobéissance vis-à-vis du pape et

vis-à-vis du roi. Cette fois, l'embarras de Pierre de la Palu fut

visible; il allégua quatre raisons dans sa réponse: la première, que

puisqu'il n'était pas Flamand, il n'était pas compris dans un acte

d'appel qu'il comparait à un bouclier protecteur; la seconde, qu'il

avait une connaissance plus exacte de l'excommunication qui avait été

prononcée à Paris; la troisième, que la maxime du sage était de

s'abstenir dans le doute; la quatrième, qu'étant Français, il devait

se conformer à l'opinion adoptée par les Français. Aucune de ces

raisons ne paraissait fort satisfaisante; on murmurait de toutes parts

autour de lui, et le pauvre moine, l'esprit troublé par tous les

récits qui se répandaient en France sur la cruauté des communes de

Flandre, s'écria en tremblant: «Je suis entre vos mains, et ne puis

mourir qu'une fois!» Ainsi se termina cette assemblée.

Le surlendemain, frère Guillaume de Gand fut chargé d'expliquer les

bulles du pape, mais son discours ne fut qu'un long commentaire de

quelques textes de l'Ecriture sainte. Puis, Pierre de la Palu chercha

à remplir son message en le déguisant sous la forme d'un apologue. «Il

y avait un homme ayant deux fils auxquels il ordonna de se rendre dans

sa vigne. L'un promit de lui obéir et n'y alla pas; l'autre refusa,

mais il y alla. Vous aviez promis au pape de suivre ses conseils et

vous ne le faites point, tandis que le roi qui n'avait pas voulu s'y

engager est prêt à le faire.»--«Jamais, interrompit le comte, nous

n'avons pris l'engagement de nous conformer à l'avis du pape.»--Ceci

se passait dans le réfectoire du couvent des Frères mineurs, où se

trouvaient les députés de la commune de Bruges. Pierre de la Palu

jugea prudent de changer aussitôt de langage. «Il me semble,

poursuivit-il, qu'il existe un motif qui doit vous exciter fortement à

maintenir la paix: tout le monde reconnaît que jusqu'à ce jour vous

avez eu l'honneur de toutes les guerres, mais le roi vous reproche de

ne pas vouloir de paix: conformez-vous donc au conseil du pape et il

n'y aura personne qui ne vous estime et ne vous honore.» Cependant le

comte promit de répondre aux bulles pontificales, et les trois frères

mineurs partirent pour Ypres d'où ils se rendirent à Courtray, puis

ils rentrèrent en France. Le comte de Savoie, Henri de Sully, et

d'autres courtisans avaient déjà raconté à Philippe le Long que les

légats du pape avaient célébré le courage des Flamands et avaient même

approuvé leur acte d'appel; aussi Pierre de la Palu ne réussit-il

point à se disculper de leurs attaques; il avait pris pour thème de sa

justification: «Il est nécessaire qu'il y ait des scandales, mais

malheur à celui qui les fait naître!«--«S'il vous arrive jamais,

s'écria le seigneur de Sully, d'oser répéter de semblables choses en

présence du pape, nous vous considérerons comme l'ennemi du roi.»

Pierre de la Palu fut privé de ses fonctions de légat. Son successeur

fut un autre frère mineur nommé Bernard Guy.

Il avait été toutefois convenu à Bruges que les députés des communes

flamandes s'assembleraient à Compiègne, après les fêtes de

l'Assomption, pour y conférer avec les conseillers du roi de France,

en présence des légats pontificaux; mais Philippe le Long était

tellement irrité de tout ce qui avait eu lieu que, sans attendre plus

longtemps, et comme s'il était assuré d'avance de l'inutilité de toute

négociation, il écrivit le 4 juin aux feudataires du royaume pour

qu'ils se réunissent à Arras au commencement du mois de septembre. En

même temps, apprenant que Louis de Nevers, retiré dans le comté de

Réthel et toujours dominé par son caractère inquiet et remuant, avait

conclu une alliance avec l'évêque de Verdun et le sire d'Aspremont

contre le comte de Bar, il envoya Gauthier de Châtillon, l'un des

arbitres désignés par le traité de Gisors, terminer ces différends par

la force des armes, et allégua ce prétexte pour confisquer les comtés

de Nevers et de Réthel.

Histoire de Flandre (T. 2/4) · 第 8 / 30 段